ÉLÉMENTS DU PROBLÈME MODERNE
déterminèrent les principaux acteurs, le plus souvent à rencontre des doctrines mômes qu'ils représentaient, et des grandes lois, plus fortes que les hommes, qui suivaient leur cours fa travers tous les intérêts égoïstes. Les papes auront beau faire du drapeau guelfe le signe de ralliement des forces antinationales, le christianisme n'en poursuivra pas moins son œuvre sociale de démocratie et de liberté. L'empereur aura beau faire du drapeau gibelin le symbole de l'antique droit impérial, les sociétés temporelles ne continueront pas moins à conquérir leurs droits propres et à se constituer dans leur souveraine indépendance.
Et, pendant ces mouvements qui se croisent et se contredisent, les grands patriotes italiens, guidés par leurs instincts, seront souvent obligés, pour rester fidèles à leurs principes, de passer d'un camp dans un autre, au grand étonnement des historiens qui n'ont pas su pénétrer au fond des choses.
Cette question des guelfes et des gibelins, c'est la question de la lutte entre la papauté et l'Empire. Lo* calisée dans les douzième, treizième et quatorzième siècles, elle devient inintelligible en se rétrécissant» Vue dans ses proportions véritables, c'est la question des droits respectifs de la puissance religieuse et de la
puissance laïque. Elle naît avec la papauté même et n'est point encore résolue *.
Envisagée en elle-même, au point de vue le plus philosophique, aucune de ces deux puissances ne représente, à l'exclusion de l'autre, la liberté et le progrès. Chacune d'elles représente dans le monde un élément essentiel et également légitime de la justice et du droit : lune, les droits de la conscience en face des pouvoirs politiques; l'autre, le droit politique et national en face de l'autorité religieuse.
Au point de vue historique, comme, dans l'antiquité païenne, tous les pouvoirs avaient été confondus dans la main du chef de l'État, le christianisme, par cela seul qu'il sépare le pouvoir religieux du pouvoir politique, est une révolution émancipatrice. Sous ce rapport, c'est avec raison que le chef des apôtres, par opposition à César représentant suprême de l'autorité dans le vieux monde, est regardé comme le représentant de la liberté dans le monde nouveau.
Les peuples ne s'y trompèrent pas quand ils élevèrent leurs mains suppliantes vers les papes comme vers leurs libérateurs. Et quand la questiou se posa plus spécialement en Italie, instinctivement les peu-
4 Nous ne nous inquiétons pas ici de la question de savoir d'où sont venues ces dénominations de Guelfes et de Gibelins, et du moment où elles ont commencé d'être employées pour désigner les deux pariis. Nous renvoyons au livre de M. Ferrari, qui donne à ce sujet des détails très-intéressants. Voir aussi M. De Cherrier, Histoire de la lutte des papes et des empereurs, t. T, p. 86; et Ozanam, Dante et la philosovhie catholique au treizième siècle, p. 540 et suiv.