CHRETIENS ET RATIONALISTES LIBÉRAUX
Vers la même époque, un chrétien dissident, M» Vinet, revendiquait dans des livres fort remarquables le droit absolu de la conscience ; et il posait de la façon la plus radicale le principe de la séparation. « La séparation de TÉglise et de TÉtat, disait-il, n'est point pour nous, comme pour plusieurs de ceux qui la désirent, une question de convenance, de perfection et d'époque, mais la vérité absolue, le droit, le devoir, la nécessité*. »
Mais ces ouvrages étaient si peu connus avant 1848, qu'ils n'eurent aucune influence sur Topinion publique. Partout ailleurs, dans les livres, dans les discours des deux chambres, les mots de liberté des cultes, de séparation des pouvoirs, n'accusent que des notions vagues, incomplètes, et le plus sou* vent erronées sur le rôle des pouvoirs humains*. Jamais, sous les mêmes mots, on na entendu des choses plus diverses et même plus contradictoires.
* Vinet, Essai sur la manifestation des cûntfictions religieuse* et sur la séparation de V Église et de rÉtat, introduction, p. 22.
^ 11 se trouva cependant des exceptions parmi les écrivains rationalistes comme parmi les philosophes chrétiens. Mais ces publicistes étaient moins préoccupés de dogmatiser sur la matière, de chercher le sens philosophique des principes de la charte, que de revendiquer pour tous les citoyens, au nom de la liberté des cultes, les droits dont jouissaient seuls les cultes reconnus. Voir à ce point de vue le Manuel politique de M. V. Guicliard, p. 156 et suiv. — Quant aux écoles socialistes, on sait que la plupart avaient la prétention de s'emparer de l'homme tout entier, corps et âme, de faire entrer tous les éléments de sa nature dans une savante organisation dont le mécanisme serait mis en jeu par une autorité sociale supérieure et unique. Ce n'est donc point là qu'il eût falhi chercher la vraie notion de la liberté.
DÉFINITIONS DTJ ROLE RELIGIEUX DE L'ÉTAT. 28i
On eût dit que tous, juristes, théologiens, législateurs, avaient oublié la forte doctrine professée par Royer-Collard, dès les premières années de la Restauration.
Il suffit pour s'en convaincre de se rappeler les définitions que les hommes d'Étal portèrent à la tribune. Leurs formules sur la position que la charte avait faite au pouvoir politique dans le régime de la liberté des cultes, montrent bien qu'ils n en avaient qu'une idée étroite et confuse.
L'un disaik: l'État est laïque ; un autre : l'État est indifférent en matière religieuse ; un troisième : l'État est rationaliste; un quatrième, croyant être plus radical, disait : rÉtatest athéeK
Toutes ces définitions sont fausses ; elles se ratta-
* Ce dernier mot, VÉtat est athée ^ est de M. Odilon Ban'ot. Mais la justice nous fait un devoir de déclarer qu'il résulte manifestement, soit des plaidoiries de M. Barrot devant la Cour de cassation, soit de ses discours devant les assemblées politiques, que, sous ce mot si impropre, il n'entendait pas proclamer autre chose que l'incompétence de l'État en matière religieuse. Son premier plaidoyer prononcé en 1819 en faveur de protestants qui avaient refusé de mettre des tentures au passage d'une procession, est irréprochable à cet égard ; le mot rÊtat eut athée ne s*y trouve nullement; ce fut dans un second plaidoyer, pour répondre à une provocation de M. de Lamennais, que le célèbre avocat eut le tort de faire sienne cette formule ; le rédacteur du Drapeau blanc avait dit : « Mais si l'État ne professe aucune religion, il est donc athée? :» N. Odilon Barrot répondit : « L'État n'a pas