‹ L'Italie (volume 2)Chapitre 60 sur 184 · GRÉGOIRE VII ET LE RÉGIME THÉOCR.VTIQUE · texte numérisé non relu

GRÉGOIRE VII ET LE RÉGIME THÉOCR.VTIQUE

Grégoire VII aurait bien mérité de l'Église cl de la civilisation si son entreprise se fût bornée, d'une part, à réformer les mœurs du clergé, et, de l'autre, à soustraire les Églises à la domination des puissances laïques.

Assurément, au point où en étaient les choses, la grande réforme rêvée par Grégoire VII rie pouvait s'accomplir sans soulever des tempêtes; ce n'était pas sans d'horribles déchirements que cette société si profondément viciée sentirait une main courageuse pénétrer dans ses plaies, afin d'attaquer le mal jusque dans sa racine. Ces prélats simoniaques, ces abbés gorgés de richesses) ces monarques sans frein et sans pu-

deur, devaient remplir le monde de leurs clameurs et opposer une résistance violenle et opiniâtre.

Cependant le droit du saint-siége était si évident, Tintérêt de l'Église si manifeste, et la partie fidèle du clergé désirait si ardemment qu'un prompt remède mit fin à ses souffrances, qu'une volonté puissante fût parvenue à dominer la situation, si elle eût su se tenir dans une mesure équitable. Sous une main aussi prudente que ferme, la querelle des investitures, au lieu de mettre l'Europe en feu pendant un demi-siècle, se serait peut-être terminée, sinon à l'amiable, du moins sur un autre terrain que les champs de bataille et avec d'autres armes que l'épée ; sans verser des flots de sang, on aurait résolu le problème, comme il le fut plus tard, en 1122, par le fameux traité de Worms entre le pape Calixte II et l'empereur HenriV.

Ce concordat, si l'on se reporte à cette époque d'ignorance où tout était confondu, fit une juste part au pape et à César dans la nomination des évoques, le prince conservant le droit de donner l'investiture temporelle, celle des biens et titres séculiers, le pape se réservant l'investiture spirituelle, c'est-à-dire le droit de conférer les titres ecclésiastiques.

Si, pour arrivera une solution aussi simple, on eut à traverser une pareille crise elà surmonter d'aussi grands obstacles, cela ne tient pas aux difficultés mômes de la question, mais à l'intérêt qu'avait chaque puissance rivale à maintenir une confusion qui favorisait son

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esprit d'envahissement et de domination. Malgré les prétentions exorbitantes de la puissance laïque, nous ne doutons pas que la fermeté des papes, si elle se fût renfermée dans de sages limites, n'eût triomphé des résistances des Empereurs.

Mais l'ambition de Grégoire YII allait bien au delà de ce but légitime. Il ne répudiait aucune des libéralités faites aux Églises ; il voulait que les papes et les évoques restassent en possession de leurs propriétés et privilèges féodaux, tout en refusant à l'Empereur et aux autres princes certains droits régaliens qu'ils avaient naturellement sur ces feudataires comme sur les feudataires laïques. Ce n'étaient pas les clauses insérées plus tard dans le traité de Worms qui pouvaient le satisfaire. 11 n'entendait pas que les faveurs temporelles impliquassent entre les deux pouvoirs une alliance dans laquelle les droits de chacun seraient respectés. 11 voulait la domination de l'Église sur l'État, comme l'âme domine le corps. Il s'indigne contre ceux qui veulent mettre la dignité royale au-dessus de l'épiscopale. « On en peut voir, dit-il, la différence par l'origine de l'une et de l'autre. Celle-là a été inventée par l'orgueil humain, celle-ci instituée par la bonté divine. »

Grégoire VII osa donc affirmer comme un droit découlant de sa souveraineté spirituelle, cette omnipotence que quelques-uns de ses prédécesseurs n'avaient exercée qu'en vertu d'une concession des princes et des peuples. Il dit formellement, dans une lettre du

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25 août 1076 : « Si le saint-siége a reçu de Dieu le pouvoir de juger les choses spirituelles, pourquoi ne jugera-t-il pas aussi les temporelles? » Aussi prétendil avoir le droit , non-seulement d'excommunier les princes comme les simples fidèles, ce qui est hors de contestation, mais encore de les priver de leur dignité.

C'est la première fois que Ton voit formulée dogmatiquement « cette doctrine inouïe jusqu'alors que le pape eût le droit de déposer les souverains l. »

Grégoire VII cite à l'appui de sa doctrine une prétendue lettre de saint Clément à saint Jacques; il invoque l'exemple du pape Zacharie, qui aurait, suivant lui, déposé le roi de France et déchargé tous les Français de leur serment de fidélité envers lui ; il s'autorise de l'opinion de saint Grégoire, exposée dans des actes de concession de privilèges à quelques Églises; enfin il rappelle la fermeté mémorable de saint Ambroise, qui, non content d'excommunier l'empereur Théodose, lui défendit encore de demeurer à la place des prêtres dans l'Église \

1 Fleury, Histoire ecclésiastique, liv. LXII, ch. xxxii.

* Cette prétendue lettre de saint Clément est considérée comme apocryphe. D'ailleurs, ainsi que le fait remarquer Fleury, elle ne parle que de l'excommunication, « Or, dit cet écrivain, la question n'était pas si les rois pouvaient être excommuniés, mais si l'excommunication

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Ces paroles de l'altier pontife n'étaient pas une vaine menace. Elles avaient été précédées d'un acte éclatant. Le pape, dans un concile tenu à Rome, avait excommunié et déposé l'Empereur. Celle sentence, la première qui ait été prononcée contre un souverain, déliait les chrétiens de leur serment de fidélité envers Henri IV, et défense était faite à toute personne de le servir comme roi. « L'Empire, dit l'historien très-catholique Othon, fut d'autant plus indigné de cette nou* veauté, que jamais auparavant il n'avait vu une pareille sentence publiée contre un empereur romain. »

Des écrivains ultramontains ont cru suffisamment expliquer ces rigueurs par la conduite scandaleuse de l'Empereur, et ils ont dit que Grégoire VII n'avait frappé ce monarque que pour le punir de ses empiétements, devenus systématiques,* sur les droits ecclésiastiques du saint-siége et des évéques.

Quelque fondés que fussent les griefs de la cour romaine contre ce prince, et les actes incriminés fussentils, par leur nature, de ceux qui appartiennent à la juridiction de la puissance religieuse, rien ne donnait

les privait de leur puissance temporelle. Quant aux exemples, le pape Zacharie ne déposa point le roi Cliildéric; mais il fut seulement consulté par les Français, qui voulaient le déposer ; et ce prince n'était ni excommunié ni criminel, mais seulement méprisé pour son incapacité. Le privilège de saint Grégoire est celui de l'hôpital d'Autun, où quelques uns croient que cette clause de privation des dignités temporelles a été ajoutée; d'autres la regardent comme une malédic-" ton et une menace. Quant à l'empereur Théodose, saint Ambroise ne prétendit jamais lui rien ôter de la puissance temporelle. » — Fleury Histoire ecclésiastique, liv. LX1I, ch. xxxu.

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au pape un droit quelconque sur la fonction temporelle du coupable. Il pouvait lui infliger, comme au plus simple chrétien, des peines canoniques, l'exclure de la société des fidèles ; mais le frapper dans sa dignité politique, le suspendre ou le déposer, c'était une usurpation que rien au monde n'autorisait.

En vain allègue-t-on, pour donner un fondement à cette puissance temporelle des papes, que l'assentiment des peuples avait fini par constituer en leur faveur un droit public européen. On a singulièrement abusé de cet argument, qui n'a de valeur que dans le sens d'un protectorat moral et tout paternel de la papauté envers les peuples, dans le sens d'un haut arbitrage, s' exerçant suivant les convenances des parties et l'adhésion persistante de l'opinion publique, mais qui est faux dans le sens d'une abdication qu'auraient faite les princes et les peuples de leurs droits temporels entre les mains des souverains pontifes.

Jamais le monde chrétien, même aux époques où il était plongé dans la plus profonde ignorance, n'a entendu créer ce monstrueux système qui fait de toutes les sociétés humaines un seul troupeau, et de l'autorité pontificale une autorité unique, absorbant en elle tous les pouvoirs, toutes les fonctions, ce régime où toute liberté, toute volonté s'effacent devant la volonté du prêtre, où toute force vivante et active ne peut se mouvoir que sous son impulsion, où les chefs des nations, à un signe du souverain pontife, doivent déposer leur sceptre, où l'interdit jeté sur un peuple

suspend à l'instant toute industrie, tout commerce, toute vie publique, un régime enfin où la parole d'un seul homme tient l'univers muet et esclave, et gouverne par la terreur.

Si le monde chrétien eût vu apparaître ce système, dépouillé de tout artifice, tel qu'il est en lui-même, avec ses conséquences logiques, tel que l'ont rêvé les papes théocrates, il eût reculé d'épouvante, et, plutôt que de s'exposer aux dangers si graves que des malentendus et des confusions perfides pourraient faire naitre, il eût renoncé à tout jamais même aux plus grands avantages de la tutelle bienveillante des pontifes. Tant que les papes, dans leurs interventions, conservèrent l'attitude de médiateurs et de conciliateurs librement acceptés par les sociétés temporelles, ils furent, dans la plus haute acception, les arbitres de l'Europe. Dès qu'ils voulurent parler en maîtres et disposer des couronnes, la conscience publique se souleva. On le vit bien à la première tentative de Grégoire VII. A ses foudres, ses adversaires répondirent par des anathèmes, et l'Empire, divisé en deux camps, devint un immense champ de bataille.

Nous n'avons pas à nous occuper des intentions de Grégoire VII et des papes qui ont adopté sa politique. Dieu seul est juge des intentions; l'histoire ne juge que les actes. Or ses actes, dans l'idée générale qui

les inspire et dans le but qu'ils révèlent, sont ceux d'un despote. Hildebrand, posant les assises de sa vaste unité théocratique, n'est plus un chef religieux constituant la libre société des âmes; c'est l'esprit de domination fait homme, c'est le génie de la conquête élevé à des proportions incommensurables.

Qu'on se figure un Alexandre ou un César commençant par se dépouiller de toute grandeur humaine dans l'humilité et la pauvreté du cloître, puis se redressant, le front ceint de la tiare, et disant au monde agenouillé : En moi, ce n'est plus l'homme qui vous parle; je suis le représentant de Dieu sur la terre; en son nom je commande à l'univers, les nations m'appartiennent, les rois sont mes serviteurs et les peuples mes tributaires; comme toute conscience relève de ma souveraine sagesse, toute société d'êtres raisonnables doit s'inspirer de ma pensée...

L'idéal de l'ambition humaine se couvrant de la majesté divine, voilà la papauté telle que la voulait faire Hildebrand.

L'intention ne peut excuser ces aberrations, qui viennent d'un zèle bien aveugle, si elles ne sont pas le délire de l'orgueil.

Et nous sommes loin d'avoir rien exagéré. Grégoire VII, pendant les douze années de son pontificat, profita de toutes les occasions, et au besoin il sut en faire naître, pour affirmer les prétendus droits politiques du saint-siége sur tous les pays de l'Europe. Plus discret vis-à-vis des monarques puissants, plus

haulain vis-à-vis des petits princes, au fond poursuivant avec une persévérance inouïe le môme système d'envahissement à l'égard des uns et des autres, il épuisa, pour atteindre son but, toutes les ruses diplomatiques et tous les moyens de violence.

Naturellement ses prétentions sur le temporel des États prirent le caractère de toutes les choses de cette époque. La féodalité étant la forme universelle de ces sociétés, les droits politiques revendiqués par les papes durent être des droits féodaux. Quand donc il fut impossible au saint-siége de prétendre au gouvernement direct d une nation, comme il le fit pour les provinces romaines, il se contentait d'un droit de suzeraineté. Les papes, et Grégoire VU en particulier, n'hésitèrent pas à supposer des titres imaginaires, quand les titres réels leur manquaient, pour imposer à un prince le serment de fidélité.

Ainsi Grégoire prétend s'inféoder l'Espagne, sous prétexte que ce royaume est une propriété de saint Pierre. Puis, dans les termes les plus impérieux, il rappelle au roi de Hongrie qu'il est le vassal du saintsiége, par la raison « que le roi Etienne avait remis tous les droits et toute la puissance de son Église à saint Pierre. » 11 manifeste les mêmes prétentions sur le royaume d'Angleterre, tout en faisant entendre un langage plus modéré à Guillaume le Conquérant.

Lorsqu'il ne se sent pas assez fort pour parler en suzerain, il a recours aux foudres spirituelles; et comme ses sentences purement religieuses sont suivies d'ef-

fets temporels, il marche toujours ainsi 5 son but : l'asservissement de tous les royaumes. S'il menace d'excommunication le roi de France Philippe 1er, il a soin d'avertir les évéques et les comtes du royaume que, si le roi persévère dans sa mauvaise conduite, il le séparera de la communion de l'Église, « lui et quiconque lui rendra l'honneur et l'obéissance comme à un roi. l »

L'excommunication, on le voit, équivaut à la déposition, et l'on sait que Grégoire ne fut pas avare de ce moyen. Ses foudres retentissent d'un bout du monde à l'autre; il excommunie l'empereur de Constantinople Nicéphore Botoniate, comme il a excommunié Philippe de France.

Quant aux petits princes et seigneurs, il se croyait dispensé envers eux de tout argument sérieux, même de tout prétexte. Il commande, et c'est assez. Il distribue à son gré les couronnes, dépose l'un, investit l'autre; partout il fait acte d'omnipotence et asseoit les fondements de sa monarchie universelle.

Voyez avec quelle souveraine aisance il offre au roi de Danemark, Suénon, une province voisine des États romains; il lui dit dans une lettre, comme en fosU scripttm : « Au reste, il y a près de nous une province très-riche, occupée par de lâches hérétiques, où nous désirerions qu'un de vos fils vint s'établir, pour en être le prince et le défenseur de la religion; s'il est

1 Fleury, liv. LXII. ch. xvi.

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vrai, comme nous a dit un évéque de voire pays, que yous avez dessein de l'envoyer avec quelques Iroupes choisies au service de la cour apostolique *. »

Son ton est le même quand il menace, en Sardaigne, Orzoc de Cagliari, de lui enlever ses terres pour les donner à d'autres, s'il ne paye exactement le tribut qu'il doit au saint-siége. Il est le même quand, étendant ses prétentions jusqu'en Russie, Grégoire écrit sans autre préambule au roi Démétrius : « Votre fils, visitant le tombeau des apôtres, est venu à nous, et nous a déclaré qu'il voulait recevoir ce royaume de nos mains, comme un don de saint Pierre, en lui prêtant serment de fidélité, nous assurant que vous approuveriez cette demande. Et comme elle nous a paru juste, nous la lui avons accordée, et nous lui avons donné votre royaume de la part de saint Pierre. »

Les prétentions de Grégoire VII, sa correspondance v en fait foi, s'étendaient donc sur tous les États; et, comme le fait très-judicieusement remarquer l'abbé Fleury, ce pape « n'était pas seulement persuadé en général que, suivant le bon ordre, la puissance temporelle devait être soumise à la spirituelle; il croyait encore avoir des titres particuliers pour assujettir tous les royaumes de l'Europe. »

1 Fleury, liv. LXII, cli. six.

Ce serait en vain qu'on essayerait d'infirmer 1 avis de Téminent écrivain. Il ne s'agit pas ici d une opinion doctrinale exposée par le théologien gallican, mais d'un jugement impartial tiré d'un ensemble de faits incontestables. C'est, les pièces authentiques en main, d'après les documents officiels de l'époque et particulièrement la correspondance d'Hildebrand, que le savant auteur de Y Histoire ecclésiastique montre ce pape mettant en œuvre toutes les subtilités et tous les sophismes pour se ménager des droits temporels sur tous les États.

11 a bien le droit de dire, après avoir onuméré les tentatives faites dans ce but et les incroyables raisons invoquées pour leur donner un fondement: «Ces exemples suffisent pour montrer l'idée qu'avait Grégoire VII de l'autorité du saint-siége, et qu'il voulait persuader à tout le monde que toutes les puissances temporelles dépendaient de la puissance spirituelle du pape» »

En d'autres termes, pour se servir de la langue juridique de Tépoque5 Grégoire VII voulait faire du monde un immense et unique empire, dans lequel chaque État serait un /te/* du saint-siége.

Qu'y a-t-tl de commun, nous le demandons, entre cette monstrueuse conception de quelques papes am=

bilieux et fanatiques et cette tutelle paternelle exercée un moment par les souverains pontifes, selon le vœu des peuples? Il a fallu bien des préjugés et bien des illusions pour qu'on ait pu confondre les deux choses. Nous avons déjà dit, et nous ne saurions assez répéter que nous ne contestions pas les services que rendirent les papes, dans ces temps barbares, par leur haut patronage sur les rois et sur les peuples. Même des écrivains protestants en ont fait l'aveu :

a Dans le moyen âge, dit Frédéric Ancillon, où il n'y avait pas d'ordre social, elle seule (la papauté) sauva peut-être l'Europe d'une entière barbarie. Elle créa des rapports entre les nations les plus éloignées; elle fut un cenlre commun, un point de ralliement pour les États chrétiens... Ce fut un tribunal suprême, élevé au milieu de l'anarchie universelle, et dont les arrêls furent quelquefois aussi respectables que respectés ; elle prévint et arrêta le despotisme des Empereurs, remplaça le défaut d'équilibre, et diminua les inconvénients du régime féodal1. » M. Coquerel reconnaît à son tour que ce pouvoir extraordinaire des papes empêchait le despotisme de devenir atroce. « Dans ces temps de ténèbres, dit-il, nous ne voyons aucun exemple de tyrannie comparable à celle de Domilicn à Rome. Un Tibère était impossible; Rome l'eût écrasé. Les grands despotismes arrivent quand les rois se persuadent qu'il n'y a rien au-dessus d'eux;

1 Tableau dés révolutionsdu système politique de l'Europe, édit. in-8 (te 1823, t. î, p. 115 et 136.

c'est alors que l'ivresse d'un pouvoir illimité enfante les plus atroces forfaits *. »

Oui, cette tutelle temporaire, née de la confiance des peuples, a eu sa raison d'être. Mais nous soutenons que, dès qu'elle a été érigée en système théocratique, et revendiquée comme un droit découlant de la mission même de la papauté, elle a enraciné dans le monde une politique barbare, antichrétienne, en perpétuant chez tous les peuples une confusion entre la religion et la politique, d'où sont résultés et subsistent encore les malentendus les plus funestes.

Admirez comme tout s'enchaîne, dans le bien comme dans le mal ; dans le bien, par la vertu même des principes d'éternelle justice, qui ne produisent que des œuvres harmoniques ; dans le mal, par la loi providentielle de la sanction, qui, pour l'avertissement de l'humanité, tire les conséquences fatales de toule violation que commet une créature libre des lois saintes de sa destinée^ Quand l'homme, par un libre effort de sa volonté, s'associe aux desseins de Dieu sur le monde, il édifie pour les siècles, il lègue aux générations successives une source intarissable de prospérités. Quand l'homme ne s'empare de l'idée divine que pour la faire tourner, par une déviation sacrilège, au profit de son orgueil, de sa cupidité et de son avarice, il prépare des désordres d'autant plus graves que l'idée divine, ainsi détournée de son but, avait

* Essai sur l'histoire du christ ianismr. *

en elle-même une plus haule et plus universelle portée. Car c'est la perfection de la justice qu'elle ait deux faces opposées qui se complètent et se contrôlent Tune l'autre, Tune sereine et souriante, l'autre sévère et redoutable, toutes deux également imperturbables, laissant les lois de la logique suivre leur cours. C'est pourquoi il est dans l'ordre qu'un principe quelconque, entre des mains déloyales et perverses, ait, comme instrument malfaisant, la même puissance qu'il aurait eue pour le bien.

Il ne faut donc pas s'étonner si cette grande et sublime idée de l'unité religieuse autour de la chaire apostolique, qui eut une influence si salutaire et si décisive sur les commencements du monde moderne, devint un principe désastreux quand les papes et tout le clergé en firent un moyen de domination matérielle; il ne faut pas s'étonner si la tutelle des pontifes devint une force paralysante, si le prêtre transformé en agent politique, perdit entièrement de vue le côté divin de sa mission, et si le résultat définitif de ce système fut d'enrayer partout le mouvement de la civilisation.

Et qu'avait-il fallu pour pervertir ainsi l'esprit du clergé, pour jeter dans le monde chrétien des idées tellement fausses sur le rôle social des évoques et du chef de l'Église, que, lorsqu'il se trouva un pape qui voulut opérer une grande reforme, il comprit si peu les vraies causes du mal, qu'au lieu de les fair^ cesser, il les perpétua en les systématisant?

Pour produire celte décadence religieuse et sociale, il avait suffi d'une chose; cette chose fatale, nous l'avons signalée : ce furent les libéralités des princes envers le clergé et surtout envers la cour romaine. Quand s'accomplit le fameux pacte de Charlemagne, point de départ de la puissance temporelle du saint* siège, on était loin de prévoir les conséquences funestes qui en devaient sortir pour l'Église et pour les nations. Cette alliance entre le trône et l'autel, destinée à pacifier le monde, avait abouti à la guerre sans issue du sacerdoce et de l'empire; ce royaume pontifical, qui devait assurer l'indépendance du chef de l'Église, avait chaque jour abaissé et entravé la puissance des papes, en entretenant leur ambition et leur créant des intérêts temporels dans toute l'Europe.

Mais ce fut surtout la malheureuse Italie qui eut à souffrir du faux système dans lequel s'était engagée la papauté. Les autres peuples, quelque absorbante que fût la politique de la cour romaine, ne purent être soustraits entièrement au mouvement national qui tendait à les constituer dans leur pleine indépein dance. L'Italie, au contraire, portait en elle l'obstacle éternel à son unification ; par un singulier concours de circonstances, l'étranger était doublement dans son sein : par le pape qui la privait à tout jamais de son centre national; par l'empereur d'Allemagne.

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chef de l'empire romain, si malencontreusement reconstitué.

La mission de Rome chrétienne étant d'être le centre de l'unité spirituelle du monde, on comprend que cette mission ait pu nécessiter pour un temps le sacrifice de l'Italie. Mais, assurément , le résultat de cette situation exceptionnelle ne devait pas être la reconstitution de l'ancien empire des Césars, pas plus au profit d'un prince franc ou d'un prince allemand, qu'au profit du chef de l'Église. Le sacrifice de l'Italie, au lieu de servir au progrés de la civilisation, servant à recommencer l'œuvre païenne, c'était la plus monstrueuse inconséquence.

Or tel était, par rapport à l'Italie, l'effet déplorable des fameuses donations. En échange de ces largesses, Charlemagne et ses successeurs, puis les empereurs allemands, prétendirent affermir leurs droits sur Rome et sur l'Italie. Et les papes, au lieu de se faire jamais, comme on l'a cru, les représentants de l'Italie et les instruments de sa délivrance, ne luttèrent contre les empereurs que pour établir leur prépondérance dans le partage de la domination universelle»

Quand Grégoire VII surgit sur la scène du monde, le moment était venu pour la papauté de jouer un rôle admirable. Si elle n'avait été aveuglée par ses prétentions temporelles, elle eût fait la lumière dans ce chaos des sociétés du moyen âge et aurait ouvert l'èrç vraiment chrétienne de la liberté. En même temps qu'elle eût affranchi l'Église du joug des puis-

sances laïques, elle eût délivré les peuples nouveaux de l'illusion de l'empire romain. En répudiant ses alliances délétères, elle eût repris sa place à lai tête du mouvement de la civilisation ; en abdiquant sa misérable royauté temporelle, elle eût laissé Rome accomplir son œuvre nationale, sans cesser d'être le centre de l'unité religieuse. Ainsi, la cour pontificale, à la place de cette motte de terre, base si fragile et battue par tous les vents, aurait conquis un fondement indestructible dans le cœur de tous les Italiens.

Les peuples d'Italie avaient l'instinct que la papauté, si elle avait compris sa mission véritable, devait être l'instrument providentiel de leur délivrance. Quand ils voulaient faire effort pour secouer le joug de l'empereur, c'était vers le pape qu'ils tournaient leurs regards, vers le représentant de la civilisation moderne, de la démocratie, contre le représentant du vieux monde. Le pape, en répondant à cette confiance, n'eût fait qu'acquitter la dette de la chrétienté envers l'Italie, pour le sacrifice qu'elle avait fait de sa nationalité à la civilisation, pendant les grandes épreuves de l'Église dans la période barbare.

Pour jouer ce rôle, il eût fallu que la papauté fût désintéressée dans le domaine de la politique. Petits souverains d'une province, toujours en guerre avec leurs voisins, contenant avec peine leurs propres sujets, les papes ne pouvaient se mesurer avec celui qui disposait des forces de tout l'empire. La papauté spirituelle seule aurait pu lutter contre l'Empereur, au

nom du droit. Rome aurait senti que sa grandeur, dans Tordre nouveau, était de servir d'asile au représentant de l'unité morale. Cette royauté universelle lui eût semblé bien au-dessus de la domination matérielle. Elle eût donc, sans regret, répudié à tout jamais l'illusion de l'empire comme une idée païenne qui avait fait son temps; et, tout en faisant, de ses vénérations, un rempart inviolable au chef de l'Église, elle serait devenue le centre de la nation italienne.

Cette grande révolution se serait ainsi accomplie sans danger pour l'indépendance du saint-siége et pour l'unité religieuse.

Vf

La question est si importante, le moment si solennel, et le choix que va faire la papauté entre les deux voies ouvertes devant elle aura des conséquences si graves et si décisives, que la philosophie de l'histoire ne saurait assez peser ses jugements. Tout en écartant des détails qui ne trouveraient point place dans notre cadre, nous devons tâcher de mettre en relief les points culminants qui sont comme les phares de chaque période historique.

Quel était l'état de l'Europe à l'époque où Grégoire VII entreprit sa réforme, où ce pape et ses successeurs tentèrent de réaliser dans toute sa rigueur le régime théocratique?

Certes, le monde était encore barbare, les nations

soumises au règne de la force; la dissolution sociale s'était compliquée de l'invasion de hordes innombrables, et l'anachronisme de l'empire, ressuscité par . Charlemagne, n'avait pas peu contribué à augmenter la confusion.

Mais le fait capital, le fait caractéristique de cette époque, c'est que la période des invasions barbares était close. L'Occident était en possession définitive des éléments divers qui devaient servir à la formation des sociétés modernes. Et le travail d'assimilation d'où devaient sortir les nationalités était commencé *.

Un second fait non moins essentiel qui caractérise cette époque, c'est qu'en même temps que le monde était en possession définitive des éléments de race qui devaient servir aux constitutions nationales, il était en possession définitive des principes religieux et moraux qui devaient être la base et le ciment des sociétés modernes. Le paganisme était vaincu, au moins en principe. Les hordes barbares envahissantes s'étaient converties au christianisme, et celles qui étaient restées dans l'unité orthodoxe de l'Église avaient seules pris racine sur le sol de l'Europe désormais chrétien.

La plupart des historiens qui ont voulu remonter aux origines du monde moderne, reconnaissent que l'unité catholique fut l'instrument le plus puissantau service de la civilisation1, et que tout ce qui tendait à

1 « Les Barbares aspiraient à la civilisation, tout en en étant incapables; que dis-jel tout en la détestant dès que sa loi se faisait sentir. » — Histoire de la civilisation en Europe, par M. Guizot, p. 79.

2 « Jamais société n'a fait, pour agir autour d'elle et s'assimiler le

dissoudre cette unité était un pas rétrograde. Il lie faut donc pas s'étonner que les peuples barbares qui avaient adopté l'hérésie au début aient eu peu d'influence réelle sur le monde , et que partout, à mesure que le progrès de la civilisation s'opérait, ils aient été supplantés par les peuples orthodoxes.

a La double famille des Golhs, dit un écrivain moderne, commandait à tout l'Occident (à la fin du quinzième siècle), et menaçait de succéder à la puissance romaine; mais, malgré sa grandeur politique et son goût pour la civilisation, il y avait en elle le vice qui ruina son avenir : elle était arienne, donc ennemie de l'unité, vouée au rétablissement du passé, antipathique aux peuples vaincus. »

Avant le dixième siècle, la France, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Italie, étaient occupées par des peuples orthodoxes. Le monde nouveau avait refoulé les hordes ariennes. Le principe d'unité était sauvé, et, par lui, la civilisation.

A l'apparition de Grégoire VII, deux grands faits étaient donc consommés : 1° le monde chrétien en avait fini avec les invasions barbares; 2° l'unité spirituelle avait vaincu l'hérésie. Ce double fait commandait à la papauté un rôle tout nouveau.

L'unité religieuse étant sauvée, et, par là, le prin-

monde extérieur, de tels efforts que l'Église chrétienne du cinquième au dixième siècle. Quand nous étudierons en particulier son histoire, nous verrons tout ce qu'elle a tenté. Elle a en quelque sorte attaqué la barbarie par tous les bouts. » — Guizot, Histoire de la civilisation en Europe, p. 80.

cipe de la civilisation chrétienne, le clergé n'avait plus aucune raison pour sacrifier l'Italie à ce grand intérêt de l'unité spirituelle. A ce moment où allait commencer, dans toute l'Europe, le travail d'enfantement des nationalités sur cette base commune, il n'était plus à craindre que les vieilles doctrines du paganisme reprissent le dessus chez aucun de ces peuples renouvelés. La conquête du christianisme est si bien définitive, qu'en supposant même que plus tard des schismes détachent des nations entières de la grande unité catholique, ce sera sans danger pour les principes fondamentaux de la civilisation chrétienne.

Assurément, à bien des points de vue, ces déchirements religieux furent de véritables désastres, et les luttes acharnées que se livrèrent entre eux les peuples, au nom du Christ, furent un malheur immense. Mais examinez de près la législation et les mœurs de chacun de ces peuples, vous trouverez un fond de civilisation identique. Quand le temps, les épreuves de toute nature, les révolutions, auront fait la lumière dans ces ténèbres et dégagé les éléments communs à ces peuples si longte.nps en guerre; quand le commerce, l'industrie, la science auront multiplié entre eux à l'infini et facilité les relations, ils seront tous surpris, hérétiques et orthodoxes, de se sentir frères;

ils comprendront qu'ils sont les membres divers d'une même famille, de la famille chrétienne.

Et voyez ce qui se passe aujourd'hui : au-dessous des formes variées de gouvernement, qui semblent accuser des oppositions profondes entre les nations, chez toutes, n'est-ce pas au nom des mêmes principes de liberté, d'égalité, de dignité humaine, de justice distributive, de morale chrétienne, de fraternité évangélique, que tous les progrès s'accomplissent? En Angleterre comme en Espagne, en France comme en Italie et chez tous les peuples de rAllemagne, que voyez-vous autre chose que le même mouvement qui s'appelle en France la révolution de 89, et qui n'est que le christianisme tendant à se réaliser pleinement dans les sociétés.

On oublie trop aujourd'hui que c'est à l'Église, et particulièrement à la papauté, qu'est dû ce grand bienfait qui a permis aux sociétés européennes de se déve* lopper désormais, si nous pouvons ainsi parler, dans une atmosphère toute chrétienne, sans avoir à craindre de trop grandes déviations. Grâce à ce premier travail d'unification, les scissions regrettables qui se sont produites plus tard, soit par les réactions que provoquait la fausse politique du clergé lui-même, soit par la pente naturelle de l'esprit humain toujours en quête de nouveautés, ces scissions n'ont pu avoir les conséquences graves et décisives qu'elles auraient eues à l'origine.

Quoi qu'il en soit, quand s'est ouverte cette seconde

202 GRÉGOIRE Vil

période où l'Europe, désormais chrétienne, allait recevoir, dans ses divers groupes sociaux, une si prodigieuse impulsion, quel devait être le rôle du clergé et spécialement de la cour de Rome?

Ce rôle était double :

L'Église devait représenter, par l'immutabilité de ses doctrines religieuses, le principe d'unité spirituelle dans le monde.

Elle devait, par la revendication constante des droits de la conscience individuelle vis-à-vis des pouvoirs politiques, représenter le principe de liberté dans les sociétés humaines.

Cela semble un paradoxe, tant on est habitué à considérer la négation de la liberté politique comme une conséquence du principe d'autorité en matière religieuse. Et pourtant rien n'est plus vrai et plus logique; «'était ce même pouvoir, destiné à relier les âmes au sein d'une grande société spirituelle où chacun des membres entre par un acte volontaire, qui avait mission de rappeler incessamment aux pouvoirs de la terre le respect qu'ils doivent à cette conscience humaine foncièrement libre, de rappeler aux citoyens le respect que se doivent mutuellement des êtres qui sont frères en Jésus-Christ.

Et pour remplir cette double mission, que devait faire le clergé? Le contraire de ce qu'il a fait*

Au lieu de prendre chez chaque peuple une position qui l'investissait des mêmes droits et privilèges que tous les princes, seigneurs, grands propriétaires et

courtisans, il devait rester pieusement dans le sanctuaire.

Au lieu de se faire solidaire des pouvoirs politiques, et de s'armer du glaive avec eux ou par eux, il de*» va.it laisser la force à qui de droit et ne représenter que Tidèe.

Sans doute, en maintenant la distinction entre les pouvoirs, l'Église faisait beaucoup pour la liberté; sinon en fait, du moins en principe. Mais ce n'était pas assez, puisqu'en faisant alliance avec les pouvoirs politiques, elle annulait dans l'application ce qu'elle proclamait en théorie. Aussi, le résultat de cette union a-t-il été qu'aux yeux du plus grand nombre l'Église est censée l'ennemie irréconciliable de la liberté. Et ce jugement, si erroné quand il remonte à la doctrine, n'est que trop vrai quand il accuse la conduite du clergé. Oui, ce clergé, dont chaque membre devait être un apôtre de la liberté, s'est fait depuis des siècles l'instrument de tous les despotismes; il a pré* ché l'intolérance à l'oreille des monarques, et assisté implacable aux exécutions sanglantes du bras séculier!

Au lieu de fonder, au centre du monde chrétien, sous prétexte de donner une assiette solide à l'unité spirituelle, un État temporel où se trouvait quintessenciée cette union funeste entre les deux pouvoirs,

le clergé devait dégager avec soin la papauté de toute préoccupalion politique, de tout intérêt temporel, afin que sa voix eût autorité quand elle rappellerait aux chrétiens les vérités éternelles, et aux peuples ainsi qu'aux princes les droits de la conscience et la liberté inviolable des citoyens.

Au lieu de soustraire à l'Italie sa capitale et de rempêcher de devenir une natioji en entretenant dans son sein la chimère du saint empire, le clergé devait favoriser la constitution de l'Italie, afin de donner, au centre même du monde civilisé, le spectacle d'un peuple organisé sous l'influence plus directe des vrais principes chrétiens.

Nous sommes fermement convaincu qu'une telle conduite, tout en attirant sur l'Église les bénédictions du monde entier, aurait rendu les schismes impossibles, et que le travail de la civilisation aurait été préservé d'une partie de ces secousses violentes qui s'appellent les révolutions.

On peut excuser le clergé en raison de l'ignorance et de la barbarie des temps; on peut dire qu'il lui était difficile de comprendre à cette époque les vrais principes sociaux du christianisme. Mais soutenir qu'il a bien fait, qu'il était conséquent avec la doclrine évangélique; mais lui faire de cette ignorance un droit et du monstrueux système qu'il a pratiqué pendant des siècles un titre de gloire, c'est ce que nous n'admettrons jamais. Grégoire VII, en tant qu'il s'efforce d'accomplir des réformes morales dans l'Église, est

LE RÉGIME THÉOCRATIQDE. 205

un représentant du Christ; mais en tant que fondateur de ce régime théocratique qui a perverti le sens politique des gouvernements, qui a suscité dans toute l'Europe tant de guerres fratricides, et qui trompe encore aujourd'hui le clergé sur le véritable esprit de sa mission, Grégoire VII est un despote et un fléau de l'humanité.

Après avoir entrevu le triomphe possible de la liberté chrétienne et les harmonies sociales qui en seraient résultées, si les papes, à l'issue du moyen âge et sur le seuil du monde moderne, ne s'étaient pas trompés entre les deux voies ouvertes devant eux, ce n'est pas sans une profonde tristesse que l'historien redescend vers la réalité et reprend ses couleurs les plus sombres pour tracer le tableau des secousses violentes, des efforts douloureux, des révolutions, sans lesquels désormais ne peut s'accomplir l'œuvre providentielle. La grande loi du progrès, qui est la réalisation successive du plan divin dans les sociétés, poursuit toujours sa marche ascendante, mais avec des fortunes bien diverses, suivant les facilités ou les obstacles qu'elle rencontre; sagement secondée, elle s'accomplit par une série d'évolutions pacifiques; comprimée, par des explosions terribles; détournée de son but, par des déchirements et des réactions.

C'est pourquoi les hommes qu'un vaste génie ou un caractère fortement trempé ou un singulier concours de circonstances rend maîtres de la situation, à Tune de ces heures suprêmes où se décide le sort

des nations, ces hommes privilégiés ont une influence capitale, et par suite une immense responsabilité; responsabilité qui augmente à mesure que la civilisation a fiait la lumière dans les esprits et que les événements ont déjà donné de grandes leçons au* princes et aux peuples.

Nous avons assisté une première fois à Tune de ces crises décisives, quand Charlemagne saisit, pour l'édification de la société moderne, tous les éléments fournis par la triple source du vieux monde romain, de tout l'univers barbare et du nouveau droit évan* gèlique: Nous avons vu ce grand homme, ne comprenant que la moitié de sa mission, emprunter, pour accomplir une œuvré chrétienne, la vieille idée toute païenne de l'empire universel. Déplorable anachronisme dont nous avons signalé les funestes conséquences pendant la période où commença sur tous les points de l'Europe le travail des formations nationales.

. Voici maintenant une heure non moins décisive pour l'avenir de l'humanité. Et cette fois, l'homme que les événements fojit l'arbitre du monde est le successeur des apôtres, le chef même de l'Église. Il est armé de la double puissance de son propre génie et de toutes les forces morales de l'univers chrétien; puissance inouïe pour le bien comme pour le maL Ici

LE RÉGIME THËOCRATIQUE. ?07

encore l'œuvre de l'homme contrarie l'œuvre providentielle, et c'est toujours l'idéo païenne de l'empire universel par la force qui égare ce grand esprit. Anachronisme plus funeste encore que celui de Charletnagne, car c'était la société spirituelle du Christ ellemême que le moine Hildebrand travestissait en une théocratie païenne sous l'autorité autocratique du souverain pontife.

Le monde devait voir une fois encore se produire, avec un grand éclat et des effets non moins déplorables, cette idée fatale de l'empire universel. La grande révolution française avait consommé la destruction de la société féodale, dégagé tous les éléments destinés S former la société nouvelle, et déjà commencé le travail de réédification. Un homme merveilleusement doué apparut après cet écroulement de tout un monde. ttri moment il sembla s'élever au-dessus des ruine3 comme le génie des temps nouveaux. Il pouvait, modérateur suprême, asseoir sur des bases indestructibles le règne de la liberté.

- Lui aussi, comme ses deux illustres devanciers, il vit deux voies ouvertes devant lui, et, plus coupable que l'un et que l'autre, parce qu'il était l'héritier de 89? lui aussi écouta les conseils de son ambition, au lieu d'écouter la grande voix des siècles qui venait de prononcer ses oracles par les assemblées républicaines de la France. Le mirage de l'empire universel avait ébloui jusqu'au vertige cette vaste intelligence, et celui que les événements destinaient à mettre le sceau

208 GRÉGOIRE Vil.

à l'immortel monument des grands révolutionnaires, ne sut concevoir son œuvre gigantesque qu'à la manière d'un barbare.

Mais le temps avait marché. La force brutale, la conquête, l'asservissement de tous les peuples sous la main d'un nouveau César, l'impulsion donnée à toute l'Europe par une volonté despotique, moyens impuissants en plein dix-neuvième siècle, aberration d'un esprit supérieur mais attardé de deux mille ans, fait pour commander à des sociétés en décadence, mais nullement pour représenter une grande époque de rénovation. Le conquérant édifia sur le sable et sur* vécut à son œuvre. Avec lui disparut enfin à tout jamais cette chimère de l'empire universel qui avait causé tant de maux à l'Europe.

Mais les conséquences de cette fatale illusion subsistent encore ; elles pèsent sur le présent, dans la religion, dans la politique, et entravent les progrès légitimes de la liberté. C'est pourquoi nous avons entrepris de suivre cette illusion dans les diverses phases qu'elle a parcourues, et de signaler les causes principales qui Tont entretenue dans les esprits, tantôt avec les caractères religieux d'une théocratie, tantôt avec les caractères politiques d'une autocratie, mais tou* jours avec la complicité des deux pouvoirs.

LE RÉGIME TIIÉOCRÀTIQUE. 30

Grégoire VII, le représentant le plus illustre de la phase théocratique, résume en sa personne tout un système et tout un monde. Son œuvre, entièrement originale, se dislingue de toutes les théocraties païennes. Ne pouvant, en sa qualité de chef d'une société spirituelle, tenir lui-même le sceptre impérial, il doit renoncer à concentrer les deux pouvoirs dans la même main, à faire un pape César, à l'imitation du César romain, empereur et pontife. Ce régime eût été la négation trop directe de la doctrine du Christ, qui repose sur la distinction des pouvoirs.

Ne pouvant donc aspirer à réaliser directement dans leur personne le saint empire romain, mais, comprenant qu'il leur serait plus facile de dominer sur la puissance temporelle concentrée dans une seule main que si elle était disséminée dans les mains d'une multitude de princes, les papes, au lieu de détruire l'empire, eurent à cœur de le perpétuer. Il leur sembla que le beau idéal du gouvernement de ce monde, c'était l'empereur, chef temporel des peuples chrétiens, sacré à Rome, et fidèle exécuteur des décrets du souverain pontife. Toute puissance politique se résumant dans la volonté impériale, et cette volonté n'agissant que sous l'impulsion du vicaire de Dieu , tel fut le rêve de Grégoire VII et de ses successeurs.

Sans doule, ils ne cessaient pas de se dire les chefs

910 GRÉGOIHE VII.

spirituels du monde, les représentants du Christ, les défenseurs de la vraie liberté, la lumière vivante; mais, par une contradiction, c'est à ce titre même qu'ils prétendaient régner sur les rois et sur les peuples. Ainsi, par un détour, ils disposaient du glaive temporel, et leurs anathèmes devenaient dans les mains des princes des armes sanglantes.

L'alliance du sacerdoce et de l'empire se présentait ainsi avec une physionomie nouvelle. Le pacte de Charlcmagne avait eu soin de conserver à la dignité impériale une sorte de suprématie, au moins honorifique. Le système d'Hildebrand reléguait la personne de l'empereur au second plan, et faisait du pontifical la dignité suprême. Les empereurs n'acceptèrent jamais cette position subalterne; ils protestèrent dès le premier jour; une lutte ardente, acharnée s'ensuivit pendant des siècles, et c'est ce qu'on a appelé la lutte du sacerdoce et de l'empire.

Dans cette lutte où la force morale ne suffisait pas toujours à la papauté, elle tâcha d'y suppléer par des alliances, par les ressources de la diplomatie, mais surtout par la consolidation et l'extension des Étals pontificaux. Au lieu de répudier, comme le commandait l'intérêt du monde chrétien , cet établissement politique funeste à tous les points de vue, les papes ftirent condamnés par la logique de leur faux système théocratique à le perpétuer. Nous l'avons dit ailleurs, ce petit État temporel devait leur servir de refuge, et, en quelque sorte, d'ancre de sûreté,

au milieu des orages de leur querelle avec l'empire.

Nous le demandons, quel pouvait être le sort de l'Italie dans un pareil système, qui, tout à la fois, enlevait Rome au mouvement national et laissait subsister l'illusion du saint-empire! Tout au plus l'Italie peut-elle revendiquer l'honneur d'être à tout jamais le siège de l'empire. Que la personne impériale réside ou non à Rome, celui qui sacre l'empereur ne réside t-il pas dans la ville éternelle? Les papes qui, pour conserver leurs États temporels, doivent à tout prix empêcher l'unification de l'Italie, n'ont pas de meilleur moyen de s'opposer à l'éclosion du sentimeut national que d'entretenir dans les esprits le prestige de la dignité impériale. Aussi, tout en subordonnant l'empereur au pape, se gardent-ils de nier le droit impérial. M. Quinel rappelle que le pape Alexandre 111, négociant la paix au nom de l'Italie victorieuse, dit que Y antique droit de t 'empire restera sain et sauf, et, « malgré toute sa colère, Innocent III se contente de déclarer que la terre italienne a, par une faveur suprême, la primauté de l'empire. »

Ainsi, à chaque phase nouvelle, au lieu de détruire dans l'esprit des Romains ce rêve funeste de l'empire, en y substituant l'idée de l'unité spirituelle dont Rome fût restée le centre sans préjudice de son rôle comme capitale nationale, la papauté ne fit qu'enraciner de plus en plus ces chimères en mêlant et confondant tous les jours davantage la société religieuse et la société temporelle. Les prétentions de Grégoire VII

firent plus qu'entretenir l'utopie de l'empire. Elles donnèrent à cette utopie un caractère et un prestige nouveaux, en poussant les amis de la liberté et du progrès vers l'empire comme vers un refuge contre ce despotisme théocratique, le plus odieux des despotismes : en présence de cette théocratie, l'empereur devenait aux yeux des peuples italiens le représentant et le défenseur des droits temporels des nations.

La papauté a donc particulièrement une responsabilité bien grave envers l'Italie. C'est elle, c'est sa fausse politique, c'est sa prétention à la domination temporelle, qui a empêché le sentiment national de se former. C'est elle qui a persuadé à ce peuple qu'il devait acheter une grandeur chimérique au prix de sa nationalité, au prix de sa liberté! En l'empêchant d'être une nation, elle l'a façonné à la servitude; elle lui a enseigné, suivant une expression de M. Quinet, à mettre sa gloire dans son asservissement. «Au lieu, dit-il, d'extirper le principe du gouvernement païen des empereurs, elle le conserve, elle le popularise, elle change l'esclavage en une institution nationale, et une illusion historique en un article de foi, dernière illusion d'un peuple ! S'enorgueillir de l'ignominie du servage par la dignité du maître! »

Quand on veut présenter le pape, par opposition à l'empereur, comme le représentant de la nalio-

nalité italienne, il y a donc un immense malentendu.

Nous ne nous étonnons pas que les défenseurs opiniâtres des États pontificaux aient mis en avant cette opinion. C'est une dernière planche de salut qu'ils ont essayé de saisir pour sauver cette institution d un naufrage imminent. Mais ce qui est inconcevable, c'est que cette erreur, qui contredit toute l'histoire italienne, se soit si longtemps et si généralement accréditée, que M. de Maistre, à ce sujet, ait pu s'appuyer sur l'autorité de Voltaire.

Lorsque, en 1847, Pie IX sembla promettre la liberté à l'Italie et au monde, les Italiens, dont l'illusion durait encore, attendirent une fois de plus leur salut du prétendu représentant de l'indépendance italienne contre l'antique droit de l'empereur. Et dix ans plus tard, au début de cette grande lutte de l'Italie, qui doit être la dernière, que proposait-on pour concilier tous les intérêts et asseoir la nationalité italienne sur un fondement solide? on proposait une confédération donl le pape eût été le président, comme si ce système dût être la consécration et en quelque sorte la récompense du rôle qu'avait joué la papauté dans le passé! Étrange solution qui supposait une complète ignorance de l'histoire.

Cette solution ne laissa pas que de trouver de nombreux partisans; et il était si bien admis partout que la papauté avait représenté contre l'étranger la liberté et la nationalité italiennes, que, lorsque nous crûmes nécessaire de combattre publiquement cette erreur

persistante et de déclarer qu'au contraire la papauté temporelle avait toujours été le plus grand obstacle à la constitution de l'Italie, notre avis sembla une nouveauté.

Les grands patriotes italiens ne s'y seraient pas trompés. Machiavel eût souri devant ces projets de confédération sous la présidence des souverains poutifes. Il savait quelle avait été l'influence funeste du trône pontifical sur les destinées de son pays. Dans ses discours sur Tite Live, il accuse la cour de Rome d'avoir tenu l'Italie toujours divisée et rendu par là sa ruine inévitable. Puis il ajoute : a L'Église n'ayant donc jamais été assez puissante pour s'emparer de toute l'Italie, et n'ayant pas permis à un autre de 1 occuper, ce pays n'a pu se réunir sous le gouvernement d'un seul chef, et il est resté divisé entre plusieurs princes ou seigneurs. Telle est la cause de sa désunion et de sa faiblesse qui Ta conduit à être la proie, non-seulement des étrangers puissants, mais de quiconque a voulu l'attaquer l. »

Il dit encore dans son Histoire de Florence : « Ainsi les pontifes, tantôt par zèle pour la religion, tantôt par ambition personnelle, ne cessaient d'attirer en Italie les étrangers, et d'y susciter de nouvelles guerres. Lorsqu'ils avaient élevé un prince, ils s'en repentaient, méditaient sa ruine, et ne voulaient point qu'un autre possédât celte contrée que leur faiblesse

1 Discours sur Tite Uve, lhr. I, ch. xii.

ne leur permettait pas de posséder eux-mêmes1.» En présence de ces témoignages de l'histoire, un grand esprit trop peu connu de son vivant et profondément regretté de ceux qu'il a honorés de son amitié, Bordas-Demoulin s'écrie : «Ce qu'ils voulaient (les papes), c'est l'indépendance de leur pouvoir temporel, auquel ils ont continuellement immolé, immolent en* core, et, tant qu'il subsistera, immoleront l'indépendance, l'unité, la vie de l'Italie *. »

Rien n'est plus faux que cette opinion qui prétend faire honneur à la papauté d'une idée nationale dans ses luttes contre l'empire. Jamais le pape, pas plus que l'empereur, n'a représenté la nationalité italienne. Nous lavons vu, comme l'empereur, le pape rôvail l'empire universel; ne pouvant réaliser ce rêve directement, il soumettait à l'empereur le monde chrétien, à commencer par l'Italie, à la condition que l'empereur Ait entre ses mains un instrument docile.

Quand l'empereur, au lieu d'être soumis à l'Église, prétendait l'asservir, le sainl-siége insurgeait contre lui les populations de la Péninsule. Voilà pourquoi nous voyons les papes à la tête des grandes ligues italiennes. Mais, qu'on ait égard au résultat : une fois l'étranger chassé, le pape songeait-il à faire une Italie

4 Histoire de Florence, 1. 1, p. 69.

■ Us pouvoirs constitutifs de ? Église, p. 4*2.

en groupant autour de Rome toutes les provinces? Pourvu qu'il s'assurât la possession des États pontificaux, avait-il nul souci de la nationalité italienne?

Non; poursuivant toujours son système de domination matérielle, quand ce n'était pas par l'empereur, il régnait par les princes ou les chefs des petits États italiens. Et alors les populations tournaient de nouveau leurs mains suppliantes vers l'empereur, et les luttes recommençaient. En sorte que, pendant des siècles qui auraient pu être les plus féconds pour l'Italie et pour le monde, Rome a été ballottée entre la papauté et l'Empire, c'est-à-dire d'un César à un autre César, et les luttes de l'Italie, durant les quatre grands siècles de ses républiques, ont été sans issue; et l'histoire de celte période est un chaos presque inextricable.

Nous voulons essayer de débrouiller ce chaos. Les récits ne manquent pas sur les événements de cette période, la plus brillante de l'histoire de l'Italie, et peut-être de l'histoire du monde. Les chroniques contemporaines, des travaux récents, remarquables à plus d'un titre, ne laissent rien à désirer quant à l'authenticité et à l'abondance des documents. Le côté dramatique des luttes innombrables des cités italiennes, soit entre elles, soit contre la papauté, soit contre l'Empire, a été mis en relief par des maîtres dans l'art d'écrire. Sous leur plume, ou plutôt sous leurs pinceaux, chaque groupe renaît et s'anime, aux yeux du lecteur, avec ses aspirations, ses préjugés, ses pas-

sions; chaque incident de ce grand drame devient un acte émouvant où l'on voit les personnages historiques se mouvoir sur cette scène tumultueuse, avec leur physionomie propre et la part qu'ils ont prise dans le mouvement des affaires nationales.

Mais, ce qui n'a pas été toujours saisi, c'est l'esprit de toute cette histoire où les plus grands intérêts sont en jeu, c'est l'idée supérieure, ignorée des acteurs eux-mêmes, qui se trouve au fond de cette lutte entre la papauté et l'Empire, c'est la cause secrète qui produit, sans issue visible, révolutions sur révolutions, et qui condamne la malheureuse Italie à une série d'avortements.

Nous allons tâcher de dégager cette cause mystérieuse. La philosophie de l'histoire ne saurait choisir un champ plus vaste et des éléments plus complets; car, si le théâtre de ces luîtes mémorables est matériellement renfermé dans les étroites limites d'une nation, il embrasse le monde entier par l'importance des questions qui s'y débattent.

Nous nous sentirions écrasé par l'immensité du sujet, si nous avions la prétention de le traiter dans son ensemble. Ce ne serait rien moins qu'un traité complet de la philosophie de toute l'histoire moderne. Notre but est plus modeste : nous l'avons dit, nous voulons indiquer l'idée mère qui est au fond de la querelle entre le sacerdoce et l'Empire, et l'influence qu'a eue cette querelle sur les destinées de l'Italie. 11 importe plus que jamais de savoir, au point de vue de

la nationalité italienne, quel a été le résultat véritable de l'intervention de la papauté dans les affaires de la Péninsule.

Or, il sera démontré, croyons-nous, jusqu'à l'évividence : 1° que les papes ne firent jamais tourner au profit de la nationalité italienne, même les plus éclatantes victoires des républiques contre la domination étrangère; 2° que, dans leurs alliances, dans leurs traités de paix, ils n'eurent jamais en vue l'indépendance et rinlérèt national de l'Italie, mais uniquement raffermissement et l'extension de leurs États temporels.

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