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CHAPITRE VIII

Au milieu des vicissitudes de l'Italie, Rome a toujours une destinée exceptionnelle. Absorbée par son rêve de domination universelle, elle ne songe même pas à régner sur l'Italie et à former une nation. Nous l'avons vue traverser inviolable la période de l'invasion barbare. Elle ne se laisse pas conquérir par les peuples qui essayent de fonder des royaumes dans la Péninsule. Elle dédaigne, elle la ville éternelle, de devenir la capitale de ces empires nouveaux,

M. Ferrari croit que si Rome échappe aux Barbares, c'est par le souvenir de son ancienne grandeur. « Par un privilège de son ancienne grandeur, l'Italie n'est pas entièrement aux Golhs; le gouvernement de Ravenne laisse subsister un gouvernement

séparé dans la ville éternelle. Rome est une république ayant ses magistrats, ses prêtres, ses consuls et les symboles de sou ancienne domination. Ainsi, dès le commencement du moyen âge, il y a deux Italîes sur le sol italien, Tune royale, l'autre républicaine1. »

Nous avons montré que cette destinée exceptionnelle de Rome tenait à une cause plus profonde, à la conscience impérissable en elle de sa mission universelle. M. Ferrari s'approche davantage de la vérité quand, voulant faire ressortir l'opposition qui sépare l'Italie royale et Rome républicaine, il dit : « Rome, au contraire, se développe par la liberté et par les idées; c'est une république désarmée, toute sociale et religieuse; elle se fonde avant tout sur la liberté, elle demande avant tout le progrès de la civilisa- . tion. »

Rome se sent intimement associée à la mission de TÉglise. C'est par là qu'elle est la souveraine du monde. Il semble qu'elle craindrait, en devenant la capitale d'une nation italienne, d'abdiquer son droit à la domination universelle.

Mais, malgré son rôle catholique qui est sa passion dominante et l'objet de son ambition, malgré la présence dans son sein du chef de l'Église par lequel elle remplit sa mission universelle, Rome ne perd jamais la conscience de sa souveraineté politique. Si

la ville de Roraulus n'a pu traverser l'ère des césars et l'effroyable cataclysme du vieux monde en dissolution sans subir une décadence morale, elle tient à conserver les institutions qui lui rappellent son antique liberté. Elle s'attache avec d'autant plus d'ardeur aux formes qui lui restent, qu'en elles seules se perpétue, sinon l'esprit de la république, au moins le souvenir de sa gloire et de ses vertus.

En effet, si l'on étudie de près l'histoire de Rome, on verra que jamais les Romains n'ont accepté volontiers le pouvoir temporel des papes. Ce pouvoir a été toujours précaire, imposé, impatiemment subi. Le peuple romain, au fond, s'est toujours considéré comme souverain et maître de reprendre le pouvoir politique qu'il conférait aux papes. Tout en s'associant à la mission religieuse et civilisatrice de l'Église, il n'entendait pas abdiquer sa souveraineté temporelle.

Jusqu'aux donations des rois francs, en réalité, il n'était pas question pour les papes de puissance politique. Ils exerçaient dans Rome une sorte de tutelle qu'ils devaient au prestige de leur caractère sacré; mais rien, au début de cette autorité si nouvelle dans le monde, n'offre les caractères d'un véritable gouvernement politique, rien ne prouve que les Romains, après la retraite de Constantin, en cherchant un refuge sous la paternelle protection de Tévèque de

Rome, entendissent transporter dans les mains du pape les droits souverains de l'empereur.

Il a été émis, sur la nature et retendue de celte souveraineté pontificale, les opinions les plus contradictoires; et il faut convenir qu'à cette époque de confusion, les droits respectifs des peuples, des princes et des évèques étaient si vaguement définis, que le peuple romain ne pouvait se rendre compte de la portée qu'il entendait donner à la tutelle temporelle de ses pasteurs. Au moment où un élément social inconnu à toute l'antiquité païenne, la puissance spirituelle, allait jouer un rôle actif et supérieur dans les sociétés renouvelées, il était inévitable qu'un grand trouble s'emparât des esprits, que chacun hésitât dans sa voie, et que les tâtonnements, les prétentions contradictoires et l'incertitude des pouvoirs divers fussent le caractère particulier de cette époque de transition.

Il ne suffit donc pas qu'une institution ait pris plus tard, dans un certain sens, une physionomie déterminée, pour qu'on soit autorisé à en induire que tels ont été, à l'origine, son caractère, son but et sa portée.

Quand on cherche aujourd'hui l'origine du pouvoir temporel des papes, on se figure que ce pouvoir a été imaginé à priori et fondé comme une institution destinée à garantir l'indépendance du saint-siége. Par un étrange anachronisme, on met, au début, dans la pensée et des Romains et du clergé, un sys-

tème qui n'a pu résulter que d'un concours de circonstances très-complexes. Que, plus tard, une fois cet État pontifical formé et consolidé, les papes y aient cherché un point d appui contre les prétentions des princes leurs alliés ou leurs adversaires, qu'ils se soient fait, de cette considération, un argument pour légitimer et conserver' leur possession temporelle, cela devait être; mais transporter cette considération au point de départ si vague et si incertain de la souveraineté pontificale, c'est l'idée la moins rationnelle et la moins historique que Ion puisse concevoir.

Les partisans les plus dévoués du pouvoir temporel des papes reconnaissent qu'il n'est pas facile de caractériser cette autorité pontificale, non-seulement avant le pacte de Charlemagne, mais même à partir des libéralités carlovingiennes. « Les savants que j'ai cités plus haut, dit de Maistre *, ont employé beaucoup d'érudition et de dialectique pour caractériser avec exactitude le genre de souveraineté que les empereurs français établirent à Rome après l'expulsion des Grecs et des Lombards. Les monuments semblent assez souvent se contrarier, et cela doit être : tantôt c'est le pape qui commande à Rome, et tantôt c'est l'empereur. C'est que la souveraineté conservait beaucoup de cette mine ambiguë que nous lui avons reconnue avant l'arrivée des Carlovingiens. L'empereur

* Du Pape, liv. II, ch. vi, p. 453, édit. in-12 (1854).

de Constantinople la possédait de droit; les papes, loin de la leur disputer, les exhortaient à la défendre. »

M. de Maistre oublie un élément capital dans ce conflit de prétentions rivales, c'est le droit imprescriptible du peuple romain. Il ne met en présence que l'ancien droit de l'empereur et le droit nouveau de l'évêque de Rome, comme si l'autorité du premier ne s'était retirée que pour céder la place à la souveraineté du second.

Mais au milieu de ces confusions, de ces incertitudes qui font osciller le pouvoir, du représentant armé de l'antique droit païen au représentant pacifique de l'idée chrétienne, on peut saisir tous les symptômes du réveil d'un peuple. On sent que les Italiens, délivrés d'un long despotisme, reprennent conscience de leurs droits; que, tout en subissant l'ascendant moral de la puissance spirituelle, ils entendent rester les maîtres de leurs destinées politiques. M. de Maistre reconnaît lui-même que « l'esprit républicain commençait à s'emparer des têtes italiennes. »

Et ce mouvement instinctif vers la liberté n'est pas seulement l'effort accidentel d'un peuple qui profite d'un conflit entre deux prétendants, pour conquérir son indépendance. C'est le résultat logique de la ré-

volulion chrétienne essentiellement libérale et émancipatrice. Quand l'empereur s'éloigna de Rome et que le ministre du Christ resta seul dans la ville éternelle, l'Italie respira, elle sentit qu'une ère nouvelle s'ouvrait pour le monde. Si confuse et si indécise que fût cette renaissance, des signes profonds et universels en étaient le prélude. Les sociétés se sentaient ébranlées jusque dans leurs fondements, et la doctrine qui devait opérer cette grande rénovation était apportée, non par le glaive, mais par le verbe; les apôtres du libérateur n'avaient rien de commun avec les princes de la terre.

Nous ne saurions assez le répéter, ce qui caractérisait cette puissance nouvelle, c est qu'elle représentait la liberté et la société des âmes à côté des sociétés temporelles, c'est qu'elle était une autorité désarmée affirmant et conservant les vérités absolues, en face des pouvoirs politiques chargés de gouverner les choses du temps. Comment se serait-on imaginé de mettre un glaive dans la main du chef des apôtres, d'en faire un prince comme les autres princes, préposé au gouvernement d'un État? Comment surtout se serait-on imaginé de faire d'un royaume temporel la clef de voûte de la société spirituelle? Il a fallu une longue suite de siècles pour habituer les peuples à voir fonctionner cette institution anormale, contradictoire, entièrement opposée au génie de la révolution chrétienne, et contraire à toute l'économie de l'Église universelle.

Quand les peuples, à cette époque de décomposition, ont cherché un refuge sous la tutelle du souverain pontife et des évoqués, c'était, non une protection matérielle, mais une protection morale qu'ils invoquaient. En attendant la reconstitution de la société, les faibles allaient se placer sous le patronage de Tévéque, comme ils trouvaient dans l'Église un asile contre la force brutale. Ainsi la tutelle du premier pasteur était en quelque sorte l'extension du droit d'asile hors du temple. Rien, dans ce haut et paternel patronage, qui quelquefois s'appliquait à des villes et à des provinces entières, n'offrait les caractères d'un pouvoir politique conféré par le peuple, accepté par l'évêque.

Quand les princes faisaient des donations aux églises, ils n'entendaient pas davantage attribuer des droils politiques aux évoques, même à l'évêque de Rome.

Ces donations n'eurent primitivement d'autre portée que de constituer, au profit des églises et des ordres religieux, des possessions territoriales, sans préjudice des droits politiques des princes ou des républiques dans Jes contrées où ces biens étaient situés. Comme le système féodal devint bientôt le régime de tous les pays de l'Europe, les immenses domaines du clergé se convertirent en fiefs, et les évoques et abbés possesseurs de ces fiefs, de grands propriétaires qu'ils étaient d'abord, devinrent de puissants seigneurs ; mais toujours leur droit féodal resta subordonné à la souveraineté politique des princes et des peuples.

Les premières possessions des papes en Italie n'eurent pas d'autre caractère. Les largesses des princes envers le saint-siège ne parlaient que du domaine utile, c'est-à-dire des fruits et de la rente de la terre. C'est ainsi que les papes se firent conférer par les rois francs des droits féodaux sur une partie de la Pentapole et de l'Exarchat. Ces donations réservaient la souveraineté de ces provinces ou au patrice, ou à la république romaine, ou à l'empereur d'Occident.

Ce qui a fait illusion sur le caractère de ces donations et sur la nature du droit qu'elles conféraient, c'est qu'on a vu les papes, après leur investiture, se constituer les défenseurs des villes situées dans les provinces concédées. Mais il résulte de tous les monuments de l'époque que l'intervention des papes, dans les affaires de ces cités, se bornait à un simple patronage. Rien ne montre qu'ils prétendissent gouverner ces villes et accomplir chez elles des actes de souveraineté politique.

Il est vrai que, parmi les actes de donations faites par les Carlovingiens, il en est quelques-uns qui s'expriment en termes généraux et qui ne parlent pas du domaine utile; ce qui pourrait faire considérer ces libéralités comme des donations de souveraineté. Mais ces actes pompeux, sortes de chartes purement honorifiques, restèrent toujours à l'état de projet. En vain Pépin, Charlemagne, Louis le Débonnaire furent-ils mis en demeure par le saint-siége de tenir leur parole si solennellement engagée.

D'ailleurs, ces chartes elles-mêmes n'entendaient pas trancher la question de souveraineté entre le pape et les princes temporels, pas plus qu'entre le pape et le peuple romain. Elles instituaient des libéralités envers le saint-siége, sans rien changer quant aux rapports qui existaient entre l'Église et le peuple, et sous la réserve des droits qui appartenaient à l'une ou à l'autre des deux puissances dans le gouvernement de la ville et des États pontificaux.

Dans les nombreuses lettres où les papes se plaignent que les princes lombards, Astolphe et Désiderio, n'ont pas exécuté les promesses faites à Pépin, c'est toujours pour l'Église et la république romaine que la mise en possession est réclamée. Et plus tard, après que Charlemagne s'est emparé de la couronne des Lombards, c'est encore en faveur de l'Église et de la république romaine que le pape Adrien supplie ce prince de réaliser ce qu'il avait promis.

Assurément, ces donations furent le point de départ des prétentions des papes à la souveraineté temporelle. C'est ainsi que se sont fondées la plupart des dynasties qui se rattachent à l'époque féodale. Mais ce qui est démontré par l'histoire, c'est que les Romains protestèrent toujours contre ces prétentions des papes. Même quand le peuple de Rome devint un instrument entre les mains des partis politiques qui se

disputaient le trône pontifical, il ne perdit pas la conscience de ses droits. Au fond, il se considérait toujours comme souverain, et il ne laissait jamais échapper Poccasion d'affirmer par quelque acte éclatant cette imprescriptible souveraineté.

Ainsi, il n'était pas rare qu'après avoir élu le pape, les Romains conférassent à d'autres l'autorité temporelle. On en vit un grand exemple en 956, quand Octavien, fils du fameux Albéric, fut élevé à la dignité pontificale. L'administration de la ville fut confiée à un préfet auquel furent donnés pour collègues et conseillers des consuls annuels. En même temps le peuple chargea du soin de protéger ses propres intérêts douze tribuns ou décurions qui représentaient les divers quartiers de Rome. Et pourtant, certains écrivains du dixième siècle, tels que Constantin Porphyrogénète, appellent déjà les papes souverains de Rome. Il faut donc que ce titre ait eu sous la plume de ces écrivains un sens beaucoup moins étendu qu'on ne se le figure aujourd'hui. Ce qu'il y a de vrai, c'est que la ville éternelle, depuis qu'elle avait secoué le joug des empereurs d'Orient, avait conservé, sinon l'esprit, au moins les formes d'une république.

Les Romains tenaient tant à ces formes, derniers vestiges de leur antique liberté, que les papes, quelle que fût leur impatiente d'acquérir la plénitude de la souveraineté, furent obligés à cet égard d'user d'une extrême prudence. Quatre siècles s'étaient déjà écoulés depuis le pacte de Charlemagne, des pontifes illus-

1res avaient occupé avec éclat le siège apostolique, et la cour romaine n'osait pas encore consommer l'œuvre de sa domination temporelle; elle redoutait les colères soudaines de ce peuple qui s'était déshabitué de l'exercice de sa souveraineté, mais qui voulait du moins qu'on en respectât le simulacre.

Innocent III, le premier pape qui eut l'audace de s'affranchir de la suzeraineté des empereurs d'Allemagne sur Rome et les États pontificaux, n'osa pas braver directement la souveraineté du peuple romain. Il imposa l'hommage-lige et une nouvelle investiture au préfet de la ville, jusque-là nommé par l'empereur; mais quand il s'agit de rédiger le serment que dut lui prêter le sénateur représentant du peuple, il se garda de parler en maître ; il se contenta d'un langage ambigu et modeste. C'était le souverain pontife qui mettait en quelque sorte sa personne et celle des cardinaux sous la sauvegarde du sénateur l.

Quand les papes s'écartèrent de ces traditions et voulurent essayer d'une politique plus entreprenante, ils compromirent leur couronne. Chacune de leurs tentatives réveilla le vieil esprit républicain dans Rome et souleva des tempêtes. Le siècle précédent avait vu l'entreprise héroïque d'Arnaud de Brescia. Le siècle suivant vit celle de Rienzi, le sublime mais chimérique tribun qui rôva avant l'heure, en la ruinant d'avance par l'illusion du saint-empire, la grande

1 On lit la formule de ce serment dans la Storia diplomatica de senatori di Roma. *

unité italienne avec Rome pour capitale. Les trois siècles qui succédèrent virent se renouveler incessamment les mêmes protestations, les mêmes résistances aux prétentions politiques des papes, les mêmes patriotiques revendications.

Les Romains n'admirent jamais ni que la position exceptionnelle de Rome associée à l'œuvre religieuse de l'Église, ni que les donations féodales des rois de France impliquassent la domination temporelle des papes* et la création de ce royaume particulier appelé les États pontificaux. La lutte qu'engagèrent les Romains, soit pour garder, soit pour reconquérir leur souveraineté politique, est toute l'histoire de Rome, jusqu'au jour où les papes, pour en finir avec ces résistances, firent alliance intime, au seizième siècle, avec les empereurs d'Allemagne.

Il est digne de remarque que la souveraineté temporelle des papes ne devient un établissement affermi, reconnu, incontesté, qu'à partir du moment où l'immolation de l'Italie est consommée. La cour romaine pose son sceptre temporel sur les ruines de l'Italie! Ce fait historique n'est-il pas d'une gravité effrayante?

Ainsi, voilà une institution qui ne peut subsister qu'au prix du sacrifice éternel dune nationalité, une institution contre laquelle proteste sans interruption, ^depuis le premier jour, ce peuple romain qui se sent

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