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LA DISTINCTION DES POUVOIRS

la distinction des pouvoirs, il aurait dû ôtre le premier à comprendre que la force matérielle n'a rien à faire avec la conscience, et que c'est un crime, surtout quand on est ministre de l'Évangile , de persécuter un homme pour ses croyances religieuses, soit directement, soit à l'aide du bras séculier.

Mais, si on le blâme justement de n'avoir pas tiré la conséquence logique d un principe qui renfermait en soi la liberté, on ne peut lui contester le mérite d'avoir gardé fidèlement ce principe.

Quoi qu'il en soit de la conduite plus ou moins illogique, plus ou moins illibérale du corps sacerdotal, le principe de la distinction des pouvoirs, d'où devait sortir la liberté, est le fondement même de l'institution catholique; et ce sera son premier titre à la reconnaissance des peuples, quand les esprits seront assez pacifiés pour accepter le jugement impartial de l'histoire.

Du reste, le monde chrétien tout entier a complétetement ignoré jusqu'à ces derniers temps la haute et radicale portée du principe de la distinction des pouvoirs; il ne s'est pas douté que cette distinction impliquait la liberté complète de la conscience. On se servait tantôt du mot distinction^ tantôt du mot sépa-

26i LA VRAIE LIBERTÉ IUGONNUE DE NOS PÈRES.

ration^ mais toujours dans un sens restreint, dans le sens de Tindépendance respective des pouvoirs, jamais dans le sens de la liberté de Tindividu. On savait qu'il y avait deux domaines dans chacun desquels Tautorité correspondante était souveraine ; mais personne n'eut l'idée d*en conclure que cette abolition du pouvoir religieux de César serait dérisoire si elle n'aboutissait pas à Taffranchissement de la conscience individuelle.

Les mots ont donc fait illusion. Parce qu'on a vu chez certains écrivains le mot de distinction et même celui de séparation des pouvoirs, on a cru qu'ils Tentendaient comme nous l'entendons aujourd'hui. Ainsi, M. Quinet a dit de Dante : a La séparation du spirituel et du temporel, de TÉglise et de l'État est marquée (dans le livre De monarchia) avec une précision que les temps modernes n'ont pas dépassée*. »

Non, Dante, pas plus que les autres grands patriotes italiens, n'a compris le vrai principe de la séparation. Rien no prouve qu'Arnaud de Brescia lui-même l'ait soupçonné. Il a compris admirablement, nous l'avons vu, les droits de la société laïque, et il les a héroïquement revendiqués ; mais la question de la liberté morale de l'individu, il ne Ta pas même posée.

La même confusion, qui a trompé M. Quinet sur la pensée de Dante, a fait attribuer un trop large sens à la doctrine libérale des écrivains ecclésiastiques qui

* Les Révol. d'Haï, t.l, p. 112.

ont montré le plus de répugnance pour remploi de la force en matière religieuse. On trouve assurément dans les livres des docteurs et dans la conduite des saints des exemples nombreux de douceur et de respect envers les infidèles ou les hérétiques, et Ton a cru voir là un hommage rendu à la liberlé de conscience.

Qu'on y regarde de près ; on verra que ces sentiments et ces actes viennent de la bonlé du caractère et de la pratique de la première vertu chrétienne, la charité ; mais ils ne sont en aucune façon la reconnaissance d'un droit inviolable chez le prochain ; ils sont une condescendance, une tolérance volontaire envers le membre dissident, nullement la proclamation d'un principe de liberlé. Que Tintérêt public, que le triomphe de la religion leur paraissent exiger une conduite opposée, ils n'hésiteront pas à armer le bras séculier au nom de TÉglise et au nom de l'État.

De là viennent les contradictions sans nombre qu'on est si surpris de trouver dans les écrits des docteurs et dans la vie des plus grands saints, aussi bien que dans les actes des hommes politiques le plus sincèrement ennemis de toute violence. L'instinct de leur cœur, l'élévation de leur esprit leur révélaient le sens libéral de TÉvangile; mais la longue tradition, le préjugé commun, la confusion d'après laquelle l'idée d'un État sans culte officiel était la même que celle d'un peuple sans religion, les retenaient invincible-

ment dans le système de ralliance du trône et de l'autel ; et la mesure dans laquelle ils invoquaient l'appui du prince contre les entreprises des hérétiques, dépendait de leurs dispositions intimes et surtout des circonstances.

C'est ainsi que les amis de la liberté et ceux qui croient légitime l'emploi du glaive temporel dans les choses religieuses ont pu montrer dans les œuvres de saint Augustin des textes qui donnent également raison aux uns et aux autres.

C'est ainsi que Michel de THospital, qui fit tant pour la liberté de conscience, qui la défendit si éloquemment devant les États du royaume, à Orléans, à Saint-Germain, devant le parlement, et qui, ne pouvant arrêter l'abominable complot de Catherine de Médicis et de son fils, s'éloigna de cette cour et ne put survivre à la douleur que lui causa la nouvelle des horribles massacres, c'est ainsi que l'illustre chancelier n'essaye pas même de mettre en doute le droit et le devoir du prince de défendre la religion officielle.

S*il conseille envers les dissidents la douceur plutôt que la contrainte, la persuasion plutôt que la violence, c'est parce qu'il juge ce moyen plus efficace,

et non parce qu'il croit illégitime Tintervention de rËtat dans le domaine de la foi : « Tout ainsi, dit-il, que la médecine tend à la guérison, ainsi fait la justice à la gloire de Dieu et à Tamendement des hommes, et non pas à la cruauté et au sang, à Tinjure, ou à contraindre nature et violer et pervertir Thumanité. Vrai est quHl faut retrancher le membre pourri^ quand il n'y a plus d'espérance de guérison; mais tandis qu'il y a tant soit peu de lumière d'amendement, le médecin serait meurtrier, si, laissant les remèdes propres, il usait des extrêmes. Il faut donc, premièrement, enquérir si le mal des sujets du roi est incurable pour user des remèdes selon le besoin ; autrement, ce serait comme qui enterrerait vif son enfant malade, sans essayer moyen de le guérira »

L'exemple de Bossuet est plus frappant encore : sïl pose en principe la nécessité d'une religion de l'État ; s'il déclare, dans sa Politique tirée de V Écriture sainte^ que professer le principe opposé, « c'est professer un principe erroné et impie, » ses œuvres sont pleines de conseils donnés aux princes de douceur el de tolérance envers les hérétiques. Et cependant, quand s'accomplit cette monstrueuse iniquité , qui est la honte du dix-septième siècle, la révocation de l'édit de Nantes, le grand évêque resta muet. Ce silence fut une complicité morale, et il a laissé planer quelque

* Discours sur la pacification des troubles de Tan 1566, voir Nouvelles recherches sur la vie et les ouvrages du chancelier de VHospital, par Â. H. Taillandier,

incertitude sur la responsabilité véritable qui appartient à Bossuet. C'est déjà trop pour sa mémoire que la question d'une intervention directe ait pu être soulevée.

On ne saurait en douter, le principe de Tinviolabilité de la conscience en face des pouvoirs humains a été complètement inconnu à toute la société ancienne : Le corps social s'emparant de l'homme tout entier et lui imposant une croyance religieuse, en son propre nom chez les nations païennes, au nom de l'Église chez les peuples chrétiens ; telle est la doctrine invariable des hommes d'État de toute opinion et de toute secte, aussi bien celle de Fénelon que celle de Bossuet, celle de Montesquieu que celle de THospital. On ne trouvera pas autre chose soit dans les écrits des théologiens, soit dans les écrits des philosophes tels que Rousseau *. »

* y. ci-dessus, p. 89.

Ce serait une injustice et une ingratitude, quand il s'agit de tolérance et de liberté religieuse, que de ne pas nommer le défenseur de Calas. Voltaire, il est vrai, n'a pas défini dogmatiquement le rôle des pouvoirs humains vis-à-vis de la conscience et les droits inviolables de l'homme dans le citoyen; il a eu d'ailleurs le tort grave de mêler à ses glorieuses revendications l'injiu'e envers des choses dignes de tout respect; mais que cela ne nous empêche pas d'admirer le côté humain et généreux de son caractère et de reconnaître l'immense service qu'il a rendu à la liberté.

Il faut se garder, du reste, de confondre la question qui s'est débattue pendant des siècles entre les gallicans et les ultramontains avec la question de la liberté religieuse. Dans la première question, il s'agissait de la société laïque revendiquant ses droits contre les envahissements de la société spirituelle; à ce point de vue, il faut savoir gré aux rois de France, aux parlements, à toute la magistrature, et aussi au clergé français d'avoir soutenu une lutte glorieuse et féconde pour maintenir ces droits de la société laïque sous le nom de libertés de l'Église gallicane.

Mais cette question, nous le répétons, était tout à fait étrangère à la question de la liberté individuelle, la seule qui nous occupe ici. Elle était relative à la distinction des pouvoirs et à leur indépendance respective, nullement au droit inviolable de la conscience. Par cela seul qu*il y avait une Église gallicane, un clergé national, une religion de l'État, il ne pouvait être question de liberté religieuse. Le gallican Bossuet ne comprenait pas mieux la liberté religieuse que Tultramontain Bellarmin, et plus tard le théocrate de Maistre.

Pour trouver le vrai principe de la liberté, il faut arriver jusqu'à la grande révolution françaiï^e. El encore, bien que ce principe ait été plusieurs fois solen-

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