LES ILLUSIONS PERSISTANTES
intérêt la mêlée, quoique absente, à tous les mouvements de la Péninsule, comment, par d*habiles manœuvres, elle a afTaibli successivement toutes les puissances qui pouvaient lui faire ombrage.
A l'égard de l'empire, elle a réussi au delà de ses espérances ; elle en a si bien dégoûté les Romains, que, n'espérant plus rien de ce côté, mais ne sachant pas rester libres, ils appellent à grands cris le retour du souverain pontife, et c'est encore Pétrarque qui se fait Tinterprèle de leurs vœux.
Ces vœux, du reste, s'accordaient avec l'intérêt pressant de la papauté. Le saint-siége n'avait pas seul profité de la décadence de l'empire. La seigneurie de Milan, après avoir vu un moment sa puissance décliner, s'était relevée sous Galéas et Barnabe, deux tyrans sans foi ni loi, à qui tous les moyens étaient bons et qui entravaient à chaque pas l'entreprise d'Albornoz. Bien que leurs vices et leurs crimes les rendissent odieux aux Italiens, les bandes de mercenaires qu'ils prenaient à leur solde les rendaient redoutables, et la perfidie achevait l'œuvre de la violence.
C'est ainsi qu'ils avaient reconquis la Lombardie, une partie desRomagnes, qu'ils avaient imposé à Pise un tyran dont ils disposaient, et qu'ils avaient menacé Florence jusque sous ses murailles.
Le célèbre légat vit le péril. Il devenait urgent de poser une barrière infranchissable à cette puissance envahissante. La présence du pape était nécessaire.
38 URBAIN V EN ITAUE.
Albornoz supplia Urbain V de venir consolider ses conquêtes*
Le nouveau pape nourrissait depuis longtemps Tidée de rétablir le saint-siége à Rome. La lassitude et la honte avaient saisi enfin cette cour d'Avignon déshonorée par toutes les lâchetés et ^puillée de tous les vices. likds on ne se relève pas en un jour du fond d'un abixae de sei-vitude et de corruption.
Urbain V fit la triste épreuve dQ l'état d'afTaissement où étaient tombés les peuples, de la faiblesse des gouvernements et de .rimpuissance du clergé. Il crut retrouver la vaillante Italie d'autrefois, parce que les cités s'empressaient de lui ouvrir leurs portes et que les Romains l'accueillirent avec confiance ; il crut faire revivre l'époque des grandes ligues, parce que ses alliés n'avaient point changé de noms; il eut la promesse de Manloue, de Ferrare, de Padoue, de la reine Jeanne de Naples, de Jacques d* Aragon, du roi de Hongrie, de l'empereur Charles IV. Mais tous ces éléments lui manquèrent à la fois.
Albornoz seul eût pu se tenir debout au milieu de cette défection universelle. Sa mort mit Urbain V à la merci du seigneur de Milan, Incapable de tenir tête à son ennemi, le pape regnaga la France. Le retour du saint-siége à Rome fut ajourné de quelques années. Et pendant cette courte période, la plus lamentable peut-être de Thistoire de la papauté, l'œuvre de la restauration de la souveraineté pontificale fut poursuivie par des légats chefs de bandes, monstres de
cruauté, qui firent de la malheureuse Italie un champ de carnage.
Urbain V était mort peu de temps après son retour en France» Ce fut peut-être le seul pape qui porta dignement la tiare sur le trône d'Avignon. « C'était un pontife vertueux, éclairé, et digne de son rang^ »
Grégoire XI, sans pitié comme sans scrupule, ajouta les fureurs de la guerre aux deux fléaux, la peste et la famine, qui désolaient la Lombardie et la Toscane* 11 voulait à tout prix affaiblir les Visconti et reprendre sur eux et sur leurs alliés le domaine pontifical, enlevé encore une fois au saint-siége depuis la mort d'Albornoz. De concert avec l'empereur, il prit des bandes d aventuriers à sa solde et les lança contre ses ennemis.
Les légats marchèrent vers leur but avec une férocité sans exemple. Après avoir ravagé les ïlomagnes, ne pouvant attaquer directement Florence, ils dévastèrent son territoire et empêchèrent les Bolonais de leur envoyer leur approvisionnement de blé*. Et la famine régnait dans Florence !
* De Cherrier, t. III, p. 335.
* n Ce pontife (Grégoire XI) gouvernait l'Italie, comme ses prédécesseurs, par des légals dont Tavarice et l'orgueil avaient désolé beaucoup de villes. L'un d'eux, Guillaiime de Noellei, cardinal de Saint- Ange, qui se trouvait en ce temps à Bologne, voulut profiter de la disette qui se faisait sentir cette année à Florence pour s'emparer de la Toscane. Non-seulement il ne fournit pas de vivres aux Florentins, mais pour leur enlever l'espérance des récoltes futures, il les attaqua
Ces horreurs soulevèrent d'indignation l'Italie tout entière. Les villes pontificales secouèrent le joug des légats. Florence, qui jusque-là avait été la plus fidèle alliée du saint-siége, se mit à la tète d'une ligue formidable où entrèrent toutes les villes de la Toscane, la Romagne, le duclié de Spolète, Pérouse, Bologne, etc. Vîsconti était Fâme de cette insurrection. Rome reçut aussi des délégués de Florence l'étendard de la liberté.
Alors la fureur des légats ne connut plus de bornes. Hien n'égale la férocité qu'ils montrèrent pendant cette lutte que leurs brigandages avaient provoquée. Citer les noms de labbé de Montmayeur, du cardinal Robert de Genève, depuis antipape sous le nom de Clément VII, c'est rappeler toutes les ignominies, jointes à toutes les cruautés. Le dernier, à la tête de ses Bretons ou plutôt des brigands que Grégoire XI lui avait envoyés de France, mit à feu et à sang toutes les villes qui osèrent lui résister.
Comme les Bolonais refusaient de rentrer sous la domination des gens d'Église dont ils avaient, disaient-ils, « si cruellement éprouvé le faste, l'insolence et l'avarice, » le cardinal leur fit répondre qu'il ne
à Touverture du printemps avec une armée nombreuse, pensant les trouver désarmés, accablés par la faim et faciles à vaincre. Son projet eût peut-être réussi, si les troupes qu'il employa contre eux n'eussent pas été infidèles et vénales. Les Florentins n'ayant pas d'autre ressource donnèrent à ses soldats cent trente mille florins, et leur firent abandonner l'entreprise. » (Machiavel, Histoire de Florence , p. 60 )
s'éloignerait pas de Bologne qu'il ne se fût lavé les mains et les pieds dans leur sang. Et dans la bouche de ce scélérat, ce n'était pas une vaine menace. Bologne fut livrée au pillage et à Tincendie. Césène à son tour fut abandonnée à la fureur des soldats, puis la malheureuse Faenza, où cinq mille victimes, sans distinction d*âge ni de]sexe, furent égorgées sous les yeux du légat par la bande anglaise de Hawkwood.
L'horreur de ces massacres émut jusqu'au cœur du capitaine. « Je veux du sang, » dit le féroce cardinal ; et, encourageant les égorgeurs, il leur criait : a Tuezles tous. »
Oh ! souvenir à jamais déplorable. Il faut que l'aveuglement ait été bien profond pour que ces atrocités n'aient pas ouvert les yeux au monde chrétien sur la cause qui transformait en chefs de brigands les ministres d'un Dieu de paix et de fraternité! Est-ce bien pour la gloire de la chaire apostolique et pour la protection de son indépendance que combattent par le fer et par la flamme ces papes couverts de crimes et ces légats avides de sang et de rapines ?
^C'est outrager Dieu, c'est outrager la conscience de l'humanité, c'est calomnier la divine religion du Christ que de prétendre que l'Église a besoin, pour accomplir sa mission, d'un établissement politique qu'il faut acquérir, conserver et reconquérir cent fois par tous les moyens. Nous ne saurions assez le répéter : « si la papauté n'était pas devenue une institution temporelle, procurant à ses agents tous les avantages matériels de