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LES NOUVEAUX GUELFES

Alfieri, pour qui Caton était l'idéal du patriote, donna le premier ce caractère anti-chrétien et antifrançais aux aspirations de la jeune Italie, et dans cette voie se lancèrent à sa suite une légion d'écrivains et de poètes : Parini, Hugo Foscolo, Leopardi, Botta, Colletta, Romagnosi, etc. ^ Tous plus ou moins gibelins par leurs tendances anti-cléricales, mais ne sachant pas s*élever, comme Dante et les grands gibelins des siècles antérieurs, à ces hautes et universelles lhé(»*ies dont avait hérité la révolution française en les dégageant de la grossière enveloppe du sainlr empire,

A côté de ces nouveaux gibelins, il y avait aussi les nouveaux guelfes , à la tête desquels se distinguaient Manzoni, Pellico, Balbo, Troya, etc.*. Ceux-ci, quoique partageant dans une certaine mesure les préventions communes contre la révolution française, se montraient moins étroits dans leur patriotisme. Catholiques convaincus^ ils ne séparaient pas la cause nationale de Faction religieuse de l'Italie sur le monde.

Mais leur erreur et leur faute grave fut de comprendre cette action universelle beaucoup trop en guelfes. Au lieu de voir combien il était urgent d'arracher l'Italie à la domination cléricale, ils ne crurent la régénération possible que par Tintervention directe et active du clergé dans les affaires italiennes. Confondant la foi religieuse d'une nation avec Tinlluence

* V. Gioberti, Prolégomènes du Primato^ p. 575 et suiv.

* /Wrf., p. 375.

politique du prêtre, ils auraient craint de ruiner les croyances de leur pays en opérant une révolution profonde et radicale dans le rôle temporel du clergé.

Les préjugés et les passions des deux écoles jetèrent sur les débals et les luttes de cette époque une confusion singulière. Entre les préventions philosophiques des uns, les illusions cléricales des autres, les sentiments anti-français de tous, le vrai problème s obscurcissait de plus en plus. L'Italie voulait se sauver ellemême (Italia fara dà se) , et ses enfants ne pouvaient s'entendre dès qu'il s'agissait de se mettre à Tœuvre.

A quoi servait de réveiller l'esprit public tant que guelfes et gibelins cherchaient la solution dans des conditions impossibles, les premiers tremblant à Tidée seule qu'on pourrait porter la main sur la base de Tédifice théocratique, la papauté temporelle, les seconds ajoutant à l'ancien programme gibelin les haines du rationalisme, et voulant faire Tltalie nonseulement laïque mais irréligieuse?

Un des plus grands esprits qu'ait produits l'Italie, Gioberti, essaya de concilier les deux partis. Il voulait qu'Alfieri et Manzoni se complétassent l'un l'autre ^

* V. Prolégomènes, p. 372, 375, 376.

Mais lui-même, quelque vaste et compréhenslve que fût sa doctrine, ne sut pas dégager entièrement le problème des termes où Favaient posé les grands Italiens des siècles précédents.

II sut bien comprendre, lui guelfe, que les gibelins, en ce qu'ils voulaient que Tœuvre sociale du christianisme fut le champ libre et indéfini de la science humaine et non le domaine étroit de la puissance cléri- <»le, avaient représenté le véritable esprit de l'Italie, •en même temps que les traditions du génie immortel 4e r humanité s affirmant, marchant à ses hautes destinées par la Grèce, par Rome antique et par Rome modernes et il aurait dû ajouter par la France.

Il sut comprendre que l'Italie n'était tombée si bas que parce qq'on efc avait fait une nation toute sacer- <lotale, au lieu de la laisser à ses instincts de liberté, de mouvement scientifique, de progrès politique et :Social par le développement tout humain de ses forces intellectuelles et morales. D'après lui, pour sauver l'Italie, il fallait la refaire laïque'.

C'était beaucoup de comprendre avec cette ampleur -de vue le rôle de Tltalie chrétienne, et Gioberti donna une vive et belle impulsion aux esprits de son époque. Mais ce n'était pas assez. S'il a très-bien vu et splen- <lidement décrit le double mouvement religieux et politique qui pousse le monde vers Tunité^, il n'a pas

* V. Prolégomènes du Ptimato, p. 74 et suiv. 95, 106, 50», 321.

* Prolég., p. 330.

^Pro/é?^., p. 240.

aussi bien saisi le mouvement qui pousse les peuples vers la séparation des deux ordres, afin de réaliser Tunité par la liberté ^

La suprématie morale de l'Italie, son action civilisatrice, il la conçut, lui aussi, en guelfe, et il perdit ainsi toute influence sur une grande partie des patriotes. Gioberti semble s'en tenir au pacte de Charlemagne, à Talliance du sacerdoce et de l'Empire, les deux pouvoirs demeurant indépendants l'un de Tautre et chacun souverain dans son domaine, mais marchant ensemble vers un but commun et unissant leurs moyens d'action.

« Le sacerdoce, dit-il, a une intime suprématie sur TEmpire, en ce que le second reçoit du premier la notion des principes absolus ; mais quaiU à l'application temporelle de ces principes, l'Empire est tout à fait indépendant du sacerdoce, el même lui est supérieur ; car pour la politique rÉglise est dans VÉtat^ de même que pour la religion l'État est dans V Église^. »

Gioberti, malgré le libéralisme de ses instincts, restait donc encore dans la tradition des religions de l'État. Voilà pourquoi il ne sut pas, ou tout au moins il n'osa pas trancher le nœud gordien à Rome, en supprimant la papauté temporelle. Historien, il associait Machiavel el Jules II dans l'œuvre de la nationalité italienne^ Homme d'État, il voulait que le pape se fit

* V. Prolég., p. 244, 281, 465, 495.

* Prolég., p. 382.

* V. Son PrimatOj t. II, p. 57.

le champion de Tindépendance nationale, puis le chef de ritalie confédérée ^

ÏIX

Si sommaires qu'aient dû être les explications qui précèdent, elles suffisent pour donner une idée des dispositions dans lesquelles la révolution de février 1848 trouva les Italiens, les nouveaux guelfes rêvant une confédération avec le pape au sommet, les nouveaux gibelins rêvant, par leur chef Mazzini, une Italie républicaine ayant fait divorce avec le catholicisme, el substituant à TÉglise universelle une religion nationale de création populaire.

Un moment les premiers semblèrent sur le point de triompher avec Pie IX, les seconds avec Mazzini et la république romaine.

Ni lune ni l'autre de ces entreprises ne répondait aux véritables traditions de Tllalie et aux aspirations libérales des sociétés modernes.

Mais cette épreuve devait être la dernière. Quand, dix ans plus tard, le cri de délivrance a retenti, les Italiens se sont trouvés mûrs pour la liberté. Tous ont tourné leurs regards vers Rome, non plus pour y chercher un chef moitié roi, moitié pontife, ou pour y opérer un schisme, mais pour faire de la ville éter-

* V. Prolégomènes du Primato, p. 69 et suiv.

nelle à la fois la capitale de Tltalie et le centre de la liberté du inonde.

Quelle sera donc, dans Fltalie nouvelle, la position du chef de l'Église?

Nous ne marchanderons pas avec les principes. Nous reconnaissons qu'à la rigueur, la doctrine de Tincompétence religieuse de l'État, qui n'admet en face du pouvoir social nulle autre puissance collective, mais seulement des individus libres et égaux, devrait avoir pour conséquence de confondre la personne du pape dans la foule des citoyens, et nous ne craignons pas que cette soumission du souverain pontife aux lois communes d'une nation civilisée aflaibllt en rien son autorité sur les âmes, diminuât son prestige et compromit son indépendance spirituelle. M. Huet, dans sa brochure, La sujétion temporelle du Pape^ raisonne en logicien irréprochable quand il refuse de faire au chef de l'Église une position exceptionnelle, ainsi que nous et d'autres l'avons demandée

Mais, dans la pratique des choses humaines, à côté de la logique inflexible, il y a la convenance et l'opportunité qui savent ménager les préoccupations ho-

^ V. à l'appendice cette partie de notre brochure V Indépendance du pape et les droits des peuples^ Dentu , 1861 .

norâbles et les pieuses inquiétudes. Quelle que fût notre foi personnelle dans la puissance du droit, notre confiance dans la liberté, pourquoi aurions-nous renoncé à calmer les alarmes de la grande masse des catholiques, quand nous pouvions le faire sans porter la moindre atteinte à aucun des principes du droit moderne? C'est dans ce but que nous avons proposé de mettre le souverain pontife sous la protection du droit international, en déclarant sa personne inviolable, comme cela existe déjà pour la personne des ambassadeurs.

D'ailleurs, disons-le, de plus hautes considérations ont motivé ce vœu d'une protection exceptionnelle pour la personne du pape. En un temps où la force a encore ses adorateur, où les peuples les plus avancés et les plus libres ont leurs défaillances, et les princes des audaces qu'on jugeait impossibles en deçà de 89, nous croyons d'un grand intérêt moral, pour la leçon des princes et des peuples, qu'il y ait en un point du monde un être désarmé et cependant inviolable de par le droit universel de l'Euiope civilisée, non parce que les gouvernements adhèrent à sa doctrine, non parce qu'il est le chef d'une religion plutôt que d'une autre, mais qu'il est le représentant de la liberté spirituelle du genre humain.

Spectacle sublime, et frein moral pour les puissances de la terre qui voudraient porter la main sur les consciences.

Voilà pourquoi nous avons proposé un moyen qui

ne méconnaît aucun droit, qui ne confère au pape aucun pouvoir de s'immiscer dans le gouvernement des choses temporelles, mais qui le constitue, au profit de tous les hommes, à quelque secte religieuse, à quelque école philosophique qu'ils appartiennent, le représentant et le gardien de la liberté des âmes.

Il se trouve que, seul, le chef du catholicisme représente, non une religion nationale, mais une société spirituelle distincte de toute société politique, et par cela même universelle. Si tout autre chef de culte avait une position identique, nous demanderions pour lui la même inviolabilité. Mais, la question se peut-elle poser à propos de la reine d'Angleterre, ou de l'empereur de Russie, ou du grand Turc? Que ces princes soient chez eux chefs de la religion, c'est l'affaire de leurs sujets ; mais les autres États du monde peuventils voir en eux autre chose que des chefs politiques?

Quand ce grand fait du désarmement de la papauté sera consommé, c'est alors que l'immense famille chrétienne, divisée jusqu'ici en mille sectes, parce que la force mise au service de l'idée engendre la révolte, et au lieu de l'union des âmes produit l'anarchie et les perpétuels déchirements, reconnaîtra cette voix qui domina l'éclosion de tout un monde, qui évoqua du chaos des siècles barbares les éléments de l'ordre nouveau, et relia, à travers tous les obstacles, les initiateurs de cette grande œuvre de reconstruction.

VAINES OWECTIOÎiS. 319

Fàul-il s'arrêter aux protestations des aveugles qui s'obstinent à croire que c'en est fait de Tindépendance du saint-siége si l'on brise son trône temporel? L'expérience de dix siècles ne dispense- t-elle pas de tout raisonnement? L'histoire des luttes italiennes ne nous a-t-elle pas démontré que jamais la possession d'un Ëlat pontifical n'a garanti cette indépendance?

Qu'a-t-on à regretter du passé? qu'a-t-on à regretter de cette période si longue et si troublée, qui nous a conduits jusqu'au seizième siècle, pendant laquelle toutes les forces vives de l'Église romaine, tout le génie de ses pontifes, se sont dépensés à cette œuvre laborieuse et misérable de conquérir ces provinces vingt fois perdues, vingt fois reprises, et toujours frémissantes sous le joug des cardinaux ?

A-t-on oublié les effroyables désordres qui suivirent les donations des rois de France ? Et les soixante années durant lesquelles on vit la tiare à la merci des courtisanes? A-t-on oublié qu'une fois en possession d'un royaume augmenté des libéralités de la comtesse Mathilde, l'ambition temporelle des pontifes ne connut plus de bornes, et que leurs prétentions théocratiques, après avoir mis l'Italie en feu pendant deux siècles, aboutirent à l'outrage de Boniface VIII et à l'abaisse^

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