‹ L'Italie littéraire et artisqueChapitre 33 sur 86 · ANCIENNES ET MODERNES · texte numérisé non relu

ANCIENNES ET MODERNES

lUttoina CoUntuit.

l'épousa et pour

'Italie est comme la terre classique de la poésie, et tandis qu'ailleurs il n'y a guère que les mâles intelligences habituées à méditer sur Homère , sur Dante et sur Shakspeare, qui s'élèvent à ses sublimes conceptions , nous voyons ici , par un rare privilège, des femmes unir souvent le culte des Muses aux devoirs d'épouse et de mère. Plusieurs d'entre elles furent des poètes éminents, et parmi ces dernières je dois citer la merveille de son siècle, la célèbre marcpiise de Pescara, admirée de l'Ariosle, aimée de Michel-Ange.

Au château de Marino , fief de l'illustre famille romaine des Colonna, naquit en 1490 , Yittoria Colonna , de Fabbrizio , grand connétable du royaume de Naples , et d'Anne, fille de Frédéric, duc d'Urbin. A quatre ans elle fut fiancée à Ferdinand d'Âvalos, marquis de Pescara, qui avait le même âge qu'elle ; elle en avait dix-sept lorsqu'elle . Certes , s'il y eut jamais couple assorti et pour la beauté la vertu, ce fut celui-là. Le marquis de Pescara joignait à une

238 VITTORIA COLOINNA.

aille niayiianiine toutes les qualités chevaleresques de son temps ; l'esprit, la pudeur, la grâce faisaient de la jeune héritière des Colonna l'exemple de son sexe, ils menèrent la vie la plus heureuse, tantôt à Naples, tantôt à Ischia, au milieu des merveilles de cette nature privilégiée ; mais leur joie fut de courte durée, et ils vérifièrent tristement cette parole de la Bible, que le monde est une vallée de larmes.

Charles-Quint ayant déclaré la guerre à la France, le marquis de Pescara crut son honneur engagé à offrir à son seigneur le secours de son épée : fatale destinée que les meilleures épées italiennes ne sortissent du fourreau que pour servir la cause de l'étranger ! Il combattit vaillamment à la journée de Ravenne , mais il fut blessé, fait prisonnier, et conduit à Milan. 11 ne fut pas plus heureux en 1525 à la bataille dePavie, où il fut blessé de nouveau, mais cette fois plus dangereusement. On rapporte que quelques princes d'Itahe l'ayant engagé à se déclarer contre Charles-Quint, pour s'emparer ensuite de la couronne de Naples, il hésitait, lorsque son épouse lui déclara noblement qu'elle aimait mieux être la femme d'un loyal capitaine que d'un roi vassal. Ces paroles rappelèrent à lui-même le marquis de Pescara, qui succomba bientôt après aux fatigues de la guerre et à ses anciennes blessures. A la nouvelle du danger de son mari , Vittoria était partie de Naples , et traversant à la hâte Rome et Viterbe, était arrivée, mais trop tard , à Milan.

Frappée d'un coup terrible, sa douleur n'eut plus ni paix ni trêve, et quoique plusieurs princes recherchassent à l'envi sa main , elle voulut rester veuve toute sa vie. Morte à toutes les choses de ce monde, et possédée uniquement du désir de transmettre à la postérité le souvenir de son mari , elle se borna à rechercher le commerce des gens de lettres , afin de s'aider de leurs conseils et d'élever ainsi son style à la hauteur de son sujet. Et ce n'était point présomption chez elle ; ni la science , ni l'art , ni l'amour ne lui manquaient. L'Arioste parlait ainsi d'elle dans le chant XXXVII-= du Roland:

« Elle ne s'est point immortalisée elle seule par ce style dont nul autre ne saurait surpasser la douceur ; mais quel que soit celui dont elle inscrive le nom dans ses vers, elle le tire de l'oubli et lui assure une vie éternelle. »

Vittoria Colonna ne fut pas moins célébrée par Bembo , par Guidiccioni, par Molza, par Flaminio, par Alamanni, par Castiglione , par Tolomei, par Michel- Ange, par Giovio, par Bernardo Tasso, par Firenzuola. Ce dernier, dans une lettre à la louange des femmes, porte aux nues la marquise de Pescara, digne, selon lui, d'être admise à raisonner des secrets de la nature et de quelque autre chose que ce soit. Qu'on lise le petit nombre de poésies qui restent d'elle et l'on verra que l'incomparable beauté de Vittoria n'a été pour rien dans

YITTORIA COLONNÂ. 239

les louanges de ses admirateurs. Sans doute elle n'a pu se défendre entièrement de cette manie de pétrarquiser commune à son siècle ; mais le sentiment vrai et profond qui l'inspire donne une grande autorité à ses vers. On peut en juger par ces quatre premières strfl^hes d'une canzone sur la mort de son mari :

« Chère âme , du haut du ciel où tu habites maintenant dégagée de tes liens terrestres , récompense promise à tous qui gardèrent leur foi et brûlèrent ici-bas d'une flamme pure, abaisse, oh ! abaisse tes regards vers moi. Je ne soupire pas à cause des biens dont tu jouis, je soupire parce que je vis encore , parce que tourmentée d'une douleur sans remède , il ne m'est pas permis de mettre fin aux angoisses de ma vie. Tourne vers moi ces yeux autrefois si doux , vois les pleurs éternels qui coulent des miens , vois comme ils sont différents de ceux qui te semblaient si beaux autrefois.

« Que la Beauté ineffable, infinie que tu contemples à présent dans le ciel, ne t'empêche pas de tourner tes yeux vers moi, que tu ne dédaignais pas autrefois de regarder pendant des jours et des nuits entières. Et si l'adoration de la Majesté suprême t'ôte tout souci de ce que tu eus ici-bas de plus £her, j'invoque au moins ta pitié, la pitié qui fut toujours dans ton cœur quand tu habitais sur cette terre, et dont j'ai bien plus lieu d'attendre les effets , puisque la source en est dans le divin royaume où tu es sans moi : que la pitié donc, à défaut de l'amour, abaisse vers moi tes chers regards.

« C'est moi , c'est bien moi : n'est-ce pas que je suis bien changée ? Hélas ! c'est à peine si à ma voix tu peux me reconnaître. C'est la douleur qui m'a faite ainsi. L'éclat de mes joues, de mes yeux, de ma chevelure a disparu. Cette beauté que tu aimais, et dont j'étais fière parce que tu l'aimais , est partie avec toi, partie pour ne plus revenir, et son départ me laisse indifférente. Que me ferait d'être belle quand je ne t'ai plus? Non, non , puisque je ne puis me rejoindre à toi , je ne veux d'aucun des biens de ce monde.

« CoQiment est- il possible , quand je songe à ce regard si doux , à ce gracieux sourire qui se sont éteints en un moment , que la mort ne m'ait pas saisie mille fois ? Comment, au souvenir de tant de beautés que l'avare tombe m'a ravies et qui paraient ton visage angélique, comment mon cœur ne s'est-il pas brisé sous la douleur? Comment puisje vivre quand je pense que l'horrible sépulcre et la terre jalouse souillent et dévorent ces membres délicats, ces membres d'albâtre? Dure condition ! Qu'y a-t-il de pire que la mort ? Et moi je dois en même temps souffrir la mort et vivre. »

Toutes les poésies composées par Vittoria Colonna furent le produit d'une double inspiration, la religion et sa tendresse pour l'époux à qui elle avait consacré sa vie. On a conservé d'elle, outre la canzone à son mari,

■240 V m OUI A COLOiNNA.

divers Sonnets, vingt-sept Stances remplies de morale philosophique, et un Capitolo sur le Triomphe du Christ. L'épouse inconsolable avait fini par se jeter tout entière dans les bras du divin consolateur, et ni les entretiens des savants, ni les distractions du monde, ni les longs voyages n'ayant rien diminué de sa douleur, elle n'espérait plus que dans le souverain dispensateur de la vie. Fatiguée du monde , elle se retira au monastère d'Orvieto , puis à celui de Viterbe ; mais le repos du cloître fut insuffisant pour l'àme agitée de Vittoria, et elle revint en 1547 à Rome, dans la cité merveilleuse, honorée par les reliques des saints et des héros , vers laquelle se tourne toute âme généreuse. Cependant là non plus elle ne trouva pas le repos: c'est que le repos n'était plus pour elle sur la terre , il était dans la mort qui la rejoignit bientôt à l'époux tant regretté.

Je voudrais que la modestie , la piété , la chasteté de la marquise de Pescara , plus encore que son esprit et ses connaissances , servissent de modèle à toutes les femmes auteurs , non-seulement en Italie, mais au delà des monts. Si l'admiration qu'ils inspirent par leurs talents gonfle souvent les hommes de lettres d'une sotte vanité , ce défaut est encore plus choquant chez les femmes qui oublient que la modestie est le plus bel attribut de leur sexe.

ffiJuica

A marque distinctive du xvr siècle en Italie fut l'union rare du talent et de la vertu. Ainsi, pendant que la marquise de Pescaire recevait de son époque le nom de divine, une autre femme , moins belle sans doute, mais son égale par le savoir et parles vertus, liée avec elle d'une affection de sœur, se consacrant aux mêmes études, embrasée des mômes feux, et plongée dans le même deuil , s'attira les hommages et les respects de ses contemporains.

Veronica Gambara était fille du comte Gambara et de la princesse de Pio. Née en 1485 aux environs de Brescia, elle annonça dès l'enfance les plus heureuses dispositions pour l'étude, en même temps qu'une àme propre à l'exercice de toutes les vertus. Nourrie de bonne heure lettres grecques et latines, et des classiques avec qui elle ne tarda pas à se rendre familière, poëte, pour ainsi dire, en naissant, et sans avoir eu jamais de maître, à vingt-deux ans elle était déjà célèbre par toute l'Italie, lorsque Guibert X, seigneur de Corrége, devint l'heureux possesseur de tant de trésors. Deux fds qui semblaient devoir continuer les vertus de leur mère et la gloire de leurs aïeux, doublèrent le bonheur de cette union. Mais hélas ! il fut de courte durée. Guibert mourut après dix ans de mariage et laissa sa veuve

242 VERONICÂ GAMBÂRA.

inconsolable. Non-seulement elle ne voulut pas se remarier, mais elle quitta et les riches habits , et les palais somptueux qui lui rappelaient son bonheur passé; elle allait toujours vêtue de noir; la tenture de ses appartements, sa livrée, ses chevaux, tout était noir, comme pour témoigner de l'éternité de ses regrets. Tant, même chez les natures d'élite, l'imagination exaltée égare souvent la raison!

Cependant sa demeure continua à rester ouverte aux poètes et aux savants, qui formaient une petite cour autour d'elle du vivant de son mari. Elle recherchait, comme autrefois, leurs entretiens. C'était à la fois pour elle un souvenir du passé et une diversion à sa douleur : quel antidote plus puissant que l'étude! Plus heureuse en cela que la marquise de Pescaire, il lui restait, comme je l'ai dit, deux fds qui lui rappelaient son époux et qu'elle éleva tendrement dans l'amour du beau et du bien. Elle mourut en 1550, pleurée universellement. Bembo, Bandello, Molza, Mauro et beaucoup d'autres tinrent à honneur de compter parmi les amis et les admirateurs de Véronique, dont le nom est désormais inséparable de celui de sa célèbre contemporaine. L'Arioste, après avoir nommé deux ou trois autres dames illustres, la mentionne dans les termes suivants :

« Avec elles est Véronique Gambara, chère à Phébus et au chœur sacré des Muses. »

L'hommage d'un tel maître dispense de tous les éloges. Cependant si le lecteur veut juger par lui-même du mérite littéraire de Véronique, il n'a qu'à lire, outre ses Lettres et Poésies diverses, les belles octaves sur la vanité des biens terrestres. 11 verra à quelle hauteur de méditations s'élevait cette âme si grande et si pure. Elle déplorait l'aveuglement des mortels qui, sans s'inquiéter du nombre de victimes incessamment moissonnées par la mort, ajoutent eux-mêmes aux misères de leur vie. Que de fatigues, que de tourments, que de larmes pour courir après des plaisirs trompeurs !

« Les uns consument dans les cours la fleur de leurs jeunes années, et, tandis qu'ils recherchent la fortune et les honneurs, ils ne rencontrent sur leur chemin que la haine, l'envie et l'outrage, seuls biens qu'on doive attendre des princes avares et trompeurs, insensibles au mérite, fléaux et opprobre de la terre !

« D'autres veulent attirer les regards et briller partout au premier rang, et pour que l'or et les perles resplendissent sur leurs habits, ils se font peu à peu les tyrans de leur patrie, ils portent le fer ou la flamme dans son sein ; mais à la fin ils meurent indignes de vie et de renommée, et leur gloire meurt avec eux.

« Combien, épris autrefois de deux beaux yeux et d'un visage agréable, se nourrissent de leurs pensers douloureux privés de la moitié de leur vie! Les joies et les plaisirs ne peuvent rien leur arracher qu'un

VERONICA GAMBAKA. 243

sourire mensonger, et si quelquefois un éclair de gaieté brille sur leur visage, ils ont pour un plaisir mille douleurs.

«< Celui-ci traîne des jours sans repos loin de la vue de l'objet aimé; celui-là pour un regard ou pour une parole sévère se consume de tristesse; cet autre, jaloux d'un nouveau rival, souflre les angoisses du martyre ; un quatrième est en proie à mille autres soucis plus nombreux que les grains de sable de la mer.

« C'est ainsi que sans chercher à réprimer avec le frein de la raison nos vains désirs, nous empoisonnons nous-mêmes notre existence. Ah ! qu'elle serait plus tranquille et plus sereine si, sans passions, sans soupirs , heureux de ce que le ciel nous a donné, nous vivions dans une humble et modeste condition ! »

Telle est la noble fin que Véronique se propose dans ses vers. Et plût à Dieu que tous ceux qui prétendent au titre de poète s'attachassent comme elle à rendre les hommes meilleurs, et ne faillissent point aussi souvent à la glorieuse mission de l'écrivain I

a;ôpartt 0tampa.

01 CI une vie pleine de larmes, au souvenir de laquelle on se sent pénétré à la l'ois d'admiration et de pitié. Jamais plainte plus touchante ne s'exhalera de l'àme d'une femme , jamais passion plus malheureuse n'inspirera les vers d'un poëte. Comment se trouva-t-il un homme assez ingrat pour ne point reconnaître par le sacrifice de toute sa vie l'amour de cette enfant si noble, si jeune, si belle, chanteuse incomparable , musicienne céleste, de celle que Varchi appela

« Sapho de nos jours, noble et hère Gaspara. » Gaspara Stampa naquit en 'i 523 à Padoue , où sa famille, d'origine milanaise et noble, s'était établie depuis plusieurs années. Orpheline de père , elle eut dans sa mère un guide plein de tendresse, qui découvrant en elle une intelligence au-dessus de son sexe, au lieu de borner son éducation au chant et à la musique, voulut qu'elle fût initiée dans les langues grecque et latine, sans lesquelles il était impossible à cette époque , même à une femme , d'aspirer à la renommée littéraire. Si Padoue, en perdant Gaspara, perdit son plus bel ornement , Venise s'accrut d'un nouveau lustre. Un grand nombre d'adorateurs briguèrent les bonnes grâces de la noble jeune lille, (jui fut insensible

GASPARA STAMPA. 245

à leurs hommages. C'est que son cœur ne lui appartenait plus : une passion qui fit le malheur de sa vie l'attachait à Collaltino , des comtes Collalto. Les uns veulent que les deux amants s'en soient tenus à un échange de regards et de paroles; selon d'autres, Gaspara, fascinée par la beauté de Collaltino et par sa double renommée de guerrier et de poète , eût fait céder la voix de l'honneur aux entraînements de la passion. L'incertitude dure encore après qu'on a lu les poésies de Gaspara. Poète par amour , elle laisse échapper le secret de son cœur, mais non celui de sa vie. De même que Laure avait inspiré les chants de Pétrarque, Collaltino inspira ceux de Gaspara et reçut d'elle l'immortalité. Après qu'il fut parti pour aller guerroyer en France sous la bannière de Henri II (comme si l'Italie n'eût pas eu besoin de son épée), l'infortunée jeune tille sembla avoir perdu la moitié de sa vie. Son retour lui fut plus fatal encore que son départ. Collaltino, engagé dans de nouveaux liens , avait oublié ses anciennes promesses , et les vers passionnés que Gaspara lui envoyait sous le nom à'A7îassilla, nymphe du fleuve Anasso, lequel baigne les antiques domaines des comtes de Collalto, ne purent rappeler l'ingrat. Gaspara ayant su qu'il était sur le point d'épouser sa rivale, réunit toutes ses poésies dans un volume qu'elle lui dédia , avec une lettre qui , indépendamment du mérite littéraire, restera comme un témoignage de la passion de l'infortunée. Voici cette lettre :

« Cher et illustre seigneur,

« Puisque les tendres plaintes échappées à mon amour, et dont j'ai renfermé l'expression dans une longue série de lettres et de poésies, n'ont pu, en vous arrivant une à une, je ne dirai pas toucher le cœur de Votre Seigneurie , mais seulement engager sa courtoisie à m'écrire une parole, j'ai voulu les rassembler dans ce volume pour voir si toutes ensemble ne seront pas plus heureuses. Ici donc Votre Seigneurie verra, non l'océan de mes larmes, de mon amour et de mes tourments, car c'est unemer sansfond, mais seulement un faible ruisseau. Etqu'elle ne pense pas que j'aie fait cela pour l'affliger, en lui reprochant sa cruauté, car il n'y a pas de cruauté là où il n'y a point d'obligation. Je l'ai fait bien plutôt pour la réjouir en lui montrant sa toute-puissance. Car si votre cruauté envers moi a produit de tels fruits, il vous sera facile d'imaginer quels seraient ceux que produirait votre pitié, si le ciel m'accordait la grâce que vous jetassiez de nouveau sur moi un regard miséricordieux, ô noble, illustre et divin objet, qui faites encore ma joie en faisant mon tourment. Que Votre Seigneurie daigne lire, quand des soins plus importants et plus chers lui en laisseront le loisir, les expressions de l'amour et de la douleur de sa très-fidèle et infortunée Anassilla , et qu'elle juge , par cette faible peinture , de ce que je dois éprouver et

246 GASPARA STAMPA.

ressentir dans mon âme. Si Jamais, ce que je n'ose espérer, ma pauvre et triste demeure avait l'honneur de recevoir un si grand hôte comme est Votre Seigneurie, je suis sûre que les lits, les chanijjres, les salles et la maison tout entière lui raconteraient les plaintes, les sanglots, les soupirs et les larmes que jour et nuit j'ai répandus, en prononçant votre nom et en bénissant, au milieu de mes plus cruels tourments, la bonté du ciel et la vôtre, parce qu'il vaut mieux mourir par vous, comte, que d'être heureuse par un autre. Mais que fais-je ? Pourquoi fatiguer sans nécessité Votre Seigneurie , et faire tort d'ailleurs à mes vers, comme s'ils ne savaient pas s'exprimer par eux-mêmes et qu'ils eussent besoin d'un secours étranger? Je m'en remets donc à eux et je finis en priant Votre Seigneurie qu'elle veuille bien , en récompense de mon humble et fidèle attachement, lorsqu'elle recevra ce pauvre petit volume, m'accorder la courtoisie d'un soupir, et se rappeler un moment, à la distance où. nous sommes , la malheureuse et abandonnée Anassilla. Et toi, pauvre petit livre, dépositaire de mes larmes, présente-toi le plus modestement que tu pourras devant notre seigneur en compagnie de ma foi inaltérable, et si, quand il te recevra, tu vois ces yeux si chers et si cruels , adoucir un peu la sévérité de leurs regards , oh ! bénies seront toutes mes fatigues , heureuses toutes mes espérances ; et puisse la paix éternelle être sur vous deux ! »

J'avoue que si l'on n'avait pas d'autres témoignages de la passion de Gaspara, on serait tenté de voir dans cette lettre plutôt une amplification oratoire que le cri d'une âme véritablement atteinte. Cette rhétorique , d'ailleurs , se trouve rarement dans ses Rime, qui ne perdraient rien à être comparées à celles des premiers maîtres. Dans un siècle où toute la poésie se traînait sur les traces de Pétrarque, elle eut le mérite de ne puiser son inspiration que dans son âme et dans la passion qui l'animait, témoin le sonnet suivant :

« Quand je me trouve soudain en présence de ces yeux si doux et si brillants, ma langue, ma plume, mon courage et mon esprit, mes pensées, mon âme, mes sentimens,

" Deviennent tout à coup ou anéantis ou glacés , et je demeure comme muette et stupide, soit l'adoration dont je me sens saisie, soit parce qu'ils ne peuvent se détacher de ce divin objet.

« Je ne puis articuler même une parole , et à ce fatal aspect mon âme ensemble et mes forces se dérobent.

« 0 miracle de l'amour, qu'un seul objet, une seule beauté me donne la vie et me ravisse la raison ! »

Ces vers et d'autres de la Sapho italienne firent un grand bruit dans toute l'Italie. Lugrezia Gonzaga, qui fut, elle aussi, une des gloires de ce siècle, écrivait en ces termes à Ortensio Lando : «< J'ai lu plus de mille fois le sonnet composé par la vertueuse dame Gaspara Stampa

GASPARA STAMPA. 247

en votre honneur, et il m'a paru si merveilleux et si plein de poésie que je suis restée en doute si l'on devait le croire l'œuvre de quelque femme, maintenant que la marquise de Pescaire et l'illustre Veronica Gambara ne sont plus de ce monde. Et même mon doute subsisterait encore si je ne me rappelais l'avoir vue et entendue parler dans plusieurs occasions. Je laisse de côté toutes les preuves que j'ai eues d'autre part de son merveilleux talent et me réjouis fort avec vous que vous ayez trouvé un si docte héraut de votre gloire. » Cependant malgré l'éclat d'unetellerenommée,CollaltofutsourdauxplaintesdelapauvreGaspara qui, vaincue à la fin par son désespoir, termina, dit-on, ses jours par le poison, en 1554, dans sa trente et unième année. D'autres prétendent qu'elle fut empoisonnée par CoUalto. Mais cette accusation ne repose sur aucune preuve, et ce n'est point la peine de charger d'un tel crime la mémoire d'un homme assez coupable déjà pour avoir répondu par l'indifférence et le mépris au constant amour et à la fidélité exemplaire d'une si noble femme.

aura iLcn*aciua.

ame.

après un an droite que c'

ARMi les femmes illustres du xvi* siècle qui honorèrent leur sexe par leurs talents et par leurs vertus, celle-ci fut égale aux plus fameuses, sinon par la douceur et la pureté du style , du moins par la grandeur et la noblesse des pensées. Quelques-uns vantent sa beauté et sa fécondité poétique ; personne ne parle de son mâle génie et des rares vertus de 5.-.iv-^ cette âme véritablement italienne. 'AT' Nous ne savons rien de particulier sur Laura Terracina, si ce n'est qu'elle naquit à Naples en 1550 et vécut à Torre di Chiaia, non loin des mausolées de Virgile et de Sannazar, séjour enchanteur par la merveilleuse beauté du ciel, qui enflamme les âmes les plus rebelles, et par le voisinage des deux tombeaux que l'imagination la jeune fille avait convertis en autels. On rapporte qu'elle inspira de l'amour à Alfonso Montegna et à Mauro, mais que sa vertu ne fut pas moindre que l'élévation de son Je ne dis rien de cette prétendue histoire de Boccalini , qui , avoir raconté le mariage de Mauro avec Laura, affirme que, après, le poète ayant remarqué que sa femme portait à la jambe une jarretière brodée d'or et de pierres précieuses , et ayant su était un présent du roi d'Angleterre Edouard VI, l'assassina dans

LAURÂ TERRACINA. 249

un accès de jalousie Si Ton ne sait rien de la vie intime de Terracina, nous voyons du moins, en lisant les éloges qu'elle donne à d'autres femmes , ses émules de gloire et ses amies, que l'envie lui fut inconnue. Pour ce qui est de son talent, nous pouvons en juger par le grand nombre de poésies qu'elle a laissées et recommandables par un caractère d'utilité que n'ont pas celles de ses contemporaines. Voici un sonnet d'elle sur les misères de cette Italie si ardemment aimée et si mal défendue par ses fds :

« Père du ciel, si l'orgueil d'autrui et ton propre outrage ont jamais excité ton courroux, si tu t'affliges de voir l'Italie esclave d'une nation superbe et courbée sous un joug avilissant;

« Montre, par les signes de ta colère et de ta justice, que nos plaintes sont arrivées jusqu'à toi , sois notre bouclier contre nos ennemis et les tiens.

« Vois les fils du Rhin et de l'Èbre porter le ravage dans nos campagnes et nous commander en maîtres, eux qui furent autrefois nos esclaves.

« Fais donc éclater. Seigneur , ta juste et terrible colère, car nous n'espérons qu'en toi pour nous délivrer de nos tyrans. »

Il suffirait de ces vers pour immortaliser le nom de Laura; mais ce qui fonda véritablement sa renommée, fut son Z>/5co?<r5 sur les premières stances du Roland furieux , sorte de paraphrase en ottavarima de chaque vers de l'Arioste, où l'auteur, soit qu'elle tonne contre le vice, soit qu'elle célèbre l'amitié et la vertu , atteint à une certaine élévation de pensée et de style. Ce qu'il faut louer surtout dans cette œuvre qui manque d'originalité, c'est le sentiment d'admiration dont elle témoigne pour le grand poète. MaisCrescimbeni, dans son Histoire de la poésie italienne, va trop loin quand il dit que le commentaire de Laura Terracina « ajoute à l'éclat de ce poème merveilleux. » Le Roland furieux, qui fit tant de bruit en Italie lors de son apparition , n'avait pas besoin de cet auxiliaire. L'auteur dédia son ouvrage à Charles-Quint, auquel elle consacra le premier des quarante-six chants dont il se compose; les autres sont adressés aux envieux et aux itu/rats, aux amis traîtres, aux ambitieux, aux ennemis du beau sexe, aux jeunes gens et aux femmes coquettes, aux courtisans pervers :

" Courtisans insensés, qui vivez dans l'opprobre et l'infamie des cours, ne vous apercevez-vous pas, malheureux, c|ue la route que vous suivez vous conduit droit à l'hôpital ou au gibet? Qu'espérez-vous donc, pauvres fous , en servant des monstres ingrats et des orques dévorantes? Ne jouez pa^ votre destinée future; une noble demeure vaut mieux qu'un vil chemin. »

Cependant un annotateur n'a pas craint d'avancer que les compositions de l'illustre poète étaient dénuées de grandeur et d'élévation.

250 LAURA TERRACINA.

Qu'aurait répondu à ce critique le révérend Antonio Calamita, lequel n'a pas assez d'antithèses dans les huit vers suivants pour célébrer la belle napolitaine?

«< Donner de la lumière au soleil, de l'eau à la mer et des étoiles au ciel, à Samos des vases et des hiboux à Athènes, au feu de la chaleur et du froid à la gelée, aux montagnes des pierres et du sable au rivage, l'oubli au sommeil, à la nuit un voile obscur, les Muses au Parnasse , à mon cœur la flamme et les crocodiles à l'Egypte : voilà ce que je fais en écrivant des vers à sa louange. »

JjsabcUa 3^n^l•^ittî.

'il est rare que les esprits même les plus distingués, échappent complètement à l'influence de leur époque , il n'y a pas lieu de s'étonner qu'une ^^^ femme, douée d'une imagination vive , se soit laissé égarer par cette recherche et ces faux brillants, auxquels sacrifient encore aujourd'hui beaucoup de nos écrivains. Aussi n'aurais-je pas parié de cette nouvelle muse si elle ne m'eût paru digne à d'autres titres d'une partie de cette renommée dont elle jouit et dont un sécentiste enthousiaste rendait ainsi témoignage : « L'Andreini porte sur ses lèvres l'olivier de Pallas, sur son visage les jardins d'Adonis, dans son sein le banquet des Dieux, sur sa poitrine la ceinture de Vénus, et entre ses bras le chaste Amour. » IsABELLA Andreini, née à Padoue en 1552, montra dès l'enfance un goût prononcé pour l'étude: « A peine avais-je appris à lire, dit-elle elle-même, que je me mis à composer ma pastorale de Myrtile, dont le mauvais succès provint sans doute de ma propre insuffisance, mais un peu aussi d'un manque de courtoisie delà part du public. » Je ne mentionne ici cette fade et servile imitation de \Aminta, où l'on chercherait vainement l'esprit et les grâces du modèle, que parce que la composition de ce petit drame détermina lavo-

252 ISAREI.IA ANDP.FIM.

cation de l'auteur pour le théâtre, où elle acquit bientôt une telle renommée qu'on désira la voir à Paris. Isabelle se rendit à cette invitation, et partit pour la France avec son mari, qui était à la tête d'une troupe de comédiens. L'emblème de la troupe était une tigure de Janus avec la devise :

.< Jaloux de vertu, de renommée et d'honneur. »

Isabelle joua en italien, en français et en espagnol avec une perfection dont rien n'approche. On lui ht de grandes fêtes; Henri IV tint à honneur de lui écrire , et la France entière fut initiée par elle à cet art (}u'elle poussa si avant ^ et qui lui valut ce sonnet louangeur delà part de Chiabrera :

« Le jour où , sublime sous d'humbles habits , Isabelle représenta l'égarement, et folle avec les traits d'un ange, mérita un triomphe plus éclatant que les autres avec leur raison ;

» Ce jour-là, au milieu des chants et de la musique, elle ne remua pas le pied qu'un Amour ne naquit sous ses pas, elle n'ouvrit pas la bouche qu'elle ne s'attirât des adorateurs, elle ne sourit pas qu'elle ne réjouit un cœur.

« Quiconque eut le bonheur de la voir ce jour-là ne désire plus rien sur cette terre et en garde dans le cœur un souvenir éternel :

« 0 de la scène sirène enchanteresse, phénix des théâtres d'Italie, ô parmi les cothurnes inimitable Clio ! »

Isabelle Andreini ne le cède à aucune femme de son temps dans la poésie tendre. Deux canzones témoignent du sérieux et do la fécondité de son esprit : la Défense et \ Accusation contre l'Amour. Elle raconte ainsi comme elle triompha de ce dieu :

« Amour, cruel tyran, qui m'as si longtemps asservie, tu cèdes enfin sous les coups de la raison , te voilà vaincu , désarmé. Je suis délivrée des liens qui m'ont tenue un temps prisonnière. Ta main superbe ne tiendra plus les rênes de ma vie. J'ai purgé mon âme de ton venin maudit. Cherche ailleurs de nouveaux trophées; ta flamme est éteinte dans mon cœur. »

L' Andreini tient noblement sa place parmi ce groupe illustre que l'Italie oppose avec un juste orgueil aux détracteurs du beau sexe parmi nous. Un concert d'applaudissements saluait son apparition sur la scène, parce que les charmes de sa figure et la douceur de sa voix surpassaient encore la perfection de son talent; tous les hommes étaient à ses pieds ; mais c'est en vain que les séductions et les promesses

' Ces sortes do représentations , mêlées de ballets et d'inlcnnèdes , commençaient à être en vogue, principalement à la cour. Plusieurs fenimes leur durent leur fortune et une sorte de célébrité dans le monde : témoin mademoiselle Paulet , dont parlent Tallemant des Réaux et l'abbé de Choisi dans leurs Mémoires, courtisée par ce même Henri IV et célébrée par Voiture. [Note du traducteur. )

ISABELLA ANDREINI. 253

lui tuiciiL prodiguées; elle sut se garder modeste et j.ure au milieu de ses triouiphes. Elle poussa si avant le soin de son honneur et de sa réputation , qu'ayant fait imprimer en 1604 des poésies amoureuses dans le goût de Pétrarque , elle appréhenda que la passion dont elle avait empreint ses églogues et ses madrigaux ne fit mal juger des affections de son cœur, et afin de prévenir toute fausse interprétation, elle plaça en tête de son recueil un sonnet pour avertir le lecteur que les amours qu'elle avait supposés n'avaient aucune réalité , que c'étaient de pures fictions , comme celles qu'on voit au théâtre. Aussi quand à son retour à Lyon , elle mourut dans sa quarante-deuxième année , laissa-t-elle un mari inconsolable.

Corilla (iDUmpifa.

A poésie est le fruit de veilles assidues , de longues

méditations, d'un amour infini, d'un élan incessant

de l'âme vers Dieu, c'est un don du ciel qui n'est

accordé qu'à ceux dont l'intelligence a été trem

pée aux sources de la philosophie. Voilà pourquoi

je ne puis parler des poètes improvisateurs si

communs en Italie , sans déplorer amèrement

l'abus de qualités parfois si brillantes et le tort

irréparable qu'ils ont fait à la poésie ; et si j'inscris ici

le nom d'une improvisatrice célèbre, c'est pour montrer

que ce don naturel a été aussi le partage des femmes

en Italie, à qui il n'a manqué qu'un peu de réflexion pour

imiter les abeilles, qui produisent à force de travail un

miel d'une exquise douceur.

Maddalena Morellj, née à Pistoie, en 1740, vit la fortune lui sourire dès son enfance. Elle fut élevée toute petite aux Salesiane^ de Florence, et à dix ans elle eut le bonheur de faire la connaissance de la princesse Pallavicini, qui se prit d'une grande

' Les Salesiane sont une communauté religieuse pour l'éducation des jeunes filles, à Florence. Je suppose que ce nom dérive de saint François de Sales.

{Note du traducteur.)

CORILLA OLIMPICA. 255

affection pour elle et qui, frappée du talent qu'elle annonçait pour la poésie, l'éleva dans sa maison. Plus tard elle laconduisità Rome où elle la présenta à plusieurs grands personnages qui devinrent les amis et les protecteurs de la jeune fille. La même faveur et les mêmes prévenances l'accueillirent à Naples. Belle, vertueuse, spirituelle, déjà célèbre, elle eut un grand nombre d'adorateurs qui recherchèrent sa main ; Ferdinando Fernandez , gentilhomme espagnol , l'emporta sur ses rivaux et devint son heureux époux.

C'était alors la grande vogue des poètes improvisateurs ; des applaudissements frénétiques accueillaient chaque vers qui sortait de la bouche de Madeleine. Ces louanges, ces ovations devinrent un tel besoin pour elle qu'elle quitta son ménage et son mari , et se mit à parcourir Bologne , Modène , Parme , Venise , improvisant partout des vers sur les sujets les plus difficiles. Elle se rendit de là à Inspruck, à la prière de Marie-Thérèse, pour les noces de Pierre Léopold avec Marie-Louise, et reçut avec une pension le titre de poète de la cour. A son retour à Rome, elle fut reçue en triomphe par les Arcades ; ce n'étaient que bravos et cris de joie ; tous les bosquets témoins des soupirs de ces bienheureux poètes retentissaient du nom de la bergère sans pareille.

Mais un triomphe encore plus éclatant lui était préparé par l'enthousiasme de ses adorateurs. Un jour, après avoir improvisé, en présence de deux académies sur douze sujets diff'érents, tous en vers, et cela avec une telle perfection , qu'on ne sut pas ce qu'on devait admirer le plus ou de la fécondité de son esprit, ou de son incomparable facilité d'élocution, elle fut conduite au Capitole, où elle traita un nouveau thème philosophique et religieux, après quoi, cette seconde épreuve étant terminée, elle échangea son nom contre celui de Corilla Olimpica , et fut promenée dans Rome le front couronné de laurier , comme au temps des anciens triomphateurs. Les Arcades, les princes, les prélats, les cardinaux chantèrent Corilla. Catherine de Russie et l'empereur Joseph II la comblèrent de présents et voulurent , mais en vain , l'attirer à leur cour.

Telle fut l'heureuse vie de Corilla, qui mourut en 1800, à Florence. Les louanges excessives dont elle fut comblée de son vivant ne m'empêcheront pas de reconnaître et de louer en elle cette versification élégante et facile qui est le propre des natures italiennes et qui , par un phénomène singulier au premier abord , mais dont on a mille exemples, manque tout à fait à ses poésies écrites et imprimées. Cependant la véritable gloire de Corilla fut de ne s'être pas laissé éblouir parce concert unanime de louanges, et d'avoir poussé la modestie jusqu'à arracher elle-même de son front la couronne qu'on y avait placée pour la consacrer à la madone dans l'église de l'Humilité à Pistoie.

25G COPilLLA OLIMPICA.

Malgré cela cv fut un scandale de voir cette couronne, offerte trop tard à Torquato Tasso, orner le front de l'improvisatrice dePistoie. On cria au sacrilège, inème pendant ce dix-huitième siècle si indifférent, et l'on se rappelle encore cette pasquinade qui courut alors tout Rome :

« De par monsignor Massei il est enjoint et ordonné que si Corilla vient à passer avec sa couronne de laurier, on ne lui jette ni écorces, ni oranges, sous peine de payer six bajocchi'. »

' Petite monnaie romaine : 0 bajocchi font la moitié d'un paul, et le paiil est la dixième partie de l'écu romain (5 francs 31 centimes). {Note du traducteur.)

^nc&d BanlxUinl

E n'eusse point rangé cette seconde improvisatrice parmi les femmes poètes de l'Italie, si une renommée éclatante n'avait fait voler son nom de Florence à Rome et de Naples a Turin, et si elle n'avait été en même temps un modèle de vertu pour son sexe.

Teresa Bandettini, née à Lucques en 1763, savait lire et écrire à cinq ans, et à sept elle improvisait des vers comme dans de prophétiques extases. C'était plus que n'avaient jamais fait l'Arioste, Tasse et même le fameux Pic de la Mirandole. Ces fruits hâtifs d'un génie précoce n'enlevèrent rien à la richesse ni au développement de son imagination. Seulement son goût pour la poésie était combattu par sa mère qui, trouvant la littérature un pauvre métier, l'excitait à jeter là ce tas de bouquins et à se livrer à la danse. Heureusement elle vint à épouser Vincenzo Landucci qui, mieux avisé, trouva bon qu'elle tirât parti de cette facilité merveilleuse et ouvrît une école d'improvisation à Udine. Elle eut une vogue immense, et, en effet, jamais on n'avait vu un tel prodige de grâce et de talent. L'Arcadie lui décerna le nom AWmariilUs étrusque, et ce qui importe davantage, Parini, Âlfieri, Monti ne dédaignèrent pas de se faire ses panégyristes. Lucques fit imprimer à ses frais les poésies de son illustre concitoyenne. Betti-

258 TERESA BÂNDETTINI.

nelli appela deux perles sans pareilles les petits poëmes en vers libres de Montramito et de Viareggio. La Théséide en ottava rima est remarquable surtout par le but moral. Et l'on cite parmi ses tragédies Polijdore, qui fut applaudi durant trois soirées par les Milanais.

Le vers, dépouillé de la chaleur et de l'harmonie que lui prête l'improvisateur, paraît, en général, froid et lourd à la lecture. C'est pourquoi je n'ai voulu citer aucune des poésies improvisées de Corilla Olinipica, et j'en ferai de même pour V Amaryllis étrusque. Je me contenterai de transcrire une canzone composée par elle pour une cantatrice célèbre , et qui montre à quelle hauteur elle aurait pu atteindre si elle eût pris l'habitude, dès ses premières années, de mûrir son inspiration :

« Fontaine de nectar, chère harmonie, à travers quels sentiers inconnus m'entraînes-tu sur ton aile rapide, remplie d'une sainte ivresse?

« 0 souveraine de toute beauté, c'est toi qui m'inspires mes paroles, c'est toi qui prêtes la vie à mes pensées.

« Les arbres et les prairies ont une voix et une âme lorsqu'ils murmurent au soleil levant et secouent la rosée humide de la nuit.

<« Et lorsque la brillante Iris vient à faire briller dans le ciel le prisme aux sept couleurs, n'est-elle pas comme l'image visible des sons?

« Les vagues murmurantes de la mer, la brise qui agite la vigne sur les coteaux ont une voix, comme les terribles grondements du tonnerre.

« Tout l'univers ensemble n'est qu'harmonie ; la terre, l'air sont un universel et magnifique concert. »

Thérèse Bandeltini eut une âme à la hauteur de son génie. La pauvreté, si mauvaise conseillère, la vie de théâtre, si pleine de dangers, ne l'empêchèrent pas de satisfaire à tous ses devoirs de fille, d'épouse, de mère, de citoyenne, et passant impunément à travers les périls de sa profession, ce qui eût été un écueil pour une autre ne servit qu'à faire triompher sa vertu. Elle ne voulait que gagner un peu d'argent afin de satisfaire sa passion pour l'étude. Toutes les connaissances l'attiraient. Elle apprit la physique à Bologne, l'histoire naturelle à Venise, le latin môme et le français. Aussi lorsqu'on avril 1837 l'heure fatale vint à sonner pour elle, elle quitta sans remords et sans regrets ce monde dont elle avait su vaincre les dangers à l'aide du travail et du respect constant de soi-même.

Di0î>ata Saluj^o.

'est un grand bonheur pour de jeunes esprits, qui s'imaginent mériter le nom de poètes en rimant des bouquets à Philis et à Chloris, de rencontrer des maîtres sages et habiles pour les remettre dans le droit chemin. C'est ainsi que Diodata , après s'être laissée aller, dans sa première jeunesse, aux dangereux attraits de l'improvisation, dut à deux hommes éminents, Caluso et Denina, de renoncer à cette célébrité fugitive pour une gloire plus durable.

Diodata Saluzzo naquit à Turin en 1774. Fille du comte Angelo , qui tirait son origine des anciens seigneurs de Saluces, elle montra déjà dès ses plus tendres années, par un privilège assez commun parmi nous , que les J ^ vers et le sentiment de l'harmonie sont le don naturel de toute ^^^ ':^^ âme née sous le beau ciel de l'Italie. Le malheur fut qu'elle vint au monde dans un temps où les rimeurs de l'Arcadie donnaient le ton à toute la littérature. Quelques traces de leurs fades puérilités se retrouvent dans les premières poésies de Diodata , qui, bien qu'elle habitat un palais, se plaisait à décrire le soleil dorant un chaume rustique et à conduire les brebis à des bergeries inconnues pour elle. Aussi l'Arcadie, après lui avoir décerné le nom de Glaucilla Eurotea,

Page 1