‹ L'Italie (volume 2)Chapitre 59 sur 184 · PROSPÉRITÉ MATÉRIELLE DU CLERGÉ · texte numérisé non relu

PROSPÉRITÉ MATÉRIELLE DU CLERGÉ

Faut -il s'étonner des conséquences désastreuses qu'entraîna fatalement un pareil état de choses? fautil s'étonner que, dans le cœur du prêtre, la cupidité prit la place du désintéressement et l'esprit d'orgueil la place de l'humilité chrétienne? faut-il s'élonner que l'épiscopat, transformé en une fonction qui donnait le pouvoir et la richesse, devint le point de mire de tous les ambitieux? faut-il s'étonner enfin que la tiare ne fut plus désormais cette couronne sainte que déposait avec respect l'acclamation du peuple fidèle sur le front sacré du plus vertueux, du plus humble, du plus pieux des serviteurs du Christ, mais le prix honteux de la violence, du dol et de l'intrigue, arrachée plutôt que conquise par le plus riche ou le plus audacieux des compétiteurs?

Oh! dignité et pureté des premiers âges! majesté de la chaire apostolique! où en retrouver môme le souvenir au milieu des scandales de la nouvelle cour romaine? Époque néfaste sur laquelle, pour l'honneur du monde chrétien, il eût fallu jeter un voile, si, malgré une longue épreuve de dix siècles, l'aveuglement et l'obstination des contemporains ne nous faisaient un devoir de rappeler les rudes enseignements de l'histoire.

La réalité, comme il arrive d'ordinaire, dépassa tout ce que l'imagination la plus sombre aurait pu

concevoir. On l'a dit souvent : il n'y a rien de pire que la corruption de ce qui, en soi, est excellent. L'institution la plus sainte, une fois détournée de son but, devait produire des résultats lamentables. Rome devint une arène où toutes les mauvaises passions se donnèrent rendez-vous. Les barons, maîtres des divers quartiers de la ville, retranchés dans leurs palais comme dans autant de repaires, groupaient autour d'eux, à prix d'argent, des bandes de sicaires. Chacun avait ainsi son parti, organisé pour la lutte ; et le but de leurs convoitises ardentes, c'était le trône pontifical. Quand les artifices des intrigants et des courtisanes ne suffisaient pas pour se saisir de la tiare, on se l'arrachait par des guerres sanglantes.

Le peuple, souverain au fond et consulté quelquefois encore pour la forme, était à la merci de ces partis puissants. Le principe, c'était bien toujours que l'élection des papes devait être faite à la fois par le clergé et le peuple; mais les chefs du clergé, c'étaient ces barons mêmes, soldats en même temps que prêtres, portant la crosse d'une main, l'épée de l'autre, et inviolables dans leurs forteresses ; les chefs du peuple, c'étaient aussi les grands, laïques ou évoques, qui, devenus tout-puissants, prétendaient parler en son nom.

Quels choix durent sortir de cette officine d'impuretés et de violences! Quiconque a jeté les yeux sur les annales de la cour romaine, durant les neuvième et dixième siècles, sait dans quelles mains indignes finit

par tomber, de chute en chute, le sceptre des papesrois. Comme si rien ne devait manquer à ce grand scandale, pour la leçon de la postérité, pendant une période de soixante années, on vit deux femmes tristement célèbres disposer ouvertement de la chaire pontificale, Tune, Théodora, en faveur de son amant, Jean X, l'autre, Marozia, en faveur de son propre fils, Jean XI.

Le remède devait sortir de l'excès du mal.

Ces scandales, ces désordres, ces combats acharnés que se livraient dans Rome les grandes familles pour s'emparer du trône, devinrent intolérables au peuple romain. Ce peuple enfin sentit sa honte et voulut mettre un terme à ce règne de la violence et de l'arbitraire. Cet effort suprême fut tout une révolution.

« Il s'opéra alors, dit Sismondi *, dans le caractère national, une révolution plus importante que celle qui n'atteignait que les magistratures. À la mort du grand consul* (956), on vit renaître l'esprit public, on vit se manifester dans le peuple l'intention de circonscrire l'autorité arbitraire et de mettre un terme à ses usurpations. Cet esprit engagea les Romains dans une

2 On veut parler d'Albéric, qui prenait indistinctement ce titre ou celui de patrice. Le peuple romain avait fait un premier pas dans la voie de l'affranchissement, en nommant chef politique de Rome, dans la personne d'Albéric, un autre que le pape. Il croyait secouer tout ensemble le joug des femmes, celui des papes et celui des rois: En fait, Albéric fut un maître ; mais son élection n'en eut pas moins une grande portée.

lutte hardie, mais inégale, avec les empereurs et les papes. »

Celte lutte se prolongea tant que l'Italie fut vivante, c'est-à-dire, comme nous l'avons déjà signalé, jusqu'au moment où la cour romaine, il y a trois siècles, pour affermir et perpétuer sa souveraineté temporelle, fit alliance avec l'Autriche, se mit sous le patronage de l'empereur, sacrifiant ainsi l'Italie à une politique anticivilisatrice et antichrétienne.

La puissance politique et les richesses acquises par le pape et le clergé n'eurent pas seulement pour conséquences de faire de Rome une arène ouverte aux luttes les plus violentes et les plus scandaleuses. Une autre conséquence non moins grave de cette situation nouvelle faite à l'Église par les libéralités des princes, ce fut de préparer l'asservissement du clergé par les puissances laïques. Les princes ne donnaient au clergé que pour le dominer. Chaque privilège concédé créait un lien nouveau, chaque droit impliquait un devoir; et la logique était le plus souvent du côté des princes. Le prêtre, en prenant dans l'État la place ou d'un fonctionnaire ou d'un noble terrien, s'obligeait à supporter toutes les charges de sa position.

Il résulta de cette immixtion incessante du clergé dans les affaires temporelles une telle confusion de la religion et de la politique, qu'il devint presque impos-

sible de discerner dans le cas le plus simple si le prêtre agissait comme ministre du culte, s'il agissait comme sujet du prince. Cette confusion s'aggravait tous les jours, car les ecclésiastiques, tout entiers aux soins de leurs intérêts temporels, s'éloignaient de plus en plus de l'esprit de leurs fonctions primitives. Le prêtre finissait par disparaître presque tout entier derrière le propriétaire, le seigneur, le fonctionnaire politique et même le soldat.

On pense bien que les princes en profitaient pour étendre d'autant plus leur domination sur le clergé. L'évêque ou l'abbé qui devenait comte d'une ville devenait, par cela même, juge et quelquefois général. En temps de paix, il gouvernait sa province; en temps de guerre, il la défendait par les armes. Bientôt on vit des évoques soutenir des sièges en personne, puis commander des armées en pleine campagne. L usage en devint si général, que les princes n'hésitèrent plus à ordonner aux évêques-châtelains de marcher contre l'ennemi, comme ils en donnaient l'ordre aux comtes laïques. L'historien Pélegrini rapporte en ce sens un ban publié, Tan 866, par l'empereur Louis le Germanique pour l'expédition de Bénévent. 11 n'y eut pas jusqu'à la chaire pontificale qui ne fournit ses hommes de guerre : quand le pape Jean X forma la ligue contre les Sarrasins, il se mit lui-même à la tête de l'armée et ne déposa les armes qu'après l'expulsion de ses ennemis.

Au milieu de ce régime où tout acte politique pre-

nait un caractère religieux et tout acte religieux un caractère politique, on comprend de quel intérêt il était pour les princes d'intervenir dans le choix des chefs de la religion. Aussi se montrèrent-ils très-jaloux des droits que les traités et les usages leur avaient attribués, et l'élection des évoques était devenue l'affaire la plus importante des gouvernements. Il faut convenir qu'au point de vue du principe admis par le clergé de l'union du trône et de l'autel, les prétentions des princes à participer au choix des évoques eussent été inattaquables, si Ton avait su distinguer, dès l'origine, l'élection de l'investiture canonique.

Mais l'abus est toujours près du droit. Les princes, se prévalant des avantages temporels et des privilèges que le clergé retirait de son alliance avec les pouvoirs politiques, tendirent toujours à se rendre les maîtres absolus des Églises.

Cet asservissement du clergé par les princes temporels était le plus grand malheur qui pût affliger le monde chrétien. On peut trouver certes à ce régime, comme à toute chose consacrée par les mœurs de toute une époque, un côté sérieux et une utilité relative. Tel évêque a pu rendre la justice avec l'impartialité d'un ministre fidèle et le cœur d'un père de famille ; tel autre, déposant un moment sa croix pastorale pour saisir l'épée, a pu sauver son peuple; mais

aucun avantage ne peut compenser les effets désastreux que produisit, dans le monde politique et au sein même de l'Église, cette confusion à jamais déplorable des choses spirituelles et des choses temporelles. Toute mission religieuse fut oubliée ou plutôt tournée au profit des intérêts temporels, et toute influence du prêtre mise au service des princes. Aussi vit-on presque tout à coup se produire une décadence étonnante de la religion qui perdait son empire, et, en particulier, de la papauté qui ne conservait nul prestige sur les peuples.

Il est inutile de retracer ici le désolant tableau de l'état du monde et de la dégradation du clergé au onzième siècle. Tous les historiens contemporains en ont laissé les plus effrayants récits. L'esprit d'intrigue, la simonie et la corruption des mœurs avaient envahi tout le corps sacerdotal. Dans chaque royaume les princes trafiquaient ouvertement des dignités ecclésiastiques. Pour ne parler que de l'empire, rien n'égale les désordres et la dépravation qu'étalaient sans pudeur, dans toutes les églises, les créatures d'Henri IV.

« 11 donnait, dit Fleury, les évêchés et les abbayes à celui qui lui offrait le plus d'argent ou qui savait le mieux flatter ses vices, et, après avoir ainsi vendu un évêché, si un autre lui en donnait plus ou louait plus ses crimes, il faisait déposer le premier comme simoniaque et ordonnait l'autre à sa place, d'où il arrivait que plusieurs villes avaient deux évêques à la fois,

tous deux indignes *. » De Maistre dit à son tour : « L'esprit féodal qui dominait alors allait faire de l'Église, en Allemagne et en Italie, un grand fief relevant de l'empereur... L'empereur vendait publique^ ment les bénéfices ecclésiastiques. Les prêtres portaient les armes ; un concubinage scandaleux souillait Tordre sacerdotal; il ne fallait plus qu une mauvaise tête pour anéantir le sacerdoce, en proposant le mariage des prêtres comme un remède à de plus grands maux *. »

1 Histoire ecclésiastique. liv. LXI, ch. xxn.

* Du Pape, liv. II, chap. vii, p. 170 et 171. Voici le tableau qu'un historien moderne fait de cette époque, d'après les documents les plus authentiques : « Dans l'anarchie engendrée par ces guerres confuses, fastidieuses, interminables, au milieu des calamités et des crimes de ce siècle de fer, l'Église perd toute sa force morale; elle devient, comme la société civile, matérielle, violente, sanguinaire. Plus de constitution générale, plus de conciles, plus d'instruction religieuse, plus d'ascendant sur les esprits; le clergé oublie ce qui avait fait sa force, et ne songe qu'à accroître ses domaines; il ne cherche plus de l'autorité par La foi et les lumières, mais par les armes et les richesses; il devient tout aristocratique, ne se recrute plus que dans la noblesse, distribue et reçoit des fiefs, et change la France en une théocratie militaire. Les prêtres ont l'épée à la main ; ils .pillent sur les routes, tiennent auberge dans les églises, s'entourent de femmes perdues; les cathédrales et les monastères sont fortifiés et soutiennent des sièges; la force a remplacé partout l'élection, et là où les fidèles et les moines ont conservé quelque ombre de liberté, la cor* ruption achète ouvertement les dignités; il n'y a plus à la tête des évécbés et des abbayes que des barons avides et belliqueux ; plusieurs sont mariés et transmettent leurs dignités et leurs domaines ecclésiastiques à leurs enfants, même en bas âge, ou bien les donnent en dot à leurs filles et en douaire à leurs femmes; l'hérésie va s'emparer de la société ecclésiastique comme de la société civile (V. Voigt.) ; l'avenir de l'Église semble perdu, car la seule puissance qui puisse la ramener dans la voie évangélique, celle qui, dans les temps les plus

Ainsi, celte position temporelle, conséquence des fameuses donations, qui devait armer le clergé d'une force nouvelle, l'entourer de considération, rehausser Péclat du culte, ces richesses destinées au soulagement des pauvres, cette influence politique acceptée, à l'origine, comme moyen de protéger les faibles et de relever tous les déshérités de la terre, tout cela n'a servi qu'à rabaisser la sainte religion du Christ au niveau d'une œuvre humaine, instrument de fortune pour le clergé, instrument de domination pour les souverains, objet de dérision et de scandale pour les uns et les autres.

Que devenait alors la mission civilisatrice de l'Église? C'était donc en pure perte que s'était accompli le sacrifice de l'Italie?

L'Italie, nous l'avons vu, n'a pu être une nation, parce qu'elle ne pouvait avoir un centre national. Rome, sa capitale naturelle, appelée temporairement à une autre mission, lui fait défaut. Tout entière consacrée à la création de l'unité morale dans le monde, la ville éternelle ne peut être un centre politique; l'Église l'enlève à l'Italie. Et voilà que cette puissance morale, à laquelle Rome a sacrifié l'Italie,

mauvais, Savait pas pris part à la corruption du clergé, la papauté est elle-même dégoûtante de sang et de débauches; elle ne songe plus à la suprématie spirituelle du monde; c'est une seigneurie féodale qui veut être maîtresse de Rome. » — Théoph. la Vallée, t. I, p. 258.

au lieu de rendre ce sacrifice fécond, en poursuivant son œuvre civilisatrice, ne s'occupe plus que de misérables intérêts temporels I

Le clergé oubliant sa mission, l'Église asservie aux princes de la terre, la simonie et l'incontinence envahissant tout le corps sacerdotal, telle est la conséquence rapide et inévitable des libéralités des princes envers le clergé ; et les neuvième, dixième et onzième siècles sont les plus tristes, les plus barbares de l'histoire de l'Église et du monde.

Il ne pouvait manquer de s'opérer une réaction. L'excès du mal la rendait inévitable. Les bons prêtres étaient désolés, mais impuissants. Il se trouva parmi eux un moine qui sembla résumer en lui toutes les douleurs, toutes les indignations de l'Église , et qui conçut le hardi projet d'opérer une réforme radicale, en attaquant tout à la fois les vices du corps sacerdotal et la domination corruptrice des princes. Chez ce prêtre, qui donna son nom à son siècle, un caractère indomptable et une activité prodigieuse étaient au service d'une haute et vaste intelligence; mais, plutôt fait pour comprendre la vie des sociétés à la manière des despotes, qui veulent que tout se meuve sous l'impulsion dune volonté unique, qu'à la manière des apôtres, qui savent que, par le Christ, la liberté est entrée dans le monde, il ne sut qu'imprimer un mouvement violent aux événements de son époque , au lieu de laisser aux générations à venir une œuvre vraiment chrétienne et féconde.

i. ri

Génie austère, impétueux, opiniâtre, le moine Hildebrand, dévoré d'un saint zèle, eut l'audace d'engager une lutte héroïque contre toutes les mauvaises passions de son temps. 11 les poursuivit sans relâche, dans le temple, dans la solitude du cloître, sur le siège épiscopal, derrière les forteresses féodales, sur le trône impérial ; et il déploya, dans cette entreprise, de merveilleuses facultés et une énergie extraordinaire. Son but était digne de tous les efforts de ce grand esprit : l'affranchissement de l'Église et la régénération du sacerdoce.

Plût à Dieu qu'il eût compris ce but dans la simplicité et la mesure qui sont le cachet et la condition des choses destinées, non à la glorification d'une caste, ihais au bonheur de l'humanité tout entière! En dépassant ce but, il créa des embarras nouveaux, et se fit le promoteur d'un système qui a été le malheur de l'Église et du monde.

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