POETES CONTEMPORAINS
©iuô^ppe |)aritti.
HACUN sait comment l'esprit de l'homme est porté à corrompre les dons les plus précieux , et comment l'épée, qui dans les mains du bon citoyen est le salut de la ville, devient dans celles du méchant l'instrument de sa ruine. La même chose arriva à la poésie qui, tombée d'Alighieri aux mains des Pétrarquistes, àes Arcades, (\qs Marinistes et des Frugoniani\ perdit le caractère de grandeur morale que le premier lui avait donné pour se faire l'écho de plaintes amoureuses, de métaphores ridicules, de fades bergeries et de mots sonores qui ne disaient rien au cœur ni à l'esprit. C'est alors que la bonté du ciel suscita, pour ranimer le culte du beau et châtier la lâcheté des contemporains, un philosophe dont les rudes et màlos accents secouèrent la mollesse et l'insolence patriciennes. Grand citoyen, philosophe éloquent, poète illustre, que ne m'est-il permis de ïaire revivre tout entier aux yeux du
' Les imitateurs de Mariuo et de Frugoni.
{Note du traducteur.
lecteur cet homme qui n'eut point d'égal dans son siècle, qu'Alfieri, dont il semble avoir été le précurseur et le maître !
Pauini naquit dans la terre de Bosisio, dans le Milanais, le 22 mai 1729. Sa pauvreté le força à copier dans sa jeunesse des dossiers de procédure ; et comme il se destinait à l'état ecclésiastique , les subtilités de la théologie consumaient le reste de son temps. Cependant ces occupations ne l'absorbèrent pas tellement qu'il ne pût leur dérober quelques heures pour se désaltérer aux sources pures de Virgile et d'Horace, de Dante et de Pétrarque, de Berni et de l'Ârioste, qu'il plaçait au-dessus de tous les poètes. Il avait pris de ces maîtres l'habitude de composer des vers au courant de la plume, en quoi se révélait l'excellence du génie de Parini. Il publia à Lugano, en 1752, à la demande de quelques amis, divers essais poétiques, sous le nom de Ripano Eupilino ^ qui attirèrent l'attention sur le jeune auteur. Baretti, Passeroni et d'autres de l'Académie des Trasformati voulurent se l'adjoindre pour collègue ; un tel choix honora l'Académie. Quelques particuliers s'honorèrent également en le donnant pour maître à leurs fds, dont il s'appliqua à former les âmes au beau et au bien. Mais ce fut une honte pour sa ville que Parini , à qui le modeste héritage paternel ne suffisait pas pour le faire vivre , incapable de supporter un joug, manquât de pain au milieu de ses riches concitoyens, qui refusaient au sage indigent un peu de cet or qu'ils prodiguaient au jeu, à la table, à la débauche, à des valets insolents et à d'impures cantatrices.
Cependant la fortune contraire ne réussissait pas à éteindre en lui l'amour de la poésie. Se voyant à regret dépourvu de ces connaissances philosophiques sans lesquelles le but élevé qu'elle doit se proposer est presque impossible à atteindre , il s'adonna tout entier à la critique; un livre d'Alexandre Bandiera, les Préjugés des lettres humaines, et le Dialogue delà langue toscane, publié en 1760 par Branda, lui fournirent bientôt l'occasion de s'exercer. Néanmoins , ces guerres grammaticales étaient trop éloignées de son génie, et il conçut dès lors le dessein de prendre pour but de ses satires ces grands au miUeu desquels il était forcé de vivre. Il n'ignorait pas quel ridicule engendre pour son auteur l'ironie qui ne porte pas coup : aussi voulut-il s'essayer dans le maniement de cette arme dans un poème qu'il nomma le Jour. Il publia en 1763 \e Matin, et en 1765 le 31idi, qui furent suivis plus tard du Soir et de la ]S^lit. Il ne fait pas la satire universelle du vice, il s'attache principalement aux défauts de son époque , et trace une peinture générale de l'ignorance, de l'oisiveté, de l'avarice et de la prodigalité de ces gens qui font du jour la nuit, et qu'il gourmande avec la plus fine ironie
Il faut voir, par exemple, de quels traits, pour le faire rougir de sa
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mollesse, il peint le jeune riche qui, à peine sorti du lit « où ses yeux se sont fermés à l'heure à laquelle le chant du coq a coutume d'ouvrir ceux des autres hommes » se livre aux mains du maître français « qui guide et tourne ses pieds à sa fantaisie , qui lui apprend à fredonner un air tendre , qui lui montre à filer avec l'archet des sons harmonieux , et le rend expert dans ce doux idiome , qui fait couler sur les lèvres de l'Itatalie dégoûtée une ambrosie céleste. » Avec quelle élégance , avec quelle justesse d'expressions et d'épithètes, inconnue jusqu'à lui parmi l'abondance stérile de l'école des Fniyoniani , avec quelle admirable variété d'invention , avec quelle ironie fine , le poëte nous montre le jeune homme, occupé à parer et à parfumer avec une coquetterie féminine sa mignonne et délicate personne, et à confier aux mains de l'agile architecte le frêle édifice de sa chevelure ! Il serait trop long de raconter tous les autres soins frivoles de l'esclave de la mode ; je me contenterai de citer les derniers vers du Matin, où le poète nous fait voir son héros sortant de sa maison pour étaler en public les grâces de sa personne, et l'apostrophe ainsi avec une indignation mal contenue :
M Adieu donc , noble jeune homme , déhces des hommes et de ta
race, la gloire et le soutien de ta patrie. Tes serviteurs forment humblement la haie sur ton passage : celui-ci court rapidement devant toi pour annoncer au monde le bonheur qu'il va avoir de te contempler; l'autre te prête respectueusement son bras pendant que tu montes sur ton char doré, et que tu t'assieds sur le devant, silencieux et hautain. Ouvre tes rangs , ô peuple , cède le pavé au carrosse où trône mon seigneur : malheur à toi s'il perd un seul de ses précieux instants! Crains l'impitoyable cocher , qui ne redoute ni les lois, ni les verges, ni la corde; crains les roues qui plus d'une fois déjà ont entraîné tes membres dans l,^ur course, souillées de ton sang impur, et traçant sur le sol, ô spectacle hideux, une longue empreinte. >'
Dans le 3Iidi, on voit le jeune héros, devenu le cavalier servant d'une grande dame, lui présenter la main et la conduire à la salle du festin. Le mari docile arrive le dernier après tous les autres convives , dans une sécurité parfaite. Puis , comme le repas illustre donne lieu à une discussion bruyante , le jeune homme , donnant l'essor à son génie, tourne en ridicule ces saintes lois que les anciens sages ont enseignées aux hommes pour les unir par les liens de l'amour et les fortifier par d'immortelles espérances. Alors le poëte continuant sur le même ton d'ironie, lui conseille de se défier de ces prétendus philosophes qui , prêchant la liberté et l'égalité, osent affirmer que la iKilure est une mère qui ne fait aucune distinction entre le noble et le plébéien :
.< Mais garde-toi, seigneur, garde -toi, ô Dieu! du poison mortel
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qu'exhalent ces livres fameux , et qui pénétrant dans l'âme par les yeux se glisse jusqu'au fond des cœurs. Ce sont eux qui tentent , à l'aide d'un style agréable et trompeur, de corrompre le noble orgueil de ta race, qui te dislingue du vulgaire. Ils voudront te persuader que tous les mortels sont égaux , que celui qui conduit tes coursiers et qui laboure tes champs n'est pas moins cher à la nature et au ciel que loi-méme , qu'il a droit à ta compassion et à tes égards ! Vaines chimères! Toi, t'abaisser ainsi! non! laisse là ces conseils étranges! ne suis que les leçons de la douce volupté! n'apprends que ce qui peut assouvir tes désirs, et nourrir ta magnanime liberté. »
Les autres parties du Jour (l'ouvrage malheureusement est resté inachevé) sont écrites sur ce ton, et laissent percer à travers les traits et le sel de la satire , des leçons de sagesse comme on en trouverait difficilement dans les livres de morale.
Parini excelle dans les Odes et rappelle souvent Horace. L'une d'elles, adressée à la Vie des champs^ renferme cette éloquente apostrophe contre ceux qui font trafic de leur âme pour acquérir des richesses et des honneurs :
« Suis-je né pour heurter à la dure porte des grands? Nu, mais libre, me trouvera la mort. Le siècle marchand ne me verra pas acheter la noblesse ni les honneurs au prix de la fraude ou de la bassesse. »
Une autre est adressée au Besoin, le père des Crimes , comme l'appelle le poète, qui nous le montrant en présence des juges, met dans sa bouche ces paroles :
« Pardon , dit-il , pardon pour ces malheureux tourmentés ; c'est moi, moi seul qui suis l'auteur de leurs crimes; c'est sur moi que doit tomber la vengeance publique. »
Dans VOde à Sylvie, qui s'habillait à la victime^, il lui représente avec esprit le danger qu'il y a à avoir constamment sous les yeux des images de deuil , et maudit cette parure nouvelle
« Qui dérobe une telle abondance de lis et de roses. »
Enfin, dans l'ode intitulée la Chute, où il atteint le comble de l'art, après avoir raconté «comment son pied infirme le fit tomber sur la glace, et comment il fut relevé par une main charitable, » il se fait adresser ces paroles par celui qui l'a secouru : « Tu n'as pas de carrosse pour te préserver de la fureur de la tempête ; tu n'as ni parents, ni villas, ni maîtresses pour te faire préférer aux autres dans l'urne de la faveur ; rampe donc par les roides escaliers , glisse-toi adroitement dans l'intimité des grands, répands sur leur noir ennui
' Habillement qui rappelait la toilette des condamnés à l'échafaud et qui devint de mode dans quelques salons après la réaction de thermidor. ( Note du traducteur. )
le sel piquant de tes facéties, remue l'étang pour y pécher. » Mais le poète répond fièrement :
» Qui es-tu , toi qui me fais sentir le poids de mon fardeau et me sollicites de me courber à terre? Tu es humain, tu n'es pas juste. »
Et il part de là pour tracer en quelques mots les devoirs du citoyen vertueux en proie à la pauvreté et qui trouve dans l'inflexibilité de son âme un refuge contre l'oubli et l'indifférence des hommes.
Le comte Firmian, ministre d'Autriche, rendit un véritable service aux lettres en nommant Parini professeur d'éloquence à Milan. Ses leçons furent publiées plus tard sous le titre de Principes des belleslettres appliquées aux arts. L'élégant professeur s'y attache surtout à développer cette thèse que les lois de Vintérét, de la variété, de Viinité, de Y imitation , de V expression, de la proportion , de l'ordre, de la clarté, de la facilité et de la convenance ont leur fondement dans la nature, et que sans elles le but de l'art ne saurait être atteint. Toutefois, on ne trouve pas dans l'écrivain cette fécondité de pensée qui brillent dansl'orateur, et qui tenait, dit-on, son auditoire suspendu à ses lèvres éloquentes ; de même que son style , dans ses ouvrages en prose, est loin, quoi qu'en ait dit Francesco Reina, d'égaler la sublimité de ses Poèmes et de ses Odes. Peut-être n'a-t-il pas assez étudié Dante , Pétrarque et Boccace , bien qu'il leur ait rendu un hommage éclatant auquel se mêle une leçon pour les Italiens :
« Sachons reconnaître la justice et la générosité des étrangers euxmêmes qui s'avouent , en même temps que l'Italie , redevables à l'illustre triumvirat des Florentins de l'heureuse naissance de la critique et du goût qui demeuraient ensevelis sous les ruines de la Grèce et de Rome. Mais n'oublions pas non plus, nous autres Italiens, la tâche qui nous est imposée , et gardons-nous , en restant sans cesse à nous regarder avec complaisance dans le miroir de nos anciennes gloires, de faire comme ces nobles qui dorment oublieux sur les lauriers de leurs ancêtres, d'autant plus coupables et d'autant plus vils que les exemples de leurs pères ne parviennent pas à allumer une étincelle de vertu dans leurs âmes. »
Après la mort de Firmian, peu s'en fallut que l'envie n'enlevât Parini à cette chaire dans laquelle personne n'aurait pu le remplacer. Il fut élu en 1796 magistrat municipal de Milan ; mais le libre et intègre Parini ne conserva pas longtemps ce poste , et quand il le quitta il voulut que son traitement fût donné en entier aux pauvres.
Ce modèle de vertu civique, par un bienfait de la Providence, prolongea sa carrière jusqu'au 15 août 1799, où il expira, après s'être, nouveau Socrate , entretenu de Dieu et de l'autre vie avec ses amis en pleurs. La riche Milan, au sein de laquelle il avait vécu pauvre, lui fut avare d'un tombeau ; mais Ugo Foscolo éternisa cette honte dans
les Tombeaux, et vengea le prêtre de Thalie, lorsque se tournant vers
la Muse, il lui adresse ces paroles touchantes :
«Je vois tes regards errer parmi ces monuments; est-ce la tombe sous laquelle repose ton Parini que tu cherches? Hélas ! elle lui a refusé dans son enceinte une pierre et une inscription, la cité débauchée qui attire à elle des chanteurs efféminés, et peut-être ses restes sont-ils souillés par la tête sanglante du voleur qui a laissé ses crimes sur le gibet. »
Parini eut peu à se louer du sort. Non-seulement il fut pauvre, mais infirme, et à l'âge de vingt et un ans il fut pris d'une telle débilité qu il ne marcha plus qu'appuyé sur un bâton. Cependant la majesté de son port rendait cette infirmité à peine sensible. Sa taille haute, son front large, la vivacité de son regard, sa voix puissante et harmonieuse, le naturel et la grâce de ses manières , une certaine splendeur qui brillait dans tout son être le faisaient aimer des jeunes gens et honorer des vieillards. Naturellement emporté, il ramena, pour me servir de l'expression de Reina, sa colère au ton d'une ironie sublime. Il porta une grande tendresse dans ses affections, ne connut ni la malignité , ni l'envie , et quoique pauvre, poussa la libéralité jusqu'à l'imprudence. Quelques-uns lui ont reproché son asiîiduilé auprès des grands qu'il ridiculisait ensuite dans ses vers. Mais si ses fonctions de précepteur et la considération de son art le retinrent dansla société des grands, il conserva toujours dans son langage l'indépendance de ses écrits. Cette noblesse de caractère est son plus beau titre de gloire, et l'on aime à l'entendre se rendre ce hardi et touchant témoignage :
« Ainsi prophétisait la lyre harmonieuse qui vibre doucement sous mes doigts ; noble lyre qui amollit le dur rocher de l'âme humaine et de loin l'entraîne, par la douceur de ses sons, vers le vrai et vers le bien; qui jamais n'a prostitué ses chants à célébrer la bassesse triomphante ou le mensonge sur le trône. »
Voilà pourquoi Parini doit être placé au premier rang parmi les poètes italiens modernes. Assez d'écrivains se sont attachés à faire ressortir l'excellence de ses vers qui , mis en prose , conservent une haute et profonde portée, épreuve à laquelle bien peu de poésies résistent. Pour moi, après avoir parlé du mérite de ses compositions, je citerai quelques-unes de ses réparties où l'homme tout entier se révèle. Lors de la proclamation de la République Cisalpine qui suscita de folles espérances dans la malheureuse Italie, et dans le temps qu'il faisait partie du corps municipal, on enleva un Christ qui était placé dans la salledu conseil: «Et quavez-vous fait du citoyen Christ?» dit-il à ces forcenés. Un homme de la campagne oubliait de rester le chapeau sur la tète devant les magistrats, comme c'était la coutume alors : •« Couvre-toi la tête, mais prends garde à tes poches, «murmura-t-il
à son oreille avec un rire amer. On l'excitait à crier : Vive la liberté^ mort aux aristocrates! — Vive la liberté, mort à personne! cria le courageux et honnête Parini.
C'est ainsi qu'il se conserva pur dans une époque qui vit tant de lâchetés et qu'il porta noblement la pauvreté. Et parce que dans ses vers non-seulement il ne flatta point, mais qu'il flagella les grands de la terre, il n'eut point de quoi subvenir aux besoins de sa vieille mère ni se défendre chemin faisant contre ses propres infirmités. Aujourd'hui nous voyons des écrivains pauvres de génie et de vertu à qui rien ne manque , ni les riches ameublements , ni les équipages dorés, ni les villas magnifiques, ni aucune des faveurs que la multitude accorde à qui fait tout en vue de lui complaire.
(^iiîinbattuita Caeti.
A décence est la première qualité de l'écrivain, et l'on ne saurait trop blâmer celui qui blesse la pudeur dans ses ouvrages au lieu d'inspirer l'amour de la vertu. En même temps que l'obscénité révolte, on déplore l'abus du talent qui mieux employé aurait ajouté de nouvelles richesses au domaine des lettres. L'écrivain dont je vais parler est loin d'être irréprochable sous ce rapport, aussi ne lui aurais-je pas donné place parmi les illustres Italiens, s'il n'était l'auteur d'un poëme, étincelant de verve et de sagesse , et dans lequel il peint au vif les vices des cours , au sein desquelles il lui fut donné de vivre sans se corrompre.
Né en 1721. à Montefiascone , dans les États pontificaux» Jean -Baptiste Cash fit son éducation au séminaire de cette ville. Ses dispositions pour les belles-lettres s'annoncèrent de bonne heure, et à seize ans il fut nommé professeur d'éloquence et chanoine. Mais un si petit théâtre ne suffisant pas à son ambition , ou plutôt à ses désirs de gloire , il se rendit à Rome , oîi il fit éclater la fécondité de son imagination , en publiant (1762) deux cent seize sonnets en rimes tronquées sur un créancier qui réclamait avec importunité trois giuli * qui lui étaient
' Petite pièce de monnaie valant environ dix sous. [Note du Iraducteur.)
dus. L'Académie des Arcades , après avoir rendu d'éminents services, avait mis les bergeries tellement à la mode, que Casti fit preuve d'un courageux bon sens lorsqu'il s'avisa de dire dans la préface de ses sonnets : « Je me suis efforcé de jeter çà et là dans ces poésies quelques traits et réflexions philosophiques pour l'agrément et l'utilité du lecteur, ainsi que de moi-même, n'étant pas de l'opinion de ceux qui font consister tout le mérite et les charmes de la poésie dans l'éternel refrain de l'herbette et de l'agnelette, de la jouvencelle et de la pastourelle. «
Casti revint à Montefiascone ; mais s'y trouvant de nouveau trop à l'étroit, il quitta son pauvre berceau pour se transporter à Paris où un de ses amis l'appelait. En France l'amour du pays natal le reprit , et il vint s'établir à Florence.
Là il eut pour ami le prince de Rosemberg qui le présenta au grandduc Léopold et à la grande-duchesse. Il devint poëte de la cour et eut une pension de trois cents écus. Le prince étant retourné à Vienne, Casti l'y suivit pour lui plaire , et fut accueilli avec distinction par Joseph II , qui , enchanté de la grâce et de la finesse de son esprit , l'admit dans son intimité. Il composa à cette époque ses opéras badins: la Grotte de Trofonio , où il se moque des faux philosophes ; le roi Théodore à Venise , célèbre par la musique de Paesiello , et dans lequel on voit Théodore, baron de Neuhoff, envoyé en Corse par le bey de Tunis, devenir roi , puis être chassé , enfin arriver à Venise où il n'a pas de quoi payer son hôtellier Taddeo ; D'abord la musique, ensuite les paroles, où il raconte les tribulations d'un poëte obligé de composer un opéra en quatre jours, paroles et musique ; enfin Catilina , où Cicéron est un sujet perpétuel de moqueries. Je ne parlerai que pour mention de ses Odes anacréo7itiques, où l'on remarque la même facilité déplorable qu'on trouve dans Métastase , Frugoni et Savioli , à la différence qu'il ne se complut pas exclusivement comme eux dansées compositions efféminées et tourna son génie à des sujets plus utiles.
Bien qu'il n'ait rempli nommément aucune ambassade, il fut attaché à plusieurs. Catherine II ne l'accueillit pas moins bien en Russie , que n'avait fait Joseph en Autriche. Il visita également la cour de Berlin et celle des autres États d'Allemagne, désireux de pénétrer dans les secrets des princes, des ministres et des courtisans dont il voulait représenter les ridicules dans ses poëines. De retour à Vienne , illut à l'empereur le poème Tartare qu'il avait composé à Pétersbourg , en douze chants. Bien qu'il eût fait de nombreuses corrections tant pour adoucir les traits sous lesquels il avait peint la cour de Russie que pour donner plus de vigueur et d'élégance à son style , il ne put empêcher , après qu'il eut paru, que les allusions dont il était rempli ne sautassent aux yeux. L'impératrice et ses favoris étaient si clairement désignés, que Joseph,
craignant que Catherine ne tirât du poëte audacieux une de ces terribles vengeances qui lui étaient familières , lui donna le conseil de faire un voyage à Constantinople , après lui avoir fait remettre préalablement trois cents sequins. Casti partit donc pour Venise. Là il se lia d'amitié avec le patricien Foscarini , qui venait précisément d'être nommé à l'ambassade de Constantinople (1788), et il partit avec lui , accomplissant ainsi le désir de Joseph en même temps qu'il satisfaisait sa passion pour les voyages. Il fut saisi d'une grande admiration à l'aspect de la cité orientale, et les paroles ne lui suffirent pas quand il se prit à raconter dans la Relation de son voyage , les tours dorées qui surmontent les coupoles des mosquées et qui étincellent aux rayons du soleil, les kiosques aux mille couleurs s'élevant du milieu des fleurs et des cyprès , le sérail où les regards et l'imagination errent avec avidité à la recherche des beautés de l'Orient. Après un séjour d'une année environ , il crut le danger passé et revint à Vienne jouir de l'amitié de l'empereur. Sa faveur continua sous ses successeurs Léopold et François II : ce dernier même le nomma, de même que Métastase, pocte césaréen. Il finit pourtant par se lasser de cette servitude, et se retira de nouveau à Florence , où il fit les délices de la cour et de la ville par ses conversations et ses Nouvelles en sesta rima, qui charmaient les loisirs des seigneurs.
La vieillesse de Casti se fût probablement écoulée sous le doux ciel de la Toscane, si en 1798 la révolution de France n'eût fait naître en lui le désir de revoir Paris sur lequel l'Europe tout entière attachait alors à son exemple un regard d'amour. Mais alors aussi le destin impénétrable trompa l'attente universelle , en faisant tomber le pouvoir absolu d'un seul aux mains des représentants du peuple, tyrannie d'autant plus détestable et dangereuse qu'elle se couvre du saint nom de liberté. N'est-il pas vrai que les vengeances terribles de ceux qui, par une cruelle dérision, s'intitulaient les défenseurs de l'humanité eussent suffi à faire abhorrer le nom de république et de liberté, si par une loi providentielle l'idée du juste n'était innée et éternelle dans nos âmes? Et cependant il y a des écrivains qui ont osé prendre la défense de ces tigres humains, Robespierre et Marat, et les glorifier de leurs attentats , inspirés , dirent-ils , par le désir magnanime de reconquérir les droits enlevés. Mais s'il était vrai que la fin justifiât toujours les moyens, il faudrait applaudir aux vengeances inquisitoriales accomplies, elles aussi , dans un but saint et légitime , celui de protéger la foi contre l'hérésie.
Casti voulut voir de près, à l'âge de soixante-seize ans, ce théâtre de meurtre, dont il avait l'intention de retracer les nombreuses péripéties dans un grand poème qu'il abandonna depuis , soit à cause de la longueur, soit à cause de la difficulté de l'entreprise. Mais il ajouta trente
autres Nouvelles obscènes aux dix-huit qui avaient déjà paru. Ginguené le justifie par des raisons que l'on ne saurait admettre: « La licence qui règne habituellement dans ses Nouvelles a blessé quelques esprits sévères ; mais il faut avouer que chez une nation dans laquelle les Nouvelles de Boccace sont classiques, on aurait un peumauvaisegrâceà rejeter celles de Casti. » Etrange assertion chez un écrivain qui juge ordinairement notre littérature avec un goût si sûr et si éclairé. Si le savant auteur avait observé que ce n'est pas la licence qui règne dans lesNouvelles de Boccace, mais bien les qualités éminentes du style et la vérité des caractères, qui les ont rendues classiques en Italie, il ne se serait pas autorisé de cet exemple pour absoudre les Nouvelles de Casti, lesquelles sont loin de posséder le mérite littéraire du Décameron.
Mais il ne faudrait pas juger de Casti d'après ses écrits. Ces scènes licencieuses qu'ilseplaittrop souvent à retracer forment au contraire un contraste remarquable avec la pureté de ses mœurs et la décence habituelle de son langage. La bonté de son âme , que l'amitié des grands ne corrompit jamais , le fit aimer de tout le monde , et ses longs voyages en Europe, à Rome, à Vienne, de Pétersbourg à Lisbonne, de Stockolm à Constantinople, la connaissance qu'il avait acquise des mœurs des hommes donnaient à sa conversation un charme qui le faisait rechercher desmeilleursesprits. Aussi sa mort, arrivée le 16 février 1804, comme il touchait à sa quatre-vingt-quatrième année , fut-elle une cause de deuil universel.
Cependant ce fut un malheur que la publication de ces quarantehuit Nouvelles de Casti. La renommée de l'homme s'en ressentit et aussi celle de l'écrivain. Elles empêchèrent beaucoup de gens de lire son poëme des Animaux parlants, dont il avait conçu le plan à Vienne, et qu'il acheva et publia à Paris en 1802 , en vingt-six chants. Plusieurs biographes appellent le style de Casti un modèle de simplicité et d'élégance. Je ne suis pas de cette opinion. On chercherait en vain dans Casti cet art lumineux, cette profondeur d'expressions qui donnent tant d'éclat à la langue de Dante et del'Arioste. Mais si l'on regarde à l'originalité de la conception et à la pensée généreuse de laquelle est sortie cette poésie que nous pouvons appeler nationale, on devra reconnaître que les Animaux parlants ne. le cèdent à aucun autre poëme. Il suffira de lire le passage où il nous représente l'assemblée des animaux chargés d'élire un roi , et nous montre comment aussi dans l'empire des animaux il y a deux classes différentes , la noblesse et le peuple, et comment les faibles sont la |Droie des forts:
« Mais il convient, je pense.
De dire ici comment sire Lion
De ses sujets fit la division ;
Dans ses États comment, en conséquence,
Établissant une distinction,
A cliacun d'eux il assigna sa place
Ou dans la basse ou dans la haute classe.
Ainsi l'on voit chez les Européens,
Grands ot petits, nobles et plébéiens.
La classe noble englobait les rapaces, Les vigoureux, les cruels, les pillards : Tigres, Lions, Panthères, léopards; Les indomptés, les forts et les voraces : Rhinocéros, Girafes, Eléphants, Du peuple brute espèces de géants ; On leur donna mainte prérogative.
Exemption, titre, charge exclusive.
Héréditaire ; et chacun fut soudain En grand' faveur auprès du souverain.
C'est dans leurs rangs que Lion, par la suite, Des courtisans prit la gcnt favorite.
L'ignoble classe eut un autre destin, On y rangea les animaux utiles.
Faibles, petits, timides ou tranquilles : Brebis, agneaux, chevreuils, hermines, daims; Les écureuils, les lièvres, les lapins; Gens qui jamais ne causent de dommage, Dociles tous, ennemis du tapage.
Qu'arriva-t-i! ? Bientôt aux seuls puissants La basse classe en propre fut donnée.
Loin d'être admise aux emplois éclatants. Par les seigneurs elle fut condamnée A les nourrir : peine, travail, sueur.
Fatigue, soin, les cinq sens de nature. Tout fut pour eux; elle eut enfin l'honneur A tous ces grands de servir de pâture! »
Ensuite le roi Lion, sur l'avis de son premier ministre , le CAï'en dogue, choisit pour son grand majordome, le Taureau; pour maître des cérémonies, le iexme Singe ; pour chambellan, le Chien barbet ; pour ministre de la police, le Chat; pour interprète des volontés royales, le Lynx; pour grand pourvoyeur, le Chacal; pour premier architecte, le Ca^^or; pour bibliothécaire en chef, la Souris; pour archiviste, la Taupe; pour précepteur de l'infant lion , ÏAne; pour médecin, VIbis; pour maître de langue, le Perroquet; pour maître de ballet, l'Ours; pour grand théologien et directeur des consciences, le Hibou; pour maître de politique, le Renard; pour journaliste, la Pie {Gazza). Cette dernière s'étant faite dans la Gazette de cour l'apologiste effrontée du ministre animalesque de la régente Lionne et de son affidé le Renard, Casti prend de là occasion de parler de la vénalité , de l'effronterie et de la fausseté des gazetiers :
fl Ainsi bientôt une institution Qui devait être eu lumières féconde
GIÂMBATTISTA CASTI. 145
Devint hélas! une sentine immonde
Où croupissait le mensonge efTronté,
Avec l'intrigue et la malignité.
Comme aujourd'hui l'on sait que dame Agace {îa pie]
Première fut parmi les animaux
Qui pui)lia gazettes et journaux,
Et que toujours, comme toute sa race.
On la voyait babillant, nu^disant,
Calomniant, et parfois se vendant ;
Les érudits donnent tous pour constant
Qu'en vrai disciple à son maître fidèle,
Tout gazetier l'a prise pour modèle.
Le croira-t-on ! Voilà, voilà pourtant
De quelle source impure, envenimée,
Doivent jaillir honneur et renommée.
0 mes amis ! ne nous étoiuions plus ■ Si le savant, et le juste et le sage Sont ici-bas ignorés, méconnus, Quand aux grands seuls rendent un vil hommage Les gazetiers, charlatans corrompus Dont la trompette et vénale et volage Crie au public : Voilà nos seuls élus!
0 Vérité, des cieux fille adorée.
Si rarement quittant le fond du puits.
Et toi. Vertu, qui si souvent languis Chez les humains tristement ignorée, Console-toi d'un injuste mépris :
En toi toujours sans qu'autrui la dispense. Tu trouveras ta digne récompense. »
Il serait trop long d enumérer ici toutes les beautés des Animaux parlants, qui réunissent la simplicité de l'apologue à la majesté de l'épopée , et qui ont surtout le mérite de satisfaire par le sens profond caché sous leurs ingénieuses fictions , au précepte recommandé par Horace , de mêler l'utile à l'agréable. Qu'on me permette seulement d'exprimer le désir que quelque écrivain, s'aidant des travaux d'Andrieux, de Paganel et de Mareschal , en donne une bonne traduction en français. Je verrais aussi avec plaisir que Grandville, dont le crayon habile et original a rendus vivants les animaux de La Fontaine, popularisât en France ceux de Casti, qui, ennemi déclaré de la tyrannie, sous
uelque nom qu'elle se présentât, se servit d'eux pour faire la leçon aux rois et aux peuples.
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AR une grâce providentielle, en même temps que vers le milieu du xviii* siècle j Parini prêtait un mâle langage à cette poésie qui ne retentissait alors que de pointes frivoles et de soupirs efféminés, et poursuivait de sa mordante ironie la lâcheté patricienne, tandis qu'Alfieri soufflait sur le théâtre la haine des tyrans et l'amour de la patrie, un homme vint à propos pour compléter cette réforme : ce futMonti, qui , reprenant avec plus de succès l'œuvre de Varano , montra , par son exemple , à quel degré de fortune littéraire on peut arriver parlas eule imitation de Dante. Remarquons, en effet, que Dante est le génie même de l'Italie, et que hors de lui il n'y a point de salut. Jamais la littérature italienne n'a été aussi pauvre que dans les siècles oîi l'on a affecté de le mépriser, et ce n'est que quand on l'a pris pour guide que l'on a bien écrit et bien pensé. ^"^^T ViNCENzo MoNTi uaquit le 19 février 1754 aux Alphonsines, terre de la Romagne. Ses parents avaient toujours vécu de la vie des champs , mais c'étaient des gens simples et vertueux , qui ayant amassé laborieusement de quoi vivre , se reposaient alors de leurs fatigues , partageant leur revenu avec les pauvres et donnant à leurs fds l'exemple de toutes les vertus chrétiennes. Le jeune Monti quitta de bonne heure