FRANCESCO BERNI
connaître la perfection de la Peste , la bonté de la Gélatine , la beauté de la Prime, l'utilité des Pêches, la douceur des Anguilles et les secrets et la profondeur de mille autres choses belles et bonnes. »
Le Berni se plaisait dans ces bouffonneries. Il en fit le sujet de ses CapUoU en terza rima, de ses Sonnets à queue et de quelques Madrigaux. Lui-même déclarait au cardinal Hippolyte qu'il avait juste assez de génie pour plaire aux habitants des campagnes :
« J'essayai plusieurs fois d'écrire élégamment en prose et en vers, et je voulus aussi devenir un géant , mais messire Phœbus me tira par l'oreille et me dit : Berni , retourne aux anguilles ; voilà justement l'eau où tu dois pêcher. Tu n'as point le génie qu'il faut pour chanter Achille : à un pauvre pasteur comme toi , il convient de faire des vers pour les champs et pour les bois. »
Cependant, quoi qu'il en pût dire, le Berni ne se borna pas à ces humbles sujets, et ce n'est point à eux non plus qu'il doit sa renommée. Boiardo avait imaginé et conduit jusqu'au neuvième chant le poëme de Roland amoureux. Berni, avec la grâce de son esprit , s'avisa de le refaire en parodie en y ajoutant soixante nouveaux chants, dont chacun fut accompagné de quelques octaves , d'une beauté et d'une élégance incomparables. 11 suffit, pour en juger, de hre ce passage du chant XX% où il s'élève contre les hypocrites :
« La pureté paraît d'abord aux mains , non à la bouche , ou au visage, ou aux habits. Soyez bons , doux , humains , charitables pour les fautes ou les peines d'autrui. Un chrétien ne doit pas porter de masque. Celui qui, au lieu de se montrer tel qu'il est, emploie des détours et n'entre pas par la porte dans la bergerie, celui-là est un voleur, un traître. Voilà ces méchants que notre Dieu poursuit de sa haine , eux seuls excitent son courroux ; toute autre erreur il la pardonne. 0 corps glacés au dedans et brûlants au dehors ! race morte dans des sépulcres peints ! regardez moins à ce qui paraît au dehors, mais auparavant réformez vos cœurs. Chassez l'orgueil, la soif de l'or, l'ambition et la haine qu'elle excite en vous contre quiconque ne vous place pas où vous voulez être. Si vous purgez ainsi vos âmes , vous n'aurez pas de peine à changer vos visages : l'arbre coupé dans sa racine jette bas de lui-même toutes ses feuilles. »
Ces moralités ne se trouvent pas seulement au début de chaque chant , Berni les a semées encore çà et là dans tout le cours de son poëme ; et tandis que le lecteur ignorant s'amuse à ces dragons effroyables, et à ces combats terribles de géants , les esprits sains savent découvrir sous ces fantaisies de l'imagination de sages enseignements et des préceptes utiles.
Ce serait ici le moment de dire quelques mots du caractère et des habitudes de Berni , mais je ne puis faire mieux pour cela que de rap-
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porter ce que lui-même veut bien nous apprendre dans le chant LWI' du Roland. Yoici ce passage, dont le naturel et l'élégance sont faits pour plaire aux plus difficiles:
« Il était colère et hautain , et la franchise de son âme égalait celle de son langage ; sans avarice et sans ambition , il était fidèle et tendre , attaché passionnément à ceux qu'il aimait, mais nourrissant une haine mortelle contre ceux qu'il avait une fois pris en aversion ; toutefois plus prompt à aimer quà haïr. Il était grand de taille , maigre et élancé ; il avait les jambes longues et grêles , le nez grand , la figure large, les sourcils rapprochés ; ses yeux enfoncés et bleus auraient disparu entièrement sous l'épaisseur de sa barbe, s'il l'eût laissée croître, mais son patron était ennemi des barbes. Personne ne fut plus impatient et plus ennemi de la servitude ; mais le diable s'en mêlant, la fortune le tint toujours sous la dépendance d'autrui. Toutes les fois que son patron lui commandait quelque chose , l'envie le prenait de quitter son service ; il voulait faire sans être commandé ; lui donner un ordre c'était le mettre aux champs. Chasse, musique, fêtes, bals, jeux, tous les plaisirs lui étaient à peu près indiflérents ; il aimait assez les chevaux , mais il se contentait de les regarder, n'ayant pas de quoi les acheter. Son bien suprême était de se coucher nu tout de son long, et ses plus grandes délices de rester au lit à ne rien faire. Écrire lui causait une telle fatigue , il se sentait après tellement rompu et brisé , qu'il ne connaissait point de port plus tranquille pour se retirer ou sortir d'une mer si agitée, point de meilleur remède après de si dures fatigues, que de rester dans son lit, sans s'occuper de rien, se refaisant ainsi le corps et l'esprit. »
Ne blâmons pas le Berni de cette oisiveté si vantée ; il la prenait comme un soulagement aux soucis qui l'accablaient. Cette oisiveté d'ailleurs n'est point la paresse, elle est la vie féconde des poètes, qui par elle s'élèvent du triste spectacle des misères humaines à la contemplation des choses célestes. Mais qui ne sait que la fortune, qui comble de ses dons les moins dignes , les refuse ordinairement aux bons et surtout aux poètes? Heureusement ils se vengent et se consolent en chantant des hymnes d'amour dans la pauvreté et dans l'exil , sans pouvoir hélas! vaincre l'indifférence de leurs coupables contemporains.
iTuij^i -Hlamiin ni,
I l'épopée est, pour ainsi dire, le domaine propre des poètes italiens, ils n'excellent pas moins quand ils traitent les plus humbles sujets, ennoblis par l'excellence de leur goût, et embellis par cette langue qui répand son charme sur la plus pauvre matière. 11 suffit pour s'en convaincre de lire lesgrands poètes de l'Italie, et mieux encore l'ouvrage qui a fait la réputation d'Alamanni, V Agriculture. Les principaux événements de sa vie, qu'il passa presque tout entière hors de l'Italie, sont connus ; je vais cependant les retracer brièvement pour montrer que les belleslettres peuvent non-seulement vivre, mais prospérer dans l'exil , toutes les fois que la fortune leur accorde le ienfait d'une terre hospitalière.
LuiGi ÂLAMANNi naquit à Florence, le 28 octobre 1495, de Pier di Francesco et de Ginevra Paganelli.il eut pour maîtres Cattani de Diacceto et Donino , ce dernier dans les lettres grecques , et fut lié avec tous les savants qui se réunissaient alors dans le palais bâti avec une magnificence royale par Bernard Rucellai , et orné de jardins, de portiques et de monuments antiques, pour disserter sur la philosophie platonicienne'. Louis prit là le goût de ces études qui jetèrent
' C'est cette célèbre académie, fondée par Côme de Médicis, insurgée la première