GABRIELLO CHIABRERA
sans peine, on l'envoya au collège des Jésuites, où, comme il le dit luimême, il suivit les cours de philosophie jusqu'à l'âge de vingt ans, « plus par passe-temps que pour s'instruire. » Mais ayant eu le bonheur d'habiter près de Paul Manuzio, qu'il voyait et entendait souvent, d'assister aux lectures publiques de Marc- Antoine Mureto, et de vivre pendant de longues années dans la familiarité de Sperone Speroni, il puisa dans leur commerce l'amour et la pratique des bonnes études. Il fit partie quelque temps de la cour du cardinal Cornaro. Un démêlé qu'il eutavec un gentilhomme romain, un duel et peut-être un meurtre qui en fut la suite le forcèrent de retourner à Savone; il y demeura environ dix ans, sans oser retourner à Rome, livré uniquement à l'étude, dont une nouvelle affaire le tira. Cette fois il reçut une blessure légère; mais, comme il le dit lui-même , « sa main servit sa vengeance , et il dut s'éloigner pour plusieurs mois; puis, quand les inimitiés furent apaisées, il revint et vécut longtemps en paix.» Ce mot de vengeance , qu'il ne craint pas de répéter deux fois, et deux duels qu'on lui connaît, pourraient faire supposer qu'il était enclin à la colère dans sa jeunesse, bien qu'il prenne le soin d'affirmer qu'il n'y eut de sa faute ni dans l'une ni dans l'autre de ces deux aventures. Il épousa à cinquante ans Lelia Pavese, et, à cette même époque, la faveur du cardinal Cinzio Aldobrandini le sauva d'une ruine complète. Ce patronage fut donc une bonne fortune pour Chiabrera; et , de plus, par un rare privilège, il se vit comblé de son vivant de cette gloire qui vient souvent trop tard, et quand on n'est plus.
Il aime à entrer dans le détail de ces faveurs dont il fut l'objet de la part des grands, moins pour en tirer vanité que pour montrer qu'elles ne furent pas achetées à prix de servitude. Ferdinand P"" ayant appris qu'il était à Florence, lui demanda quelques vers pour des décorations de théâtre , et lui envoya une chaîne d'or ornée de son portrait et de celui de la grande-duchesse, avec une cassette d'eaux distillées pour l'agrément et la santé. Lors du départ de la princesse Marie , fille du grand-duc, laquelle allait épouser le roi de Franc(3, Ferdinand commanda à Chiabrera des poésies pour une représentation théâtrale; et, comme on répétait la pièce dans la salle du palais Pitti, en présence d'une assemblée nombreuse, il voulut que l'auteur ve&iki assis et couvert, puis il le nomma gentilhomme de sa cour sans obligation aucune et avec la faculté de résider oie il voudrait. Trente-cinq ans s'écoulèrent sans que l'amitié du grand-duc se ralentît à son égard. Charles -Emmanuel de Savoie, à l'époque où il commença la composition de VAfnadéide, essaya vainement de le retenir à sa cour; il le vit partir à regret, non toutefois sans avoir mis à sa disposition un carrosse à quatre chevaux et lui avoir fait compter trois cents livres pour un voyage de cinquante milles. « Il est vrai, ajoute-t-il, qu'il ne se chargea pas de mon loge-