LE COMTE ET LE MARQUIS
celui deModène et de Reggio, puis celui de Montferrat.
Ces nouveaux seigneurs avaient officiellement les mêmes fonctions, les mêmes droits et privilèges que les anciens comtes ; mais leur mission secrète était de miner le pouvoir de la noblesse féodale, soutien du royaume. Au lieu de lui venir en aide dans sa guerre contre la nouvelle puissance démocratique, leur inertie paralysait l'action des comtes, et les marquis se trouvaient être par cela même les meilleurs auxiliaires des évoques.
OMion le Grand, en bonne politique, ne pouvait pas faire moins pour le clergé. N'était-ce pas à lui qu'il devait l'anéantissement du royaume et la restauration de l'empire de Charlemagne? La cour de Rome, nous l'avons montré, avait fait, par tous les moyens, une guerre implacable à la monarchie italienne ; et il faut convenir que des rois tels que Hugues, Bérenger II, légitimeraient amplement l'ardeur des papes à les combattre, si ces derniers eussent été personnelle* ment plus respectables et n'avaient eu dans leur conduite que des vues désintéressées.
Quoi qu'il en soit, ce fut cette politique qui prépara les voies à Othon. L'opposition du clergé romain à tout établissement d'un royaume italien était si instinctive et si profonde, que jamais, ni dans la période barbare* ni sous le règne des princes indigènes, il n'adopta les divisions territoriales nouvellement créées ; il conserva toujours les circonscriptions du vieil empire, c'est-à-dire les anciens diocèses* Le
nouvel empereur retrouvait donc même le cadre de l'antique organisation.
Il comprit do quel côté il devait chercher son point d'appui ; aussi ne fut-il pas avare de libéralités envers le siège apostolique et les évoques. Il renouvela le pacte de Charlcmagne et doubla les concessions faites par ce prince. Ce n'est pas sans raison que quelques écrivains l'ont appelé l'empereur des prêtres.
Ses successeurs, Othon II et Othon III, généralisèrent de plus en plus ce système qui, partout, faisait passer tous les pouvoirs aux mains des évoques. Enfin Henri le Saint porta si haut la puissance épiscopale, que les comtes ne furent plus en élat de continuer la lutte. Dans les villes, ils se trouvaient en face de l'évoque lui-même, qui avait fini par tout envahir, même la juridiction militaire qu'il exerçait par le vicomte; dans les campagnes, ils se trouvaient en face des capitaines qui rendaient la justice au nom de l'évêque et commandaient les chevaliers.
Désormais les évêques étaient maîtres du terrain. Sur chaque point, dès que la bataille s'engage, la population prend fail et cause pour l'évêque ; le comte reste seul, eniouré d'une poignée de chevaliers. La victoire n'est pas douteuse; le comte est toujours vaincu et définitivement expulsé. La commune prend possession d'elle-même.
Le même drame se reproduit avec les mêmes traits principaux dans toutes les villes ; la révolution épiscopale est consommée.
Il y a bien loin de cet embryon de commune, dont les membres, divisés par classes, restent taillables et corvéables à merci sous la juridiction de l'évêque, à la commune démocratique, souveraine dans chacun de ses membres, et au sein de laquelle régnent l'égalité civile et l'égalité politique. La partie émancipée par ce mouvement social ne se compose guère que de quelques familles aristocratiques, précédemment opprimées par le comte, et devenues maintenant, autour de 1 evêque, un petit foyer d'activité politique et guerrière; mais enfin c'est une première éclosion rudimentaire de la société nouvelle. La révolution épiscopale a vraiment engendré à la vie sociale un élément nouveau qu'on a appelé le premier peuple, primo popolo .
L'évêque est donc ici le révolutionnaire, le représentant du progrès, de l'émancipation de la classe opprimée, contre le représentant de la vieille société, issu de la domination royale, roi au petit-pied dans la ville du moyen âge.
Cependant, on le voit, la question n'en est pas moins, par son objet, une question essentiellement sociale. Malgré l'intervention de révoque comme acteur principal, malgré la protection qu'il reçoit de l'empereur et les faveurs dont il est comblé, le débat entre le comte et l'évêque n'est pas un débat religieux ; c'est un débat social.
En fait, il arrivera sans doute inévitablement que Tévêque, par cela seul qu'il a été l'inspirateur et l'agent principal de cette révolution, aura acquis une plus grande influence sur ceux qu'il a affranchis ; il deviendra le personnage important de la nouvelle société, à la place de l'ancien comte ; le clergé ainsi investi de pouvoirs à peu près illimités, la puissance laïque ne jouera plus dans la cité qu'un rôle secondaire et subordonné. Mais, nous le répétons, ces conséquences, quoique inévitables, ne peuvent changer la nature de la question, qui est sociale, et de la révolution, qui a eu pour objet et pour résultat d'appeler à la vie politique une classe d'hommes jusque-là sacrifiés.
Prenons maintenant une révolution où le personnage qui joue le principal rôle, au lieu d'être un membre du clergé, est le représentant de la puissance laïque, c'est-à-dire la révolution des consuls. Nous aurons ainsi la contre-épreuve de la révolution des évoques.