‹ L'Italie littéraire et artisqueChapitre 32 sur 86 · ALBERTO NOTA · texte numérisé non relu

ALBERTO NOTA

Les comédies d'Alberto Nota ne sont pas du goût de ceux qui , comme le dit Giordani, se repaissent d'émotions. Ni le trivial grotesque, ni la comédie larmoyante ne sont son afïaire, et il ne prend de cette sentimentalité û fort prisée parmi les modernes que ce qui est conqiatible avec la vérité. Les caractères, les accidents, le dialogue, sont en général bien tracés et ne manquent pas de naturel, quoiqu'ils manquent souvent d'imagination et d'art ; l'intrigue n'a pas ces complications au milieu desquelles les auteurs modernes nous égarent; l'auteur ne perd jamais de vue son but, qui est de corriger les mœurs; le style s'éloigne également de la recherche et de la négligence , bien qu'il ne soit pas toujours approprié à la vérité du dialogue familier. Quant aux sujets mêmes de ses pièces , qui sont environ au nombre de quarante, ils ne brillent pas en général par l'invention. Le Nouveau riche et les Résolutions en amour, ont quelque ressemblance avec le Bourgeois gentilhomme et le Dépit amoureux de Molière. Le Philosophe célibataire rappelle une des inventions les plus heureuses de Goldoni. Les Plaideurs et le Malade imaginaire , tout en étant pris de Racine et de Molière , portent l'empreinte du génie particulier de l'auteur italien et des mœurs de son temps. Les comédies de Nota furent applaudies sur tous les théâtres d'Italie : cependant la médiocrité des acteurs chargés de les représenter leur causa un préjudice notable. Les pièces à sentiment ont gâté nos comédiens , et quand on considère leur affectation , leur sottise et leur ignorance , on est moins étonné que le théâtre italien soit si pauvre.

Au défaut de comédies et d'acteurs se joint souvent un scandale que je voudrais voir flétrir par des voix plus éloquentes que la mienne. Je veux parler de la coutume adoptée par la plupart des entrepreneurs de théâtre de faire jouer devant le public itahen des pièces françaises traduites, Dieu sait comment. Je me souviens qu'à mon arrivée à Rome, je fus attiré dans un théâtre par l'annonce d'un vaudeville français , et sans parler des acteurs , qui étaient détestables , je dois dire que je fus médiocrement charmé de ce travestissement de l'esprit parisien et de ces plaisanteries auquel le public italien, qui ne les comprenait pas, répondait par des bâillements prolongés. Mais il me fut donné en retour de jouir d'un spectacle que je ne me rappellerai jamais sans émotion. Un grand et noble acteur, à qui je pardonne l'ennui qu'il m'avait causé peu auparavant , déployant la bannière italienne , entonna un hymne à la résurrection de la Péninsule. Les âmes engourdies furent tirées de leur sommeil , les yeux éteints brillèrent d'un éclat subit , le chant patriotique trouva de l'écho dans toutes les bouches , de l'élan dans tous les cœurs.

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ES romantiques sont les républicains de la littérature : leurs excès ont amené îa corruption du goût que nous voyons aujourd'hui , de même que les fureurs de la République ont ruiné la sage et honnête liberté. Cependant , au milieu de cet entraînement presque universel, Niccolini nous apparaît comme un rare exemple de fidélité aux principes qui assurèrent aux anciens Florentins, ses compatriotes, la suprématie intellectuelle et littéraire en Europe. Deux qualités surtout le placent au premier rang parmi les tragiques contemporains : la première est la pureté de la forme ; la seconde l'attention qu'il a eue de traiter des sujets non plus païens, mais chrétiens, empruntés exclusivement à l'histoire de nos gloires et de nos malheurs. Jean-B.vptiste Niccolini est né à Florence en 1789. J'ai peu de chose à dire sur sa vie, qui s'est toujours passée dans la riante Toscane, loin des bruits politiques, dans l'unique emploi de professeur et de secrétaire de l'Académie florentine des Beaux-Arts. En revanche , je m'étendrai un peu sur le mérite éminent de ce généreux Italien qui réunit, de l'aveu de tous ceux qui le connaissent, toutes les qualités d'un bon écrivain , sans aucun des défauts ordinaires aux hommes de lettres. Spectateur de tous les changements

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accomplis en Europe depuis vingt ans, il ne fut point, comme tant d'autres, esclave delà grandeur, et au milieu de la bassesse des temps, il garda une àme incorruptible. Je ne crois donc pas me tromper en affirmant que Niccolini est un des modernes qui ont le mieux mérité de notre patrie , parce que, parmi ses vertus, il en a une qui met le comble à sa gloire , c'est d'avoir cherché toujours à entretenir chez le peuple italien le souvenir de sa grandeur passée, et à hâter le développement moral, qui est le seul chemin de l'indépendance.

Le génie de Niccolini est, pour ainsi dire, le reflet des temps où il a vécu. Le goût italien n'était point encore corrompu par ces fausses théories qui prétendent dégager la pensée des entraves de la forme, et qui proscrivant l'art en littérature, tombent dans l'obscurité, la confusion, la barbarie. Le Cantique de laPUié, composé en 1804, lorsque la peste ravageait Livourne, fut la première révélation du talent poétique de Niccolini. Mais il ne devait pas s'arrêter là. Il se sentait entraîné comme beaucoup des nôtres, vers cette école grecque d'où sortirent Eschyle, Sophocle, Euripide, et il obéissait en cela à cette force secrète qui domine les peuples de l'ancienne Grèce et ceux de la moderne Italie, et qui fait d'eux, par la similitude du climat, et malgré l'intervalle de tant de siècles, une seule famille, éprise des formes belles, grandes, harmonieuses.

De cette contemplation de l'art grec sortit en 1810 la tragédie de Pohjxhne. On y sent l'inspiration d'une âme qui , parvenue à s'isoler de la lutte des peuples et des idées , s'est transportée au sein des anciens âges sur les rives de l'illissus et parmi les bosquets de l'Arcadie. La pièce pèche par les caractères; de plus, elle a le tort de n'être point empruntée à l'histoire nationale; mais la chaleur des sentiments, l'excellence du style, et plus que tout, la vertu de l'auteur firent présager de nouvelles œuvres plus en rapport avec le besoin des temps et les exigences de l'art.

y)/«</«76?e annonce déjà une tendance vers un but plus utile. Les armes siciliennes résistent courageusement aux attaques des Français. Le sujet n'est plus étranger. Le peuple qui regarde apprend comment on doit, quand la patrie le commande, mettre de côté les divisions et les haines. On y trouve quelques traces de romantisme ; mais bien que le poète ne dédaignât pas d'emprunter quelquefois aux novateurs, il sut toujours se garder de leurs excès, et ses dissertations dans VAntkolorjie témoignent du constant attachement qu'il porta aux saines doctrines.

Dans la tragédie A^ Antonio Foscarim, où l'on voit à quelles dures extrémités Venise avait été réduite sous la tyrannie des inquisiteurs «l'Etat, Niccolini , sans s'écarter jamais de la vraisemblance, s'affranchit de l'unité de lieu et de temps, et donne un libre essor à son ima-^

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gination. Ces qualités éclatent encore plus dans Jean de Procida , où son génie a su se maintenir à la hauteur du sujet. L'intrigue y est moins forte que dans le Guillaume Tell de Schiller; mais cette infériorité est rachetée par l'énergie du sentiment patriotique qui inspire le poëte et par le sublime des pensées, comme dans les vers qui suivent :

« Toutes les âmes ont une commune patrie : s'il en est que le

décret éternel a créées pour s'aimer, quelque endroit qu'elles habitent ici-bas, elles savent se retrouver, attirées l'une vers l'autre par un désir mutuel. Il n'y a devant Dieu ni Italien, ni Français, il y a l'homme ; et pour moi, je sens profondément la douceur de ce lien de fraternité. »

Si Niccolini se montre véritablement chrétien et philosophe dans ces vers, oîi il prêche la concorde et la fraternité entre les peuples , quels transports de colère n'excite pas en lui la vue de l'Italie asservie à l'étranger, lorsqu'il formule l'imprécation de Procida contre les femmes italiennes mariées à l'ennemi !

«... Je pleure, je pleure sur elle qui , rivée à une couche qu'elle abhorre, souffre les embrassements superbes de nos maîtres ; mais celle qui se pare de sa honte et dit : je t'aime , à un ennemi de l'Italie , puisse le mépris pour elle égaler son crime , et puisse-t-elle n'être féconde que pour mettre au jour un fils assassin de sa mère ! »

L'espace me manque pour analyser les autres pièces de Niccolini, Ludovic S force, Rosemonde d'Angleterre, Béatrice Cenci, et Philippe Strozzi, qu'il composaen dernier lieu comme un essai de réforme dramatique. Il me manquerait encore plus si j'entreprenais de détailler toutes les beautés de son Arnaud de Brescia, ce valeureux moine qui paya de sa vie le crime d'avoir prêché la conquête de l'unité nationale comme le plus saint des devoirs. Jamais l'amour de la patrie ne prêta au poëte de plus nobles accents que dans ce passage du premier acte , où Arnaud tonne ainsi contre l'alliance adultère de l'Église et de l'Empire :

« .... Si tu veux recouvrer ton antique vertu , o peuple de Rome , souviens- toi de ce que tu as été et regarde où tu es. C'est ici le Capitole : entendez-vous le frémissement de ces mille voix? Voyez-vous s'élever ces mille poitrines haletantes de colère? ÎVe sentez-vous pas à ce seul nom le souffle des anciens triomphes glisser sur vos fronts libres? temple pendant la paix , et citadelle pendant la guerre. Qu'il descende de la glorieuse colline, et qu'il aille s'ensevelir dans les cloîtres, celui qui rêve la servitude. Voilà leTarpéien nouvellement fortifié; allez, vous y trouverez des armes pour défendre la patrie; allez, vous y pourrez délibérer librement ; allez , voici renaître les vertus que le prêtre abhorre. De ces roches, où règne l'oubli, descend maintenant la voix grave du passé ; ces ruines vous parlent , Romains ; je lis sur vos visages

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les signes d'une douleur sublime ; vous interrogez chaque sépulcre ; vous errez respectueux et frémissants parmi les traces de la valeur latine, et le sol partout vous crie : Arrête , tu foules un héros. Sur cette cime élevée montèrent les anciens triomphateurs, et maintenant des moines iniques, infâmes et lâches, race inerte et improductive, ont bâti leur bouge parmi les ruines qui enferment dans leurs ombres les tombes gardiennes de tant d'illustres cendres , et abritent leur lâcheté au sein des gloires et des infortunes de Rome. 0 Capitole, où j'erre en frémissant, secoue le poids le plus vil dont la terre puisse être chargée, et qu'on ne trouve plus sur le chemin de tes anciens triomphateurs la ruine du monde moderne! »

C'est ainsi que Niccolini donne cà tous ses écrits un but moral : avant tout il veut instruire. Les Éloges des Italiens célèbres, le Discours où il montre à quel point les arts contribuent au développement de la civilisation et à l'amélioration des peuples, témoignent de cette préoccupation constante de son esprit. Lorsque l'école romantique, ayant rompu tout frein , travaillait à pervertir la scène française, il voulut préserver les Itahens de la contagion , et publia, à cet effet, les Considérations sur la tragédie grecque, où il prenait à partie Victor Hugo et faisait voir dans Blarion Delorme et dans Lucrèce Borgia l'adoration du grotesque et la glorification des difformités physiques et morales. Puis venant à parler de Michel-Ange et de son temps, il partait de là pour faire voir à quel degré d'abaissement la longue domination de l'étranger avait réduit l'Italie ;

« Je plains, disait-il, Michel-Ange d'avoir vécu si longtemps, quand je songe au triste spectacle que lui réservait la vieillesse. Les Italiens, accablés sous le poids de la domination espagnole, infidèles aux traditions de leurs aïeux, apprirent tout de leurs nouveaux maîtres et ne gardèrent de leur propre fonds que les vices. Tout se perdit parmi les pompes d'un faste sans richesse, parmi l'orgueil d'une bassesse cachée sous des noms magnifiques, parmi la corruption des mœurs, fruits d'une science sans principes, qui épouvante les faibles, flatte les puissants et trompe avec la vérité. L'Italie eut l'engourdissement sans le repos, les aventures sans la gloire, l'atrocité dans le crime, la couardise dans la vertu, en un mot, les souffrances et la honte d'une servitude pleine d'orages. Alors des études frivoles furent à la veille de consumer le génie , d'étouffer la véritable éloquence à l'ombre des écoles , d'égarer la conscience du genre humain , de faire obstacle à ces destinées que porte le cours des siècles et des idées. Tel fut l'asservissement de la pensée elle-même que dans ce siècle , si fécond en crimes , on ne trouve pas un seul écrivain italien qui ait laissé un monument de cette généreuse colère qui enflamma autrefois Tacite et Juvénal , et qui est le génie des époques corrompues. Le goût se perdit, même dans les arts.

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Michel-Ange resta sans ennemis, mais sans appréciateurs; roi, mais d'un peuple d'esclaves. »

A ces cris de douleur , poussés depuis des siècles par tant d'âmes généreuses , et si puissants dans la bouche de Niccolini , l'Italie enfin se réveille et les nobles leçons du poëte ne sont pas perdues. Mais le sommeil fut trop long, la servitude trop ancienne , les disputes trop acerbes, les prétentions municipales trop obstinées. Milan dispute à Turin l'honneur du siège constitutionnel, Venise proclame imprudemment la république et tarde à accéder à la ligue unitaire, Naples, lâche et sybarite, sait mal endosser la cuirasse, le massacre de ses frères n'embrase point ses veines , et elle semble bénir la verge du roi parjure. Les autres, quand elles devraient courir aux armes, consument le temps dans des querelles scolastiques , et s'amusent comme toujours à singer la France. Et cependant les secours manquent à la poignée de braves qui combattent pour l'indépendance italienne, l'Autrichien se réjouit et met à sac les cités mal défendues , l'Europe regrette ses espérances prématurées. Au nom du ciel, trêve de folies! Si ce n'est pas l'amour de la patrie qui nous touche, craignons la honte. A quoi bon avoir vaincu une fois, si le jardin de l'univers continue à être la proie du barbare Croate? Réveillons-nous! que le tocsin sonne dans toutes les campagnes, que la houe se change en épée, que toute mâle poitrine s'enflamme du désir delà vengeance. La victoire, ô frères , n'est pas douteuse.

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