‹ L'Italie littéraire et artisqueChapitre 14 sur 86 · TOI, MIEUX CONSEILLÉ, CHERCHE-LA SUR LE CALVAIRE · texte numérisé non relu

TOI, MIEUX CONSEILLÉ, CHERCHE-LA SUR LE CALVAIRE

Si l'on considère que la rectitude de l'esprit dérive souvent de la bonté du cœur, on ne s'étonnera pas que Chiabrera se soit préservé du faux goût engendré par Marino , Achillini , Preti , et ses autres contemporains, qui, par une contradiction -étrange et qui s'est souvent reproduite, ont trouvé des récompenses et des honneurs dans cette même France où, même quand le temps de ces folies était passé, Boileau s'écriait d'un ton dogmatique :

0 Laissons à l'Italie

De tous ces faux brillants l'éclatante folie. »

' Chiabrera avait à Leggine, près ds Savone, une maisonnette sur la porte de laquelle il fit graver cette inscription :

MuEarum opibus Domum hune nil cupientibus exsiruxit

Gabriel Chiabrera:

Si rébus egenis non asper advenis

Hospes ingredere. ■-

Ce chantre heureux des cours, des fêtes et des héros de son temps était philosophe à la manière de Sénèque. {Note du traducteur.)

tîinfettûu iTilifttia.

•,yTS\&..^5!«» oici un de ces hommes rares qui semblent offrir la réunion de toutes les qualités, et dont le souvenir commande à la fois l'admiration et l'amour. La finesse de son esprit ne dégénéra pas en concetti, non plus que les honneurs dont il fut comblé n'engendrèrent en lui l'orgueil. La tendresse naturelle de son cœur, au lieu d'égarer ses sens et sa raison, se concentra dans les pures affections de la famille. Son esprit , habituellement tourné vers la contemplation des choses célestes, se baissait volontiers vers la terre , observateur bienveillant, plutôt que censeur amer des mœurs des hommes.

ViNCENZio DE FiLiCAiA naquit à Florence, de Braccio de Vincenzio et de Catherine de Cristofano Spini, le 20 décembre 1642. Pour complaire à son père, il étudia le droit à l'Université de Pise, mais en même temps il se livrait avec ardeur à l'étude de la philosophie et de la théologie qui devaient féconder en lui ces poétiques inspirations vers lesquelles il se sentait entraîné. Il épousa à trente ans Anna Capponi, dont il eut deux fils qu'il éleva pieusement au sein de la solitude champêtre où il aimait à passer sa vie, mêlant les accords de la musique aux harmonies infî-

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nies de la nature. C'est là qu'il composa des Odes, des Élégies et des Epigrammes latines pleines de facilité et d'invention et oîi respire le goût antique. Un grand nombre de ses vers sont restés inédits; les autres, qui ont été imprimés, ne sont connus, en général, que des Italiens. En revanche, ses Sonnets et surtout ses Canzones sont assez estimés pour avoir fait dire à Lorenzo Magalotti que « la facilité, la noblesse et la clarté étaient les trois sœurs inséparables de son style, » mérite rare à une époque de décadence littéraire où l'abus des figures de rhétorique rendait la phrase contournée, bizarre et obscure. Non toutefois que la diction de Filicaia soit irréprochable, mais il a plus de l'or antique que du clinquant moderne. On a de lui également des Discours et des Lettres qui le firent admettre à l'Académie de la Crusca, où il se lia avec François Redi, Horace Ruccelaï, Alexandre Segni et Lorenzo Magalotti , les maîtres et les conservateurs du seul trésor qui nous restât, la langue.

Deux canzones qui le rendirent célèbre dans son siècle, et que l'on dirait une inspiration de Pétrarque, n'ont pas cessé d'émouvoir profondément encore aujourd'hui. Il composa la première quand Vienne fut assiégée par les Turcs; la seconde, quand la nouvelle de sa délivrance vint rassurer la chrétienté. Les prophétiques paroles de ces deux hymnes , le sentiment religieux dont ils sont empreints s'allient heureusement à la grandeur et à la noblesse de l'expression. L'empereur Léopold, Jean III, roi de Pologne, le duc de Lorraine, la reine de Suède écrivirent des lettres de compliments à Filicaia, et l'humble poète se vit ainsi porté du sein de sa solitude sur la scène éclatante du monde. Cette même Christine , qui se plaisait davantage dans les entretiens des savants que dans les flatteries des courtisans , conçut pour lui une telle admiration qu'elle voulut élever ses enfants comme les siens, le priant de tenir cette faveur secrète pour ne l'exposer pas à rougir d'avoir fait aussi peu pour un si grand homme. Le grand-duc Cosimo III, pour ne pas rester en arrière de tant de témoignages d'estime , nomma Filicaia sénateur, gouverneur de Volterre, puis de Pise, et l'appela à d'autres postes importants, dans lesquels il se distingua surtout par la manière dont il rendit la justice plutôt en père qu'en magistrat.

Filicaia était très-laborieux. Distrait parla multitude de ses occupations, qui l'empêchaient de se livrer tout entier à l'étude, il fut bon ménager du temps, et jusqu'à la fin de sa vie il conserva l'habitude de se lever deux heures avant le soleil , sachant l'aurore amie des muses. Peut-être parce qu'il méprisait son époque, il se plaisait dans la contemplation de la mort, et l'envisageait sans superstition et sans terreur. Ces saintes méditations produisirent la canzone à Marie, qu'il priait de l'assister dans le passage de cette vie à un monde meilleur. Ce moment

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arriva pour lui le 25 septembre 1707, comme il touchait à sa soixantecinquième année. Regretté par tous les savants de l'Europe, sa mort fut une calamité publique pour la province qu'il administrait avec tant de douceur. A ces louanges répétées avec amour par tous les biographes il convient d'en ajouter une autre que quelques-uns ont eu le tort d'oublier : ce fut un ardent amour de la patrie , comme on peut voir par ce sonnet que tous les amis de l'Italie savent par cœur, etqueByron regardait comme tellement sublime, qu'il l'inséra dans le 1V*= chant de son Childe Harold, comme s'il n'y avait rien à dire après ces mâles accents :

« Italie ! ô Italie ! tu as reçu le don fatal de la beauté , qui est devenu pour toi une source de malheurs ; la douleur et la honte ont sillonné ton front jadis si radieux.

« Pourquoi les dieux ne t'ont-ils pas douée de moins d'attraits ou de plus de force? tu pourrais alors te faire redouter davantage, ou , moins belle et moins riche, tu serais moins enviée.

« Tu ne verrais plus se succéder ces torrents de soldats que les Alpes ne cessent de précipiter dans tes vallées , et ces hordes féroces de dévastateurs qui viennent se désaltérer dans les ondes sanglantes du Pô.

« Et tu ne te verrais pas toi-même, armée d'une autre épée que la tienne, combattre avec le bras de l'étranger, vouée à la servitude, ou triomphante ou vaincue. >>

Jamais je n'ai pu lire sans douleur cette vive peinture des malheurs de l'Italie. Mais je me rappelle aussi un autre sonnet de Filicaia, où il compare la Providence à une mère tendre , soit qu'elle rie ou qu'elle se fâche : et alors je me sens consolé ; et s'il convient à ses fins impénétrables que le faible soit pendant quelque temps le jouet du fort , j'ai l'assurance que cette divine mère fera cesser un jour cette longue injustice.

2lU0ôan&ro (!5wiî>i.

L faut louer l'écrivain qri a su résister aux travers de son époque ; mais il faut savoir gré également à celui qui, égaré un moment par les faux brillants et le charme de la nouveauté , là où d'autres se perdent sans retour, guidé par un généreux instinct ou ramené par de sages conseils, s'arrête et revient dans le droit chemin. Tel fut surtout, comme nous le verrons bientôt, le mérite de Guidi, qui né dans le temps de la plus grande vogue des concetti, finit par s'afiranchir assez du mauvais goût de son époque pour devenir un second émule de Pindare.

ÀLESSANDRoGuiDi naquit à Pavie, de Bernardo et de Madeleine, le 14 juin 1650. Dans son enfance, au lieu de cette paresse et de cette soif d'amusements qui est le propre de cet âge, il suivit avec ardeur les leçons du docteur Sasso Oblato, son professeur. Ayant quitté Pavie à l'âge de seize ans, la hardiesse de son esprit, la gentillesse et la vivacité de ses manières plurent tellement au ducRanuce II, qu'il l'attacha à sa cour, circonstance heureuse pour notre auteur, qui aurait pu difficilement se livrer à son penchant pour la poésie sans la protection du duc. Il fit preuve en même temps d'une grande aptitude dans les affaires publiques, au point que tous les courtisans admirèrent sa prudence et son habi-

leté. Guidi passa dans cette résidence les années de sa jeunesse, embellie par des compositions lyriques où l'on voit briller par intervalles, à travers le mauvais goût et les pointes frivoles de son temps , des étincelles de ces beautés , privilège des époques plus fortunées. Sa réputation franchissant l'étroite enceinte de la cour de Parme, commença à se répandre au loin, et peut-être cette célébrité eût-elle été fatale à son génie, si l'envie ne lui fût venue de voir Rome qu'il visitaen 1683 , avec la permission du duc. A Rome , le cardinal Decio Azzolini le présenta à la reine de Suède , qui joignant le bon sens d'un homme à la grâce d'une femme, avait fait de sa cour une académie où affluaient tous les esprits distingués. Reaucoup de ces écrivains illustres étaient entachés du vice du siècle. Mais Guidi en connut quelques-uns qui n'avaient pas déserté la bannière de la vérité et n'avaient pas cessé d'adorer en secret Dante et Pétrarque, dans un temps où la rage des sécentistes mettait au ban de la poésie quiconque étudiait dans les classiques et surtout dans les deux grands maîtres. Ces sages esprits ayant remarqué le penchant du jeune poète pour la hardiesse des images, lui firent lire Pindare et mirent sous ses yeux pour l'éperonner les essais de son imitateur Chiabrera. Ces études , la comparaison qu'il fit de ses concetti avec la sublimité des anciens, éclairèrent Guidi sur le mérite réel de ses vers, tant applaudis par les novateurs. Il se sentit comme un pygmée en face de géants. De cette réforme naquit la canzone qu'il composa, par ordre de la reine, pour éterniser la mémoire du baron d'Âste , tué au siège de Rude. Après avoir dit que la reine voulait qu'il célébrât, afin de les arracher à l'oubli , les louanges des héros , il laisse échapper ces belles paroles :

■< Ma voix ne mentira pas ; vous verrez , empereurs et rois , mes voiles, chargées de ces nobles fardeaux, dépasser les bouches d'Aonie, et tandis que vous serez un objet de merveilles, ma barque avec le guerrier romain franchira les gouffres du Léthé. »

Cette canzone eut un succès prodigieux et la reine voulut que les vers pour l'élévation au trône de Jacques II, roi de Portugal, fussent faits par Guidi. Elle le chargea ensuite de composer un drame en vers de la fable d'Endymion, et se plut à jeter elle-même dans la pièce quelques vers et quelques traits qui allaient assez bien avec ceux du poète. La mort de la reine, sa bienfaitrice et celle du cardinal Azzolini, lui portèrent un grand coup. Mais la maison de Parme prit à tâche de réparer sa perte, et il gagna alors la protection du cardinal Albani , qui, après son exaltation, mit Guidi en état, par ses bienfaits, de s'occuper uniquement de la réforme du style.

Celte réforme commençait alors en Italie et principalement à Rome. Au mois d'octobre 1690, plusieurs écrivains d'élite, témoins de l'erreur qui était depuis si longtemps la folie du siècle , et qui se réunissaient

dans des entretiens littéraires, fondèrent l'Académie deVArcadie : institution qui fut sans doute d'une grande utilité si elle devait ramener le goût de la saine poésie, mais qui engendra bientôt un autre excès. Car de là sortit cette école détestable de versificateurs, métamorphosés en bergers amoureux, qui assourdirent l'Italie de leurs soupirs et de leurs balivernes sonores, si bien qu'encore aujourd'hui le nom d' Arcadien , accollé àcelui de poète, estpresque synonyme d'injure. Guidi fit sa première entrée dans cette Académie avec son Endijmion , dans lequel il s'était efforcé d'unir à la sublimité des pensées la simplicité de la forme pastorale. Il y lut comme essai de sa nouvelle manière lyrique plusieurs canzones sur la reine, la reconnaissance de Guidi durant encore après la mort de sa bienfaitrice. Amoureux de la nouveauté et dédaignant l'uniformité du mètre, il composa deux canzones envers libres , l'une en l'honneur de VArcadie , l'autre adressée à la Fortune. Cette dernière est magnifique. Jamais ceux qui avaient tenté de représenter la capricieuse déesse ne s'étaient élevés à cette hauteur pindarique ; jamais on n'avait décrit avec des couleurs aussi splendides les effets de sa domination dans le monde. Le poète nous la montre , étalant devant lui toutes les gloires anciennes qui furent son ouvrage, dans le but de l'engager à la suivre ; mais lui, dédaigneux, répond:

« Une femme heureuse et immortelle, fille des dieux, me retient sous son empire. C'est elle qui élève constamment ma pensée et fait briller aux yeux de mon âme une lumière qui obscurcit et efface toutes tes splendeurs. Si mon front ne prétend point à tes couronnes, sa faveur a répandu dans mon âme des dons plus précieux que tous tes royaumes, et que tu ne peux ni donner ni enlever. Or, comme mon âme n'envie pas les splendeurs sociales, de même le triste aspect de la misère , l'horreur de ces haillons , cette cabane échappent à sa vue. Elle habite parmi la troupe d'or des muses , et tes fils, tes favoris superbes seraient heureux alors, s'ils avaient mérité d'entendre un seul jour l'harmonie éternelle de mes chants. »

Il s'occupa en dernier lieu de mettre en vers les six Homélies du pape Clément XI. Ce n'est, à proprement parler, ni une paraphrase, ni une traduction ; c'est un choix des principales idées auxquelles le poète donne une seconde vie en y adaptant des mètres différents , à la manière de David. « Sans doute, dit Crescimbeni, Chiabrera et Guidi puisèrent également à la source grecque ; néanmoins on ne saurait nier que le second, avec l'aide des savants de son temps, n'ait emprunté beaucoupaux Hébreux, car il tient plus des prophètes que de Pindare, et c'est à cela sans doute qu'il faut attribuer ces tours hardis et ces expressions originales qu'il introduit dans la langue. » Le poète surveilla avec la plus grande attention l'impression de ces Homélies, et quand elle fut terminée , il partit pour Castel Gandolfo , où le pape

Clément XI était allé passer la belle saison, dans le dessein de lui en faire hommage. La découverte de quelques fautes graves d'impression qu'il fit en chemin le pénétra d'une telle douleur, qu'arrivé à Frascati il fut frappé d'apoplexie, et expira quelques heures après, le 1 2 juin 1712. La nature prodigue envers Guidi des dons de l'esprit lui refusa ceux du corps. Il était borgne de l'œil droit , avait le buste défectueux, les épaules inégales. 11 était dédaigneux et vantard , défaut choquant chez tout le monde , mais plus encore chez celui qui est disgracié dans sa personne. Aussi fut-il en butte aux moqueries et aux satires de beaucoup de ses contemporains, et principalement de Settano. En revanche il montra un éloquent amour de la patrie dans le discours qu'il adressa au prince Eugène de Savoie, gouverneur de Milan, et par lequel il parvint à soustraire sa ville de Pavie aux charges écrasantes dont l'avarice du fisc menaçait de l'accabler. Il était toujours prêt à aider les autres de ses conseils et de sa bourse , et il fut d'une si grande charité pour les pauvresqu'il les fit héritiers de tout son avoir, qui étaitassez considérable. Admirateur passionné de Pétrarque, il sollicita la faveur d'être enterré près de lui dans l'église de Saint Onuphre, où la munificence de Clément éleva un tombeau à son ami. Ces sentiments généreux serviront d'exeuse à sa vanité, et la beauté de ses canzones lui fera pardonner ce vers :

u Pindare n'est pas le seul poëte aimé des Dieux. »

2lU!35ttîl^rt> ^flô)00ni.

E viens à parler d'un écrivain remarquable à plus d'un titre , puisqu'il posséda un savoir , pour ainsi dire, universel. Cependant je me bornerai à faire ressortir le trait caractéristique de son génie, je veux dire cet esprit de libre examen qu'il porta dans la littérature et dans la science, dans un siècle où ceux qui s'adonnaient à l'étude des classiques regardaient comme un crime de s'écarter d'un pas de l'ornière tracée. Et en cela il ne se borna pas à des disputes littéraires; il produisit à l'appui de sa cause un poëme d'un genre nouveau, et qui, devenu le modèle du style héroï-comique, fit voir au troupeau des imitateurs comment il est possible de se sauver tout en tentant des voies nouvelles. ÂLESSANDRO Tassoni uaquit à Modène en 1565, de parents nobles. Son père, Bernardino Tassoni était gentilhomme, et sa mère, Gismonde Pellicciari , appartenait à une ancienne famille. Là se bornèrent pour lui les faveurs de la fortune. Orphelin dès le berceau, privé de ces tendres guides, il vit son enfance abandonnée, et plus tard des procès lui enlevèrent la majeure partie de sa fortune, sans parler des inimitiés des familles et des maladies qui accablèrent sa jeunesse. Heureusement il avait reçu en partage un grand

amour du travail et de l'étude, dans le sein de laquelle il se reposa des rudes atteintes du sort. L'éloquence et la poésie eurent un attrait merveilleux pour lui ; il y joignit l'étude des langues anciennes, qu'il posséda bientôt à fond. 11 eut pour maîtres, à Bologne, les célèbres professeurs de philosophie, Ulysse Aldovrandi et Claude Betti, et le fameux jurisconsulte Cremonino, à Ferrare. A dix-huit ans il était docteur en droit, à vingt-neuf il était reçu à l'Académie de la Crusca. Doué d'un esprit observateur et critique, il avait étudié, mais non en aveugle, les classiques , sachant distinguer entre les tournures pures et élégantes et les locutions de bas étage, et ayant réussi à s'approprier ainsi leurs beautés les plus secrètes. Aussi, lorsqu'il fut chargé d'examiner la première édition du Vocabulaire, signala-t-il aux académiciens un grand nombre d'erreurs propres à induire les lecteurs dans cet amour superstitieux du passé, qui trouble trop souvent la vue, et change en or la scorie des siècles les plus grossiers.

Mais la pauvreté s'attachait toujours à ses pas, et ne lui laissait pas de repos dans ses études. Il devint, en 1597, secrétaire du cardinal Ascanio Colonna, qui l'emmena en Espagne vers 1600, et l'expédia deux ans après à Rome auprès de Clément VIII, pour que celui-ci lui permit d'accepter la vice-royauté de l'Aragon. Tassoni prit alors la tonsure, s'imaginant, dit Muratori, que les bénéfices allaient pleuvoir sur lui. A son retour en Espagne, il écrivit pendant la traversée ses Considérations sur les rime de Pétrarque , imprimées en 1609, et où il s'ingénia à prouver que tout n'était pas perles dans cet auteur. Mais l'amour de la nouveauté et le désir de se faire une réputation de critique ingénieux, faussèrent son jugement par des subtilités, pour ainsi dire géométriques. Du reste, il semble avoir reconnu lui-même l'injustice de sa critique de Pétrarque, parlant de cet ouvrage comme d'une « composition de traversée écrite dans le cœur de l'hiver, en partie au milieu des ondes et des écueils d'une mer orageuse, en partie parmi les pierres et les sables de deux stériles royaumes, et revue ensuite au milieu des embarras et de l'aigreur des procès. »

Pétrarque comptait alors un grand nombre de fanatiques, qui regardaient comme un sacrilège de toucher à cette idole. Joseph Aromatari d'Assise imprima, en 1611, les Réponses aux Considérations. Tassoni répliqua. Cette réplique donna lieu aux Dialogues d'Aromatari, lesquels produisirent, en fin de compte, le libelle assez grossier de la Tente Rovge, plaisanterie imitée du sanguinaire Tamerlan, qui avait coutume de faire dresser dans son camp une tente rouge, comme une menace de mort. Ainsi se termina cette querelle, que nous avons vue renouvelée de notre temps par Biagioli, enragé pétrarquiste, qui alla jusqu'à dire que Dante, quand il injurie brutalement l'assassin Alberic, plongé par lui dans la fosse des traîtres, nous enseigne à ne pas garder

ALESSANDRO TASSOM. 129

plus de ménagements avec un critique. Je ne puis m'empêcher de citer ici les arrogantes et ridicules paroles de cet annotateur : « Il est une grâce que je sollicite à mains jointes du lecteur , c'est qu'il me pardonne s'il m'arrive quelquefois, à l'exemple de Dante, de me montrer brutal àl'égard deTassoniet de Muratori, pour l'insolence avec laquelle ils ont traité notre divin poète, et j'ai d'autant plus lieu décompter sur son indulgence, que si j'avais fait autrement je ne serais pas moi, et je ne veux pas que l'on me prenne pour ce que je ne suis pas , c'est-à-dire pour un homme capable de voir fouler aux pieds son bienfaiteur , son ami, son père, sans chercher à tirer vengeance de tels outrages. »

Ce second séjour que Tassoni fit en Espagne ne fut pas de longue durée. Le cardinal l'envoya de nouveau à Rome comme intendant de ses biens, avec des appointements de six cents écus d'or par an. Peu satisfait de son emploi , il voulut se récréer un peu dans les délices du royaume de Naples. Il fut fait à son retour président de l'Académie des Humoristes , et ensuite membre de celle des Lincei ' , la première qui osa secouer le joug de la philosophie d'Aristote. Il pubha, à cette époque, dix livres de Pensées diverses , dont une partie avait déjà été imprimée en 1608 sous le nom de Questions. Cet ouvrage est une véritable déclaration de guerre littéraire , dans laquelle on le voit s'attaquer en même temps à Aristote, à Jean Villani, à Boccace, et préférer, par un caprice étrange d'imagination, les écrivains italiens du xvr siècle à l'âge d'or du XlIl^ Mais si le Tassoni, poussé par le désir de passer pour un critique sévère, n'a pas craint d'avancer quelques opinions dont lui-même n'était pas bien persuadé, nous devons lui savoir gré d'avoir contribué plus que tout autre à l'affranchissement des sciences et des lettres, et d'avoir retiré l'esprit humain de l'ornière aristotélique où il se traînait honteusement , pour marcher d'un pas libre et sûr dans la voie de la philosophie moderne.

Néanmoins, cette subtilité d'esprit, qui égara trop souvent Tassoni, eût fini par être fatale à sa réputation, s'il n'eût imaginé en 1611 son poëme héroï-comique du Seau enlevé. Les xiv* et xvr siècles avaient fourni précédemment quelques exemples de ce style; mais c'était la première fois qu'il se produisait dans un poëme avec un tel éclat, si bien que Tassoni passa à bon droit pour l'inventeur de ce nouveau genre de poésie. Le poème de la Risée des Dieux , de BraccioHni, dont il parut quatre chants en 1618, lui aurait ravi cet honneur, si à cette époque plusieurs copies du Seau n'eussent été répandues dans le public depuis trois ans. 11 voulut alors le donner au public, mais quelques envieux l'ayant accusé auprès de

' Instituée le 17 août 1G03 par le jeune prince romain Frédéric Cesi, rétablie en 1715 par l'abbé Scarpellini, astronome. ( Note du traducteur.)

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l'inquisiteur de s'être moqué dans son poëme du pape et de l'Église, il tenta vainement, à deux reprises, de l'imprimer en Italie. 11 l'envoya alors à son ami, le chevalier Marin, par les soins duquel il parut à Paris, en 1622. Et cependant le fameux corrupteur était peu fait pour goûter les beautés naturelles et délicates du poëme qui fut publié alors sous le nom d'Androvinci Melisone, et sous le seul titre du Seaw. Réimprimé la même année à Paris et à Venise, ni envieux ni inquisiteurs n'empêchèrent qu'on n'en donnât une édition à Rome plus complète et plus correcte, avec l'addition au titre de Enlevé « moins, comme il est dit plaisamment dans la dédicace, parce que le titre convenait au sujet que parce que les exemplaires déjà parus ne suffisant pas à l'avidité du public, les copistes en ewZevaien^ les manuscrits, et les lecteurs s'enlevaient le livre les uns aux autres. » Les corrections du Seau n'empêchèrent pas Tassoni de donner un abrégé des Annales ecclésiastiques Aq Baronius, et l'on y trouve à l'année 1249 cette annotation au sujet de son poème : « Cette guerre, où le roi Enzio fut fait prisonnier , fut chantée par nous du temps de notre jeunesse, dans un poëme intitulé le Seau enlevé, qui vivra, nous l'espérons, pour sa nouveauté, étant un mélange d'héroïque , de comique et de satirique dont on n'avait pas encore d'exemple. Le seau de bois que nous supposons avoir été la cause de cette guerre se conserve encore aujourd'hui dans les archives de la cathédrale de Modène, les Modénois l'ayant conquis quelques mois auparavant, à ce que l'on prétend, sur les Bolonais, en dedans de la porte de Saint-Félix. »

Lisez dans le chant II'' du poëme la description burlesque d'un conseil des Dieux convoqué par Jupiter , pour trouver un terme aux maux causés par le seau. Ils accourent tous, mais

« On ne vit point paraître Diane la pucelle qui, étant allée laver la lessive à une fontaine, dans les maremmes du pays toscan, avait été surprise en revenant par la tramontane qui faisait tourbillonner son char dans les airs. Sa mère vint, d'un air empressé, présenter ses excuses en tricotant une paire de bas. Junon manqua aussi à l'appel, parce qu'à ce moment elle était à se laver la tète. Ménippe, intendantde la cuisine de Jupiter, apporta les excuses des Parques, qui faisaient le pain ce jour-là et qui avaient de plus une grande quantité d'étoupes à filer. Silène , le cantinier , resta dehors pour tremper le vin des serviteurs *. »

Bien qu'ennemi de toute sujétion , les nécessités de sa position firent rechercher à Tassoni la faveur du duc Emmanuel de Savoie, qui le nomma secrétaire d'ambassade à Rome. Arrivé à Turin, il fut soup-

' Le poëme de Tassoni a ('té jugé avec une extrême injustice par Voltaire. Voy. Lettre à Panckoucke, du 23 février 1767, et I" chant de la Guerre civile de Genève.

[Note du traducteur.)

çonné d'avoir écrit quelques Philippîques contre les Espagnols et un libelle intitulé : Les Obsèques de la Monarchie d'Espagne. Force lui fut alors de partir pour Rome, où il se plut à goûter les charmes de la solitude, faisant ses délassements de la chasse et des fleurs. Attaché au service du cardinal Lodovisio, neveu de Grégoire XV, il eut une pension de quatre cents écus et un appartement dans le palais. Le cardinal étant mort en 1632, François P"", duc de Modène et son souverain, le fit gentilhomme de sa cour, et presque conseiller. Il commençait à peine à se reposer dans cet emploi doux et commode des agitations de sa vie, lorsqu'il mourut, le 26 avril 1635, à la suite d'une longue maladie, âgé de soixante et un ans. Il fut enterré humblement dans l'église de Saint-Pierre.

Tassoni avait une grande confiance dans l'astrologie judiciaire , et lui qui portait partout ailleurs une telle indépendance d'esprit, affirmait au chanoine Sassi , après avoir fait tirer l'horoscope de sa nativité, que sa mort devait arriver dans sa soixante-seizième année. Et quand s'élevèrent les difficultés au sujet de l'impression du Seau, il répétait sérieusement, d'après un autre calcul astrologique « qu'il n'attendait rien de bon, parce que la conjonttion du soleil et de la lune avait coutume de produire de grandes choses, mais rarement d'heureuses. »

Si j'ai parlé de cette folie superstitieuse dont les plus hautes intelligences n'ont pas toujours su se défendre, c'est qu'elle est, chez Tassoni surtout, une contradiction inexplicable, qui ouvre un vaste champ de méditations sur les mystères de notre nature : étrange composé de grandeur et de petitesse, ouverte aux espérances lumineuses de la foi et aux doutes terribles de l'incrédulité , portant en elle avec les instincts des héros les appétits des êtres irraisonnables.

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