DAME
dantf il n'épouse pas les passions et les préjugés du parti politique qu'il adopte^
Orthodoxe en religion, démocrate en politique, Dante eût servi à la fois la cause de l'Église, la cause des peuples et la cause de l'Italie, s*il n'eût été le jouet de la chimère du saint-empire. Il sentit que tous les intérêts de la politique humaine s'étaient donné rendez-vous dans cette grande querelle du sacerdoce et de l'empire ; mais, comme tous les Italiens, il se trompa sur la portée de cette question capitale. Séduit par ce beau principe de l'unité morale et sociale du genre humain, il ne vit rien de mieux que d'en concentrer tous les éléments dans les mains d'un monarque.
A certains moments, il semble comprendre tout le mal qu'a fait au monde et particulièrement à l'Italie, ralliance du sacerdoce et de l'empire. Il déplore le jour où Constantin mit Tor et la puissance dans les mains du chef de l'Église*. Il devrait donc se réjouir de la double chute, en Italie, de i empire et de la papauté temporelle. Or on sait, au contraire, quelles lamentations il fit entendre sur ce double événement.
Fatale chimère de l'empire, erreur déplorable qui prétend confier aux soins d'un despote les forces vives de la démocratie, héritage du monde payen en décadence, qui s'est transmis de générations en géné-
* V. Ozanam, p. 357, 358.
' a Ahl Constantin, que de maux enfanta, non ta conversion^ mais celte dot que reçut de toi le premier pape enrichi. » {V Enfers ch. xii.]
rations, et que les peuples les plus civilisés subiront encore plusieurs siècles après Dante, au grand scandale des vrais amis de la liberté.
Dominé par cette illusion du saint-empire, d'abord guelfe, puis gibelin, Dante, comme tous les patriotes italiens, a fait tourner en instrument de destruction la puissance qu'il avait en lui pour construire : croyant servir Fllalie, il en a préparé la ruine ; croyant servir la révolution sociale évangèlique, il Ta poussée dans une impasse ; croyant servir la liberté, il n'a su l'affranchir de la domination cléricale que pour la livrer à l'omnipotence d'un empereur I
L'intention était bonne, le point de vue élevé, le but digne de son génie, mais les moyens détestables. Ken accusons pas ce grand esprit; n'en accusons que les ombres de ces temps crépusculaires. L'heui*e du plein soleil n'était pas encore venue.
§ 2. — Pétrarque
Nous retrouverions le même esprit, les mêmes traits principaux dans la vie et les œuvres de presque tous les grands patriotes italiens ; en religion, orthodoxie; en politique, aspiration vers l'idéal démocratique, amour de la patrie italienne ; enfin et par-dessus tout la chimère du saint-empire qui n'est que l'altération et l'application à contre-sens de Tidée chrétienne de l'unité morale du genre humain.
Pétrarque, leplos graad poêle de Tltalie après Dante, manifesta les mêmes tendances que son illustre de^ \ancier et fut le jouet des mêmes illusions. Pour caractériser sa politique, il faudrait répéter tout ce que nous avons dit sur l'auteur de la Monarchie et du Banquei^. Au fond, il ne fut pas plus guelfe que gibelin. Tout en attribuant aux représentants du Christ un rôle civilisateur dans les sociétés temporelles et particulièrement en Italie, il avait conscience des droits de la société laïque.
Mais ces préoccupations qui avaient tant passionné les Italiens du treizième siècle, étaient beaucoup moins vives chez Pétrarque. Subissant l'influence de son temps où déjà la querelle du sacerdoce et de l'empire commençait à s'éteindre dans le conflit des ini* mitiés locales, tout guelfe qu'il était par un côté, et gibelin par l'autre, les traits du guelfe ni les traits du gibelin n'étaient aussi fortement accusés chez lui que chez Dante.
C'est ce qui a fait croire que le sentiment religieux et le sentiment politique étaient presque effacés dans Pétrarque, et que l'amour était son unique source d'inspiratioft, « la seule, suivant M. Quînel, qui subsiste tout entière dans le génie de Pétrarque. x> « La papauté, dit-il, loin de Rome, a perdu même la poésie de ses vices, » Quant à la politique, « inspirera-t-elle Pétrarque mieux que la- religion déclinante? Mais
* Il ne s'agit pas ici du génie poétique de Pétrarque, qui diffère esseniiellement de celui de Dante.
eommenty né dans Texil, réfugié en Provence, se passionnera-t-il pour les partis qui divisent Tltalie^ i>
Il faut se garder de confondre l'indignation ou le dégoût que causaient aux hommes de ce temps les vices du clergé, avec le degré de leur foi religieuse ; il faut se garder également de confondre les circonstances accidentelles, qui les mêlaient plus ou moins aux querelles des partis, avec l'intensité de leur sentiment patriotique. Il n'y a nul rapport entre les impressions que reçoivent les rationalistes modernes étudiant à distance les événements de l'Italie du quatorzième siècle et les dispositions intimes de ceux qui en furent les témoins et les acteurs.
La religion autant que l'amour fut la muse inspiratrice de Pétrarque. La pureté de sa foi fit la candeur de sa passion pour Laure. Son idéal chrétien fut tout son ciel poétique. A l'universalité de son art; à ce souffle créateur qui fait du sentiment le plus individuel une chose immense comme l'infini ; à cette émotion souveraine qui fait descendre les puissances de l'amour divin dans le cœur de l'homme ; à la perfection de cette langue qui ajoute aux grâces de la poésie profane les harmonies du Verbe éternel, le monde chrétien reconnut le représentant du nouveau Parnasse, la plus haute expression de cet art, le plus hu-
« Ed. Quinet, les Bévol d'Italie, t. I, p. 142*
main à la fois et le plus divin, qui marie le ciel à la terre et saisit dans les profondeurs de Tâme l'élément essentiel et indestructible, Tamour, pour le purifier et le renouveler sans cesse à la source de foute sainteté et de toute beauté.
Si Pétrarque, selon le mot heureux de M. Quinet, « marque mieux que personne, dans Famour, l'unité « du génie des modernes, » c'est que sa foi le place à ce point culminant où convergent tous les rayons de la lumière surnaturelle pour se répandre à flots intarissables sur les œuvres de l'homme et leur imprimer cette grandeur morale qui révèle une commune origine et une sublime inspiration.
En politique, Pétrarque ne fut pas moins fidèle au culte de la liberté et de la patrie. S'il resta à peu près indifférent aux querelles des partis, ce n'est point parce qu'il naquit en exil et vécut hors de l'Italie, mais parce que ces partis ne représentaient plus aucune idée nationale ou sociale, et que les conflits, auxquels tout sentiment patriotique était étranger, se débattaient sur les champs de bataille, non entre des Italiens, mais entre des mercenaires. *
* M. Quinet lui-même le déclare: « D'ailleurs, dit-il, sous les mêmes noms, les factions ne sont déjà plus ce qu'elles étaient au temps de la Comédie divine. Elles ont été si souvent infidèles à leurs drapeaux 1 Ces noms ne cachent plus un système, mais seulement un héritage de haine. Dégoûtés de leurs chimères, les Italiens se retirent de la lutte; ils cessent de combattre de leurs personnes pour des partis qui ne cachent qu'un simulacre ; ils confient à des mercenaires le soin de soutenir des passions apparentes. ]> (T. I, p. 142.)
PÉTRAUgUE. 209
La gloire de Pétrarque, c'est d'avoir gardé bon ardent patriotisme au milieu de cet abaissement de Tesprit public. Ce qui domine dans sa vie et dans ses œuvres, c'est lamour de l'Italie ; il nourrit son rêve d'indépendance et de grandeur nationale, quand tous désespèrent autour de lui. C'est cet amour de l'Italie qui, en sens inverse de Dante, mais par le même sentiment, le fit d'abord gibelin, puis guelfe. Mais abusé par l'illusion commune, il ne sut pas dégager l'idée nationale de Tidée de l'empire. Il ne comprit pas que ritalie devait chercher son salut en elle-même.
Jamais l'occasion n'avait été plus opportune : la papauté avait encore son siège à Avignon, et l'empereur était oublié.
Un moment on put croire que l'Italie allait soriir de sa léthargie, secouer ses rêves, chasser les fantômes qui l'obsédaient depuis des siècles, et vivre enfin de sa propre vie. Un tribun, nourri des lettres antiques, l'ami et le disciple de Pétrarque, exalte les Romains par leurs souvenirs de gloire et de liberté. La république est rétablie, le monde entier retentit de ce grand événement. Le poêle, au comble de ses vœux, adresse au tribun des lettres enthousiastes.
On connaît la fin tragique du malheureux Bienzi ; on sait comment le chef populaire, pour avoir voulu faire de son piédestal un trône et de Rome la ville dominatrice des Césars, fut précipité et mis à mort sur les degrés du Capitole.
Péti arque reste d'abord comme foudroyé de cette chute : « Je reconnais, dit-il) le destin de la patrie. De quelque côté que je me tourne, je ne vois que des raisons de pleurer. » Mais bientôt il se relève.
Ce qui fait la grandeur et la supériorité du poète, c'est que Tidéal en lui est impérissable ; quand la réalité le dément, il chante encore; il chante, parce que si le présent lui manque, Tavenir lui appartient. Quel autre que Pétrarque eût espéré après la catastrophe de Rienzi, lorsqu'on Tabsence de tout droit prolecteur, chaque cité semblait fatalement destinée à devenir la proie de quelque tyran ?
C'est alors que le poète reprend le rêve de l'empire. Un an ne s'était pas écoulé depuis la chute de Rienzi, qu'il salue l'arrivée de l'empereur Charles IV, comme Dante avait salué et acclamé Henri VII. Et quel empereur ! majesté dérisoire que les historiens du temps représentent « comme un marchand pressé d'aller à la foire, » monarque sans soldats, qui vient humblement recevoir sa couronne, puis, s'éloigne en toute hâte, suivant les conditions imposées par Innocent VI.
Au lieu du libérateur attendu par Pétrarque, c'était à peine le fantôme de l'antique puissance impériale. Faut-il s'étonner de la douleur qu'exhale le poète et de son indignation contre la papauté qui, <i renonçant à Rome, ne veut pas même qu'un autre s'y arrête ? »
C'est pourtant vers la papauté que vont se tourner ses dernières espérances. Désabusé de la liberté, désabusé de Tempire, mais toujours enflammé de Tamour de la patrie, il croit que le chef de l'Église, instruit par un long exil, va reprendre le rôle glorieux des anciens papes guelfes. La nomination d'Urbain V lui semble un choix providentiel. « La volonté de Dieu, écrit-il au nouveau pape, se montre dans votre élection avec une évidence qui doit frapper les plus aveugles. »
Hélas ! riliusion ne dura pas longtemps. Cet envoyé du Christ, prédestiné, selon le poète, à mettre un terme aux maux de l'Italie, se déconcerte devant les difficultés d*une première tentative et reprend la i-oute de l'exil. Oh I que la douleur de Pétrarque fut poignante quand il vit ce pape « déserter sa noble tâche. » De quel point de l'horizon peut venir maintenant le signal de la délivrance? Quel libérateur invoquera le poète? Tout s'est écroulé a ses yeux : l'entreprise démocratique de Rienzi, la restaurai ion impé* riale de Charles IV, la restauration papale d'Urbain Y.
Épuisée et plus que jamais découragée par cette triple épreuve, l'Italie offrait le spectacle de la pluç effroyable anarchie. Le despotisme de ses maîtres que nul frein ne contenait, les factions locales qui avaient le champ libre, la fureur des légats d'Avignon dont les bandes avides et féroces commençaient leurs affreux ravages... tout se réunissait pour enlever aux plus confiants la dernière espérance.
Pétrarque ne cessait pas de sentir vivre Tâme de ritalie sous son voile sanglant qui bientôt sera son linceul ; mais il ne voit plus de puissance humaine capable de lui dire : Lève-toi et marche. Désormais il faudra un miracle, comme pour le réveil de Lazare. Le poète meurt donc, laissant à Tltalie cette dernière parole : « Ta ruine est inévitable, si le Christ lui-même ne se lève pour te délivrer. »
Quel pas, depuis Dante, dans la décadence ! On était à la veille du grand schisme.
g 5. — Machiavel.
L'aljîme de la décadence se creuse chaque jour davantage. Nous avons vu Tusage des armes se perdre, le sentiment national s'éteindre, et Tltalie s ouvrir à une nouvelle invasion de barbares*. L'empire s'était relevé, prêt à saisir cette proie frappée de mort ; déjà il était maître du royaume de Naples, et il s'avançait comme un flot irrésistible vers la Lombardie.
Au moment où tout est perdu, où nul prince ne songe à jouer un rôle national, où l'Italie n attend plus que la main qui rivera définitivement sa chaîne, toute la vie nationale, tout le patriotisme, toutes les traditions d'indépendance semblent s'être réfugiés dans le cœur d'un homme. Cet homme, c'est Machiavel.
• y. ci-dessus, 1. 1, p. 337 et suiv.
MACHIAVEL. 2i3
M. Lanfrey ne se trompe pas quand il considère Machiavel comme « le plus illustre représentant de l'idée de la nationalité italienne, celui peut-être qui l'a appelée avec le plus d'ardeur*. »
Il représente l'idée nationale, non plus à travers le voile de l'empire, non plus à traversée voile de la théocratie, mais en elle-même. Précisément parce que les illusions ont disparu, parce qu'au bout de toute tentative faite au nom d'un autre droit que celui de sa vie propre l'Italie a trouvé une déception, l'idée nationale se condense dans l'esprit de Machiavel dégagée de tout alliage, et d'autant plus puissante, dominatrice, qu'elle est enfin l'idée véritable d^une patrie. Plus d'Italie guelfe, plus d'Italie gibeline, mais ritalie prenant, dans la vision sublime d'un grand homme, conscience de son droit national.
Ce n'est plus le chef du saint-empire, pape ou empereur, qu'elle invoque dans sa détresse ; « elle demande au ciel de susciter un prince qui l'affranchisse du joug humiliant et odieux des étrangers*. » Elle a souffert plus qu'aucune nation au monde ; tous les niaux ont été accumulés sur ses générations ; compter ses déchirements, ses révolutions, ses chutes, ses humiliations, ses longues servitudes, autant vaudrait pai courir les sombres abîmes de la comédie dantesque. Mais il a fallu toutes ces épreuves pour que l'Italie
* Hist. politique des papes, p. 333.
* Machiavel, Le prince, cli. xxi, p. 157.
214 MACHUyEL.
songeât enfin à chercher un libérateur dans son propre sein*.
Machiavel appelle ce libérateur avec ardeur, avec passion, avec la rage du désespoir. L'avidité des princes, les luttes des partis, l'égoïsmede la cour pontificale, les invasions incessantes, ont fait de Tltalie un enfer. Pour l'arracher à cet abîme, il fabriquera s'il le faut une arme infernale. Délivrer l'Italie, voilà le but ; pour l'atteindre, tous les moyens lui seront bons. La politique des chefs qui se partagent et se disputent l'Italie se résume en ceci : l'hypocrisie, la ruse, le mensonge, la violence. Eh bien, qu'un prince entre tous les autres, mieux doué et favoriscî des circonstances, consente à devenir l'instrument de ses desseins, il fera, dans ses mains, de tous ces moyens combinés une machine formidable.
« C'est des vices mêmes, dit M.Quinet, qu'il prétend s'armer en les faisant tourner au salut public, comme dans une ville assiégée, à demi démantelée, on se sert de ses propres débris pour accabler Tennemi victorieux*. » Après avoir recueilli ces débris, fait un seul faisceau de tous les éléments de la nationalité italienne, enveloppé dans un réseau puissant toutes les parties de la péninsule, il démasquera ses batteries et balayera è tout jamais la domination étrangère.
* Machiavel, îx prince t^ p. i56.
* Les Révol. (Tltalie, t. II, p. 101.
Voilà l'œuvre véritable de Machiavel. Ce n'est pas, comme certains écrivains l'ont supposé, un pur jeu d'imagination ; ce n'est pas non plus, selon la pensée de Rousseau, une satire contre la tyrannie, ou le tableau saisissant du crime pour en inspirer l'horreur ; c'est moins encore la conception d'un esprit pervers qui ne sait voir que le mauvais côté de la nature humaine et qui, dans son profond mépris pour les peuples, propose une politique abominable, afin que le système de gouvernement soit digne d'eux.
Non, juger ainsi ce grand esprit, c'est le méconnaître et le calomnier. Il n'entend pas tracer le plan idéal du gouvernement qui convient aux sociétés humaines. S'il en était ainsi, sa mémoire devrait être vouée à l'exécration des siècles. C'est un homme, nous le répétons, qui veut sauver son pays, et qui veut le sauver à tout prix. Il s'arme contre ses oppresseurs de leurs propres armes ; ces armes sont diaboliques et infâmes \ c'est le fer, c'est le feu, c'est le poison ; qu'importe si elles tournent contre ceux qui les ont préparées, comme le poison, préparé par Alexandre YI contre un ennemi, le tua lui-même et faillit tuer son fils César?
Supposez un homme qui sait sa mère dans un horrible cachot. La perfidie, la trahison, la violence, l'y ont conduite; elle y gémit enchaînée; ceux qui ont
intérêt à Ty retenir se rient de ses larmes; ils font une garde vigilante autour du cachot; des agents, vendus corps et âme à ces tyrans, emploient tous les moyens pour étouffer les cris de la victime, et toutes les ruses pour empêcher les tentatives de délivrance venues du dehors. Le fils, après avoir vainement essayé d'attendrir les bourreaux, puis de lutter contre eux à foi'ce ouverte, se résigne enfin à prendre le déguisement d'un de ces misérables; il s'insinue dans leur repaire, il apprend leur art infernal, et, s'il en trouve un aussi pervers que les autres, mais plus habile, qui veuille être son complice, il larme de toutes les diaboliques inventions de cette science de ténèbres, et en fait l'instrument de la délivrance.
Machiavel est ce fils désespéré qui veut sauver sa mère ; son œuvre satanique est, par cela même, une œuvre transitoire, machine de guerre qui se brisera d'elle-même dès que l'ennemi sera vaincu et chassé. Le tyran n'est pas son rêve, c'est un moyen qu'il emploie quand il le croit le seul possible, sauf à le renverser le lendemain, juste objet de la colère et du mépris des peuples.
Dieu nous garde d'approuver la politique de l'illustre Toscan et d'absoudre l'infamie en vue de l'intention de celui qui la commet. Non, la fin ne justifie pas les moyens. C'est le prétexte dont se servent tous les
despotes pour asservir les peuples. Pour les sauver, ils prétendent les faire esclaves. Et l'esclavage se perpétue.
fi'événement a donné un démenti à Machiavel. Ce prince, ce César Borgia, qui a été la réalisation vivante de son prince, ce scélérat qui, un moment, à Taide de tous les crimes, a paru sur le point d'être maître de ritalie, que devient-il? Il suffit de la mort de son père et de Télection d'un nouveau pape pour faire crouler tout d'une pièce Tédifice qu'il avait si habilement construit.
Pour sauver les peuples, il faut faire appel à leurs grandes, à leurs généreuses passions, et ne jamais armer la main d'un despote. N'appelez pas Satan à votre aide, même pour une heure, quand vous voudrez accomplir une œuvre sociale qui est Tœuvre divine par excellence !
Machiavel s'est trompé. Il a donné au monde un exemple funeste quand il a conseillé de pareils moyens; mais ne calomnions pas ce grand esprit en lui attribuant la pensée absurde de donner un enseignement pour les situations normales. La conscience des peuples a bien fait de flétrir la politique de Machiavel; mais il est temps de rejeter dans l'ombre ce côté accessoire dont on a trop fait le côté capital de cette grande figure. Il est temps qu'on cesse de voir en lui autre chose que l'ardent patriote, celui qui a eu l'idée la plus nette de la nationalité italienne, celui qui a su considérer l'empereur comme l'étranger,
218 MAGHUVBL.
celui qui a si bien compris fout le mal qu'avait fait à ritalie Tinstitution de la papauté temporelle.
Voilà ce qui est pour lui un titre de gloire impérissable, ce qui Ta rendu digne de converser avec Tite- Live et d'être placé comme historien à côté de Tacite. Pour le reste, il est Thomme de son temps ; il est, nous le répétons, le fils désespéré qui veut sauver sa mère et qui se met à Tœuvre avec la rage d'un damné.
Ohl combien il aimerait mieux recourir à des moyens honnêtes, et, dans cette grande âme, quel ardent foyer de généreuses inspirations ! Voyez plutôt le dernier chapitre de son livre du Prince, quand il supplie les Médicis de se faire les libérateurs de l'Italie. Y eut'il jamais un plus fervent patriotisme, un sentiment plus élevé de la mission des princes et de la destinée des peuples? Avec quel enthousiasme il adresse son invocation ! Cri patriotique que M. Quinet appelle la Marseillaise du seizième siècle^.
a Le moment est venu. Que le rédempteur apparaisse; à sa voix, lllalie tout entière, ardente, enthousiaste, se lèvera pour venger l'injure des siècles. Ces provinces humiliées et désolées sous le joug des barbares, avec quels transports de joie elles répondront au cri de délivrance! Courage donci que les barrières tombent, que les villes ouvrent leurs portes
au libérateur, que toutes les rivalités se taisent; quel est le cœur italien qui ne se porterait vers lui avec amour? »
Hélait trop tard. Cet appel ne fut entendu ni des princes ni des peuples. Les princes étaient trop corrompus et trop égoïstes pour saisir la grandeur du rêve de Machiavel ; ils méprisaient trop les peuples italiens pour les croire capables de s'unir sous une haute inspiration nationale. Les peuples étaient assez désabusés des vieilles illusions pour chercher enfin ridée de la patrie en dehors de Tempire et du sacerdoce; mais Tentreprise de Machiavel, au lieu de leur donner confiance, devait achever de les décourager. Recourir aux ruses et aux violences d*un tyran, c'était déclarer les peuples sans ressort et sans vertu. Déjà avilis par une longue servitude et affaiblis par leurs luttes stériles, ils sentirent doublement leur impuissance quand ils virent par quels moyens désespérés on voulait les sauver.
L'œuvre de Machiavel ne servit donc qu'à constater le degré d'abaissement où étaient tombées les mœurs publiques. Il ne restait plus qu'à recueillir les tristes fruits du passé. Les tentatives patriotiques n'avaient pas manqué ; mais toutes s'étaient faites dans des conditions déplorables : quand la vie publique eût pu fournir tous les éléments d'activité, d'énergie, de
grandeur morale, les partis aveuglés dirigeaient les efforts communs vers un but chimérique. Quand le voile tombait, Ténergie nationale était épuisée, la vie publique éteinte. La question se posait dans ses termes véritables, quand il n'y avait plus un peuple capable d*en chercher audacieusement la solution, ni des héros capables de le pousser aux entreprises généreuses.
La voix de Machiavel fut la dernière. Si, dans l'intention patriotique du Florentin et dans la sublimité de l'expression, cet appel fut la Marseillaise du seizième siècle, il fut pour les peuples le chant funèbre de ritalie. Quand ils virent que le plus illustre des patriotes avait une telle idée de leur impuissance, qu il ne comptait que sur le bon vouloir d'un tyran, ils se résignèrent à la consommation de leur servitude.
Ainsi s'accomplit la logique des événements. Des chimères traditionnelles firent successivement avorter toutes les révolutions, et le dénoûment inévitable fut l'abdication de Tltalie. Il faudra des siècles pour qu'arrive le moment du réveil.