‹ L'ItalieChapitre 19 sur 196 · JEAN DE BOHÊME · texte numérisé non relu

JEAN DE BOHÊME

Jean de Bohénae commit cette faute, et c'est ce qm le perdit. Prenant Tenthousiasme de ces populations impressionnables pour le signe du vif désir qu'auraient les partis de déposer les armes, d'éteindre leurs rivalités, et de mettre fin à leurs luttes fratricides, il arbora tous les drapeaux, et bientôt tous lui manquèrent à la fois.

Quelle nouveauté pour Tllalie que de voir un prince, entre les mains duquel les cités gibelines venaient à l'envie déposer leur souveraineté, se présenter sous le patronage de la cour pontificale et avec Tappui de son légatl Les partis comme les peuples ont leurs instincts que Ton prend trop souvent pour des caprices, et leurs soudaines volte-face ne sont pas toujours un jeu sans cause sérieuse et sans but. Guelfes et Gibelins sentaient bien que le minisire d'un pape, étranger à Rome et indifférent aux grands intérêts de l'Italie, ne pouvait accomplir qu'une œuvre funeste. S'allier à lui, c'était, malgré les plus pures intentions, se faire le complice des vues égoïstes de la cour d'Avignon.

Jean de Bohême, en recherchant l'alliance de Bertrand du Poïet, devait donc s'aliéner tous les partis. La réaction fut unanime, et le sentiment du danger si profond, que Ton vit s'opérer les rapprochements les plus insolites :

La Guelfe Florence s'unit au seigneur gibelin de Milan. Presque tous les seigneurs entrèrent dans cette ligue singulière ; et Jean de Bohême, maître de Tltalie

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quelques mois auparavant, se trouva seul avec le légat du Poïet. Celui-ci ayant essuyé une éclatante défaite, son imprudent allié fut contraint de repasser les Alpes, n'emportant de sa misérable campagne que le mépris de ceux-là mêmes dont les acclamations l'avaient salué au début.

La tentative de Nicolas Rienzi fut plus sérieuse par ses premiers résultats, et surtout plus retentissante, mais non moins éphémère.

Rien n'est plus connu que la merveilleuse fortune et la fin déplorable de ce tribun, simple fils d'un porteur d'eau, qui fut un moment le maître de Rome, l'oracle et l'arbitre de l'Italie, l'allié du saint-siége, l'égal des princes, qui eut la gloire d'être célébré par le grand Pétrarque, et qui, renversé deux fois du faite de la puissance, ne trouva pas dans ce peuple romain dont il avait été Tidole une main qui le sauvât du fer des assassins:

Quelle est donc la leçon que doit tirer l'histoire de ce drame commencé dans la gloire et achevé dans une parodie sanglante? N'y faut-il voir qu'une preuve de plus de l'inconsistance de ce peuple de Rome, aussi incapable de supporter un maître que de se gouverner lui-même, et de l'impuissance irrémédiable où serait l'Italie de se constituer en corps de nation ? L'appa-

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rence n'autorisait que trop cette conclusion, et c'est la seule qu'on en ail tirée.

Il faut convenir que jamais peut-être un concours de circonstances aussi favorable ne se montra pour rilalie. Rome était libre et du côté de Fempire et du côté de la papauté; les tristes expéditions de Henri de Luxembourg et de Louis de Bavière avaient discrédité pour longtemps dans Tesprit des Italiens l'idée du saint-empire ; la cour d'Avignon était, si c'est possible, plus déconsidérée encore, et ses légats devaient les quelques avantages qu'ils remportaient aux seules divisions de l'Italie. Quant aux chefs indigènes, les dernières luttes avaient eu ppur effet de diminuer leur importance respective, en nécessitant des alliances où chaque parti faisait des concessions pour la défense commune ; et la même cause avait mêlé, confondu et en quelque sorte neutralisé les forces guelfes et les forces gibelines.

Dans ces circonstances, un chef populaire, grand par l'éloquence, grand par le génie, surgissant tout à coup à Rome, semblait providentiellement prédestiné à opérer l'œuvre si ardemment attendue de la pacification universelle et à poser les bases de runificalion de la Péninsule.

Un mouvement presque unanime porta au restaurateur de la république romaine les sympathies et les hommages des petites cités et des républiques les plus illustres. Que fallait-il pour les relier sous ce haut patronage et en faire un faisceau national, tout en

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respectant les traditions glorieuses et les libertés de chacune d'elles? Il fallait dans Tâme du tribun le sentiment national.

Or ce sentiment lui manqua comme à tous les hommes de son temps. L'idée de la patrie, nette, dis*^ fincte, dégagée de toutes les vieilles chimères du saintempire, n'existait pas en Italie. Rienzî fit bien entendre au début les mots d'indépendance de l'Italie, de réconciliation universelle et d'organisation générale ; mais bientôt, enivré de son triomphe, il se crut maitre de l'univers, puisqu'il était maitre de Rome. Au lieu de délivrer à tout jamais son pays de Tilluèion funeste qui le perdait, il se prit pour Théritier des Césars, il se revêtit de la pourpre, et,, dans son délire, il cita à son tribunal suprême, républiques, princes, rois, pape et empereur. Parodie ridicule qui fit tomber le tribun dans la déconsidération publique, avant de le faire tomber sous les pieds de son peuple.

On a voulu assimiler l'œuvre de Rienzi à celle d'Arnaud de Brescia. C'est ne rien comprendre ni aux hommes, ni aux mobiles qui les firent agir^ ni aux circonstances qui entourèrent leurs entreprises. 11 n'y a de commun entre le grand révolutionnaire du doulième siècle et le célèbre tribun du quatorzième que leur éloquence admirableet Tinfluence magique qu'elle exerçait sur les multitudes. Hors de là, entre eux tout

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diffère, l'idée inspiratrice, le but, les moyens, le milieu dans lequel ils accomplirent leur entreprise.

Arnaud de Brescia, nous Tavons dit plus haut, devançant son époque de plusieurs siècles, aussi indépendant dans le domaine de la politique qu'orthodoxe dans Tordre de la foi, devina le grand problème des sociétés modernes et eut Taudace de trancher la question à sa racine. Brisant du même coup le pouvoir temporel de la papauté et Tédifice antichrétien du saintempire, il constitua la société laïque dans ses conditions normales d'indépendance vis-à-vis de la puissance religieuse, et de souveraineté démocratique vis-à-vis des pouvoirs humains. Pendant douze années il gouverna sagement la république, grandissant chaque jour dans l'estime et dans l'affection du peuple, étranger à toute idée d'usurpation personnelle, mettant sa gloire, non, comme les ambitieux vulgaires, à porter une couronne et à fonder une dynastie, mais à rendre son pays libre et à le constituer selon la justice.

Rienzi, bien loin de répudier l'idée de l'empire, de séculariser le gouvernement et d'en finir avec les traditions théocra tiques, eut la vaine prétention de tout résumer en sa personne. On le vit, revêtu du manteau impérial, le front ceint de sept couronnes; dans une cérémonie, qu'il croyait imposante et qui n'était que ridicule, il prit possession de l'univers. Et lorsque, renversé une première fois par les attaques de ses ennemis et l'abandon de son peuple, il fut forcé de s'éloigner de Rome, il alla de l'empereur au pape,

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s'efîorçant d'abord de séduire le nouvel empereur Charles IV par ses projels de réforme universelle et de restauration du saint- empire, puis offrant à Innocent VI Tappui de sa popularité pour rétablir son pouvoir à Rome.

les deux tribuns eurent une fin tragique. Mais l'un mourut en martyr, emportant les regrets et les bénédictions des Romains, l'autre en aventurier chargé des imprécations de ceux qu'avait un moment enivrés son éloquence.

Le premier avait mis toute sa force dans Tamour de ses concitoyens ; il ne fallut rien moins pour l'abattre que les efforts combinés du pape et de l'empereur. La trahison de Barberousse, qui livra le grand réformateur à Adrien IV, causa un soulèvement dans Rome, et le sang qu'il fallut répandre pour comprimer l'exaspération du peuple fut la plus haute consécration des vertus de ce martyr de Ja liberté et le plus éloquent témoignage de la sainteté de son œuvre.

Le second, ramené à Rome par les agents de la cour pontificale, ne fut plus entre leurs mains qu'un instrument docile. Ce qui lui restait de puissance ne servit qu'à rétablir le pouvoir abhorré des papes et à lever des contributions à leur profit. La colère des Romains égala leur désenchantement ; dans l'ancien tribun, ils ne virent plus qu'un dçspole, ils incendièrent son palais, et, l'ayant reconnu lui-même sous un déguisement qui protégeait sa fuile, ils l'immolèrent à leur fureur.

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