II
U6 CÉSAR BORGU.
plupart des vicaires pontificaux avaient profité de l'invasion de Charles pour secouer plus que jamais le joug du saint*siége ; mais Borgia alTait rattraper le temps perdu. Jusque-là, Gésar avait joué le rôle d'un simple condottiere. A ce titre, il s'était fait, en vue de ses ambitieux desseins, de nombreux partisans y il avait attirée lui tous les gentilshommes qui servaient auparavant les Orsini et les Colonna, et les avait attachés à sa personne par ses libéralités.
Dès qu'il se sent assez fort pour jeter le masque, il se fait dégager par son père,. en plein consistoire, des vœux qui l'engageaient dans les ordres sacrés, et il épouse la sœur du roi de Navarre» Ep mâme temps il reçoit le duché de Valence, en Dauphiné, et une! partie des.Romagnes, pour prix des services que le pape rend à Louis XIL Ces services ne furent pas marchandés au roi de France ; son diwrce ^avec la rane Jeanne fut prononcé^ et ses prétentions sur le duché de Milan et sur le f'oyaume de. Naples furent déclarées légitimes.^ Qu'importait aux Borgia que la domination étrangère prit racine en Italie, pourvu que leur part y fût ainsi mieux assurée. .
César obtint l'aide de Louis Xll pour s'emparer des Etals des vicaires pontificaux. Rien n'est plus connu que l'histoire de ce scélérat, moitié serpent, moitié tigre, qui semble goûter un plaisir d'artiste à tendre ses filets autour de ceux qu'il veut perdre, puis qui frappe ses victimes avec l'impassibilité du faucheur qui abat les épis mûrs. Quel crime aurait fait trembler
CÉSAU BORGfA. 117.
la main de eelui qui fit assassiner et jeter dans, le. Tibre son projffe frère, qui fit étrangler .sous ses yeux le mari de sa soèUr, échappé une première fois au fer . des assassins, qui égorgea le favori du pape, Péroto, réfugié sous le manteau pontifical, etfitjaillirle sang, jusqu'à la figure d*Alexandre? Seul, entre tous les desr» pôles, il a eu la gloire de servir de modèle au giand écrivain qui a essayé de tracer ridéal du prince. Bien, aveuglés ceux, qui ne voient pas Tîntention profonde; de Machiavel.
Oui, tout a réussi à ce prince; mais à quel prix S Il faut lire dans le Tacite italien l'histoire de celte, œuvre infernale, chef-d'œuvre d'habileté, une Içis admis ce principe que la fin justifie les moyens et que, lorsqu'il s'agit d'une couronne à atteindre, le succès couvre toutes les infamies. Jamais personne en effet n'a surpassé ni égalé César Borgia dans l'imperturbable parti pris de marcher à son but à travers toqs les.crimes et dans Tart de faire tout servir à ses desseins. Machiavel a pu en faire à juste titre l'idéal du tyran. Mais il a oublié, pour renseignement des siècles, de tirer de cette horrible histoire la moralité fournie par le dénoûment>.
César a alteint le but ; son édifice est achevé ; il est la terreur de ses ennemis ; il est maître de Rome et de tous les États pontificaux. Enfin, pour la première fois le véeu du pape est réalisé ; ces provinces tant convoitées, cent fois conquises et cent fois perdues, sont dans les mains du fils d'Alexandre. On peut croire que
sa principauté va être la plus puissante de l'Italie. Tout à coup, un simple accideui, une maladresse de ces deux scélérats montre qu'ils ont bâti sur le sable. L'abominable père, pris dans son propre piège, meurt d'un poison qu'il avait préparé pour un autre. César lui-même faillit en mourir.
Les Orsini et les Colonna rentrent à Rome. César réfugié au Vatican, est obligé de leur rendre une partie de leurs forteresses. Aux environs de Rome, les barons recouvrent leurs châteaux. Dans tout l'État pontifical, des révolutions chassent les représentants du sainlsiége.
Cependant,Césarrestait encore maitredesRomagncs. Mais il eut bientôt affaire à un pape qui mit à néant cette puissance des Borgia.
Jules II occupe une place considérable dans l'histoire de la papauté, et ses panégyristes ont eu quelque raison de l'élever au niveau des grands princes. Assurément, pour admirer le génie et la politique de cet homme d'Étal, il faut oublier qu'il est le successeur des apôtres; on a peine à reconnaître le chef de TÉglise dans ce personnage bardé de fer, conduisant luimême ses armées, entrant le premier par la brèche dans les villes qu'il veut soumettre, et continuant jusqu'au dernier jour, sous la tiare, la vie guerrière qu'il a menée pendant de longues années sous la mitre.
Mais après avoir tmversé le$ ignominies des règnes précédents, c'est un soulagement de voir ce vieillard intrépide secouer cette fange, entrer en scène avec le sentiment de sa force, dominer les événements, faire mouvoir les princes au gré de ses desseins, refouler tous les envahisseurs des États pontificaux, et, cette fois, non dans le but d'enrichir sa famille, mais dans le but désintéressé de restaurer la puissance temporelle du saint-siège.
Malheureusement, ce but, si désintéressé que fût le pontife qui le poursuivait, était en lui-même détesta* Me. Travailler à l'atteindre, c'était travailler au malheur de l'Italie, au malheur de l'Ëglise, au malheur du monde chrétien. La gloire de Jules II, le fondateur définitif de l'État pontifical, lui donne donc peu de titres à notre reconnaissance et à nos sympathies. S'il est digne de figurer à côté des grands papes théocrates du moyen âge, il n'a pas sa place parmi les bienfaiteurs de rhumanité.
Et cependant les illusions ont tellement obscurci l'histoire italienne, qu'on a essayé de faire de Jules II un pape national, et Machiavel lui-même a aidé à répandre ce préjugé en exaltant celui qui déploya tant d^activité pour expulser les barbares*
L'histoire des papes nous a vingt fois montré que pour juger sainement leur politique et les dépouiller de leur patriotisme d'emprunt, il faut écarter les moyens qui ont dû varier entre leurs mains selon les circonstances, et mettre au grand jour l'unique but
de leurs efforts. A ce point de vue, rien n'est plus manifeste que k politique de Jules IL
Le nouveau pape ne dévoila pas au début son plan tout entier. Avant d'entreprendre la délivrance de la Péninsule, il avait à consolider le sol sous ses pieds. Le plus urgent était de détruire la puissance de Bocgia et d'en ûnif avec les maisons princières qui affectaient uneindépendam^. souveraine dansquelques villes des Étais pontificaux. 11 se mit activement à Tœttvre. Durant cette première période de son règne, il dissimule avec soin ses projets contre les étrangers qui ont envahi l'Italie; il ménage les Français et les Espagnols, fait avec eux des traités qui semblent consolider la domination des premiers dans je Milanais, des seconds dans le royaumede Naples, et rapproche par un projet de mariage ta maison de France et celle d'Aragon.
Cette paix provisoire entre les barbares envahisr seurs permit à Jules II de disposer de tous ses moyens pour la réalisation de la première partie de son plan..
Son but fut pronpptement atteint. César Borgia, sentant qu'il avait trjouvé son maître, essaya à peine dû résister. Ses lieutenants remirent successivement au pape les fojrteres.ses de Césène, de Berlinoro, de Forii, d'Imola... et ce tyran qui avait été la terreur de l'Italie, après avoir subi trois années de captivité
dans les prisons d'Espagne^ alla se faire tuer dans une guerre sans éclat, au service de son beàu^frère le roi de Navarre.
Ces premiers succès enhardirent Jules flet intimidèrent ses voisins. Le pape attaque coup sur coup avec une impétuosité inouïe Pérouse et Bologne. Venise et Louis XII avaient tout intérêt à défendre les Baglioni dans Pérousê et les Bentivoglio dans Bologne ; mais, surpris par ràudace du pontife et redoutant sa colère, Venise se tient tranquille, et Louis Xtl, au lieu de secourir ses alliés, envoie contre eux des sécoûi's à Jules.
La prise définitive de Bologne clôt la première période du règne de ce pape guerrier. Le niomerit n'était pas encore venu de soulever Tltali^e contre l'invasion . étrangère* C'était peu d'avoir détruit ^édifice des Borgia, d'avoir réduit à l'impuissance les Orsini et les Colonna dans Rome, les Baglioni, les Bentivoglio, lesVarini, les Malatesta et les Montefeliri dans les provinces. Rien n'était fait pour l'ambitieux pontife, tant que Venise aurait un pied dans l'État ecclésiastique. « Les Vénitiens occupaient la plus grande partie des côtes de l'État de l'Église. Ils ne paraissaient pas disposés à les abandonner volontairement, et ils étaient de beaucoup supérieurs aux forces militaires du pape. 11 ne pouvait pas se dissimuler qu'en les attaquant, il susciterait un mouvement européen dont les conséquences pouvaient être incalculables ^ »
* Rank€, Histoire de la papauté pendant les seizième et dix-septième siècles, trad. de H. de Saint-Chéron, t. I, p. 59.