‹ L'Italie littéraire et artisqueChapitre 35 sur 86 · Û78 GIOVANNI FIORENTINO · texte numérisé non relu

Û78 GIOVANNI FIORENTINO

s'apercevaient, ils se souriaient, et ainsi toujours guidés par l'Amour, ils se prirent tant et tant la main, et s'écrivirent, et devisèrent tous les deux bien des fois. Et cet amour s'accrut tellement en eux, qu'ils convinrent à la un de se trouver à une certaine heure au parloir qui était dans un endroit écarté et solitaire; et quand ils y furent venus, et qu'ils y eurent devisé, ils arrangèrent d'y venir une fois chaque jour pour pouvoir deviser longuement ensendjie. Et ils établirent cette règle que chacun d'eux devait raconter chaque jour une Nouvelle pour leur récréation et amusement ; et ainsi ils firent. »

De cet accord, qui pourra paraître singulier, et qui est loin de la fécondité et de la grâce inventive de Boccace, sortirent cinquante Noules racontées en vingt-cinq jours, et terminées chacune par des couplets chantés par les deux amants alternativement. Ce qui distingue ces Nouvelles, c'est, à part le mérite incontestable de la langue, une certaine allure ingénue et franche qui les rend dignes parfois de soutenir la comparaison avec le grand et inimitable Conteur. Imprimées à Milan en 1558, une grande partie est prise selon le dire de Manni , dans les histoires de Ricordano Malispini et de Jean Villani. Quelques autres sont tirées des histoires romaine ei grecque , mais considérablement embellies. Pour ce qui est des autres, je ne puis que répéter ce que j'ai dit plus haut à l'occasion de Boccace et de Sacchetti, que le goût du temps comportait malheureusement ces récits licencieux où les bonnes mœurs étaient souvent outragées, quelquefois à l'insu de l'auteur.

Parmi ces Nouvelles, qui se recommandent en général par le mérite de l'invention, je citerai la première de la seconde Journée. Un certain Giannetto , après avoir perdu son père, va à Venise, où il est reçu conmie un fils par le riche marchand Ansaldo. Plus tard, le désir le prend de voir le monde; son père adoptif frète pour lui un navire qu'il charge de riches et nombreuses marchandises, et il part. 11 arrive dans le port de Belmonte; la, une loi oblige tout arrivant à se soumettre à une certaine épreuve amoureuse; vainqueur, il épouse la reine, qui est veuve, et devient maître de tout le pays ; vaincu il est condamné à perdre son bien. Giannetto accepte hardiment l'épreuve, mais par suite d'une supercherie de la reine, il se voit appliquer la teneur de la loi. 11 retourne à Venise, et pour cacher sa confusion , il dit qu'il a perdu sa cargaison dans une tempête. Ansaldo redouble de tendresse à son égard, et le voyant triste par le désir de recouvrer ce qu'il avait perdu, plus soucieux de son fils adoptif que de ses richesses, il lui fait équiper au retour du printemps un autre navire avec des valeurs plus considérables. Giannetto retourne au port malencontreux, espérant bien cette fois triompher de la traîtresse ; mais il est de nouveau victime de ses perfidies , et de nouveau encore le marchand , croyant à la fable du

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naufrage, l'accueille avec tendresse à son retour. Il fait plus : le voyant obstiné à tenter la fortune, il lui donne un troisième vaisseau ; mais comme ce qu'il possède ne lui suffit pas pour l'équiper, il emprunte dix mille ducats d'un Juif, à condition que s'il ne les lui a pas rendus à jour fixe, celui-ci pourra lever en payement une livre de la chair du pauvre marchand, et sur telle partie de son corps qu'il lui plaira. Giannetto est vainqueur à cette troisième épreuve, et il épouse la dame, à qui il annonce comment il est obligé de partir subitement pour Venise , afin de payer sa dette et de sauver la vie à Ansaldo. Celle-ci s'avise d'un stratagème, et s'étant habillée en juge, elle s'en va de son côté à Venise, suivie de deux domestiques et à l'insu de son mari. Sur ces entrefaites l'échéance arrive, le Juif fait arrêter Ansaldo, et quoiqu'il pût dès lors user de son droit, il consentit à retarder jusqu'au retour de Giannetto. Giannetto arrive en effet et offre au Juif de lui payer les dix mille ducats. Mais alors celui-ci répond que, puisqu'il n'a point été payé à temps, ce n'est point de l'argent qu'il veut, mais bien une livre de la chair de son débiteur. L'embarras est grand ; tous les marchands de Venise prient le Juif qui se tient fort de son droit. Fiorentino raconte d'une manière très-anmsante le stratagème employé par l'épouse de Giannetto pour sauver le malheureux marchand :

« Ce juge fit annoncer par tout le pays que quiconque aurait à consulter sur un point litigieux s'adressât à lui. C'est ainsi que messer Giannetto, apprenant qu'il était venu un juge de Bologne, lequel résolvait toutes les questions , dit au Juif : Allons trouver ce juge. Le Juif dit: Allons; mais vienne qui voudra, mon droit est toujours le même. Ils arrivèrent ainsi devant le juge, et l'ayant salué comme ils le devaient, le juge connut messer Giannetto, mais messer Giannetto ne le connut point, parce que certaines herbes avaient changé tout à fait son visage. Messer Giannetto et le Juif lui ayant exposé alors chacun ses raisons , il prit le papier, le lut, après quoi il dit au Juif: Prends ces cent mille ducats et tiens quitte ce bonhomme, qui te sera encore obligé. Le Juif répondit : Je n'en ferai rien. Le juge dit: C'est dans ton intérêt. Le Juif persista dans son refus. Ils s'en allèrent d'un commun accord devant le tribunal appelé à prononcer sur de telles matières, et le juge, parlant pour messer Ansaldo, demanda qu'on fît venir le Juif; et quand il fut arrivé, il dit : Or sus, lève-lui une livre de chair où tu voudras, et finissez-en. Le Juif le fit dépouiller tout nu, et prit en main un rasoir qu'il avait fait faire pour cela. Et messer Giannetto se tourna vers le juge et lui dit : Messer, je ne vous avais point prié de cela. Le juge répondit : Tiens-toi tranquille, il n'a pas encoredétachéunelivre de chair. LeJuif s'approchadesa victime. Alorsle juge dit : Prends garde à ce que tu fais, parce que si tu coupes plus ou moins qu'une livre, moi je te ferai couper la tète. Et je te dis encore

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