II
rayé le principe de la religion de TÉiat qu'en irem* blant, avec hésitation, comme des hommes qui ne se sentent pas bien sûrs d'eux-mêmes et qui n'osent pas abolir toutes les conséquences du principe supprimé. Aussi, pendant tout le régime de 1830, les tribunaux furent-ils souvent appelés à décider si le principe de la liberté des cultes impliquait l'abrogation taci(e de toutes les lois spéciales qui avaient été faites sous la Restauration, en conséquence du principe de la religion de rÉtat. Et le plus souvent leur décision maintenait ces lois anti-libérales.
C'est ainsi qu'à plusieurs reprises la cour de cassation déclara non abrogée la loi du 18 novembre 1844 sur l'observation des fêtes légales.
Assurément, jamais il n'a été plus parlé de liberté que sous ce régime de la charte de 1830, et il ne faut pas oublier que ce langage accusait de généreuses aspirations et la conscience du droit et de la dignité du citoyen. Nous avons combattu ce régime à cause de l'aveuglement de ceux qui le faussaient et qui Terapêchaienl de réaliser le véritable objet de sa mission, qui n'élail autre que de faire l'éducation morale et politique du peuple, afin de le rendre de plus en plus capable et digne d'exercer son droit de souveraineté.
Mais aujourd'hui, méconnaître ce qu il y avait de noble, de vivant, de patriotique, dans les grandes luttes de la tribune et de la presse, ce serait plus qu une injustice, ce serait une lâcheté.
Nous voulons dire seulement que ces aspirations étaient loin de se formuler clairement. On aurait vainement cherché une doctrine forte et complète sur les droits respectifs de l*État et de l'individu, soit dans les écrits des publicistes catholiques dont le nom faisait autorité, soit dansies discours des hommes d'État qui régnaient alors sur Topinion en France. Pour le plus grand nombre, la séparation de TÉglise et dé rÉtat était moins un principe qu'uil expédient, la liberté des cultes moins un régime normal et définitif qu'un régime transitoire, une tolérance rendue nécessaire par les difficultés des temps.
Quelques voix courageuses s'élevèrent cependant du seiu'du clergé, pour proclamer la vraie liberté et le droit pour tous. La vieille Sorbonne retentit des applaudissements de la jeunesse aux paroles éloquentes de deux prêtres éminents, Fabbé Cœur* et
* « J'aime la civilisation moderne, j'aime qu'elle frappe d'impuissance les caprices et les volontés arbitraires; j'aime qu'elle reconnaisse à l'homme le droit, dans sa pensée, dans sa parole, de n'être enchaîné que par sa conscience ou par les devoirs sociaux; j'aime qu'elle lui reconnaisse le droit de n'être soumis qu'à la loi, de participer à l'œuvre de la loi ; et cet état, je ne l'accepte pas comme un mal nécessaire, ni comme un bien relatif, mais comme ïétat normal des peuples chrétiens parvenus à Vâge mur; c'est un état qu'ils n'ont pas pu porter toujours aux diverses époques de leur vie, mais c'est un terme où ils ont dû aspirer toujours, vers lequel ils ont dû avancer toujours, comme le
Fabbé Maret % saluant tous deux, au nom du christianisme, l'esprit libéral du siècle et les conquêtes* de la civilisation.
C'étaient de généreux élans vers la liberté, un hommage sincère au génie de nos grandes révolutions ; ce n'était pas encore une doctrine. D'ailleurs, ces adhésions sympathiques et définitives au droit moderne étaient le fait d'une très-petite minorité parmi les catholiques. L'épiscopat ne s'associait aux institutions libérales de la France qu'en regardant en arrière. L'Église, compatible avec tous les régimes, se soumettait à celui de la liberté des cultes comme elle s'était soumise à tous les autres, pourvu qu'on lui laissât son indépendance et sa pleine liberté d'action ; cette indépendance et cette liberté d'action devaient être d'autant plus grandes, que l'État cessait d'être l'allié subordonné de l'Église et l'exécuteur de ses décrets.
C'est à ce point de vue surtout que le mot de liberté
seul où ils puissent s'arrêter avec gloire. De toute l'énergie de mon âme, j'adore les moindres prescriptions de la foi, mais je crois aussi profondément à la justice, à la dignité, à la moralité des formes revêtues par la société moderne. » Discours d'ouverture prononcé en 1844, à la Sorbonne, par M . l'abbé Cœur (depuis évêque de Troyes), professeur d'éloquence sacrée.
* « Ce régime (le régime de la religion de l'Étal] ne convient plus à la société actuelle, il n'est plus en harmonie avec les faits, et lÉgliset dans ces derniei's temps, a eu bien plus à souffrir de son union avec l'État quTlle n'en a recueilli d'avantages; et il est heureux pour elle que la charte de 1830 ait proscrit à jamais ce régime... Nous pouvons unir dans nos cœurs ces deux amours, l'amour de TÈglise, et l'amour de la liberté, nous pouvons dévouer nos travaux et notre vie à cette sainte cause. » Cours de théologie professé à la Sorbonne, année 1844, par M. l'abbé Maret, aujourd hui évêque de Sura.
se trouva si souvent sous la plume des ëvêques qui se mêlèrent à la polémique ardente de cette époque ; et ce mot fit illusion sur leur pensée intime; on prit pour un hommage éclatant rendu aux principes modernes, pour une proclamation flu droit commun, ce qui n*était que le désir de retirer, au profit de TÉglise et de son influence, le meilleur parti possible d un régime qu'on n'aurait pas choisi soi-même, mais que les circonstances forçaient d'accepter.
On sait quel fut le sort du journal V Avenir pour s'être permis, au lendemain de la Révolution de juillet, de défendre comme une chose bonne en soi, la liberté des cultes et la séparation de l'Église et de l'État. Le cardinal Pacca écrivit à M. de Lamennais, au nom du souverain pontife, ces paroles formelles: «Si, dans certaines circonstances, la prudence exige de les tolérer comme un moindre mal, de telles doctrines ne peuvent jamais être présentées par un catholique comme un bien ou comme une chose désirable ^ »
C'est cette pensée qui inspira la plupart des écrits qui eurent alors dans le clergé une grande vogue*.
* V. celte lettre dans le» Affmres de Romef de Lamennais.
* Consulter notamment une série de publications de Mgr Parisis, évéque de Langres (maintenant évoque d'Arras), sous les titres : l)u Droit divin dans VÉglUe, Liberté de VÉglise, Du silence et de la publicitéy etc. On y voit que l'unique préoccupation du savant prélat est l'indépendance de l'Église, qu'il veut rendre complète et absolue en vertu des principes de la charte ; mais nulle part il ne donne une adhésion directe au régime nouveau. Nulle part il ne le déclare bon •en soi et encore moins supérieur au régime de la religion de l'État. Nous pourrions citer, au contraire, vingt passages desquels il résulte
^78 LES D&NOGBATES aTHOLIODES.
Elle inspira également les actes du cainitë catholique fondé pour la défense de la liberté religieuse et de la liberté d'enseignement. La conduite des principaux membres de ce comité, quand la révolution de février les mit en demeure d'appliquer leurs principes, montra bien que chez eux l'amour de la liberté était subordonné à des préoccupations d'un autre ordre. On n'a pas oublié ce qu'ils ont fait de la liberté, soit que la question ait été posée à l'intérieur, soit qu'elle ait été posée à Borne.
Celte question ne fut pas mieux comprise par une autre école pourtant très- démocratique, et qui, sur tous les autres points, eut une intelligence si nette de la correspondance parfaite qui existe entre les conquêtes de la révolution française et les applications sociales des principes chrétiens. Nous voulons parler de l'école de M. Bûchez. Cette école tout entière, et particulièrement le maître qui subissait encore l'influence des doctrines saint*simoniennes, n'acceptait la séparation des pouvoirs que comme une nécessité transitoire. Dans une société bien réglée, elle voulait une religion de l'État.
que le régime de )a sépçiration et de la liberté des cultes est un régime transitoire, conséquence regrettable de Taffaiblissement de la foi dans les lUnes. Mais, du moins, Mgr de Langres s'abstenait-il de jeter l'anal hème sur les principes nouveaux; sans les préférer aux prin* cipes détrônés, il ne les déclarait pas contraires au droit divin ; tandis que d'autres membres de Tépiscopat n'hésitaient pas à condamner comme une erreur fondamentale et une impiété le principe de la séparation de l'Église et de l'État; témoin Tévêque d'Orléans (Mgr Fayet) qui, dans un mandement, déclara ce principe impie et athée.