‹ L'Italie littéraire et artisqueChapitre 18 sur 86 · J52 VINCENZO MONTI · texte numérisé non relu

J52 VINCENZO MONTI

iours su observer, témoin Parini,Âlfieri,Foscolo, Léopard i, Manzoni, Mamiani, Berchet , Nicolini , Giusti , nobles esprits dont les chants se sont efforcés et s'efforcent encore d'exhorter et de consoler 1 Itahe,qui, si elle a eu trop souvent à rougir de ses fils , peut être fière de ceux-ci restés toujours, dans ces tristes temps, hbres et purs.

iacoittit Ccapar^i.

'âge présent a rencontré d'amers censeurs : que sont devenus, disent-ils, ces mâles vertus qui élevèrent si haut le génie de Rome et d'Athènes? Où sont ces exemples de dévouement à la patrie, de constance dans l'adversité , de mépris des périls , cette soif de gloire et cet amour de la vérité qui formaient comme l'héritage des siècles passés? La présomption , voilà ce que nous avons mis à la place des vertus antiques ! Réponde qui le voudra à cette terrible accusation. Pour moi, je me borne à enregistrer ici avec bonheur le nom d'un homme qui mérita le nom de Grec ressuscité, pour avoir offert en lui la vive et resplendissante image des vertus des anciens.

GiACOMO Leopardi, né le 29 juin 1798, était fds du comte Monaldo et d'Adélaïde des marquis Antici. Il apprit sans maîtres le français, l'anglais, l'espagnol, le latin, le grec et l'hébreu; et à quatorze ans il possédait ces trois dernières langues dans une perfection qui tenait du prodige. Il en donna des preuves par des annotations sur Platon, Denys d'Halicarnasse, Démétrius de Phalère et d'autres, dont se servirent les éditeurs de Paris pour le Thésaurus de Robert Etienne. Ces premiers essais furent suivis d'une traduction du Manuel d'Épictète , des Discours moraux d'Iso-

crate, d'un fragment de VEa-pédition de \énoi)hon. Il écrivit même d'original dans ces langues si difficiles pour les plumes modernes, et il s'était si bien initi('' à leurs ressources et à leurs beautés les plus secrètes qu'une Ode à l'Amour, une autre à la Lune et un Hymne à Acptitne , passèrent pour des compositions de l'ancienne Grèce. Tant de langues qu'il possédait ne lui tirent pas oublier la sienne, et nous n'avons pas ou presque pas d'écrivain en Italie qui lui soit supérieur pour la pureté et la propriété du style , comme l'on peut voir par sa Traduction du martyre des saints Pères, qui passa aux yeux des experts pour une production de ce siècle fortuné oi^i la langue, qui n'avait pas été encore corrompue par les novateurs ni appauvrie par les pédants, brillait de tout son éclat.

Puisque je suis amené à parler des ouvrages en prose de Leopardi et de leur mérite littéraire, je dois mentionner d'abord une qualité en quelque sorte distinctive: c'est une simplicité, une sobriété d'expressions qui fait contraste avec la magnificence et les recherches de style qu'il prodigue dans ses poésies, simplicité élégante toutefois, et qui n'a rien de commun avec cette rudesse tant prisée par quelques Italiens modernes, et qui ne fait que mutiler et obscurcir la pensée. Ces divers écrits , qu'il donna sous le nom de Petits ouvrages de morale, se composent presque uniquement de Dialogues, entre la 3Jode et la Mort, entre la Terre et la Lune, entre le Tasse et son Génie familier, entre Christophe Colomb et Pierre Gntierrcz , auxquels il faut ajouter douze capitoli sur Parini ou la Gloire, et sei>t recueWs des Dits mémorables de Philippe Ottonieri. L'un d'eux nous olîre comme en abrégé la vie du malheureux Leopardi : « Il disait que chacun de nous, dès l'instant qu'il vient au monde, est comme un homme qui se couche dans un lit dur et incommode, sur lequel il s'est à peine étendu, que se sentant mal à l'aise, il commence à se tourner de côté et d'autre, changeant à chaque instant de place et de position ; et il passe ainsi toute la nuit espérant toujours qu'il pourra trouver à la fin un peu de sommeil, et se croyant quelquefois sur le point de s'endormir, jusqu'à ce que le jour étant venu , sans avoir goûté un seul moment de repos , il se lève. » On a encore de lui des Pensées, au nombre de cent onze, et dont je citerai une seule parce qu'elle a trait à un travers assez commun à notre époque : « De même que les prisons et les galères sont rempliesdegens, à les entendre, les plus honnêtes personnes du monde, de même tous ceux qui occupent les emplois publics et les dignités ne sont arrivés là que contraints et malgré eux. Il est comme impossible de trouver un homme qui confesse ou qu'il a mérité le châtiment qu'il souffre ou qu'il a ambitionné les honneurs dont il jouit , mais le second est encore plus impossible que le premier.» Tous ces ouvrages de Leopardi joignent à une élégance soutenue de style une haute portée

philosophique, bien différents en cela de la plupart de nos compositions modernes, qui n'ont de beau que la surface et qui sont vides au dedans. Admirable puissance de cette langue italienne qui peut, grâce à ses ressources infinies, rendre non-seulement supportables, mais encore agréables, telles lectures, qui dans une autre langue n'engendreraient que fatigue et qu'ennui!

En novembre 1826, Leopardi quitta le toit paternel et vint à Rome pour accroître le trésor de ses connaissances et vivre , pour ainsi dire, de la vie antique parmi les ruines majestueuses de la ville éternelle. Ajoutons qu'il était d'une faiblesse de complexion à laquelle l'air des montagnes natales était dangereux, et qui lui enlevant la paix nécessaire aux progrès des études, rendit plus merveilleuses encore la constance de son âme et la fécondité de son intelligence. Il demeura une année entière plongé dans les manuscrits de la bibliothèque Barberini et dans les précieux monuments de la cité autrefois si florissante. Le souvenir de tant de grandeurs mêlé à la vue de ces ruines redoubla dans son âme l'amour de sa malheureuse patrie dont Rome désolée lui retraçait l'image. Et c'est alors qu'il composa ce chant sublime à l'Italie :

•t 0 naa patrie, je vois les murs et les arcs de triomphe, et les colonnes et les statues, et les tours désertes de nos aïeux, mais je ne vois pas la gloire , mais je ne vois pas le laurier qui ceignait leur tète, le fer que brandissaient leurs mains. Faible et sans défense , tu me montres ton front nu et ta poitrine nue. Oh ! que de blessures! quelle pâleur livide ! que de sang! C'est donc toi que je vois, ô la plus belle des femmes ! Je crie au ciel et à la terre : Dites, dites, qui l'a mise en cet état? 0 spectacle déchirant! Les bras chargés de chaînes, les cheveux épars et sans voile , elle est assise à terre, abandonnée et désolée, cachant son visage entre ses genoux, et elle pleure! Ah! pleure, tu as bien raison, ma pauvre Italie, sans rivale dans la détresse comme dans la prospérité. Quand bien même tes yeux seraient deux sources vives, tu ne pourrais égaler tes gémissements à ton abaissement et à ta misère, reine autrefois, aujourd'hui pauvre servante. Qui parmi ceux qui parlent de toi ne dit pas, en se rappelant ta gloire passée : Elle fut grande jadis, est-ce qu'elle n'est plus? — Pourquoi? pourquoi? Où est l'énergie antique? Où sont les armes, la valeur, la constance? Qui t'a ôté ton glaive? Quel artifice, quelle nation ou quel pouvoir assez fort a pu te dépouiller de ton manteau et de tes bandelettes d'or? Comment et quand es-tu tombée de si haut et si bas? Personne ne combat donc pour toi? Aucun de tes fds ne se lève pour te défendre? Des armes! qu'on m'apporte des armes! Seul je veux combattre et mourir. Fais, ô ciel, que mon sang allume un brasier dans les cœurs italiens. »

156 GIACOMO LEOPAUDI.

Lorsque ensuite Florence, dans son tardif repentir, éleva un monument à Dante, le jeune poète retrouva ces mêmes accents sublimes pour célébrer les anciennes gloires, qu'il voulait faire revivre afin de rappeler à eux-mêmes ces lils dégénérés de l'Italie qui insultent par leurs débauches à la détresse de leur mère. Après avoir interrogé Alighieri sur les destinées futures de son pays tant aimé, il s'abandonne à ses transports et s'écrie :

« Sommes-nous morts à jamais, et notre honte n'aura-t-elle aucun terme? Tant qu'il me restera un souffle de vie, j'irai criant autour de moi : Tourne- toi vers tes aïeuv, race dégénérée! Regarde ces ruines, et les toiles, et les marbres et les temples; songe quelle terre tu foules, et si tant de grands exemples ne peuvent rien sur toi, que fais-tu ici? Lève-toi et pars. Elle n'est pas faite pour cet indigne usage cette terre qui a nourri et formé tant de nobles génies, et si elle doit être habitée par des lâches, il vaut mieux pour elle de rester veuve et solitaire. »

Aux noces de sa sœur Pauline, au lieu de suivre ce ridicule usage de prophétiser d'heureux rejetons aux époux, il leur enseigna comment c'était un devoir pour eux de tremper leurs fils de vigoureux exemples, pour les préserver de la couardise. Et se tournant vers les mères et vers les épouses qui ont le pouvoir de façonner l'âme de l'homme, il leur adresse ces sages paroles :

•' Femmes, la patrie n'attend pas peu de vous, et ce n'est point pour la perte et la honte de la race humaine qu'il a été donné au doux rayon de vos yeux de triompher du fer et de la flamme. Le vaillant et le sage se gouvernent à votre gré, et partout où le soleil éclaire le monde, ils s'inclinent devant vous. Je vous demande raison du siècle. N'avez-vous pas éteint la sainte flamme de la jeunesse? N'avez-vous pas énervé et corrompu notre nature, et l'assoupissement des âmes, et les indignes désirs, et la valeur native sans nerfs et sans vigueur ne sont-ils pas votre ouvrage? »

Les souttVances physiques de Leopardi, ses espérances déçues, l'opprobie des temps et les douleurs de l'Italie le faisaient soupirer après le repos de la tombe. 11 l'envisageait comme l'unique refuge des malheureux. Malheureux de n'avoir pas pour amie la religion qui seule aurait pu apaiser les angoisses de cette âme blessée ! Amant de l'amour et de la mort, le poète désespéré leur consacra un chant dont aucune langue humaine ne pourrait redire les terribles et douloureux accents. Il les compare à deux frères, supérieurs, dit-il, en beauté à tout ce qui existe sur la terre et dans le ciel :

« Que les heureux, que les âmes bouillantes et généreuses soient visités par l'un ou l'autre de vous, ô doux seigneurs, tendres amis de l'humanité , qui ne voyez aucun pouvoir dans l'immense univers au niveau ou au-dessus du vôtre, aucun, si ce n'est celui du Destin, cette

autre puissance. Et toi, que je n'ai pas refusé d'invoquer depuis que je suis sur cette terre, belle Mort, qui seule au monde compatis aux misères humaines, s'il est vrai que je te consacrai mes chants, si j'essayai de venger ta divine essence des malédictions du vulgaire ingrat, ne tarde plus, ne sois pas insensible à des vœux nouveaux pour toi, ferme à jamais ces tristes yeux à la lumière, ô reine des âges. Tu me trouveras toujours, quelle que soit l'heure où j'entende le doux frémissement de tes ailes, debout et armé, bravant le destin, refusant d'adorer et de bénir, suivant l'antique bassesse des hommes, la main qui se rougit de mon sang innocent, rejetant tout vain espoir dont le monde se berce avec les enfants, toute consolation stupide; n'en espérant point, sinon de toi seule; bornant mon attente à celle du jour serein et tant désiré où il me sera donné de reposer sur * ton sein virginal. » Ces vers en disent plus sur Leopardi que ne pourraient le faire toutes mes paroles. Espérant du changement des lieux quelque adoucissement à son mal , il se transporta de Rome à Milan , puis à Bologne, qu'il quitta bientôt pour Recanati; les douceurs du pays natal, les joies de la famille furent impuissantes à le retenir, et il s'en vint à Florence et à Pise. Le séjour de ces deux florissantes cités parut alléger un peu le poids accablant qu'il portait partout avec lui, et la paix de Tàme rendit moins vives ses souffrances physiques. Cependant, dans l'hiver de 1830 à 1831 , sentant ses forces diminuer, il retourna à Recanati, pour embrasser une dernière fois avant de mourir ses parents bien-aimés. Il reviftt à Florence, où il passa l'hiver suivant. Ses souffrances augmentant toujours, il alla faire un séjour de six mois à Rome. Pendant le printemps et l'été de 1833 nous le retrouvons à Florence, d'où les médecins et ses amis l'envoyèrent à \apîes au commencement de l'hiver. Jamais les tièdes rayons et les molles senteurs de cette nature privilégiée, jamais Mergellina, Pausilippe, Cumes, Pouzzoles, ne répandirent leurs délices bienfaisantes sur une âme plus tourmentée que celle de Leopardi , jamais plus noble pied ne foula les ruines de Pompéi et d'Herculanum. Ce n'étaient point pour lui des objets de vaine curiosité , mais le sujet de méditations profondes où il aimait à se transporter par l'extase dans les anciens âges. Il s'établit sur la colline de Capo di Monte , et par instants aux pieds mêmes du Vésuve. C'est là qu'il composa son dernier chant. Il est adressé au Genêt, la seule plante qui pare l'aridité de cette montagne, et jamais, on peut le dire, la fantaisie du poète n'atteignit à une telle hauteur philosophique. A la vue des campagnes couvertes de la lave, où furent

' Les poètes platoniques et dantesques ont souvent associé ainsi, comme le remarque justement M. de Sainte-Beuve, celte idée û'amour et de mort-, ainsi Michel-Ange, sonnet xxxv. [Note du traducteur.)

autrefois des viller fameuses , renversées par cette force exterminatrice, le poëte s'écrie avec une douloureuse ironie :

« Qu'il s'approche de ces rivages, l'enthousiaste des destinées de rhoninie, et qu'il voie quels soins touchants la nature a pris de ses privilégiés. Il pourra estimer à sa juste mesure la puissance de la race humaine qu'une légère secousse de la terre, sa dure nourrice, anéantit en partie, et qu'elle pourrait, par des secousses un peu plus fortes, anéantir tout à fait en un clin d'œil. C'est ici que sont écrites les destinées magnifiques et progressives de l'humanité. »

Folie et stupidité de l'homme qui ne se figure pas qu'il est né pour soufi'rir, mais pour être heureux ! Impitoyable nature «mère par l'enfantement, et marâtre par le cœur! » Le poète continue ses plaintes et ses imprécations, auxquelles il mêle quelques conseils pour apprendre à l'homme à se défendre contre son ennemie et à chercher dans le lien social un abri contre ses coups. Puis, assis, la nuit, sur ces plages désertes , absorbé dans la contemplation des milliers de mondes , il se tourne vers la terre, grain de sable dans l'espace, et comparant la misère et l'orgueil de l'homme, il ne sait qui l'emporte de la pitié ou du mépris. Il contemple le Vésuve gros de ruines futures, et abaissant ses regards sur la fleur qui est à ses pieds, il s'écrie :

« Et toi, humble genêt, dont les buissons odorants ornent ces campagnes désolées, tu succomberas aussi sous la terrible puissance de la lave, qui retournant aux lieux qu'elle a déjà visités, te dévorera au passage, et tu plieras sans résistance sous le faix mortel ta tête innocente ; mais jusque-là, du moins, tu ne te seras pas agenouillé lâchement devant ton futur oppresseur; tu n'auras pas non plus marché avec orgueil, le front dressé contre les étoiles, dans le désert où le sort, non ta volonté, a établi ta demeure, plus sage et moins infirme que l'homme, parce que tu n'auras pas cru que le Destin ou toi-même aviez fait tes frêles rejetons immortels. »

Leopardi eut quatre années de trêve, pendant lesquelles la douceur du climat de Naples semblait calmer peu à peu les souffrances de son âme, lorsque la crainte du choléra, jointe à un redoublement d'hydropisie, rendit inutiles tous les secours, et l'enleva le 14 juin 1837 à une vie qui n'avait été pour lui qu'une longue suite de souffrances.

Quand on parcourt la vie et les ouvrages de Leopardi , on ne peut s'empêcher de penser à Byron , avec lequel il se trouve offrir une analogie frappante sans avoir jamais cherché à l'imiter. C'est la même agitation d'esprit , la même souffrance intérieure qui demande à se répandre, la même tendance à empreindre sa personnalité dans la poésie. Mais là s'arrête la ressemblance entre deux génies presque égaux que le hasard fit naître à la même époque dans des pays divers. Si la nature prodigua à liyron tous les dons de la fortune et de la

GlACOiMO LEOPARUJ. 159

figure qui lui permirent d'assouvir le besoin d'amour qui le possédait, Leopardi , infirme et contrefait , ne put jamais donner satisfaction aux tendres et pures aspirations de son cœur^ Si elle accorda au premier de se voir admirer encore de son vivant, recherché et caressé de tout le monde, elle refusa au second toute consolation ici-bas; elle voulut qu'il ne connût ni les joies de l'époux ni celles du père , et ne lui accorda point d'autre amante que la Mort, le privant de cette gloire qu'elle dispensait souvent à ses yeux à de moins dignes , ce qui le faisait s'écrier dans l'amertume de sa douleur:

« Race vile et menteuse , nous méprisons la vertu vivante , nous l'exaltons morte. »

En effet , à peine eut-il fermé les yeux qu'une foule d'écrivains d'élite s'empressèrent de célébrer sa mémoire, non-seulement en Italie , mais en Allemagne et en France. Sans parler de ses compatriotes Giordani et Antoine Ranieri, dont le premier fut son ami fidèle, je citerai M. de Sainte-Beuve , qui , sans prétendre faire ressortir toutes les beautés des chefs-d'œuvre de Leopardi, en traduisit quelques-uns et raconta dans quelques pages vivement et fortement senties la vie et les travaux de l'infortuné poëte ^. J'ai voulu aussi payer mon tribut à sa mémoire, et montrer à mon tour, bien que le style trop souvent ne répondît pas au sujet, quelle grandeur et quelle vertu habitaient dans cette âme. Que si l'on était tenté de lui adresser le reproche que tous ses chants sont des cantiques de douleur, qu'on songe aux souffrances de toute nature qui remplirent sa vie et aux mélancoliques regards qu'il était habitué à jeter sur la destinée humaine; et alors ce n'est pas lui qu'on sera tenté d'accuser, mais bien l'injustice du siècle qui laissa vivre et mourir dans l'oubli, privé de toute consolation humaine, un tel poëte et un tel philosophe, lorsque les moindres faiseurs de vers ou de prose, les plus minces compositeurs de musique ou de ballet trouvent de frénétiques admirateurs qui leur élèvent partout des statues, si bien qu'il n'y a pas aujourd'hui de Panthéon assez vaste pour tout ce peuple de héros.

' M. de Saintc-Deuve et Ranieri, que l'auteur cite plus bas, disent au contraire que tout dans la personne de Leopardi semblait le convier à l'expansion de la vie, au charuie des relaUons partagées. {Note du traducteur,)

'' Portraits contemporains, tom. III. {Note du traducteur.)

2llrji3jsau^ra iltan^oni

LoiGiNÉ depuis plus de dix ans de ma chère Italie , avide de tout ce qui la touche, je me laisse aller souvent à questionner l'étranger qui l'a visitée depuis peu, et quand il me parle de Rome et de Naples, de Florence et de Bologne, de Venise et de Milan, peuplée des ruines glorieuses du passé, oh! alors, je me sens saisi d'une joie orgueilleuse qui m'enflamme tout entier. Puis ce premier transport calmé, je me répands en interrogations pour savoir si les frères travaillent à s'élancer vers un glorieux avenir ; mais, comme pour payer l'Italie d'avoir tenu pendant trois fois en Europe le sceptre de la civilisation, je m'entends répondre dédaigneusement qu'elle n'est plus que la iwussière du passé. Alors une tristesse profonde s'empare de moi, et, sans que l'amour de mon pays égare, je crois, mon jugement, il me semble trouver une excuse pour l'Italie dans cette longue suite de malheurs qui n'ont laissé ni repos ni trêve à ses fils. Cependant, même dans ces temps de désastres, on rencontre des hommes qui renouent glorieusement la chaîne du passé , et, sans parler d'Alfieri et de Canova, qui ne sont morts que d'hier, nous en avons de vivants qui suffisent à défendre l'Italie de l'imputation de moderne barbarie. Parmi ceux-là, nous sommes plus particulièrement obligés à

ÂLESSANDRO MANZOM. 161

Manzoni , qui fut assez heureux pour que sa renommée passât les Alpes et attirât l'attention des critiques les plus éminents et les plus sérieux. C'est pour cela que je lui consacrerai quelques pages, destinées à mettre en lumière cette grandeur d'âme inébranlable qui s'alliait en lui à une bonté constante, et qui le met au rang des plus nobles esprits que la liberté ait produits en France, en Angleterre et en Allemagne.

La vie d'ALEXAiNDRE Manzoni, tout entière écoulée dans la retraite, au sein des occupations domestiques, loin des brigues et des passions des villes, n'est pas longue à raconter. Né à Milan en 1784, il nous apparaît tout d'abord avec cette indépendance d'esprit qui fut le caractère dominant de sa vie, et qui contrastait avec la tristesse de ces temps où la plupart, par adulation ou par peur, servirent tour à tour la liberté et la tyrannie. C'est ainsi qu'il mérita le glorieux témoignage qu'il s'est rendu à lui-même : « Vierge d'un servile éloge et d'un lâche outrage. »

Trois esprits d'une trempe vraiment italienne régnaient sur la littérature à Milan, au moment où Manzoni débuta dans la carrière : Alfieri, dont le Philippe et le Saiil venaient de doter l'Italie de la tragédie dont elle était si pauvre; Monti, doué d'une souplesse merveilleuse d'imagination , et dont la Basvilliana rappelait Dante par certains côtés ; Ugo Foscolo, qui avait montré dans son poëme des Tombeaux comment le vers sc/o/^o pouvait souvent rivaliser avec la majesté et la variété de l'hexamètre de Virgile. Ils furent à la fois un exemple et un aiguillon pour Manzoni, qui n'aspira plus qu'à l'honneur de grossir cette troupe illustre. Il avait vingt et un ans quand il composa une Épitre en vers adressée à sa mère , sur la mort de son ami Imbonati. 11 suppose que l'ombre de cet ami lui apparaît, et que, prié par lui de lui dire si , au moment de mourir, il a senti quelque regret de quitter la vie, celui-ci, après lui avoir raconté comment elle lui fut enlevée, pour ainsi dire, à l'improviste, ajoute :

« Si j'avais connu d'avance l'heure de ma mort, j'eusse pleuré

sur elle et sur toi; car, autrement, de quoi pouvais-je m'affliger? De partir de cette terre où faire le bien est un prodige , où le mérite suprême est de ne pas faire le mal? où la pensée est différente de la parole, où la vertu est partout sur les lèvres et nulle part dans le cœur ; où l'usure prudente est réputée bienfait, où la débauche éhontée prend le nom d'amour ; où celui-là seul s'estime coupable qui n'a pas consommé le crime ; où le crime cesse d'être infâme , s'il est heureux ; où les méchants sont toujours au haut de la roue, les bons au bas? Elle est dure pour le juste solitaire, crois-moi , elle est dure et trop inégale la lutte contre les pervers nombreux et ligués ensemble. »

Manzoni perdit de bonne heure son père, mais le sort lui avait préparé une compensation en lui donnant pour mère la lille de ce Becca-

ria, qui fut assez heureux pour recueillir de son vivant les fruits de cette sagesse et de cette philanthropie qui avaient inspiré son livre Des Délits et des Peines. L'àme généreuse du jeune, homme se tint pour obligée par la noblesse de cette origine, et sa parenté avec l'illustre penseur dont Voltaire et Diderot commentèrent l'ouvrage, lui attira l'amitié de Volney, de Cabanis, de Tracy et de Fauriel, lorsqu'il vint à Paris avec sa mère en 1805. Ses relations, le séjour qu'il fit dans cette capitale, qui est moins une ville que le monde même, furent pour lui une excellente école. Il en retira d'autres avantages que de s'instruire dans ces sciences qui n'apprennent pas toujours à leurs adeptes à bien vivre et à bien mourir. Ces entretiens avec ces hommes célèbres, tous imbus des pernicieuses doctrines de la philosophie du xvnr siècle, et qui se posaient comme les adversaires du catholicisme, produisirent en lui un effet contraire à celui qu'on devait vraisemblablement en attendre. Il se passionna pour ces dogmes qui étaient combattus devant lui, et son attachement pour la religion , à laquelle il n'avait pas fait grande attention jusque-là, date précisément de cette époque où il la voyait chaque jour mise en question.

C'est ainsi qu'il arriva, en quelque sorte par esprit d'opposition, à la Foi dont il devait être un des plus ardents défenseurs. Elle l'en récompensa en lui inspirant ses plus belles Hymnes, la Nativité, la Passion, la Résurrection , la Pentecôte, le Nom de Marie. Rien de semblable n'avait été entendu jusqu'alors. On eût dit que la Foi descendait du ciel pour le visiter pendant ses méditations et l'entretenir de ces mystères impénétrables aux superbes. C'était la source même d'où étaient sortis les psaumes de David, le Livre de Job et les Lamentations de Jérémie. Je laisserai de côté les autres pour ne parler que de l'hymne de \d. Pentecôte., qui me paraît être la plus belle de toutes. L'invocation à l'Amour Divin dispensateur de « cette paix inaccessible aux terreurs et aux trompeuses amorces, dont le monde se rit, mais qu'il ne peut ravir, » est du plus pur biblique. Quelle parole s'est faite jamais l'interprète de plus douces et plus suaves pensées, et quelle prière peut se vanter d'atteindre à la pureté et à la sublimité de celle-ci?

« Nous t'implorons ; dans les pensées languissantes du malheureux, descends , brise aimable , souffle réparateur ; descends , ouragan terrible, sur les violentes pensées du superbe, viens y jeter une stupeur qui lui enseigne la pitié. Que par toi le pauvre soulève ses paupières vers le ciel, qui est son patrimoine ; qu'il change les gémissements en cris d'allégresse, se souvenant de qui il est l'image. Que celui qui a reçu en abondance donne avec cet air ami , avec ce silence qui fait le don agréable à tes yeux.

« Yerse ta grâce dans l'innocent sourire de tes petits enfants; répands sur le front des jeunes fdles la pudique rougeur; envoie aux vierges

solitaires les pures joies de la solitude; consacre le chaste amour des épouses.

« Tempère la confiante audace des téméraires adolescents; marque un but infaillible aux desseins de l'âge mûr ; donne pour parure aux vieillards la sérénité des saints désirs ; brille enfin dans l'errant regard de celui qui meurt en espérant ! »

Un écrivain distingué, que l'Italie compte au nombre de ses amis, M. Antoine de Latour , appelle ces Hymnes sacrées , une Épopée lijrique des fêtes du christianisme , et Goethe les a jugées quand il a dit « qu'elles prouvaient comment un sujet traité plusieurs fois , et une langue vieillie par plusieurs siècles pouvaient recouvrer la fraîcheur de leur jeunesse lorsqu'une imagination jeune et féconde venait à s'emparer de ce sujet et à manier cette langue. »

Cependant ces compositions, étincelantes de sublimes beautés, n'avaient pas encore fait connaître le poëte à l'Europe, lorsque l'apparition subite de l'ode du Cinq mai, en 1821, fut saluée par d'universelles acclamations. Cette fois ce n'était plus la Bible , c'était Pindare. Qu'on médite cette ode vers par vers, et l'on verra combien elle surpasse toutes les pièces du même genre , et certes il n'en manque pas, qui furent composées sur la mort de Napoléon. Pour la première fois, le génie du poëte égalait la grandeur du sujet, et c'était un Italien qui célébrait ainsi le héros qu'un autre Italien appela une étincelle du soleil d'Italie. La vie de Napoléon apparaît tout entière dans dix-huit stances; et à la fin, après nous avoir montré l'esprit pantelant de l'Empereur assailli par le spectre du passé, le poëte, réfléchissant combien les pensées de l'homme sont vaines si elles ne sont pas soutenues par la foi, termine par ces belles paroles:

« Hélas ! peut-être devant ces sombres images son âme succombait et il désespérait. Mais une main puissante vint du ciel, et, dans sa miséricorde, le transporta au sein d'un air plus pur.

« Par les sentiers fleuris de l'espérance, elle le conduisit aux champs éternels, à cette récompense qui dépasse tous les désirs, où silence et ténèbres est la gloire passée.

« Belle, immortelle , bienfaisante Foi, accoutumée aux triomphes, inscris encore celui-ci ; réjouis-loi ! jamais grandeur plus superbe n'humilia son orgueil devant l'opprobre du Golgotha.

«( Maintenant de ces cendres fatiguées détourne toute parole amère; le Dieu qui précipite et relève, qui afflige et console, sur sa couche déserte ce Dieu est descendu près de lui. »

On voit quels heureux effets Manzoni sut tirer des procédés nouveaux qu'il appliquait à la poésie. Cependant lorsque la guerre s'émut entre les partisans de la liberté dans les arts et les ennemis de la licence, il sut se garder des excès où tombent trop souvent les nova-

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teurs, et les deux tragédies qu'il composa à cette époque, tout en témoignant d'une certaine indépendance dramatique, se rapprochent assez (le la forme classique pour lui devoir leurs plus grandes beautés. Les chann-s qu'il eut le premier l'idée de mettre sur la scène , à l'imitation des Grecs, sont en général d'un grand effet. La critique, que les louanges données par Gœthe au Comte de Carmagnole n'avaient point désarmée, sévit réduite au silence, et toute âme italienne applaudit aux nobles paroles avec lesquelles le poëte s'élevait au second acte de cette dernière tragédie contre les discordes funestes qui ont coûté tant de larmes et de sang à l'Italie.

Poète éminent, Manzoni fut aussi un érudit de premier ordre. Son Discours S2ir quelques points de l'histoire lombarde est rempli de cette critique élevée et philosophique qui donne tant d'éclat et un tel caractère d'utilité générale aux écrits des historiens modernes de la France. Dans ses Observations sur la morale catholique, il proteste courageusement, au nom de la religion, contre une assertion de Sismondi, qui , dans son Histoire des républiques italiennes, attribue à celle-ci la décadence de l'Itahe au moyen âge. D'un autre côté, lui qui avait soumis la raison au dogme, secoua le jougd'Aristote et proclama la liberté dramatique dans sa Lettre sur V unité de temps et de lieu, qui, bien qu'écrite en français par un Italien, fut trouvée élégante, même à Paris.

Dans tous les ouvrages dont je viens de parler , Manzoni se proposa un but d'utilité , mais nulle part ce but ne fut mieux atteint que dans les Fiancés. 11 est vrai que le genre même qu'il avait adopté lui laissait plus de latitude à cet égard, le roman étant susceptible de recevoir les développements moraux de l'ordre le plus élevé. Cette assertion trouvera peut-être des contradicteurs; mais j'ai pour moi l'autorité de saint François de Sales, qui se complaisait dans ces sortes de lectures, queBayle, il est vrai, tenait pour dangereuses. Si vous étiez tenté de partager l'opinion de ce dernier, lisez les Fiancés, dont l'intrigue fournit à Manzoni l'occasion de décrire l'état de l'Italie au xvn* siècle. Joignez à cela la vérité et la variété des caractères, et cet admirable récit, oij nous voyons le père Cristoforo (il s'appelait autrefois Louis, fils d'un riche marchand , et s'était fait moine pour avoir tué dans un duel un noble qui avait été l'agresseur) se présenter de lui-même devant le frère de la victime, entouré d'une foule de seigneurs et de bravi, se jeter à ses pieds et obtenir le pain du pardon. L'épisode de\RSigno?a, religieuse à Monza, pervertie par son séducteur Egidio, et entraînée par lui dans des crimes abominables, accuse chez Manzoni une connaissance profonde du cœur humain , rendue plus précieuse encore par le ton irréprochable du récit, là où l'auteur avait à peindre les emportements et les fureurs de la passion. N'oublions pas non plus la description de la disette, le pillage du four et l'arrivée du grand chancelier Ferrer,

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l'idole de la multitude : quelle vérité ! quelle finesse d'observation! quelle profondeur philosophique dans toute cette scène !

« Dans les émeutes populaires, il y a toujours un certain nombre d'hommes qui, soit effet de la violence de leurs passions, soit par une persuasion fanatique, un dessein criminel, un infernal amour de destruction , font tout ce qu'ils peuvent pour pousser les choses au pire. Ils proposent ou appuient les projets les plus barbares ; ils attisent le feu chaque fois qu'il semble se ralentir. Rien n'est jamais trop violent pour eux; ils voudraient que le tumulte n'ait ni mesure ni fin. Mais comme pour servir de contre -poids , il y a toujours aussi un certain nombre d'autres d'hommes qui , peut-être avec la même ardeur et la même obstination, s'appliquent à obtenir l'effet contraire, ceux-ci portés d'amitié ou de partialité pour les personnes qu'on menace, ceuxlà sans autre impulsion qu'une pieuse et soudaine horreur du sang et du crime. Que le ciel les bénisse! Dans chacun de ces deux partis opposés , encore bien qu'il n'y^ait jamais de mesures concertées d'abord , la conformité des volontés fait naître un concours subit dans les opérations. Ce qui compose ensuite la masse et même le matériel du tumulte, c'est un vaste mélange d'hommes qui, par des nuances et des gradations infinies, tiennent à l'une et à l'autre de ces extrémités; un peu échauffés , un peu coquins , penchant un peu vers une certaine justice comme ils l'entendent , un peu affamés de voir quelque bonne scélératesse , prompts à la férocité et à la miséricorde , à l'adoration et à l'exécration, selon que l'occasion se présente d'éprouver l'un ou l'autre sentiment; avides à chaque instant desavoir, de croire quelque chose d'étrange ; éprouvant le besoin de crier, d'applaudir ou de hurler contre quelqu'un. Qu'il vive! et qu'il meure! sont les mots qu'ils aiment à jeter. Si l'un a réussi à leur persuader qu'un tel n'a pas mérité d'être écartelé , on n'a pas besoin de dépenser plus de paroles pour les convaincre qu'il est digne d'être porté en triomphe. Acteurs, spectateurs, instruments, obstacles , tout va selon le vent; prompts également à se taire quand personne ne leur donne le mot, à se désister quand les instigateurs manquent, à se débander quand plusieurs voix d'accord et non contredites ont dit : « Allons nous-en , » et à s'en retourner chez eux en se demandant l'un à l'autre : « Qu'est-ce donc ? >» Toutefois, comme, en de telles occurrences, cette masse a la plus grande force, qu'elle est la force même, chacun des deux partis actifs use de toute son habileté pour l'attirer à lui, pour s'en rendre maître. Ce sont comme deux âmes ennemies qui combattent pour entrer dans ce vaste corps et le faire mouvoir. C'est à qui saura le mieux répandre les bruits les plus propres à exciter les passions , à diriger les mouvements en faveur de l'une ou de l'autre intention ; c'est à qui saura le plus à propos trouver les nouvelles qui excitent l'indignation ou la tempèrent,

mettre enjeu les erpérances et les craintes ; c'est à qui saura trouver le cri qui, répété de bouche en bouche, exprime, atteste et forme en même temps le vœu du plus grand nombre pour l'un ou pour l'autre parti.» Cette science, que j'appellerai volontiers politique, de Manzoni, éclate surtout dans le portrait du comte du conseil secret , oncle de ce Rodrigo , dont la funeste passion pour Lucia fait le fond du roman , et dans l'entretien de ce même personnage avec le père provincial. Cela suffirait pour faire des Fiancés un livre sérieux ; mais que dire de la peinture que fait Manzoni du terrible Inconnu et du cardinal Federigo? Je ne connais rien de plus touchant et de plus sublime. Le remords del'Inconnu au souvenir de ses crimes, laragedont il est saisi en voyant du haut de son château la foule, hommes, femmes et enfants se presser sur lepassage du bon archevêque, et en entendant le retentissement des cloches qui » semblaient en quelque sorte la voix humaine de tout ce peuple , l'expression des paroles qui ne pouvaient pas arriver jusqu'au château,» sa conversation avec Federigo, tout cela est peint avec les plus vives et les plus saisissantes couleurs. Quant aux remontrances adressées par l'archevêqueàdon Âbbondio, dont hi couardise acausé toutes les mésaventures arrivées àRenzo et à Lucia, j'aimemieux n'en rien dire , que de n'en pas parler assez. L'amour et l'étude constante des prophètes ont pu seuls donner à Manzoni cette éloquence sublime du cœur , et certes il faut plaindre ceux qui ne sentent pas tout ce qu'il y a de grandeur et de charité évangéliques dans les paroles du cardinal au curé, dont l'esprit, pour me servir de la comparaison de Manzoni, était, sous le poids de ses arguments , comme un poussin sous les serres du faucon , qui le tiennent suspendu dans une région inconnue , dans une atmosphère qu'il n'a jamais respirée. Lorsque ensuite le pauvre don Abbondio, pour s'excuser de n'avoir pas marié Lucia à Renzo , répond à Federigo qu'il ne s'est pas senti le courage de résister à une menace de mort, il est beau d'entendre Manzoni, par la bouche du cardinal, apprendre au curé pusillanime, que si le courage lui est indispensable pour remplir les obligations de son monastère, le Très-Haut le lui donnera infailliblement quand il le lui demandera , comme il le donna à tant de millions de martyrs, à tant de vieillards, à tant déjeunes vierges, à tant de mères.

Qu'on lise les Fiancés, et l'on verra si ces louanges sont exagérées. On a dit que l'histoire milanaise de Manzoni était une imitation de Walter Scott. Cela est vrai , à cela près toutefois que Manzoni s'est proposé un but moral plus élevé , en opposant à l'insolence et à la corruption des seigneurs , la résignation et la vertu de quelques plébéiens , pour faire voir, ce qu'on est trop souvent tenté d'oublier, que les pauvres sont aussi des hommes , et que les vertus ne sont pas le privilège exclusif des riches et des puissants.

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La philosophie et l'éloquence sont donc les caractères dominants du génie de Manzoni , principalement dans ses Hymnes et dans ses Fiancés. On a reproché à ce roman la longueur des descriptions , admirables d'ailleurs, mais qui impatientent, dit-on, le lecteur par les interruptions qu'elles causent dans le récit. Certains critiques regrettent encore que quelques personnages, auxquels le lecteur s'est intéressé, disparaissent au milieu du livre, à son grand déplaisir, si bien qu'ils semblent avoir été mis là plutôt par désœuvrement que pour aider à l'intrigue et au dénoûment de l'action. Ce sont des objections que je signale sans me permettre de les résoudre. Cependant, comme ce livre n'est nullement un recueil de panégyriques , je dirai que tout en louant la prose de Manzoni , pour être restée pure des archaïsmes des pédants et des barbarismes des novateurs , l'on regrette que son style perde quelquefois de la physionomie italienne par le fâcheux mélange de phrases et de tournures étrangères , et par une sorte d'insouciance pour ces procédés exquis qui font de notre langue la digne fille de la langue latine.

Concluons en disant que l'Italie est surtout redevable à Manzoni , pour avoir montré par son exemple que ce n'était point, comme on l'a prétendu, la faute de sa langue ou celle de ses écrivains, si elle était inférieure aux autres nations en fait de romans. Car les Fiancés sont un véritable chef-d'œuvre, et par la vérité des caractères, le mérite de l'intrigue, le but moral qu'ils se proposent, les beautés de premier ordre qu'ils renferment, méritent la réputation qu'ils ont acquise dans toute l'Europe. Grâce à eux , nous ne nous plaindrons plus de n'avoir pas, comme la France en possède un si grand nombre, de romans où la simplicité de l'action s'allie à une étude profonde du cœur humain. Mais tout en admirant les chefs-d'œuvre que la littérature française a produits dans ce genre, je ne trouve pas de paroles assez fortes pour exprimer le mépris que m'inspirent les romanciers d'à présent, qui, sans respect pour la dignité de l'art , non-seulement écrivent pour le seul amusement des lecteurs et embrouillent tellement leur intrigue qu'il faudrait, pour s'y reconnaître, le fil d'Ariadne, mais qui mêlent la peinture du vice et de la vertu , de manière à montrer le premier aimable et amusant, la seconde ennuyeuse et ridicule. D'où vient donc cette tendance à affranchir ou à ébranler dans les âmes les principes de morale qui sont le fondement des sociétés? Est-ce du désir de la nouveauté , ou d'un amour honteux de l'argent qui les porte à flatter les plus mauvaises passions, ou de la nécessité d'excuser leurs vices en s'en faisant les apologistes , à l'exemple de Sémiramis , qui , selon ce que nous apprend Dante, pour autoriser ses débauches, permit par une loi à ses sujets de s'abandonner à tous leurs penchants ?

%(vc\\n0 iHamiani.

ES lettres croissent, en général, dans la paix et dans la sérénité de 1 ame : tout ce qui tend à troubler cette extase bienheureuse qui ravit la pensée de l'écrivain et le fait arriver, non sans de longs et durs labeurs, à la source même du beau et du vrai, leur est mortel. Aussi devons-nous toute notre admiration à l'hom- .. me qui, jeté loin de son pays dans le désert des cités 'i^^^È étrangères, leur reste fidèle, et qu'aucun bruit ne distrait de ses méditations : tel fut l'écrivain dont je vais parler. Du comte Jean-François Mamiani délia Rovere naquit à Pesaro, au commencement de 1800, Terenzio. Sa jeunesse fut élevée dans les idées du siècle et marcha, pour ainsi dire, de pair avec lui, autant que le permettaient l'étroitesse de sa ville natale et les mœurs sévères de ses parents ; et ce fut un bonheur pour lui de trouver dans Giulio Perticari un mentor qui sût l'arracher dès lors au péril de ces nouveautés d'outre-monts qui commençaient à agiter les âmes italiennes, si faciles à se laisser gagner aux doctrines du dehors. Par bonheur aussi, l'austérité de son père jointe à la médiocrité de sa fortune, empêcha Terenzio d'être élevé dans cette molle oisiveté où vivent trop souvent les patriciens , oubliant que la gloire de leurs ancêtres est la censure la plus amère de leur paresse. Puis le comte

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Mamiani était un homme religieux qui, destinant son fils aux plus hautes dignités ecclésiastiques, l'envoya à Rome à làge de seize ans pour étudier la théologie au séminaire de cette ville et y recevoir la tonsure en attendant la prélature. Mais cette destination n'était guère du goût du jeune homme, qui s'étant mis à étudier la théologie uniquement pour obéir à son père, la prit bientôt tellement en aversion, qu'au bout de trois ans il revint à Pesaro ayant quitté le petit collet. Ennuyé de Pesaro, il vint à Florence où V Anthologie, dans laquelle il fit ses premiers essais, et le fils aîné de Louis Bonaparte qui devint son disciple, le destinèrent à ces études vers lesquelles l'entraînait une ancienne et secrète affection. Nommé professeur de littérature à l'académie militaire de Turin, il y demeura deux années au bout desquelles la mort inattendue de son père le rappela à Pesaro.

Sur ces entrefaites, la révolution de Paris de 1830 excita des transports unanimes de joie en Italie. Ce n'est pas qu'on eût de grands sujets de se louer des étrangers dans la Péninsule ; mais une vieille et malheureuse habitude la précipitait au-devant d'eux, comme s'ils dussent lui donner cette liberté que les peuples ne doivent attendre que d'euxmêmes. Souvenirs douloureux de ces temps, d'autant plus douloureux que moi-même je partageai ces folles espérances, pourquoi suis-je forcé de vous rappeler ici ! Mamiani, élu membre du gouvernement provisoire de la Romagne qui ne dura, comme on sait, que quelques jours, ayant refusé de consentir à l'accord qui fut souscrit et signé par ses collègues à Ancône, fut forcé de noliser un brigantin pour Corfou. Mais une frégate autrichienne lui donna la chasse à lui et à ses compagnons; ils furent pris et conduits à Venise où trois mois de captivité et la honte d'avoir cru si légèrement à des promesses qui ne devaient pas se réaliser, ne furent point jugés une expiation suffisante. 11 fut condamné à un bannissement perpétuel. N'est-ce pas le plus grand de tous les supplices, et le fameux Pérille en inventa-t-il jamais de plus cruel, que celui qui vous enlève à l'air natal, aux caresses d'une mère? Les plantes ellesmêmes, comme si elles étaient mues en secret par un sentiment d'amour, refusent de prendre racine sur un sol étranger, et dédaignent d'étendre la fraîcheur de leur ombre et la verdure de leur feuillage sur les terres inconnues où elles ont été transportées.

Mamiani se réfugia en France ; mais, comme je l'ai dit plus haut, ni les douleurs de l'exil, ni le mauvais état de sa santé ne purent l'arracher à la poésie. Elle était en lui un don naturel. Jeune encore, comme il avait les yeux attachés continuellement sur la patrie, il composa les Sonnets sur les monuments de Sainte-Croix à Florence^ qui furent comme la révélation de son génie. Ensuite, ayant entrepris de transporter les couleurs éclatantes de la poésie homérique dans un sujet chrétien, il imagina dans ses Hymnes sacrées, et particulièrement dans

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les hymnes à saint Elme, à Dieu dans la Ligue lombarde, et à saint Georges, patron de Gènes, pour le centième anniversaire de la chasse des étrangers, une poésie brûlante de patriotisme. La première a pour sujet la décadence de Venise ; le poëte, après quelques strophes remplies de tristesse, s'imagine voir l'avenir qui s'ouvre devant lui, et la résurrection de l'Italie:

«( Mais un souffle prophétique pénètre ma poitrine ; j'entends résonner la trompette guerrière dont les mâles accords retentissent au fond de mon cœur. . . . Je vois les âges s'entr'ouvrir ; la vérité qu'ils recèlent brille à mes regards, et mon esprit pénètre dans les profondeurs de l'avenir. . . . Entendez-vous? Sur la froide poussière d'Italie une voix sonore retentit. Lève-toi! La gloire des aïeux renaît, elle vole, elle touche les astres. Retire du sein des ruines augustes la lance de Quirinus, fameuse Rome ; bâtis de nouveau au sommet du Tarpéïen l'aire détruite des aigles ; toujours redoutables et toujours respectées, que le monde les voie encore se déployer au vent sur tes oriflammes. Relevezvous sur les bords du royal fleuve de la Lombardie, relevez-vous, villes célèbres, et replacez sur vos fronts vos diadèmes crénelés. Et toi, qui caches entre les lauriers ta face attristée, renais, noble Venise, reine des eaux, célèbre de nouveau tes augustes fiançailles, comme tu faisais au temps passé, et jetant dans les flots ton anneau d'or, redeviens la glorieuse épouse de la mer. »

Mamiani composa encore des idylles, où il se garde bien d'imiter ces versificateurs nauséabonds qui nous assomment avec l'éternel éloge de la vie champêtre. Il fait de la poésie pastorale un meilleur usage, et inspiré par l'amour de la patrie et de la religion , il l'élève à la hauteur de l'épopée. Témoin l'idylle de VAusonien. Un exilé italien , retiré dans la solitude, se lamente sur les destinées de sa patrie. Il fait rencontre d'un Français et d'un Anglais qui, dans l'intention de relever son courage, retracent pompeusement à sa mémoire les titres qu'ils ont, prétendent-ils, à la reconnaissance de l'Italie, et l'engagent à se confier à l'appui de l'étranger. L'Ausonien leur jette à la face leur foi si souvent parjurée et , resté seul , il pousse vers Dieu une plainte désespérée. Alors un ange lui apparaît , et lui reprochant de vouloir sonder les éternels décrets avec des yeux couverts d'un bandeau, il le fait rougir de sa clameur insensée et l'engage à bien espérer.

Les malheurs de la patrie n'enflammèrent pas seuls le génie du poëte. Plusieurs fois déjà, dans le cours de cet ouvrage, j'ai eu occasion de signaler cette tendance funeste de plusieurs de nos écrivains, à corrompre peu à peu la langue par des importations étrangères , de telle sorte que nous sommes à la veille de nous voir enlever la plus précieuse, j'allais presque dire la seule, des gloires qui nous restent. Mamiani comprenant à quel point la langue, qui est le lien de l'unité, importait au

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maintien de la nationalité d'un peuple , s'écriait à la fin d'une pièce en vers sciolti sur la Langue italienne :

« 0 lâches fils des héros qui gouvernèrent le monde! ô indignes rejetons de la plus généreuse , de la plus noble race ! courage ! dégradez de vos propres mains l'idiome de vos aïeux, le seul diadème qui restait à vos fronts; et comme vous nourrissez des âmes et des pensées d'esclaves, faites-vous aussi une langue esclave. Puis habituez vos lèvres à des prononciations barbares , apprenez des sons durs et discordants que la Muse abhorre et qui lui font se boucher les oreilles.

« Pour moi, dans les immortels chefs-d'œuvre où l'italien resplendit comme de l'or, j'admirerai tant que je vivrai ses célestes beautés, je les adorerai comme une sainte chose. Que s'il vient en oubli , si la fortune ou les astres ennemis l'effacent delà terre, et que tous les cœurs soient sourdsàla douceur de la langue de l'Âusonie, je jure d'employer toutes les forces de mon esprit, en dépit du vulgaire et du sort, à répéter sans cesse ses sons divins et son rhythme mélodieux, semblable à l'oiseau solitaire qui chante dans le silence de la nuit, et qui chante pour Dieu seul. Je lui serai fidèle pendant la courte durée de cette vie ; fidèle aussi à l'heure de la mort, et dans la langue de mes pères s'exhaleront mes faibles, mes dernières paroles. Et si mes yeux se ferment au sein de l'étranger, sur une terre étrangère, je la parlerai encore dans le fond de mon cœur, ma lèvre glacée murmurera ses doux accents, et peut-être — ô espoir ! — je m'entretiendrai avec vous et vous m'entendrez , ombres illustres et pieuses de nos ancêtres. »

Ce sentiment profond de la patrie fait en même temps le charme et l'utilité du talent de Mamiani. Pour lui la poésie n'est pas un son, elle est un enseignement; et ce but il le poursuit partout, jusque dans les plus humbles sujets. Témoin l'idylle du Curé de Montalceto , où il fait le portrait d'un digne pasteur qui s'occupe avec un zèle et une charité infatigables à instruire ses paroissiens , à les enflammer de l'amour de la patrie, surtout à arracher de leurs cœurs tout sentiment de haine et tout désir de vengeance contre leurs frères. Mamiani allie volontiers dans ses vers la métaphysique à la poésie ; mais il ne fait que donner par là plus d'éclat et de hauteur à ses pensées, sans tomber jamais dans le mauvais goût dont il était ennemi plus que personne. Nous en avons la preuve par une lettre à la comtesse Masino de Mombello, dont je citerai ici un passage. On y verra comment il traite cette fausse littérature, qui va corrompant à la fois les cœurs et les intelligences , détestable produit de l'imitation étrangère :

« Je me suis attaché, disait-il, autant que mes faibles forces me l'ont permis, à suivre les formes chastes, élégantes et harmonieuses de nos écrivains, qui surtout en matière de style n'ont jamais été surpassés, ni même égalés par aucun poète étranger , dans aucune langue vi-

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vante. Cependant les ultramontains ont la prétention, aujourd'hui, de nous en remontrer là-dessus à nous autres Italiens. Ils barbouillent en quinze jours des épisodes d'épopées de quinze ou vingt chants chacun, oii les négligences, les incorrections, les néologismes , les bizarreries, les pléonasmes, les répétitions, les amphibologies, les fautes de toute espèce abondent d'une façon merveilleuse. Pour faire montre de variété et de fécondité, ils retournent une pensée en cent manières différentes, la comparant à toutes les choses lointaines ou proches, analogues ou non, qui sont répandues dans l'univers, épuisant toutes les catégories d'Aristote et toutes les espèces de topiques. C'est une pluie, un déluge de métaphores qui se heurtent entre elles comme les éléments dans le chaos, avec accompagnement d'allégories, d'hypotyposes, d'antithèses, Buivies de nouvelles métaphores , antithèses et hypotyposes , d'où résulte un gribouillage des plus à la mode , une espèce de potage à la chinoise ou à l'indienne , avec force épices , force poivre , force moutarde , et force gingembre à vous emporter la langue et le palais. Et si nous nous permettons de leur dire que ce vertige des esprits n'est pas nouveau pour nous autres Italiens, et qu'il date de nos sécentistes, ils se moquent de nous. Si nous entreprenons de leur montrer que cette abondance stérile , cette magnificence ampoulée , cette affectation sans fin , sont renouvelées de l'époque de la décadence de la littérature romaine, et que Sénèque, Lucain, Claudien en sont pleins, ils se mettent à rire et nous traitent de classiques encroûtés. »

Ces paroles donnaient par avance la mesure du goût sévère dont Mamiani fit preuve dans le discours placé en tête de son édition des Poètes italiens du moyen âge^; discours remarquable par l'étendue et la profondeur des vues esthétiques, et qui fait désirer une histoire de la littérature italienne qui ne soit pas seulement, comme celles de Crescimbeni et de Tiraboschi, un recueil de biographies et un catalogue, mais une critique savante et approfondie des auteurs.

Mamiani est également auteur de plusieurs ouvrages de philosophie, dont le premier et le dernier dans l'ordre chronologique sont le Renouvellement de la philosophie ancienne italienne , et les Dialogues de la science première. Ces recherches ardues et subtiles sur la métaphysique n'étant pas démon ressort, je me bornerai à dire que le premier est destiné à rappeler un des plus beaux titres de gloire de l'Italie, qui alluma le flambeau de la métaphysique en Europe, et que le second a pour objet, comme il le dit lui-même, de « former une philosophie et

' LES POETES ITALIENS DU MOYEN AGE OU CHOIX ET MORCEAUX DE POÉSIE, DEPUIS BOC-

CACE jusqu'à la FIN DU XYiu' SIÈCLE, par les soins de ïerenzio Mamiani, et accompagnés d'une Préface par le même. Paris, 1848, à la librairie européenne de Baudry, 3 quai Malaquais, in-8°, en un seul volume.

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une métaphysique d'après la méthode de Galilée , et l'histoire solennelle que le célèbre penseur a écrite lui-même de ses vicissitudes. » La forme dialoguée qu'il avait choisie lui facilita l'exposition de ses théories, et comme le livre avait été composé à l'intention des Italiens, il parut avec cette dédicace :

AU

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