‹ L'Italie littéraire et artisqueChapitre 17 sur 86 · VINCENZO MONTI · texte numérisé non relu

VINCENZO MONTI

Diderot, llelvétius, Jean-Jacques Rousseau , d'Alembert, Raynal ,Bayle et Frérot :

« Descends , Muse , de tes hauteurs , et raconte-moi les plus fameux de cette bande sacrilège , si toutefois l'horreur n'a pas glacé ta mémoire. Dis-moi par quels assauts ils ébranlèrent le Trône et la Foi , et remplis mes vers tl'un tiel généreux. A leur tête on voit passer un spectre long et moqueur, superbement chaussé du cothurne : c'est le philosophe impie et malin deFerney, corbeau parmi les morts, et autrefois cygne mélodieux parmi les vivants. Après lui vient Diderot, à l'œil furieux et hagard, et l'aufeur du livre de V Esprit, celui qui enseigna la maladie des aHections. Seul et à l'écart on voit l'éloquent et sauvage orateur du Contrat, qui prisa également le myrte de Vénus et le manteau du philosophe, dédaignant de se mêler à son entourage impie, lui qui fit la guerre au trône et à l'autel , mais non au saint des saints. Plus loin , s'avancent deux âmes, couple pervers, qui portèrent des coups terribles au diaième et à la tiare : l'une rassembla le trésor innombrable des connaissances humaines, vaste océan formé de la réunion de tous les poisons ; l'autre , prenant en main la cause de l'Américain farouche , lança sur les rois et sur les prêtres les foudres de sa voix. Comment t'oublié-je toi qui eus le fatal honneur de lancer dans l'espace ces astres maudits, et qui frayas la route à l'impiété et au délire de tes descendants? Et toi qui contre Luc et Marc et les deux autres décochas la flèche de l'arc syliogistique? Toute cette ténébreuse et criminelle phalange avait été frappée de la foudre ; des tourbillons de cendre et de fumée s'échappaient de l'endroit où le courroux vengeur les avait atteints ; et ils paraissaient en proie à de durs tourments. »

La renommée de Monti grandit considérablement avec ce poëme , qui demeura malheureusement inachevé; il reçut les éloges et les compliments de tous les amis de la belle poésie, et Gœthe surtout, alors dans latîeur de l'âge et du talent, avait conçu une telle admiration pour lui après avoir lu sa tragédie d\iristodème , qu'il l'avait déclaré la gloire de l'Italie. Ce glorieux témoignage vengea Monti des insultes de ses envieux , qui croyaient diminuer sa gloire en l'outrageant. Monti ne répondit pas à leurs attaques, mais il n'y était pas moins sensible, et il lui échappa un jour dédire, en parlant de ses adversaires, qu'ils ne valaient pas la fange qui souillait ses pieds.

Il avait épousé la belle Thérèse Pikler; s'il ne goûta pas dans cet hymen toute la félicité qu'il avait espérée, il fut du moins heureux comme père, le ciel lui ayant accordé une fille sur laquelle reposaient toutes les joies comme toutes les espérances de sa vie. C'était, après tant de traverses , comme le gage d'un meilleur avenir. Lorsque les armées de la République française fondirent comme un torrent sur la faible Italie, Monti fut appelé à Ferrare, et là, soit pour s'assurer

VINCENZO UONTl. 149

contre la rage de ses ennemis, soit qu'il se sentit pris du vertige universel, il voulut expier le crime de la Basvilliana, et se mit à composer des chants républicains avec la même fureur qu'il avait mise naguère à flageller les forfaits de cette tyrannie populaire, sous le nom de liberté. Si ces chants lui attirèrent l'admiration, la douleur suivit de près. La République succomba, et Monti ayant passé précipitamment les Alpes, erra, privé de tout secours, dans les campagnes de la Savoie, et alors seulement il eut conscience de son erreur, et la déplorait en ces termes : « Je songeai que j'avais épousé une vierge belle et chaste, et je m'éveillai dans les bras d'une laide courtisanne. » Ce ne fut pas la dernière palinodie que chanta Monti. Lorsque Napoléon fut devenu l'arbitre de l'Europe, le poète, de retour en Italie , nommé professeur à Pavie , puis assesseur au ministère de l'intérieur à Milan, poète de la cour et historiographe, se mit à écrire Thésée^ le Bienfait, le Barde, VÉpée de Frédéric et d'autres chants à la louange du moderne Alexandre, qui l'avait comblé d'honneurs et de dignités. A la chute de l'Empiie, la Lombardie étant retombée de nouveau sous la domination des Autrichiens, Monti put craindre une disgrâce; en effet, on lui retira ses emplois; mais ils lui furent rendus presque aussitôt, et le poète reconnaissant, célébra dans Y Hommage mystique, dans le Eeiour d'Astrée et V Invitation à Pa/./as, les douceurs et les largesses du gouvernement autrichien. Le mariage de sa fdle chérie Constance avec Jules Perticari* mit le comble à ses vœux, car il trouvait dans son gendre un littérateur distingué dont la collaboration lui fut précieuse pour le grand ouvrage auquel il travaillait alors, et dans lequel il s'attachait à prouver que les décisions de la Crusca, en matière de langage, n'étaient pas infaillibles, et qu'elles pouvaient souvent égarer ceux qui les adoptaient sans examen. Il dressa un catalogue de toutes les erreurs oîi elle était tombée, les accompagna d'observations justes, mais empreintes d'une certaine aigreur, et n'eut pas de peine à prouver qu'il fallait apporter la plus grande circonspection dans l'emploi des mots consacrés par les classiques, si l'on ne voulait en tirer des conséquences fausses ou puériles. Cet ouvrage, presque tout de grammaire, et qui eiît été ennuyeux sous la plume d'un auti'e, devint sous celle de Monti un chef-d'œuvre de critique mordante et spirituelle; il fit époque en Italie , et opéra dans la prose la même révolution que la Basvilliana avait opérée dans la poésie en ramenant les Italiens à l'amour et à l'imitation du père de leur littérature, Alighieri. Après avoir rétabli le texte du Bangtief de Dante, qui jusque-la laissait beau-

' Perticari mourut avant Monti, et sa veuve alla demeurer avec son père, dont elle soigna la vieillesse, Valéry parle, dans son Voyage, des grâces et des talents de cette jeune femme, qui lui rappela une des filles de Jlilton. {Note du traductexir.)

150 \Ii\CENZO MONTl.

coup à désirer , il Jonna sa traduction de l'Iliade en vers sciolti. Cette traduction , commencée à Rome , sans qu'il sût un mot de grec , fut un coup de maître; non-seulement elle laissait bien loin derrière elle toutes celles qui l'avaient précédée , mais elle fut jugée d'un commun accord presque égale à l'original. On cria de toutes parts au prodige , juais ceux-là s'étonnèrent moins qui se rappelaient la sentence de Socrate : qu il n'y avait point de n>eilleur interprète d'Homère qu'une intelligence inspirée par les Muses. C'était aussi le temps où des novateurs voulaient retrancher de la poésie les fictions de l'antiquité païenne pour la ramener tout entière à la source chrétienne et philosophique ; il ne faut donc pas s'étonner que Monti, épris des dieux d'Homère, ait pris la défense de l'Olympe, qu'il ne parvint cependant pas à réhabiliter, malgré ses efforts.

L'âge n'avait rien diminué de la force et de la fécondité de son génie, et il est vraisemblable qu'il n'eût pas borné là sa carrière poétique, si la mort ne l'eût surpris le 9 décembre 1828. Ce fut une perte pour l'Italie, qui eut la gloire de voir associer son nom aux louanges qui célébraient Byron en Angleterre et Gœthe en Allemagne. Cependant , quelque fût le mérite poétique de Monti, le surnom qui lui a été donné de Dante ressuscité me paraît un peu exagéré , et il m'est impossible de souscrire à ce passage d'un critique : « On eût dit qu'alors le grand Âlighieri avait soulevé tout à coup la pierre de son tombeau, et s'était montré aux yeux des hommes, vêtu comme les bienheureux, et resplendissant d'une immortelle jeunesse, pour recommencer une existence nouvelle. » Car Monti, qu'on me permette celte expression, me paraît avoir l'écorce, mais non la moelle de Dante, et il lui arrive souvent d'atiaiblir les traits que le divin poète a l'art de sculpter à la manière de Michel-Ange. Ceci soit dit sans offenser la renommée de Monti à qui, comme je l'ai dit plus haut, la poésie italienne a de grandes obligations.

Tous ceux qui l'ont approché assurent que son extérieur répondait exactement à l'idée que l'on se faisait de lui. Grand, le front large, les sourcils épais, l'expression des lèvres triste, le maintien grave, il y avait dans toute sa personne un air de douceur et de majesté inexprimables; tous ses traits annonçaient une âme fermée à la haine et à l'envie, tendre, charitable. Sa faute fut de n'avoir pas su se roidir contre la dureté des temps, et d'avoir trop aimé à plaire aux princes. H trouva, du reste, un éloquent défenseur dans Pierre Giordani : « Il s'étudia, dit cet auteur dont j'aime à reproduire ici les paroles, à ne point déplaire aux puissants, et comme la fortune est inconstante dans ses jeux, que son théâtre n'est qu'un perpétuel changement de marionnettes, le bon Monti, obhgé de se tourner tantôt au nord, tantôt au midi , encourut le blâme de ceux qui voudraient trouver dans le poëte la constance

VJNCENZO MONTl. 151

la force d'âme du philosophe , et on lui reprocha sa versatilité d'opinions. Mais du moins ce ne fut jamais chez lui affaire de calcul ni d'ambition, et l'on ne peut pas même dire qu'il ait menti à sa conscience. Une malheureuse et excessive timidité qu'il confessait lui-même en secret et douloureusement à ses amis , lui donnait les apparences du changement. Que l'on considère aussi que sa renommée lui rendait le silence dangereux; que l'on observe que, s'il flattâtes favoris de la Fortune, il ne propagea point de fausses maximes, il ne recommanda point l'erreur, il n'adora point les vices triomphants, il ne manqua point de respect à la vertu malheureuse, il aima et rechercha toujours le vrai , le bon , l'utile , le courage , la science, la gloire , pour en faire le patrimoine de notre mère l'Italie. »

Ces dernières paroles me rappellent cet endroit du chant II* du Barde delà Forêt Noire, où Terigi, né d'un père français, répète les tendres conseils de sa mère italienne :

« Mon fds, tu vas combattre sur cette terre qui m'a donné le jour. Ne hais donc point ma patrie , qui est devenue la tienne, qui n'a fiùt aucun outrage à la vôtre. Ce sont ses tyrans qui vous ont outragés, mais non pas elle, qui, courtoise, vous a donné les arts et les sciences, et qui maintenant vous ouvre les bras et vous appelle à elle, et espère de la valeur française non le dommage et la honte , mais le salut et le prix de son ancien bienfait. Qu'il te souvienne en foulant le sol de l'Italie, que tu foules un sol sacré ; que sous tes pieds est la tombe des héros , que là dorment les ombres des vaillants, et que les fds des vaillants ont les pieds enchaînés , mais non le cœur ; que dans ces cœurs le feu de l'antique vertu n'est pas éteint, mais assoupi; qu'assoupi est le courage, assoupies les grandes passions. Oh ! qu'il s'élève donc, qu'il s'élève un Dieu pour les éveiller dans les âmes , pour restituer à la reine des nations sa première splendeur , pour faire briller de nouveau au haut du Capitole le sceptre reconquis de la terre! C'est à Bonaparte, ô mon fils, c'est à ton généreux chef que je confie mes vœux. Le souffle puissant qui brûle dans sa poitrine est une étincelle du soleil d'Italie, et le courage des anciens fils du Latium anime son épce. Va donc, mon fils, suis ce chef qui porte avec lui tant de nobles espérances, et puisses-tu mériter le renom de bon, de brave, de loyal guerrier, et revenir sain et sauf pour essuyer les larmes que ton départ me fait répandre! »

Je ne connais rien de comparable à cette prière , où respire un si touchant amour de la patrie , et les pleurs qu'elle m'arrache m'ôtent tout pouvoir de me montrer sévère à l'égard de Monti : et pourtant je suis de ceux qui veulent que le poète respecte la chasteté de la Muse, et ne se fasse pas tour à tour le flatteur du peuple et l'instrument de la tyrannie : noble et glorieux précepte que nos autres poètes ont tou-

Page 1