‹ L'Italie littéraire et artisqueChapitre 24 sur 86 · LORENZO DE' MEDIC · texte numérisé non relu

LORENZO DE' MEDIC

Sixte IV ayant été élevé à la papauté en 1471 , accueillit avec distinction Laurent , qui lui avait été envoyé en ambassade , et le nomma trésorier II lui promit en même temps de faire Julien cardinal, promesse qu'il éluda dans la suite, et qui alluma dans l'àme de l'ambitieux Florentin un ressentiment qui fut cause de leur brouille.

Gonflé de son autorité, gouvernant en tyran la république, il voulait que tout pliât sous son joug. Ce despotisme était porté impatiemment par les autres grandes familles de Florence , et surtout par celle des Pazzi, dont Laurent et Julien étaient les ennemis jurés.

François de Pazzi, nouveau trésorier pontifical, prit sur lui le soin do la défense commune et résolut d'immoler les deux frères , regardant comme légitime toute vengeance qui aurait contribué à l'aflVanchissement de la patrie. Après s'être concerté avec Jérôme Riario, son ami, et avecSalviati, archevêque de Pise et ennemi des Florentins, il vint à Florence afin de décider Jacques Pazzi, chef de la famille, à entrer dans la conjuration; mais ce fut en vain. Les refus de son parent n'ébranlèrent pourtant pas sa résolution , et il revint à Rome, où l'on décida, d'un commun accord, d'expédier à Florence Jean-Baptiste Montesecco, lequel partit emportant avec lui la promesse de Sixte IV, à qui les conjurés s'étaient ouverts du complot , de l'appuyer les armes à la main. La coopération du souverain pontife leva les scrupules du vieillard. Les conjurés , dans les projets de qui il entrait de s'emparer de Mantoue, décidèrent alors qu'on enverrait une armée pontificale à Pérouse et que François Pazzi , l'archevêque Salviati et Montesecco iraient à Florence pour grossir les conjurés et attendre l'occasion et le lieu propices. Le lettré Jacques Bracciolini, le frère et le cousin de l'archevêque, Bernard Bandini et Napoléon Francesi, jeunes gens du parti des Pazzi, Antoine Maffei et Etienne Bagnoni, prêtres, se joignirent à eux. On avait mandé de Pise le jeune Raphaël Riario, fils du comte Jérôme, qui fut promu au cardinalat à cette même époque, ce qui servit de prétexte à des fêtes et à des banquets dont les conjurés espéraient profiter pour surprendre Laurent et Julien. Trois banquets qui eurent lieu à divers intervalles trompèrent leur attente, parce que Julien, comme par un pressentiment de sa fin , évita de se rendre à ces fêtes perfides. On arrêta alors que l'on assaillirait les deux frères dans la cathédrale, où le cardinal Riario devait entendre la messe et où ils seraient forcés de se rendre tous les deux; que l'on mettrait l'épée à la main au moment où le prêtre lèverait l'hostie, et où les deux victimes, ayant la tête baissée, ne verraient pas le fer levé; que François Pazzi et Bernard Bandini, qui passaient pour les plus hardis, se jetteraient sur Julien qui avait coutume de porter une cuirasse sous ses habits, tandis que Montesecco, rude condottiere, égorgerait Laurent; enfin que les cloches de l'église apprendraient aux autres conjurés le moment du double

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meurtre, de manière qu'ils se portassent au même instant au Palais, et que l'archevt que Salviati, à la tête de ses gens, et Jacques Bracciolini se fissent déclarer chefs de la Seigneurie. Mais Montesecco, qui eût assassiné Joyeusement dans un banquet , recula devant le sacrilège joint à la trahison , et refusa net. Etienne Bagnoni, seul, curé de Montenuirlo, et un autre prêtre, Antoine de Yolterra, scribe aposto- Uque , prirent sur eux la terrible charge , comme habitués des saints lieux et moins épouvantés du sacrilège. Voltaire et Roscoe font remarquer, comme une grande preuve de l'incrédulité et de la férocité de ces lemps, ce fait qu'un pape , un cardinal, un archevêque et plusieurs prêtres se soient faits les instruments d'un complot où deux citoyens, prodigues envers eux d'une si large hospitalité, devaient être assassinés dans l'église, au moment où chacun aurait le genou en terre, et quand toute pensée de colère eût dû, au contraire, tomber de l'àme des traîtres placés ainsi en face du juge suprême.

Les conjurés remplissent le temple : Laurent arrive , mais Julien ne paraît pas. François Pazzi et Bernard Bandini vont à sa recherche, et l'ayant trouvé, ils lui persuadent de les suivre sous prétexte que sa présence est indispensable , et le prenant à bras le corps, comme par une douce violence, ils s'assurent qu'il ne porte pas de cuirasse. Julien entre avec eux et s'approche de l'autel : quatre conjurés se tiennent debout aux côtés des deux frères; la foule est grande ; l'hostie est levée. AussitotBandini frappe Julien d'un coup de poignard dans la poitrine et le renverse ; François Pazzi se jette sur lui et redouble les coups avec une telle furie qu'il se blesse grièvement à la cuisse. Antoine de Volterra se précipite au même moment sur Laurent, saisit son épaule de la main gauche et tente de lui enfoncer son poignard dans le cou ; mais l'assailli se dégage , il se fait un bouclier de son manteau , tire son épée , et , aidé de deux de ses écuyers , il se défend contre ses assassins qui prennent la fuite. Bandini court sur Laurent, le poignard levé, pour l'attaquer par derrière, et jette à ses pieds François Nori, qui s'était placé devant son ami. Laurent blessé se sauve dans la sacristie, dont le fidèle Politien fait fermer les portes de bronze. Antoine Ridolfi suce la blessure de son maître; le temple, devenu un abattoir, retentit de hurlements el de blasphèmes. Les partisans des Médicis, tous en armes, sont à la sacristie , ils demandent à grands cris que la porte soit ouverte et que Laurent se mette à leur tête. Pendant ce temps-là , l'archevêque a couru au Palais avec les Salviati , Jacques Bracciolini et les conjurés de Pérouse ; il laisse une partie de sa troupe à la première porte , et pénètre avec l'autre dans l'intérieur, en leur commandant de se cacher dans la chancellerie; mais la serrure en se refermant les fait prisonniers. L'archevêque qui n'en sait rien monte chez le gonfalonier, César Petrucci , suppose un message de la part du pape , et,

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pâle et agité , les yeux sans cesse tournés vers la porte , cèle mal son trouble et la trahison. Petrucci se précipite hors de l'appartement, et, saisissant Bracciolini aux cheveux, il appelle à grands cris les Prieurs. Les sergents massacrent quelques-uns des conjurés qui étaient montés avec l'archevêque et précipitent les autres par les fenêtres; ceux qui étaient restés à la porte , la ferment contre les partisans des Médicis accourus à la défense de la Seigneurie. Mais la résistance n'est pas de longue durée, ni moins terrible que la vengeance des assaillants. Pendant ce temps-là, Jacques Pazzi, malgré la décrépitude de l'âge, s'est traîné avec cent hommes sur la place du Palais, où il appelle les citoyens à la liberté, mais en vain ; l'amour des Médicis et l'habitude de l'esclavage ont pris racine dans le peuple.

Les deux meurtriers de Laurent , qui s'étaient enfuis précipitamment sont arrêtés, et le gonfalonier fait pendre aux fenêtres du Palais l'archevêque Salviati , son frère , son cousin , Bracciolini , Jacques et René Pazzi, le condottiere Montesecco et François Pazzi. Ce dernier que la populace venait d'arracher en chemise de son lit , impassible au milieu des injures , regarde d'un œil de compassion ses concitoyens pour qui la servitude a des charmes, et soupire. Soixante-dix conspirateurs égorgés n'apaisent point la fureur du peuple, on s'acharne sur leurs cadavres , et on les traîne par les rues au milieu des huées et des danses.

Sixte IV et le roi de Naples, voyant Laurent échappé par miracle, résolurent de demander à la force des armes ce qu'ils n'avaient pu obtenir par la trahison. En conséquence ils firent avancer leurs troupes , non, disaient-ils, contre la république florentine, envers laquelle ils n'avaient nul grief, mais contre Laurent de Médicis. Le pape , qui était le plus irrité , parce que les aveux de Montesecco l'avaient désigné clairement comme l'instigateur de la conjuration, menaça Florence d'anathème , à moins que le gonfalonier, les Prieurs et les huit de la balia^, ne fussent livrés sur-le-champ, avec leurs adhérents, aux tribunaux ecclésiastiques pour recevoir le châtiment de l'attentat commis sur des prêtres et sur un archevêque. La Seigneurie et les principaux citoyens s'assemblèrent pour délibérer; mais Laurent déclara qu'il aimait mieux perdre la vie pour son pays que de causer sa ruine. Ces paroles magnanimes produisirent un grand efïét sur les esprits. La Seigneurie ne voulut pas se laisser vaincre en générosité et décerna à Laurent pour sa sûreté une garde de douze hommes. En même temps elle rassembla une armée et ayant demandé un secours aux .Milanais et aux Vénitiens, elle dénonça à tous les États d'Italie et aux puissances de l'Europe la machination ourdie par le pontife et déclara en appe-

' La halia était la Commune de Florence. [Noie du, traducteur.)

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1er à un synode qui se réunirait à Santa Reparata de la sentence d'excommunication. Cependant les Florentins n'hésitèrent pas à se reconnaître coupables du meurtre des prêtres et de l'archevêque , et le cardinal Riario ayant été mis en liberté, ils implorèrent leur pardon de Sixte lY ; mais une nouvelle bulle pontificale défendit à tout fidèle de négocier avec eux ; toute alliance précédente fut rompue , toute alliance subséquente interdite, et il ne fut permis à aucun soldat de combattre pour eux. La peste se joignit bientôt aux ravages de la guerre, et une trêve de trois mois fut accordée aux Florentins. Laurent sentant bien qu'une plus longue résistance ruinerait l'État , partit pour Naples, de l'avis général , dans le dessein de gagner à la république le roiFerrand, dont les dispositions étaient bien moins hostiles que celles du pape : résolution à la fois prudente et hardie, et qui témoigne d'une certaine grandeur d'àme chez son auteur. Je n'entrerai point dans le détail des fêtes qui lui furent données par les princes napolitains, non plus que de l'habileté qu'il déploya dans cette négociation ; tant il y a que, parti de Florence le 5 décembre 1479, il persuada au roi Ferrand de signer la paix trois mois après, le 6 mars 1480, après qu'il eut été convenu de part et d'autre que plusieurs membres de la famille des Pazzi qui étaient détenus dans le château de Volterra , bien qu'ils n'eussent pris aucune part au complot, seraient mis en liberté, que les Florentins payeraient soixante-dix mille florins par an pour la solde des troupes, et que le roi rendrait les villes et les forteresses prises pendant la guerre. Grande fut l'admiration que Laurent excita à Naples ; ses largesses, la magnificence de ses fêtes, furent celles d'un roi plutôt que d'un particulier: prodigalité coupable après une guerre ruineuse pour la république.

A son retour à Florence , il fut reçu en triomphe , et comme le sauveur de la patrie. L'ambitieux Florentin sut tourner cet enthousiasme populaire à son avantage et en fit un moyen d'accroître son autorité. Il commença par instituer une nouvelle balia dictatoriale, qui, à son tour, nomma un conseil à vie de soixante-dix citoyens, de telle sorte que le peuple , la Commune et les Cent se trouvèrent n'avoir plus aucune influence. Les conseillers signalèrent leur entrée en charge par deux mesures également funestes et injustifiables, la première fut l'établissement d'un nouveau mode d'élection qui, pendant les quatre années qu'il fut en vigueur , remplit la république de discordes , de troubles et de largesses; la seconde d'ordonner que les dettes de Laurent seraient payées par le trésor public.

Ce n'étaient pas les seuls dommages qu'eut à souffrir alors la république. Le duc de Calabre continuait à occuper les châteaux , au mépris de ses engagements , et son armée était toujours à Sienne. On vit alors à quel prix Florence avait acheté la paix. Le trouble et la

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consternation s'étaient emparés de tous les esprits, lorscpie l'arrivée de Mahomet II sous les murs d'Otrante répandit une telle épouvante dans la chrétienté , que le duc de Calabre quitta Sienne pour voler à la défense de Naples , et restitua par ordre de Ferrand les châteaux aux Florentins. L'invasion ottomane disposa également le pape à la paix avec la république. Mais cette paix coûta cher à qui avait osé toucher à l'oint du Seigneur. Douze des plus illustres, François Soderini, évêque de Volterra, à leur tête, durent se rendre à Rome pour porter à Sixte IV les regrets de la république , et implorer, à genoux et tête nue, la miséricorde du pontife qui les reçut assis sur son trône , dans le vestibule de la basilique de Saint-Pierre. Alors Sixte, après les avoir admonestés, prit une poignée de verges et en frappa tour à tour chacun des députés à l'épaule , pendant que ceux-ci , à chaque coup qu'ils recevaient, répondaient par un verset du Miserere. Après quoi les portes de l'église furent ouvertes, et la république à son tour, selon ce qui avait été convenu, se vit imposer comme pénitence l'obligation d'armer à ses frais quinze galères pour guerroyer contre les Turcs.

Laurent courut le risque une seconde fois de perdre la vie. Jérôme Riario , qu'un premier échec n'avait point découragé , ourdit ce nouveau complot avec Jean-Baptiste Frescobaldi et deux autres. C'était le dernier jour de mai de l'année 1481 , dans l'église del Carminé, que l'on devait se défaire du tyran. Mais la protection du ciel fit échouer ce nouveau projet sacrilège, qui fut dévoilé avant le jour fixé pour l'exécution et qui coûta la vie à ses auteurs , y compris le véritable chef, lequel périt assassiné en 1488 , quelques-uns soupçonnent par l'ordre de Laurent.

A l'avènement d'Innocent YIII , il lui envoya ses fds Pierre et Jean . afin de se mettre dans ses bonnes grâces. Ainsi appuyé de l'amitié du pontife et de celle du roi de Naples, attentif, suivant la remarque de Sismondi, à fomenter et à tenir toujours alhimée l'inimitié dos Florentins contre les peuples libres de l'Italie, de manière à étouffer chez les premiers toute velléité d'indépendance , il accrut insensiblement son autorité, au point qu'il en vint bientôt à se faire considérer, presque comme un roi, par les autres princes de la Péninsule.

Si la paix achetée par Laurent fut douloureuse pour l'honneur national, elle lui permit de se consacrer tout entier à la restauration des lettres et des arts. Non-seulement il rétablit l'Université de Pise , mais il voulut créer une chaire publique de grec à Florence : Pic, Lascaris, Politien , réunirent par son ordre un nombre considérable de manuscrits précieux, et les sommes énormes qu'ils lui coûtèrent ne lui parurent rien en comparaison des trésors littéraires dont il enrichissait l'Europe. Lorsque plus tard Côme eut donné l'idée à Ficin de faire revivre l'Académie platonicienne , Laurent l'adopta avec

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un tel enthousiasme , qu'il imagina à son tour de renouveler ces banquets annuels par lesquels Platon avait coutume de célébrer le jour de sa naissance. Et c'était certes un beau spectacle que celui de cette réunion d'hommes célèbres , assis à des tables somptueuses , dans des salles magnifiques , et discutant entre eux les dogmes de cette divine philosophie ^

Lui-même partagea avec Politien et Pulci l'honneur d'avoir ressuscité la poésie qui était comme morte en Italie , en renouvelant dans ses canzones plusieurs des beautés de Pétrarque , qu'il rappelle sans le copier. Les Louanges spirituelles , les Buveurs^ la Confrérie du Mantellaccio et quelques Stances villageoises en l honneur de la Nencia , se recommandent par la grâce et la naïveté du style. J'ai dit qu'on lui doit les premiers essais de drame. 11 fut également l'inventeur des Cawsowes à ballet, avec musique, et àes Poésies carnavalesques , qui, chantées dans les mascarades publiques de Florence, répandaient parmi le peuple le goût et l'amour du beau. Étendant ses préoccupations à toutes les branches de l'art , il éleva des statues à Giotto , dans Sainte-Marie del Fiore et à Fra Filippo Lippi à Spolette^, et embellit ses jardins par la fondation de cette académie de sculpture d'où sortirent plusieurs maîtres fameux , et notamment Michel-Ange.

Il est remarquable que les soucis de l'ambition n'aient pu parvenir à étouffer chez Laurent de Médicis ces goûts littéraires , plus amis , en général, de la solitude que des tracas et des craintes du pouvoir. Laurent fut un ambitieux sans doute, mais un ambitieux qui se plaisait dans les entretiens de ses amis et des savants , et qui ne dédaignait pas de partager quelquefois les jeux et les récréations de ses enfants. Lorsqu'il se sentit sur le point de mourir, à Tàge de quarante-quatre ans , à h suite d'une violente attaque de goutte, cette fermeté inébranlable qu'il avait su conserver dans la prospérité comme dans le malheur ne l'abandonna pas, et il expira doucement au milieu de Pic, de Politien et de la foule de ses amis , qui furent tellement exaspérés de sa mort, qu'ils massacrèrent son médecin, le célèbre Pierre Leoni, de Spolette. D'autres disent que le pauvre docteur, épouvanté de leurs menaces, se précipita de désespoir dans un puits^ Ce citoyen illustre qui pendant sa vie avait aimé l'éclat et les magnificences au point de s'éga-

' Ces banquets comniénioratifs de la naissance de Platon avaient lieu le 7 novembre de chaque année : l'un à Florence, dans le palais Ruccelaï; l'autre à la villa de Careggi, à deux milles de Florence. [Note du traducteur.)

• Cet artiste aventureux, moine dans sa jeunesse, puis fugitif du cloître, esclave en Barbarie, délivré et honoré pour son talent, mourut en 14G!) à Spolette, sa patrie , des suites du poison que lui donnèrent les parents d'une grande dame dont il s'était fait aimer. Politien composa l'épitaphe pour son tombeau. [Note du traducteur.)

' On montre encore aujourd'hui à Careggi le puits où Léoni s'était précipité, ou avait été jeté par Pierre de Médicis. {Note du traducteur.)

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