ROLE DE LA PAPAUTÉ DANS CES GUERRES
du concurrent de l'empereur Lothaire, et Pierre de Léon est élu par ce parti, en 1130, sous le nom d'Ànaclet II. Ce nouveau schisme dura neuf ans. L'antipape resta maître de Rome jusqu'en 1139.
Et pendant que le sein de l'Église était déchiré par les ambitieux qui se disputaient les avantages temporels du Saint-Siège, l'Italie, toujours dominée par son illusion de l'empire, toujours victime de la politique pontificale, était également bouleversée pour sa résistance à l'un ou à l'autre des compétiteurs à la couronne impériale, à l'un ou à l'autre des compétiteurs au trône apostolique.
Peu s'en fallut qu'Innocent II n'appelât en Italie une invasion française, pour l'opposer à son heureux rival soutenu par Roger de Sicile. Ce pape, réfugié en France, réclama des secours avec les plus vives instances; mais Louis le Gros, qui avait assez de ses affaires intérieures, se contenta d'entourer Innocent de tous les honneurs dus au chef de l'Église.
Ce fut alors que ce pape, n'ayant plus de ressource qu'en l'empereur, se rendit à la cour de Lothaire, excita le zèle de ce prince et l'entraîna à sa suite dans une expédition contre les Romains et contre Roger. Arrêté au milieu de son entreprise par la mort de Lothaire, Innocent II prend le parti de se mettre personnellement à la tête d'une armée, et il marche
contre Roger. Ses troupes furent battues à la première rencontre, et lui-même tomba au pouvoir de l'ennemi.
Cette défaite le sauva. Chef d'une expédition guerrière, le souverain pontife avait perdu tout son prestige. Dépouillé et désarmé, il reparut aux yeux de ses ennemis dans toute la majesté du sacerdoce. Innocent Il fut reconnu et entouré d'hommages.
Mais cette longue lutte et le triomphe définitif de la papauté, de quel profit furent-ils à la cause italienne? Le résultat fut invariable : un pape rétabli sur son trône temporel, après desflots de sangversés; les droits de l'empiré de nouveau consacrés parle couronnement de Lothaire. En même temps, le Saint- Siège profila de l'occasion pour consolider, par son alliance avec Roger, sa suzeraineté sur le royaume de Naples.
Ce fut encore dans l'intérêt de son pouvoir temporel que le même pape implora vainement l'assistance de l'empereur Conrad contre les premiers succès d'Arnaud de Rrescia. Tous les efforts d'Innocent II, de Luce II et d'Eugène 111 ne purent empêcher rétablissement de la république, que le grand rénovateur gouverna glorieusement pendant dix ans.
Adrien IV fut plus heureux auprès du nouvel empereur Frédéric Rarberousse. Ce prince, cédant à ses instances, vient en Italie à la tête d'une armée, bat
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les troupes romaines, rétablit Adrien sur les ruines de la république et livre Arnaud de Brescia au pape, qui le fait brûler vif.
Tel fut le motif de la première intervention de l'empereur Barberousse dans les affaires italiennes. Le pape est ici l'allié de l'empereur, parce qu'il s'agit, non de la cause italienne, mais du pouvoir temporel du Saint-Siège. Que ce même intérêt commande à la cour romaine une politique inverse, le pape deviendra l'ennemi implacable de l'empereur.
Bientôt après, en effet, Adrien IV, effrayé des rapides succès de Barberousse et oublieux du service reçu, se ligue avec le roi Guillaume de Sicile, et il abandonne sans scrupule ses anciens alliés qui, pour lui, s'étaient compromis vis-à-vis de l'empereur. Puis, se croyant assez fort, il essaye de parler en maître du monde, et renouvelle à l'égard de l'empereur et des princes les prétentions Ihéocratiques de Grégoire VII.
Alexandre III, continuateur de la politique d'Adrien, inaugure son pontificat par une lutte ardente contre Barberousse. Ce prince avide de domination opposait aux prétentions des papes des prétentions non moins exorbitantes. Entré dans Rome en restaurateur de la papauté, il entendait y exercer sa double influence de protecteur et de suzerain. Destructeur de la républi*
que, il s'appuyait sur le sénat et sur la noblesse ; ce parti nomma l'antipape Victor IV pour l'opposer au pape qu'avait fait élire le parti normand.
Les foudres du pape et de l'antipape mettent l'Italie en feu. L'empereur est excommunié. Alexandre III, quoique d'abord chassé de Rome par son adversaire, montre une énergie indomptable.
Mais cette querelle du pape el de l'empereur est tout à fait étrangère à la question italienne; c'est l'éternelle querelle entre les deux puissances rivales. Or, dans l'attitude menaçante où ces deux puissances étaient en ce moment, ce fut pour le pape une bonne fortune qu'un besoin d'indépendance agitât les villes italiennes. Alexandre III, saisissant l'occasion, donne la main aux républiques soulevées ; il souffle sur elles le feu intérieur qui le dévore ; il devient l'âme de la ligue lombarde.
Le nom d'Alexandre III est resté, dans l'histoire, indivisiblement uni au souvenir de la plus mémorable des tentatives faites par les républiques italiennes pour conquérir leur indépendance. Quand on a essayé, dans ces derniers temps, de faire des papes les représentants naturels de la liberté et même de la nationalité italiennes, c'est surtout l'exemple d'Alexandre III qu'on a invoqué.
C'est s'abuser étrangement el comprendre bien mal les véritables motifs qui inspirèrent invariablement la politique de la cour romaine, même quand elle sembla favorable à la cause nationale. En ce qui touche
Alexandre III, pour saisir la réalité sous l'apparence, il faut envisager le résultat.
Oui, sans doute, il y eut un moment où l'on put croire que la papauté allait donner la main à l'Italie, la soustraire enfin à la domination impériale et la mettre sur la voie qui devait la conduire à une constitution nationale. Quand on vit l'héroïque pontife à la tête de ce mouvement enthousiaste qui entraîna presque toutes les villes de l'Italie septentrionale, il sembla que le génie même de la patrie italienne sonnait l'heure de la délivrance. Jusqu'au jour du triomphe, l'illusion fut possible; le lendemain, le voile se déchira.
Si le pape Alexandre eût eu quelque souci de la cause italienne, quel parti n'eût-il pas pu tirer de la fameuse paix de Constance qui consacra la victoire de la ligue lombarde sur Barberoussel On peut dire que le sort de l'Italie fut entre ses mains. Or, le résultat de cette grande lutte fut nul quant à la question nationale.
' Mais personne, en ce moment, ne parut se douter qu'il y eût à fonder une nation italienne, ni le pape, ni même les cités qui venaient de conquérir si glorieusement leur indépendance. Personne ne songea à donner un caractère permanent et national à cette i. 10
union des républiques, qui s'était formée pour la guerre.
C'est pour les historiens un grand sujet d'étonnement et un mystère inexplicable. Comment comprendre en effet que l'idée de la patrie n'ait point surgi lumineuse et triomphante de cette victoire de la liberté? Comment ces cœurs qui ont battu à l'unisson sur vingt champs de bataille ne se sentent-ils pas membres d'une même famille sociale? Jamais un merveilleux concours de circonstances n'a réuni en un seul faisceau des éléments mieux préparés pour former une société homogène : même langue, même foi religieuse, même origine, mêmes traditions, mêmes mœurs et même civilisation ; sans compter le besoin de la défense commune qui venait de centupler la puissance attractive de toutes ces affinités nationales, et la plus vulgaire prévoyance qui commandait aux Italiens de rester unis s'ils ne voulaient perdre en un jour le fruit de leur victoire.
Vain espoir, les Italiens ne savent point profiter de cette occasion providentielle et qui ne doit plus se représenter.
Il ne suffit pas, pour expliquer ce fait inouï, de dire avec Sismondi que, si les Italiens ne formèrent pas entre eux une confédération, c'est que « la conception d'une constitution fèdérative est une dés idées les plus relevées et les plus abstraites que puisse produire l'étude des combinaisons politiques. » La race italienne a le sens politique assez développé et, à la fin du
douzième siècle, les cités républicaines étaient assez avancées dans la vie sociale, pour qu'il soit permis de croire que l'instinct de la conservation et l'amour de la patrie leur eût suggéré le moyen le plus approprié aux circonstances, si une cause profonde et exceptionnelle de division n'eût rendu radicalement impossible toute constitution nationale, soit unitaire soit fédéra tive.
Cette cause, nous l'avons signalée à chaque page de ce livre, c'est l'illusion du Saint-Empire toujours persistante même au milieu des plus beaux rêves de liberté, illusion entretenue avec soin par la papauté, en vue du maintien de sa souveraineté temporelle. C'est cette cause qui avait empêché le royaume italien de se consolider et de faire* une seule nation des provinces de la péninsule. C'est celte cause qui naguère avait fait échouer la généreuse tentative d'Arnaud de Brescia. C'est cette cause qui devait rendre stérile pour l'œuvre nationale la victoire de la ligue lombarde sur Barberousse.
Comment aurait-on pu avoir l'idée d'une constitution nationale, même la plus informe, quand le droit supérieur de l'empire ne faisait pas même question ? La paix de Constance avait limité, mais non nié ce droit de l'empire. Les cités victorieuses croyaient avoir assez fait pour la liberté en obtenant pour chacune
d'elles des garanties sérieuses d'indépendance vis-à-vis du suzerain. C'était un ensemble de conquêtes municipales, mais nullement une conquête nationale.
Dans le préambule du traité de paix de Constance, il est dit que l'empereur reçoit en grâce les cités et les personnes. Tous les citoyens de quinze à soixante et dix ans devaient lui prêter un serment de fidélité qui serait renouvelé tous les dix ans. Les villes qui, par le traité de Constance, s'étaient assuré des libertés locales, bien loin de rien stipuler pour le droit national de l'Italie, avaient juré d'aider l'empereur à conserver ses droits sur la péninsule. « Réserve funeste ! dit un historien moderne. En poursuivant la liberté sans la nationalité, l'affranchissement des villes sans celui de l'Italie, elles avaient fait une chose contradictoire, scellé leur liberté particulière et la servitude commune *. »
Le droit national proclamé eût été la négation de l'empire. Or, pour les Italiens, nier l'empire, c'eût été abdiquer leur droit à la domination universelle. Comme toujours, le droit impérial tuait le droit italien. Quand l'empire d'Autriche a mis la main sur la Hongrie, il n'y a plus eu de Hongrie. Quand l'empire des czars a mis la main sur la Pologne, il n'y a plus eu de Pologne. Mais jamais ces peuples n'ont reconnu le droit du conquérant. Le sentiment national vit en eux comme au premier jour. Si, depuis leur immolation,
1 Zeiler, Histoire de l'Italie, p. 179.
à un moment quelconque, la main de l'oppresseur se fût écartée, le cri national serait parti de toutes les poitrines.
La vérité est là tout entière : si les Italiens, à cette heure décisive où ils furent maîtres de leurs destinées, n'ont pas fondé une Italie, c'est qu'ils n'avaient pas le sentiment national ; et ils n'avaient pas le sentiment national, parce qu'ils étaient encore les jouets de l'illusion du Saint-Empire. Lejouroùce rêve cessera, ils seront prêts pour la guerre de la délivrance, et le lendemain il y aura au monde une nation italienne.
La papauté seule pouvait opérer ce prodige d'arracher l'Italie à cette chimère. « Le pape seul, avons-nous dit ailleurs, s'il eût compris son rôle, était en état de mettre un terme à cette illusion funeste de l'empire, et de procurer jaux villes italiennes un centre et un drapeau national. Alexandre III, plus que tout autre, eût pu accomplir cette grande révolution : il n'avait cessé d'être l'allié des républiques pendant leur lutte contre Barberousse; il était populaire à Rome, et, après un long exil, il était rentré dans la ville éternelle, réconcilié avec le sénat. Respecté de toute l'Europe pour ses vertus, et béni de toute l'Église qu'il gouvernait saintement, il pouvait parler en maître à l'empereur et l'exclure 5 tout jamais de l'Italie, en faisant retentir aux oreilles des Italiens le mot de patrie.
« L'occasion était admirable. Que fallait-il pour cela? Rien qu'une chose, mais une chose que n'a
comprise aucun pape, renoncer à tout pouvoir temporel, et laisser Rome, maîtresse d'elle-même, à sa mission nationale.
« Au lieu de ce coup d'audace et de génie, Alexandre III, comme les autres papes, ne songea qu'à raffermir son pouvoir temporel dans Rome, et à étendre son influence politique dans toute l'Europe, très-convaincu que cette double domination était une garantie de la dignité et de l'indépendance de l'Église. »