LA SEIGNEURIE DE MILAN
détruit la puissance des La Scala et des Carrare : inter-r menant dans la guerre nque se faisaient ces deux maisons, il a commencé par ruiner la première que soutenait Venise, en secourant son ennemi François Carrare; puis, s'étant réconcilié avec Venise, il s'est emparé de la personne et des domaines de François Carrare.
C'est par des moyens analogues, ici en soudoyant des assassins, là en payant la trahison, qu'il a envahi la Lombardie, les Romagnes et une grande partie de la Toscane.
Le projet des Visconti n'est plus un rêve. Encore un peu de temps et Tltalie sera à leurs pieds. En attendant que la couronne de fer soit posée sur son front, Jean Galéas fait, ériger m duché par l'empereur Wenceslas la seigneurie de Milan. Son audace ne connaissant plus de bornes, il va jusqu'à demander au pape le titre impossible de roi d'Italie.
Déjà les chroniqueurs de Milan sont dans l'ivresse du tiûomphe. Ils s'exaltent sur les conquêtes réalisées et sur les destinées de la nouvelle capitale. Vers l'an 1400, Mussi croit voir, dans un avenir prochain, l'unité milanaise proclamée d'enthousiasme dans toutes les villes insurgées contre le pape. Il veut que TÉglise soit réduite à son pouvoir spirituel, et il rend le pouvoir temporel de la papauté responsable de tous les troubles, de tous les désordres, de toutes les guerres qui ont désolé la Péninsule.
Mais, comme les Italiens ne peuvent secouer à la fois
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toutes les illusions, celui qui se dégage du rêve de la papauté théocratique, reste fasciné par le prestige du saint-empire. Mussi rêve le régne de Hilan sur l'Italie; mais c'est l'empereur qui doit lui conférer ses titres. « A la fin, dit-il, les susdites tyrannies, et principalement celles qui sont sur les terres de l'empire romain (l'ancien royaume), seront anéanties par un puissant tyran que Vemperetir ctéera seigneur naturel des villes et des terres maintenant possédées par les tyrans en Lombardie et en Toscane ^ »
Un établissement royal qui s'appuyait sur le vieil empire ne pouvait naître viable. Sans doute, si la peste n'eût pas arrêté Jean Galéas dans sa marche irrésistible vers Rome, il est probable que sa main eut un moment tenu le sceptre. Mais nous pensons qu'en reconstruisant le royaume italien, il eût bâti sur le sable. Si, à sa mort, Tédifice si laborieusement construit par lui s'écroule, ce n'est pas seulement parce que sa veuve, trop bien instruite par son exemple, soulève les peuples contre elle à force de cruautés, et parce que les condottieri chargés de défendre l'héritage de leur ancien maître, profitent, pour s'en emparer, de la jeunesse de ses enfants. La force des choses aurait un peu plus tard produit fatalement le
* r. Ferrari, t. HI, p. 394.
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résultat que la mort n*a fait que hâter de quelques heures.
Bien que l'empereur fût en ce moment sans la moindre influence sur la Péninsule, et que le pape fût sans pouvoir à Rome, les vieilles illusions étaient loin d'être dissipées : l'idée du saint-empire, nous l'avons vu par le rêve de Mussi et des Milanais ses contemporains, dominait encore tout projet d'unité nationale, et, laissant à Rome le titre et le rôle de capitale de l'empire, devait réduire forcément le prétendu chef du royaume à sa seigneurie de Milan. La papauté temporelle, détruite en fait, était hautement revendiquée par le saint-siége comme un droit imprescriptible, et les peuples s'étaient habitués à la croire nécessaire pour garantir l'indépendance de FÉglise et pour assurer à l'Italie la royauté morale de l'univers.
Ainsi, les utopies impériale et papale, qui semblaient être le patrimoine inaliénable des Italiens, mettaient tous ceux qui rêvaient de fonder une Italie dans une position singulière et impossible :
Youlaient-ils prendre leur point de départ à Rome, pour s'affranchir, de la domination temporelle des papes, ils étaient condamnés à se placer sous la tutelle de l'empire, et par cela même à faire une Italie vassale au lieu d'une nation indépendante; ou bien, dès qu'ils se voyaient maîtres de Rome, ils s'enivraient à leur tour des chimères traditionnelles sur les destinées de la ville éternelle, et ils tombaient dans le ridicule en rêvant l'empire du monde sans l'empereur. Ce fut
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Thistoire de Rienzi. C'était toujours soustraire Rome à ritalie en lui faisant un rôle universel ; c'était la négation de toute œuvre nationale.
Voulaient-ils prendre leur point de départ dans une autre ville que Rome, non-seulement, ainsi que nous l'avons dit, la rivalité des autres grandes et glorieuses cités rendait impossible une absorption complète, mais une difficulté non moins grave s'élevait : en se plaçant en dehors du mouvement catholique de Rome, en combattant le chef de la chrétienté, c'est-à-dire celui qui avait vaincu la barbarie en Italie et en Europe, le chef dû parti guelfe, le représentant de la démocratie, de l'émancipation universelle, de la civilisation, on se donnait l'apparence de tendre à reconstituer une Italie barbare, à ressusciter le vieux royaume des Lombards.
Dans ces conditions, toute tentative nationale des seigneurs était une utopie. Ce fut le fait des Yisoonti. S'ils défendirent avec succès leurs États de Milan contre les plus formidables attaques, ils devaient échouer quand ils essayèrent d'étendre leur domination sur la Péninsule. Privés de Rome, ils restèrent des barbares aux yeux des Italiens.
Et cette répulsion des Italiens n'est pas sans fondement. Dans les conditions que nous venons de rappeler, tant que la question du sacerdoce et de Tempire n'est pas tranchée, Milan voulant jouer le r61e de la seconde Rome et se faire centre national, est condamnée à reprendre en quelque sorte et à copier
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Tœuvre du passé, au lieu du rayonnement démocratique et civilisateur de Rome chrétienne.
Nous comprenons le dédain de M. Ferrari pour de pareilles tentatives. « Quel serait, dit-il, le résultat de Tunité milanaise? Ce serait toujours la conquête de ritalie, l'écrasement Ae tous lesËtats par une invasion domestique, la dévastation de Florence, de Sienne, de Pérouse, d'Ancône, la ruine de toutes ces villes si élégantes, si nombreuses, si habiles à s'escrimer^ si éveil; lées sur le moindre de leurs intérêts, la désolation des Deux-Siciles, ces deux grands municipes nourris au feu des révolutions italiennes, la destruction de Rome et de sa tradition titanique et surhumaine qui assure à la Péninsule le moyen de faire régner ses idées sur toutes les nations...
La guerre contre Milan n'est donc pas seulement une nécessité pour les pays menacés ou un droit de légitime défense; elle devient la guerre de la fédération, de la civilisation, du passé et de Favenir de ritalie,[contre une invasion barbare et monstrueuse ^»
* T. ni, p. 395 et 306, n. b» C'est ce qui a conduit H. Ferrari ^ combattre aujourd'hui l'unification par la maison de Savoie. Il n'a pas vu que les conditions du problème étaient entièrement changées. L'utopie de la papauté théocratique est à tout jamais détruite dans l'esprit des Italiens, aussi bien que l'utopie du saint-empire, et Rome peut être rendue à l'Italie sans cesser d'être la capitale religieuse et morale du monde. Si les Italiens, désormais unis de coeur en une seule nation indivisible, se sont ralliés autour du roi de Piémont, la seule chose que les circonstances rendissent possible, ce n'est pas l'Italie qui se fait piémontaise, mais le Piémont qui s'absorbe dans la grande famille italienne.