LUIGI ALAMANNI
tant d'éclat sur ce siècle, et dont la nature l'avait disposé à goûter toutes les beautés et tous les charmes. Il touchait à peine à sa vingtunième année quand Bonnino lui dédia sa Grammaire de la langue grecque , et nous savons qu'il épousa dans ce temps Alessandra Serristori, dont il eut plusieurs tils. Sa famille était attachée aux Médicis, et lui-même fort en faveur auprès du cardinal Jules, qui avait usurpé l'autorité à Florence, bien qu'il laissât encore subsister une ombrede liberté. Cependant l'attachement qu'il portait au cardinal ne l'empêchait pas d'aimer sa patrie, et voyant sa tyrannie augmenter de jour en jour, il prit parti dans une conjuration dirigée contre l'ennemi mortel de sa chère Florence. Quelques-uns ont vu dans ce dévouement patriotique la vengeance d'une injure privée ; toujours est-il que Louis eût payé son action de sa vie, s'il ne se fût réfugié à Urbin, et de là à Venise, dans la maison du sénateur Carlo Cappello , grand amateur des lettres. Mais le cardinal étant devenu pape sous le nom de Clément VU , le proscrit ne se crut pas en sûreté dans cet asile ; il s'enfuit précipitamment de Venise , et fut arrêté à Brescia , d'où l'amitié de Cappello lui fournit les moyens de s'évader en secret. Il erra de Gênes en France, et ce ne fut qu'en 1527 que le parti des Médicis ayant perdu beaucoup de son crédit, il lui fut donné, ainsi qu'aux autres exilés, de revoir la patrie. Alamanni remplit successivement une foule d'emplois et d'ambassades pour la liberté de Florence, dans lesquels il rendit de grands services ; on le tenait pour un homme d'excellent conseil , et il parla une fois avec beaucoup d'éloquence pour faire renouveler l'alliance avec l'Empereur. En 1530, Florence étant tombée aux mains d'Alexandre de Médicis , il fut déclaré rebelle et relégué en Provence. L'amour de la patrie lui fit supporter patiemment son exil dans les commencements, mais plus tard désespérant de son rappel, il se retira à la cour de François l", qui le combla d'honneurs comme il faisait à tous les gens de lettres. Catherine de Médicis le lit son majordome en 1533. Cependant ce généreux et pacifique asile n'avait point diminué dans son cœur l'amour de l'Italie. Il partit de France quatre ans après ( 1537), parcourut Rome , Naples, Ferrare , Padoue et Mantoue , et bien qu'il fût toujours au service de François I", il s'attacha à Hippolyte d'Esté, ami de ce monarque. Il revint en France en 1540, d'où il fut envoyé , en 1544 , en ambassade auprès de Charles-Quint. Il eut occasion dans cette ambassade de montrer combien l'usage des cours avait donné de finesse et de souplesse à son esprit. Un jour, c'est Ruscelli qui raconte , qu'il complimentait en public l'Empereur, il lui arriva de parler d'aigle , et Charles se rappelant deux vers où le poète l'avait passablement maltraité , lui répliqua avec beaucoup d'esprit :
contre l'empire despotique d'.\ristote, et qui senil)le avoir donné le signal de l'affranchissement de l'esprit humain. [Note du traducteur, )
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" L'aigle rapace qui pour mieux dévorer porte deux becs. » Le courtisan poëte s'excusa avec tant d'à-propos et de finesse que Charles le combla d'honneurs. A son retour à Paris il épousa en secondes noces Madeleine Buonaiuti , et le roi gratifia son fils Baptiste d'une grosse abbaye. Sa faveur se continua sous Henri II, qui lui fit présent d'un grand lis d'or, et l'envoya en ambassade à Gênes. Il échoua dans cette dernière mission, et revint à Amboise, où se tenait alors la cour, pour y mourir, le 18 avril 1556, dans sa soixantième année. -
Alamanni a laissé une foule d'ouvrages , tous en vers italiens. Il eut le mérite d'avoir composé les premières Élégies et Épigrammes toscanes, des Eglocjues , des Satires , des Hymnes, les Psaumes de la Pénitence, àes Poésies diverses, ûesSilves, des Stances; et dans un siècle où les lettres avaient atteint leur apogée , il ne fut inférieur à aucun. On a encore de lui le poëme de Giron le Courtois, dont le sujet est emprunté à un roman français , et un autre nommé Y Avarchiade , ou le siège de Bourges , dans lesquels une attention trop scrupuleuse à suivre Y Iliade et à ne point pécher contre Aristote , lui fit encourir à juste titre le reproche d'affectation et de pauvreté. Mais où Alamanni se montra autrement original, ce fut dans son poëme de V Agriculture, en vers libres (sciolti) et en six livres, dédié à François I", et qui fut imprimé à Paris en 1546 par Robert Etienne. Ce poëme, qu'il composa en France, est resté comme le modèle le plus parfait du génie didactique, et un sujet éternel d'admiration pour la postérité, incapable de comprendre comment un fruit aussi doux a pu naître parmi les amertumes de l'exil. Alamanni ne se contente pas d'instruire le laboureur afin que la campagne lui sourie dans toutes les saisons; il mêle aux peintures charmantes de la vie champêtre, de l'âge d'or et de l'âge de fer, du palais et des jardins de Fontainebleau de sages considérations sur l'éducation, sur les habitudes, sur les dangers de la paresse :
« Les richesses et l'oisiveté sont comme un ver qui ronge le cœur et l'honneur, et engendre le mépris. »
Les sentiments patriotiques abondent dans le poëme de V Agriculture. Que de fois le poëte exilé nous amène à pleurer sur la malheureuse Italie, deshéritée de ses meilleurs fils, qui, comme Alamanni, l'aimaient d'un véritable amour, et furent privés comme lui du bonheur de vivre dans son sein , tandis qu'elle était peuplée d'une foule de lâches. Ce souvenir de la patrie absente ne quitte jamais le poëte ; et quand il a appris au laboureur et au pasteur les secrets qui feront leurs champs fertiles et leurs troupeaux prospères, après avoir parlé de la félicité que l'on goûte soit à l'ombre des bosquets , soit sur les gazons qui tapissent la colline , soit au bord des ruisseaux , loin des passions des villes, il laisse échapper avec ses larmes ces éloquentes paroles :
« Mais quel est aujourd'hui le pays, illustre François, où il est
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permis au laboureur de se reposer de ses fatigues au sein de la tranquillité et du repos? Ce n'est pas le beau nid que j'ai quitté , ce n'est pas mon Italie , qui , depuis qu'elle ne voit plus flotter vos enseignes , ô grand roi ! n'est rien que pleurs et que combats. Ses champs cultivés se sont changés en broussailles , ils sont devenus le repaire des bêtes sauvages , ou sont tombés en proie à d'impies ravisseurs. Le bouvier et le pasteur peuvent à peine trouver la sécurité au sein des villes sous la protection de leur seigneur, et ils deviennent la victime de celui-là même qui devrait les venger. La charrue, la faux, la herse se sont métamorphosées en épées tranchantes et en lances aiguës pour baigner la terre d'un sang innocent. Ah ! qu'il fuie loin de ses antiques demeures le laboureur de l'Italie ; qu'il passe les Alpes, qu'il touche le sol de la France, et se repose. Seigneur, à l'ombre de votre empire. Et se reportant aux lieux qu'il aura quittés, si le soleil lui semble moins tiède , le ciel moins bleu ; s'il ne retrouve pas les verles collines de la Toscane, séjour privilégié de Pallas et de Pomone, ni les cèdres, les lauriers et les myrtes qui parent les campagnes de Parthénope ; si de Benacum et de ses mille lacs les rivages et les eaux ne s'offrent plus à ses regards; s'il ne voit plus les ombrages odoriférants et les grottes charmantes que baigne la mer de Ligurie, ni les vastes plaines et les prairies verdoyantes qu'arrosent le Pô, l'Adda et le Tésin, il verra s'étendre devant lui , à perte de vue , de riches et florissantes campagnes où le laboureur oublie souvent de marquer par une borne ou par un fossé la limite de son héritage ; il verra de riantes collines entre lesquelles coulent des ruisseaux limpides et des vallées ombreuses , dont la beauté arrête le voyageur, quelque hâte qui le presse. 11 verra se dérouler devant lui dans la plaine de hautes et antiques forêts aux ombrages épais, entourées non de montagnes arides ou de rochers alpestres, mais de champs fertiles où ruisselle le soleil. Il verra les chênes majestueux s'élever à une telle hauteur qu'ils semblent menacer le ciel de leurs branches, et espacés si régulièrement qu'on dirait qu'ils ont été plantés par le cultivateur le plus habile , jaloux de compléter les magnificences de cette contrée , que le chasseur peut battre en sûreté sans craindre que les troncs ou les pierres déchirent ses vêtements ou ralentissent sa marche. Quelle merveille pour lui quand il goûtera ces vins sur lesquels Bacchus, oubliant Lesbos et Rhodes, et la Crète, a épuisé tous ses dons, et qui rendraient jaloux l'antique Falerne! Que de fleuves il verra, aux ondes claires et paisibles, portant do riches marchandises , et sans s'indigner de leur fardeau , suivre leur cours sans songer un moment à retourner en arrière ! Douce et divine Charente, Oise gracieuse, Rhône, Seine, Garonne, Eure et vous, Marne, il serait trop long de célébrer toutes vos merveilles! Il verra la douce et paisible mer de Gaule, il verra le superbe Océan battre ses rives, et
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dans ses terribles colères, chasser les fleuves à la montagne comme pour montrer qu'il est bien celui qui leur donne ou leur retire, à tous tant qu'ils sont, leur puissance et leurs ondes. Mais, ce qui vaut mieux encore, au lieu de ces divisions funestes, de ces ambitions aveugles ennemies de toute vertu, de toute foi, de toute justice, de tout honneur comme celles qui déchirent aujourd'hui le sein malheureux de l'Italie, il verra régner partout autour de soi la paix et l'amour, il verra les plus riches seigneurs et la multitude sans nom vivre ensemble sous des lois paternelles , et conservant chacun , sans outrager autrui, le rang que lui a assigné la fortune. »
C'est ainsi que le poëte trace un vivant tableau des maux qui désolaient alors l'Italie, et que le temps est loin d'avoir cicatrisés. C'est ainsi que la terre privilégiée de la nature en était réduite à porter envie à la contrée bienheureuse qu'Alamanni célèbre dans ses vers. Pour moi je me suis plu à les citer en entier, parce que s'ils présentent une peinture déchirante de ma patrie, ils louent beaucoup plus dignement que je ne pourrais le faire cette France hospitalière, dans le sein de laquelle j'ai trouvé le repos et le salut.
(!5iambattti5ta JHavino
TKAXGES vicissitudes auxquelles sont soumises les productions littéraires comme , en général , tous les arts ! La beauté dont elles rayonnent n'empêche pas les hommes de se laisser séduire par de vaines app.irences , et de préférer souvent aux mets les plus solides et les plus exquis des viandes creuses et grossières. C'est ainsi qu'à Cicéron et à Virgile, ces il juves d'éloquence, succédèrent Sénèque et Lucain, "^ torrents fangeux; à Dante et à Pétrarque, les sécentistes ; à Âlfieri, à Byron et à Gœthe, qui seront un jour la gloire de ce siècle, une tourbe de versificateurs ignorants et froids. De tels exemples sont précieux pour l'histoire de l'art; et c'est pourquoi il ne sera pas inutile de parler d'un poète devenu par l'abus de son talent le chef d'une école corrompue, et dont, par un hasard étrange, nous avons aujourd'hui une image vivante sous nos yeux.
Jeax-Baptjste Marino naquit à iNaples en 1569 , d'un père jurisconsulte. Celui-ci, mécontent de voir son fils dédaigner une profession qu'il aimait, et où il avait acquis une certaine renommée, pour le piètre métier de poète, le chassa de sa maison et lui refusa même du pain. Par bonheur le duc de Bovino et le prince de
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Conca, grand amiral du royaume de Naples, avaient lu quelques vers du jeune homme, et frappés du talent qu'ils annonçaient, ils vinrent généreusement à son aide. L'amiral était connu par l'amour qu'il professait pour les gens de lettres ; aussi le Marino se vit-il accueilli par les plus beaux génies de l'époque , ce qui accrut, avec ses connaissances, son goût pour cette poésie qui lui avait fait prendre l'étude du droit en haine. Il eut le bonheur de voir et d'admirer de son vivant Torquato Tasso , qui se reposait alors dans la douceur de l'air natal de ses cruelles traverses. Peut-être le Marino se laissa-t-il prendre trop souvent aux pièges de l'amour « dont les liens, dit-il dans son langage maniéré, l'enchaînèrent en même temps que les langes de son berceau. >• Une intrigue de cette nature où il s'embarqua, non pour son propre compte, mais pour le compte d'un ami, le fit arrêter avec son compagnon, qui ne tarda pas à mourir dans la prison. Naples lui étant devenu odieux à la suite de cette aventure, il chercha dans une fuite précipitée une diversion à sa peine. Le cardinal Pierre Aldobrandin le prit avec lui à Rome, et le conduisit de là à Ravenne, puis à Turin. Les vers du jeune homme étaient déjà célèbres, et le duc Charles-Emmanuel ayant lu le panégyrique que le poëte avait fait de lui, le prit pour secrétaire et le décora de l'ordre de Saint-Maurice. Un autre secrétaire du duc, également poëte, Gasparo Murtola , jaloux des faveurs que son patron prodiguait à un étranger, crut triompher de son rival en le décriant. Marino s'amusa alors à composer un sonnet pour se moquer de ce poëme de la Création du Monde, dont le Murtola faisait tant de tapage. Celui-ci répondit par une satire intitulée : Abrégé de la vie du cavalier Marino. La querelle ne s'arrêta pas là, et elle ne finit qu'après que les deux champions eurent déchargé toute leur bile, le premier dans la Marinéide, le second dans la Murtolciâe. Passe encore si elle fût restée une guerre de plume ; mais le Murtola outré de n'avoir pas le dessus dans la lutte, en vint à se poster un jour sur le chemin de Marino pour le tuer. Mais la rage dont il était saisi fit trembler sa main et le coup de l'arquebuse alla frapper un compagnon du poëte, ami du duc. Marino parla de cette vendetta dans V Adonis, et l'amour des antithèses se montre jusque dans le récit de cette aventure, où il courut un danger sérieux :
« 11 tourna la clef fatale, et mettant en mouvement les horribles roues, il abaissa la tête du chien féroce qui tient dans sa gueule la formidable pierre. A peine il a touché la machine inhumaine d'où partit pour un autre le coup mortel, une explosion terrible se fait entendre, et le plomb fatal est dirigé contre moi. »
L'assassin fut arrêté , et il y allait de sa tête si le Marino n'eût intercédé généreusement pour lui. Le Murtola partit pour Rome , et ayant trouvé le poëme de la Cocagne, que le Marino avait com-
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posé dans sa jeunesse , et où il y avait quelques octaves injurieuses que l'on pouvait croire à l'adresse du duc, il témoigna sa reconnaissance à son rival , en envoyant ces octaves à Charles -Emmanuel. Il eut bientôt la satisfaction d'apprendre que le Marino avait été jeté en prison. Toutefois celui-ci se disculpa aisément, et fut relâché presque aussitôt. Mais craignant de nouvelles calomnies, et appelé d'ailleurs par la reine Marguerite, il se réfugia en France. Il mentionne également ce voyage dans l'Adonis, et cette fois le souvenir de sa bienfaitrice lui fait négliger ces pointes froides et puériles qui glacent le sentiment :
« Je franchis les Alpes et vis ce beau pays de France, oîi les lis d'or prêtèrent un moment l'asile de leur ombre à ma vie agitée. Je vis la vertu et la beauté françaises, et cette terre fortunée où régnent l'honneur et la courtoisie, si riche de tous les dons que je ne saurais dire si elle est une province ou le monde tout entier. »
Il ne fut pas donné à Marino de voir Marguerite, qui était morte quand il arriva à Paris; mais la reine Marie de Médicis ne lui fut pas moins courtoise, et bien avant l'apothéose qu'il fit d'elle dans son poème du Temple, elle avait fait porter la pension du poëte à dix mille livres. Il acheva V Adonis, dont chaque copie manuscrite se vendit, dit-on, cinquante écus d'or. Imprimé à Paris en 1623, il fut porté aux nues. « Ceux de mes amis qui l'ont vu, écrivait-il, en sont fous. » Nicius Erythrœus ( J. Victor Rossi ) prétendit que le Marino avait semé dans ce poëme toutes les fleurs, toutes les grâces, tous les agréments. Claude Achillini, celui-là même que Louis XIII gratifia d'une somme de cinquante mille livres pour une canzone, écrivait de Bologne à Marino : « Dans la plus pure partie de mon être cette opinion demeure vivante , que vous êtes le premier parmi tous les poètes qui ont paru parmi les Toscans, les Latins, les Grecs, les Égyptiens , les Arabes, les Chaldéens.... Les abeilles du Pinde ne sauraient distiller de plus doux rayons que ceux qu'elles produisent dans votre bouche, et la renommée poétique ne sait pas voler avec d'autres ailes que votre plume. » Mais ce ne furent pas seulement les beaux esprits de l'époque qui prodiguèrent à Marino ces louanges merveilleuses: le cardinal Bentivoglio lui-même se laissa prendre à l'engouement général :
« Si je n'ai pu jouir de votre entretien, écrivait-il à Marino, j'ai joui au moins de celui de vos vers dans l'harmonie de votre douce Musette. EUe a. fait mes délices pendant le chemin, et maintenant que je suis arrivé, je n'ai pas de plus chère récréation. 0 quelle veine ! quelle pureté ! quels traits exquis! Mais touchant cette foule d'autres compositions qui sont ou achevées ou en train de s'achever, quelle détermination prendrez-vous? Vous feriez un grand tort à votre gloire , à la libéralité d'un aussi grand monarque, à la France et à l'Italie, qui ne forment qu'un vœu, ou
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plutôt qui se disputent vos applaudissements, si vous en différiez plus longtemps l'impression. Surtout souvenez-vous, de grâce, mon cher chevalier, comme je vous l'ai souvent répété, de purger V Adonis de ses licences, de telle sorte qu'il n'ait point à craindre le fouet de notre censure d'Italie, et ne soit point exposé à une seconde mort plus misérable que la première , d'après le récit de la fable dont vous vous faites l'ingénieux interprète. J'espère que vous ne voudrez pas être vousmême votre propre homicide. En attendant, nous nous délecterons au son de votre harmonieuse Musette. Mais quelle idée avez-vous eue de placer en tête du volume cette longue lettre apologétique à l'Achillini et au Preti ? C'est trop ravaler votre vertu et faire trop d'honneur à vos ennemis. Le pire châtiment de l'envie est le mépris, et une flèche n'atteint pas le ciel. Quiconque est arrivé à votre hauteur ne doit point faire cas de quatre ou cinq sots qui ne mêlent pas leurs applaudissements à ceux de la salle entière. »
Il faut donc que je me résigne à parler de ce poème de V Adonis, qui fut les délices de tout un siècle , et qui reproduit le mieux la manière duMarino. N'y a-t-il pas cependant quelques dangers à en entretenir le lecteur, quand on songe que l'Adonis , comme la plupart des poésies lyriques du même auteur, corrompit à la fois et le goût et la littérature elle-même? C'est cette école pernicieuse qui métamorphosa en un amusement faux et puéril cette poésie dont le rôle est d'instruire en amusant, et de rendre agréable et douce la vérité souvent amère. Il faut néanmoins reconnaître que la beauté et la nouveauté des descriptions, et la fécondité, plutôt rare que précieuse, qui fait que les vers semblent couler de source pendant vingt chants consécutifs, peuvent sembler encore de nos jours une merveille. Mais le plus grand inconvénient de cette fécondité est un ennui insupportable, résultant non-seulement de l'abus des pointes et des jeux de mots , mais des métaphores , des comparaisons et des antithèses qui sont tellement accumulées qu'on dirait d'un recueil de figures de rhétorique. Celui qui sera curieux d'en voir un échantillon sans lire le poëme en entier n'a qu'à jeter les yeux sur les premières octaves du chant IV% en l'honneur de la vertu , qui plus on l'abaisse plus elle s'élève , et sur le passage du chant XII% contre l'envie. Si l'on veut se faire une idée de l'imagination de Marino, qu'on lise le chant X% intitulé les 3Ierveilles, dans lequel Mercure déroule devant Vénus, qui est montée au ciel avec Adonis, le vaste panorama de l'univers; c'est peut-être le meilleur de tout le poème, et celui où l'auteur se laisse le moins aller à ces extravagances qui l'emportent trop souvent comme malgré lui. V Adonis lit tant de bruit à son apparition, que toute l'Italie, la France surtout, en retentirent : « On aurait peine à comprendre aujourd'hui, dit Crescimbeni dans son Histoire de la Poésie vulgaire, les applau-
dissements et l'enthousiasme frénétique que souleva cette poésie capricieuse et désordonnée, si le voisinage des temps n'en avait pas porté le bruit entier jusqu'à nous, et fait retentir à nos oreilles des acclamations dont ni Dante, ni Pétrarque , ni Tasse, ni aucun des anciens Grecs et Latins ne furent salués de leur vivant. »
De cette veine inépuisable sortirent, outre le Massacre des Innocents , que Marino mettait au-dessus de V Adonis, la Musette, la Ltjre, la Gallerie, et une quantité de poésies amoureuses, héroïques, sacrées, pastorales, maritimes, où des beautés réelles se mêlent à tous les écarts d'une imagination en délire, et dont on cesse de s'étonner quand on lit cette pensée de la Murtoléide :
« La fin du poëte est le merveilleux , je parle du poète véritable et non du petit génie; que celui qui ne sait pas éblouir prenne l'étrille. » Ce fut là, en effet, la devise de tout le xvii^ siècle, et de là vinrent toutes les puérilités qui excitent aujourd'hui le rire de tous les esprits sensés. Le chevalier Ciro de Pers, qui souffrait de la pierre, composa deux sonnets, dans le second desquels , parlant de son mal, il disait le plus sérieusement du monde :
« Je sais que sur ces pierres la mort aiguise ses armes , et que le marbre de mon tombeau croît dans mes entrailles. »
Marini et ses imitateurs, désignés injurieusement sous le nom de sécentistes me conduisent involontairement à parler d'un poëte contemporain, Victor Hugo, qui a renouvelé cette école détestable, et dont l'inspiration, vraie et puissante parfois, se noie trop souvent dans une mer de métaphores et de comparaisons. Disons- le hautement, ces écarts qui déshonorent les odes à la Colonne de Napoléon, à l'Arc de triomphe et tant d'autres pièces sont moins pardonnables que ceux des anciens poètes; d'abord, parce que l'exemple de ces folies, devenues la risée de l'Europe, aurait dû en rendre le renouvellement impossible ; ensuite, parce que les gloires de la France sont faites pour élever et enflammer l'àme du poète, au lieu de l'abaisser à ces pointes frivoles et puériles. Qu'on me permette d'en citer un exemple entre mille pris à la seconde des odes dont je viens de parler. Le poëte empruntant les couleurs fausses de du Bartas et de Marino , parle ainsi de Paris :
« Oh! Paris est la cité mère,
Paris est le lieu solennel
Où le tourbillon éphémère
Tourne sur un centre éternel !
Paris feu sombre ou pure étoile,
Morne Isis couverte d'un voile!
Araignée à l'immense toile.
Où se prennent les nations!
Fontaine d'urnes obsédée,
Mamelle saas cesse inondée
Où pour se nourrir de l'Idée Viennent les générations....
C'est elle, hélas! qui nuit et jour Réveille le géant Europe Avec sa cloche et son tambour! »
Ce galimatias obscur que j'ai rapporté ici comme un exemple du mauvais goût de l'auteur est-il la pente naturelle de son génie, ou un choc accidentel d'antithèses, c'est ce dont on peut s'assurer en lisant les œuvres poétiques de Victor Hugo. Pour moi, de même que je reproche à Marini d'avoir corrompu le goût de son siècle, j'ai le droit de rendre Victor Hugo responsable de cette molle engeance de poètes écervelés qui, entraînés par l'imitation du maître, ont pris le caprice pour guide, sans se préoccuper le moins du monde de l'imitation de la belle nature , de la régularité de la forme , de la pureté du style , et de ce qui est la plus noble fin du poète, la correction des mœurs ; toutes choses sans lesquelles la poésie n'est plus qu'un amas de paroles semblables à des bulles de savon qui brillent et s'évaporent. Mais au milieu d'un tel dévergondage nous avons pour nous consoler ce doux Béranger, qui, soit qu'il célèbre la valeur de la France, soit qu'il peigne les danses enfantines, atteint toujours au sublime par la pureté et l'originalité de ses chants que l'amour lui inspire, et qui résonnent si souvent sous le toit du pauvre. Sans doute c'est là déjà un noble prix, mais un autre plus éclatant est réservé au poète vertueux dont le Temps impitoyable respectera les écrits.
rtbrtciUi Chiabrevrt.
UATRE génies avaient déjà renouvelé les merveilles d'Homère et de Virgile, et Pindare n'avait point encore d'imitateur, quand un esprit généreux conçut la hardiesse de le prendre pour modèle; et, s'il ne s'éleva point à sa hauteur , du moins il eut la gloire de l'avoir entrepris sans que la destinée d'Icare pu- A nît son ambitieux essor. Il est même permis de supposer que si Chiabrera fût né parmi les pompes de ces spectacles qui faisaient l'orgueil de la Grèce, et qui étaient plus propres que toute autre chose à enflammer les imaginations, l'Italie n'aurait rien h envier au chantre thébain resté comme le type du sublime. Or, comme il a écrit lui-même sa vie, qui fut comblée de tous les dons, et où il nous apprend comment on parle de soi sans bassesse et sans arrogance, comment il faut aimer la poésie et n'attacher aucun prix aux honneurs qui ne sont pas la récompense d'un mérite réel, j'emprunterai les principaux traits de son récit pour servir d'esquisse à son caractère.
Gabriello Chiabrera naquit à Savone le 8 juin 1552, quinze jours après la mort de son père. 11 fut à Rome à neuf ans, et apprit le latin dans la maison de son oncle. Il fit une longue maladie causée en même temps par la fièvre et par la tristesse ; puis , quand il se fut remis , non