‹ L'Italie littéraire et artisqueChapitre 13 sur 86 · GABRIELLO CHIABRERA · texte numérisé non relu

GABRIELLO CHIABRERA

ment et ne me fit pas me couvrir en sa présence. » Vincent Gonzaga, duc de Mantoue, l'eut également en grande considération; non-seulement il exigeait qu'il restât couvert devant lui, il le faisait encore monter dans son carrosse, le prenait dans sa nacelle quand il allait à la pêche, et le gratifia d'une pension annuelle sans charge aucune.

Le pape Urbain VllI renchérit encore sur ces honneurs; il lui expédia un bref en récompense de son insigne vertu, comme il est dit dans le texte, le félicitant d'avoir affianchi la poésie lyrique des liens honteux de Cupidon , et de l'avoir conduite au Capitole pour orner le triomphe de la vertu et chanter les hymnes des saints. Il l'encouragea à se fixer à Rome, mais Chiabrera s'y refusa et se contenta de séjourner quelque temps près d'Urbain, qui le combla de présents à son départ, et plus tard, quand le poëte mourut, lui consacra une épigraphe latine oii il le loue , entre autres mérites , d'avoir découvert de nouveaux mondes poétiques.

Telle fut l'existence glorieuse dont il jouit jusqu'à un âge trèsavancé . Pour ce qui est de son portrait , le voici tracé par luimême : «11 était d'une taille moyenne, brun, parfaitement constitué, à part un défaut d'yeux qui l'empêchait de voir de loin, mais dont les autres ne s'apercevaient point. Pensif naturellement, mais gai dans l'intimité, il s'emportait aisément et s'apaisait de même. Il mangeait peu, et les mets les plus simples étaient ceux qui lui plaisaient le plus; il buvait volontiers, mais sans excès, et aimait à changer de vins et de verres; il ne pouvait se passer de sommeil sans malaise. Il se moquait en parlant, mais il ne blessa jamais personne de propos délibéré. Pour exprimer qu'une chose était excellente, il disait que c'était de la poésie grecque, et, voulant donner à entendre qu'il ne s'en ennuierait jamais, il disait : Je me lasserais plutôt de boire frais. A propos de poésie et d'inspiration, il disait qu'il ressemblait à son compatriote Colomb, lequel voulait trouver un nouveau monde ou se noyer. Il disait encore en badinant que la poésie était le charme des hommes , et que les poètes en étaient l'ennui , regardant à l'excellence de l'art et à l'imperfection des ouvriers, qui assomment le public de leurs compositions. Pour lui, il ne parlait jamais de vers, sinon quand il se trouvait avec des amis qui étaient eux-mêmes du métier. Quant aux jugements qu'il faisait des auteurs anciens, il disait que personne n'avait égalé Homère dans la poésie descriptive, il l'admirait en tout, et quiconque pensait autrement passait dans son esprit pour un sot; Virgile lui semblait merveilleux pour la versification et la beauté des figures; il admirait beaucoup Dante pour la vigueur avec laquelle il représente et crée, en quelque sorte, les objets qu'il décrit, et de même l'Arioste. Pour montrer que les vers étaient sa seule étude et qu'il ne prisait en rien le reste, il avait pris pour devise une lyre avec ces paroles de Pétrarque : Je n'ai qu'elle. »

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La poésie fut en effet le charme et la consolation de sa vie. Nul ne sut comme lui parcourir tous les tons de la gamme poétique, et trouver une telle variété d'accords et de mètres adaptés à toutes sortes de sujets, poëmes héroïques, comme la Gothiade, YAmadéide, la Florence, le Foresto, le Euggiero, drames lyriques, fables champêtres, canzones héroïques, lugubres, sacrées, amoureuses, morales, satires. 11 y a dans ces poëmes de la grandeur et de la majesté ; néanmoins ils ne sont pas comptés parmi les modèles du genre, parce que le génie de Chiabrera inclinait plus au lyrique qu'à l'épopée. C'est là qu'à l'exemple de Pindare et d'Anacréon, il s'élève tout d'un coup au sommet sur les ailes d'une puissante et féconde imagination. Qu'on lise, pour s'en convaincre, les canzones héroïques en l'honneur de Christophe Colomb et du preux Vénitien Marco Cappello, et les épîtres morales à Pompeo Arnolfini sur la vanité de l'ambition humaine, et à Mariani sur la fuite des biens de ce monde. Quanta ses odes anacréontiques, elles sont des modèles de grâce : celle-là surtout où , parlant du sourire d'une jolie femme, il termine ainsi :

« Si un ruisseau limpide, si un vent frais courent, en murmurant, à travers l'herbette, si la prairie se pare de fleurs, nous disons que la terre sourit ;

« Si le zéphyr ride , eu se jouant, la surface des ondes , de manière que le bruit de la vague s'entende à peine sur la grève , nous disons que la mer sourit;

« Si l'aurore , sur les fleurs vermeilles , sur les lis éclatants , vient à étendre son voile d'or, si elle tourne sur son char de saphir, nous disons que le ciel sourit;

« Il est bien vrai que l'univers sourit quand il est en fête; il est bien vrai que sourit le ciel quand il est en joie; mais leur sourire n'est pas gracieux comme le vôtre. »

Chiabrera composa en outre trente Satires dans le genre d'Horace, qui, sans être des chefs-d'œuvre, se distinguent par la force et la grâce du style, la nouveauté, et souvent la hardiesse des pensées, comme dans ces vers :

« Le vulgaire , qui me voit cheminer le regard baissé et les lèvres muettes, rit de ma maigreur, et moi je ris de ses rires. Y a-t-il autre chose dans la tête du peuple que du vent, au lieu déraison? et sa voix a-t-elle plus d'autorité que le mugissement des troupeaux?»

Qu'on lise ces satires de Chiabrera , dit Clément Yannetti dans ses Observations sur Horace, et l'on reconnaîtra « quelle âme privilégiée était la sienne , combien il aimait la religion et toutes les études qui font l'âme meilleure; combien il fut loyal, méprisant les honneurs, incapable de se flatter et de flatter autrui; ennemi des mœurs licencieuses et efféminées, des spéculations oiseuses; probe, pacifique, recherchant

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tour à tour la gaieté des conversations et la méditation de la solitude. En un mot, il eut les vertus morales d'Horace sans ses défauts, et, de même que celui-ci fut épicurien de la pire espèce, il le fut de la bonne et de la légitime. »

Telles furent les qualités d'un homme que ni les honneurs dont il fut comblé dans le cours d'une longue existence , ni la vénération dont il fut l'objet, ne corrompirent jamais : qualités trop rares malheureusement, et cependant nécessaires à l'écrivain qui, ayant reçu mission de moraliser les hommes , doit refléter dans sa vie les vertus qu'il peint dans ses écrits. C'est ainsi que Chiabrera donna de l'autorité aux préceptes moraux qu'il a semés dans ses ouvrages. Sentant sa fin prochaine, à l'âge de quatre-vingt-six ans et quatre mois, il voulut que l'épitaphe de son tombeau, dans l'église de Saint-Jacques, contînt une exhortation à la méditation des mystères de notre religion :

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