‹ L'Italie littéraire et artisqueChapitre 36 sur 86 · GIOVANNI FIORENTINO · texte numérisé non relu

GIOVANNI FIORENTINO

ceci, que s'il sort une seule goutte de sang, je te ferai mourir, parce que ton papier ne fait pas mention de sang répandu, mais il dit tout simplement que tu dois lever une livre de chair ni plus ni moins. C'est pourquoi prends bien tes précautions, et tâche d'aviser au meilleur moyen. En même temps il fit venir le bourreau avec le billot et la hache et il dit : A la première goutte de sang que je verrai couler, je te ferai couper la tête. Le Juif commença à avoir peur et messer Giannetto à se rassurer. Après plusieurs discours, le Juif dit : Messer le juge, vous avez été plus fin que moi, mais faites-moi donner ces cent mille ducats et je me tiens content. Le juge dit : Non , je veux que tu lui prennes une livre de chair , comme il est dit dans l'écrit , parce que tu n'auras pas un denier ; il fallait les prendre quand j'ai voulu te les faire donner. Le Juif vint à quatre-vingt-dix mille, puis à quatrevingt mille, et le juge toujours plus ferme. Messer Giannetto dit au juge : Donnez-lui ce qu'il demande et qu'il nous délivre. Le juge dit : Je te prie de me laisser faire. Alors le Juif dit : Donnez-m'en cinquante mille. Le juge répondit : Je ne te donnerai pas le plus vilain sou que tu aies jamais eu en ta possession. Le Juif répondit : Donnez-moi au moins mes dix mille ducats, et que maudits soient l'air et la terre. Le juge dit : Ne m'as-tu pas compris? ïu n'auras rien; si tu veux couper une livre de chair, coupe; sinon je fais protester et annuler ton écrit. Tous ceux qui étaient présents s'amusaient beaucoup de cette scène, et chacun riait du Juif en disant: Tel croit être l'oiseleur, qui est attrapé. D'où voyant qu'il ne pouvait faire ce qu'il aurait voulu, le Juif prit le papier et le déchira de colère, et ainsi fut délivré messer Ansaldo que messer Giannetto ramena en grande fête dans sa maison. »

C'est ce même Juif que Shakspeare a reproduit, dans son Marchand de Venise, sous le nom de Shyloch, un des types les plus terribles et les plus vrais de ces drames où les passions humaines sont peintes avec des traits si sublimes, que leur auteur a paru seul digne d'être comparé à Homère et à Dante.

^ôuob J^ircnniolit.

'il est vrai, comme la raison l'indique, que la véritable puissance d'un peuple réside dans sa langue, l'Italie doit être fière d'en posséder une qui réunisse, par un privilège unique, toutes les beautés du grec et du latin. Aussi , bien que Firenzuola n'ait composé qu'un petit nombre de Nouvelles, et qu'il le cède encore aux autres Conteurs par le mérite de l'invention , comme il n'a rien à envier à personne côté du style, il a droit d'être compté parmi eux. Je sais que c'est une qualité dont quelques modernes font peu de cas ; mais il me suffit qu'elle ait été prisée par les maîtres, et , en vérité, il faut trop de génie aux ouvrages mal écrits pour passera la postérité. Agnolo FiRENZDOLA appartenait, comme il nous l'apprend lui-même dans le premier livre de \'A7ie d'or, à l'illustre et riche famille des seigneurs de Firenzuola. Son père était Bastiano dei Giovannini , et sa mère Lucrezia di Alessandro Bracci. Pour lui il naquit à Florence le 28 septembre 1493. Après avoir ainsi raconté sa naissance , il ajoute'; « Ayant reçu le jour de parents si illustres dans une ville si célèbre , je passai une bonne partie de mon adolescence livré à l'étude des lettres, jusqu'à ce que, arrivé à ma seizième année , je m'en vins dans la noble et plaisante cité de Sienne ,

282 AGNOLO FIRENZUOLA.

où je me fis, non sans peine et sans ennui , recevoir avocat, profession que j'exerçai quelque temps à Rome. »

II la quitta bientôt , moitié pour se soustraire à un joug qui lui pesait , moitié pour obéir à la femme qu'il aimait. C'est du moins ce qu'il nous apprend lui-même. « Forcé d'obéir à qui avait droit de me commander, je renonçai à un métier ingrat et stérile pour cultiver les doux jardins des muses, que j'avais entrevus à peine-jusque là, et qui à cette heure , par la volonté et avec l'assistance de ma chère divinité , sont devenus le désir de mes futures veilles et le prix des faveurs de ma douce Amaretta*. »

On sait peu de chose de la vie de Firenzuola, et il serait à désirer que certaines particularités fâcheuses pour sa renommée fussent de même restées inconnues. Si sa passion pour Amaretta fut cause qu'il quitta la robe de procureur pour la plume de l'écrivain, l'amitié qu'il contracta à Pérouse avec Pierre Arétin jette un jour fâcheux sur ses mœurs, et dénote en lui une ardeur de plaisirs plus grande qu'il ne convient à un homme. « Vous êtes, lui écrivait le trop célèbre auteur, la joie de quiconque vous connaît dans l'intimité comme je vous ai connu moi , écolier à Pérouse, citoyen à Florence , et prélat à Rome. »

Il convient de dire , pour l'intelligence de ces dernières paroles , que Firenzuola prit l'habit à Vallombreuse^ et. jouit pendant un certain temps des dignités de rÉglise. Ce furent ses poésies qui, au dire du père Jules Negri , lui frayèrent la voie vers ces honneurs dont elles auraient dû au contraire l'exclure à tout jamais. En effet, à l'imitation de Berni et des autres beaux esprits, il s'était amusé à traiter bon nombre de sujets licencieux ; c'était là , à l'ombre de métaphores souvent peu délicates, qu'il aimait à répandre le caprice et le dévergondage de son imagination. Il composa ainsi, sans parler de quelques Rime, les Capitoli et Canzones à la louange de la Saucisse, de la Soif, des Cloches, et sur les Perfections de sa Belle. Dans le Capitolo sur le Bois de gaïac ^ il raconte comment il en a fait usage pour se guérir d'un mal infâme auquel on connaissait peu de remèdes à cette

' Mia dolcissima Amaretta, un de ces jeux de mots comme les affectionnaient les poètes de lY'poque. [Note du traducteur.)

2 Monastère de l'ordre de saint Benoît réformé, fondé par saint Jean Gualbert dans le xi" siècle. L'abljaye de Valloml)reuse, située au milieu des Apennins, dans un sîte pittoresque et sauvage, qui rappelle notre Graiide-Cliartreuse, à la différence près du ciel d'Italie, a été chantée sucressivement par trois illustres poètes qui l'ont visitée, l'Ârioste [Orlando, cant. XXII;, Milton {Parad. lost, 1, 303), et Lamartine {Harmonies, xi).

[Note du traducteur.)

' Aibrc d'Amérique dont le bois est dur, pesant et résineux,

[Note du traducteur.)

AGNOLO FIRENZUOU. 283

époque , et dont il souffrit pendant plus de onze ans, au point qu'il s'écriait en se tournant vers le Seigneur :

« Seigneur, ne te courrouce point de ma colère, et ne me punis point de mes blasphèmes , puisque tu sais quelle cause me les arrache. »

C'est ainsi que Firenzuola eut une existence peu heureuse , et Bartolommeo Scala en parle , en 1548 , comme d'un homme mort quelques années auparavant.

Nul Conteur ne s'est élevé avec plus de vigueur contre les débauches et les ignominies des clercs de ces temps que notre abbé de Vallombreuse , et ses Dix Nouvelles , un des plus purs modèles du langage florentin , et dont le style passe, aux yeux de l'excellent critique Yannetti, pour clair, souple, fleuri et galant ne sont qu'une satire continuelle remplie des fourberies tour à tour cruelles et malicieuses des femmes à l'encontie des moines. Il se plaît dans le récit de ces tours où règne une licence peu compatible avec l'habit qu'il portait. Mais s'il se montre peu scrupuleux en fait de délicatesse et de bonnes mœurs, en revanche la vie même qu'il avait menée le rendait expert sur la matière , et il était plus qu'un autre en état de traiter de l'amour et de ses etiéts dans ces Devis entre trois jeunes cavaliers et trois valeureuses dames. VÉpître à messer Claude Tolommeo , en l'honneur des clames, et d'autres écrits qu'il composa à la louange du beau sexe, témoignent de sa gratitude et de sa prédilection:

« Voyez, dit-il dans i' Épitre a messev Claude Tolommeo, et que leurs insolents détracteurs, apprennent par là à se taire, voyez cette Amesia, qui se défendit par un plaidoyersi hardi contre la sentence du préteur Lucius, à Rome; et Hortensia qui, à l'aidede l'éloquence qu'elle avaithérilée de son père, affranchit toutes les matrones romaines du tribut exorbitant des triumvirs. Écoutez les vers de la Lesbienne Sapho, dont la douceur retentit dans toute la Grèce ; rappelez-vous les accents enchanteurs de Corinne qui, non-seulement balança la réputation de Pindare, mais triompha de lui cinq fois en public. Reportez vos regards vers Âspasie de Milet et voyez-la, après avoir enseigné la rhétorique à une foule d'hommes, et disputé avec éclat avec les philosophes de son temps, épouser Périclès, son élève, et le premier des Athéniens de son temps. »

L'auteur continue son énumération et cite toutes les femmes qui, au delà comme en deçà des monts, rivalisèrent avec les hommes par la tempérance, la force d'àme, le patriotisme, les vertus de toute sorte, la connaissance des lettres grecques et latines. Certes, personne ne voudra le contredire sur ce point. Il en est aussi parmi les modernes, que l'on pourrait ajouter à sa liste, et qui prouvent que la profondeur peut, aussi bien que la délicatesse et la grâce de l'esprit, être l'apanage du beau sexe. Il suffirait pour cela, sans rappeler les illustres Italiennes dont il

284 AGNOLO FIRENZUOLA.

a été fait mention, de citer en France l'écrivain connu sous le pseudonyme de (ieorges Sand, et dont le style vigoureux et la hardiesse philosophique accusent un esprit viril, tandis qu'à l'élégance et à la passion on reconnaît une femme.

Dans cette lettre de Firenzuola, il est question uniquement des qualités morales. Le premier Discours De la parfaite beauté des dames est consacré à l'éloge de ce don divin qui subjugue tous les cœurs. « La beauté et les jolies femmes, les jolies femmes et la beauté, ont droit à tous nos hommages, parce qu'une jolie femme est la beauté sous sa plus belle forme, et que la beauté est le premier des dons que Dieu ait faits à la créature humaine : c'est elle dont la vertu toute-puissante porte notre âme à la contemplation, et par la contemplation à l'amour des choses du ciel ; c'est elle qui est ici-bas comme une montre et comme un gage, et son excellence est telle que les sages l'ont mise au premier rang des objets aimables, et l'ont nommée le siège même, le nid et la demeure de l'amour, de l'amour principe et source des biens terrestres. Par elle, l'homme devient oublieux de lui-même, et sitôt qu'il se trouve près d'un visage empreint de cette grâce céleste, on voit ses membres se dilater, ses cheveux se dresser, tout son corps brûle et transit en même temps, comme s'il était transporté tout à coup en présence d'une chose divine; une fureur céleste l'agite, et quand il est revenu à lui-même, il l'adore dans sa pensée, lui voue son âme comme à un dieu et s'offre en sacrifice sur son autel. »

Dans le second livre, il énumère les conditions de la parfaite beauté dps femmes, et après avoir donné des règles ingénieuses pour chaque partie du corps, il termine en disant : « Mais pour achever notre idéal, et pour que rien ne manque au type parfait que nous cherchons, vous, mona Lampiada, vous lui donnerez l'éclat de vos yeux et la grâce harmonieuse qui brille en vous. Vous, mona Amorrorisca, la majesté royale de votre personne, cet aspect imposant, cette démarche superbe, ce regard empreint d'une telle dignité, celte noblesse naturelle que l'on admire en vous voyant. Il empruntera à Selvaggia la grâce provoquante, ce je ne sais quoi d'honnête et de lascif, de doux et de sévère, joint à cette cruauté compatissante qu'on est forcé de louer, alors même qu'on ne la désire pas. Toi, Yerdespina, tu lui donneras cette grâce qui n'est qu'à toi, et le charme de ce parler vif, aimable, honnête et élégant. »

On ne me saura pas mauvais gré, j'espère, d'avoir répété ici ce que Firenzuola, le plus éloquent peut-être et le plus gracieux panégyriste du beau sexe, a écrit à l'honneur des dames. Pourquoi faut-il que sa plume, comme celle des écrivains de ces temps, s'oublie souvent au point que celles à qui il consacre sa vie et son talent, ne puissent lire ces pages écrites à leur intention ? •

AGNOLO 1 IRENZUOLA. 285

Bien que Firenzuola n'ait pas prolongé fort avant sa carrière, et qu'il fût en proie à de cruelles infirmités, il ne laissa pas de composer un assez grand nombre d'ouvrages , sans parler de ses Comédies , et notamment de la Trinuzia, ou le triple mariage, qui, par la simplicité de l'action, la concision du style, l'allure franche et familière du langage, la verve comique rappelle heureusement Piaule. On a de lui une traduction de \2l Poétique d'Horace, qui n'a pas été imprimée, Y Expulsion ( discacciamento) des lettres nouvelles introduites par le Trissin*, enfin l'ouvrage qui est regardé comme son chef-d'œuvre, l'Ane d'or d'Apulée, qu'il traduisit du latin en toscan et dans lequel, ayant changé les noms des pays et des personnages, il se plut à raconter plusieurs particularités de sa vie. Udeno Nisieli, ce sévère critique, loua beaucoup Firenzuola d'avoir supprimé ou corrigé les dneries d'Apulée. Par malheur, il manque à l'ouvrage plusieurs feuilles, qui ont été suppléées cà et la par Lodovico Domenichi , lequel fit un pastiche très-ingénieux du style de son ami.

Remarquable surtout par une certaine grâce naïve, qui n'exclut nullement la vigueur, Firenzuola appartient à cette école de purs écrivains toscans auxquels on doit le perfectionnement de la langue. 11 incline volontiers à la satire , comme dans ce passage des Discours des animaux. « La justice n'est pas une vile denrée qu'on puisse se procurer rjratis et amore; il faut la payer cher comme un objet de haut prix, et digne d'être donné et d'appartenir bien plutôt aux riches et aux puissants qu'aux pauvres diables. » Plus loin il prend à partie les prétendus philosophes et leur oppose un brave homnie nommé Tiabono , qui « à un profond savoir joignait la vraie bonté, et à la bonté et à l'indulgence, une politesse et une modestie si grandes, qu'il faisait assez voir dans sa personne qu'un extérieur propre, décent et doux, convient mieux k la philosophie qu'un vidage rechigné surmonté d'un bonnet quelconque. » Un homme veut- il devenir en toute hâte homme de cour, il lui montre comment il doit « prendre pour guide la loyauté, pour compagne la crainte, pour refuge la patience.» Il renferme ces divers préceptes dans de petites fables à la manière d'Ésope et de Phèdre, qui sont de véritables chefs-d'œuvre, et qui réjiarent dignement le tort que ses Nouvelles pourraient faire à sa réputation. En etfet, ces Fables ne sont pas seulement des leçons de morale pour la jeunesse , elles sont pour tous les hommes , quelle que soit leur condition, un guide sur dans le chemin difficile de la vie.

' Voy. plus Jiaut la Notice sur le Ti issiii, page 203. [Note du traducteur.)

JUatte^ i3au&cllo;

scandale

oi II peu que l'on se souvienne quelles étaient les mœurs d'une grande partie du clergé italien dans le xvr siècle, l'on s'étonnera moins de voir nos Conteurs mettre en scène les vices de ces dévots personnages , qui abritaient leur orgueil et leurs débauches fous un manteau d'humilité et de continence. Ce n'étaient pas seulement les protestants, qui leur reprochaient d'avoir corrompu l'ancienne austérité de la règle pour passer tout leur temps dans les banquets et dans les plaisirs ; le scandale devint si grand qu'un grand nombre de prêtres catholiques eux-mêmes se joignirent à ce concert d'accusations*. Parmi ceux-ci , nous devons citer en première ligne l'évêque Bandello , et pour le grand nombre de Nouvelles qu'il a composées, et pour la guerre acharnée qu'il a faite à ceux qui, au lieu d'offrir l'exemple de toutes les vertus chrétiennes , déshonoraient notre sainte religion par le de leur vie.

' Le déchaînement (les écrivainsduxvi'' siècle contre les fraft'est universel. Ce ne sont pas seulement les conteurs comme Bandello, Firenzuo!a,Parabosco, etc., c'estl'Ariostc, le Tasse, c'est le comte Casliglione, que l'on voit formuler contre eux les accusations les plus infâmes et parfois les plus odieuses. Ingorda e si crudel canaglia, dit le premier

Matteo Bandello naquit à Castclnuovo, aux environs de Tortone, vers le commencement du xvr siècle. Il vint à Rome durant sa jeunesse, et par amour pour la ville sacrée, et pour visiter son oncle Vincent, général des dominicains. Plus tard l'envie de connaître les hommes autrement que par les livres , lui fit parcourir la France , l'Espagne et l'Allemagne, en compagnie de cet oncle, qui visitait les nombreux couvents de son ordre. Au retour de ces pérégrinations , il se fixa à Mantoue, où il eut pour élève la fameuse Lucrezia Gonzaga, qu'il initia aux beautés d'Euripide, et pour amis Pirro Gonzaga, Camilla Bentivoglio et César Scaliger, seigneur de Mantoue. Ce que ces trois personnages prisaient surtout en lui, c'était son profond savoir et sa grande habileté dans les affaires du siècle. Malheureusement il ne jouit pas longteuips de ce repos, et les événements politiques ne tardèrent pas à l'arracher aux études, par lesquelles il se préparait à la composition de ses Nouvelles.

On était en 1525; les Espagnols et les Français étaient aux prises en l'Italie, laquelle continuait à trouver ainsi le châtiment de ses discordes dans la tyrannie de l'étranger. Les chances de la guerre furent favorables aux Espagnols, et Bandello qui tenait, ainsi que son père pour la France, vit sa maison de Milan pillée et brûlée, ses biens confisqués, la plupart de ses manuscrits dispersés , et lui-même obligé de prendre la fuite, sous un déguisement, pour sauver sa vie. C'est ainsi qu'il arriva à Venise, où César Fregoso, général de la république, vint généreusement à son secours et le combla de distinctions. Plus tard, lorsque celuici passa en France, Bandello suivit son protecteur et son ami , et résida près de lui à Bassen , près d'Âgen , en Aquitaine , où il eut tout loisir pour se livrer à ses travaux littéraires : loisir interrompu malheureusement par le départ de Fregoso pour Venise , suivi bientôt après de son assassinat (1541) par le marquis del Vasto , gouverneur de Milan, son ennemi implacable. Henri II , voulant récompenser la famille de Fregoso, attribua la moitié des revenus de l'évêché d'Agen à Hector du nom , et décida que l'autre moitié appartiendrait à Bandello, qui fut nommé évêque de cette ville en 1550. Mais il se fit remplacer dans ses fonctions, et reprenant le cours interrompu de ses travaux , il préféra se servir de son expérience et de sa science des hommes pour enseigner d'utiles vérités qu'il eut l'art de rendre agréables.

Matteo Bandello mourut en J5G0, laissant un grand nombre d'ouvrages parmi lesquels onze chants en ottava rimu, à la louange de Lucrezia Gonzaga; trois CapitoU sur les Parques, et un quatrième qui

(sat. V). A la même époque, Machiavel peignait rintâme père Timotliée de sa .Va«dragore. Il y a aussi une leUre d'Annibal Caro à un de ses amis, Bernard Spina, sur ou contre la Frateria, qui est un chef-d'œuvre de goût, de raison et d'<5ioquence.

{Note du traducteur.)

288 MATTEO UANDELLO.

n'a pas été imprimé. iMais son œuvre capitale fut son recueil de Nouvelles, en quatre livres, et composé de plus de deux cents contes, où l'on rencontre souvent les grâces des auteurs llorentins. Bandello parle très-modestement de son style, pour lequel il a l'air de demander grâce : «< Je ne prétendrai pas, dit-il à la tin de son introduction, à l'exemple de ifoccace , notre maître à tous, que ces Nouvelles, que je donne au public, sont écrites en langue vulgaire de Florence, parce que je dirais manilestement un mensonge, n'étant ni Florentin, ni Toscan, mais Lombard. Cependant, quelle que soit mon insuffisance, que je confesse, en fait de style, je me suis laissé aller à composer ces Nouvelles, dans l'idée que l'histoire et cette sorte de récits peuvent trouver à plaire, dans quelque langue qu'ils soient écrits. »

La jjlupart des sujets traités par Bandello ne lui appartiennent pas en propre : sa gloire est tout entière dans l'art avec lequel il sut rajeunir et orner des histoires devenues, en quelque sorte, du domaine public. Tel est son récit des amours de Romeo et de Juliette, racontés précédemment par Luigi da Porto avec une rare perfection de stylet Bandello , inférieur de ce côté à son devancier, le surpasse par l'émotion générale du récit et le pathétique des détails. Il ne faudrait pas croire cependant que Bandello n'eût point inventé. Plusieurs de ses Nouvelles sont de pure imagination, couune, par exemple, l'histoire de ce Pandolfode Nero, enseveli vivant avec sou amante, et qui se sauve d'une manière tout à fait inattendue, le malin tour joué par une honnête dame à deux barons de Hongrie qui en voulaient à sa vertu, et beaucoup d'autres qu'il serait trop long de rappeler. De plus, Bandello a toujours soin de mêler une pensée morale à ses récits. Je citerai pour exemple la Nouvelle suivante , où l'auteur raconte le châtiment terrible infligé à un curé avare, et dont la hardiesse a droit de surprendre si l'on se reporte au temps où elle fut écrite et au titre que portait le Conteur :

» Jean-Marie Yisconti, duc de Milan, passant à cheval dans une rue de cette ville, entendit de grands cris, mêlés de sanglots et de lamentations bruyantes, comme ont coutume d'en faire les femmes à demi désespérées, lesquels partaient d'une maison de chétive apparence. Le duc entendant ces cris, assez semblables à des hurlements, ordonna à un de ses gens d'entrer dans la maison, et de s'informer de la cause de ce tapage. L'officier revint bientôt après : Seigneur, dit-il au duc, c'est une pauvre femme avec deux ou trois enfants, dont le mari a trépassé il n'y a pas longtemps, et qui se désole parce que le curé refuse de l'ensevelir se "s argent, et qu'elle n'a pas un patacco^ à lui donner. Le

* M. Dclecliize, l'auteur do rintroduclion placée on tête do co volume , a donnée une traduction française de la Nouvelle de Luigi da Porto, rai)procl)ée du drame de Sliakspearc. {Note du traducteur.)

^ Monnaie napolitaine équivalant à un demi-ducat, ou environ 2 fr. 26 c. de notre nionnaio. ( Note du traducteur.)

duc, entendant cela, se contenta de sourire et dit à ceux qui l'accompagnaient : En vérité, ce messire prêtre est un peu trop avare. C'est à nous d'accomplir celte œuvre de charité, de faire enterrer ce pauvre mort, et ensuite d'assister sa veuve désolée. Naturellement les courtisans répondirent que ce serait pour le mieux, et ils firent quérir le curé qui, apprenant le commandement du duc, vint sur-le-champ. Le duc, qui le vit dodu et bien vêtu, jugea de suite que c'était un joyeux prêtre, ennemi de la fatigue, qui aimait à manger de bons et gras chapons, et à boire du meilleur vin blanc qui se trouve à Milan. A peine le révérend fut-il en présence du duc , qu'il le salua humblement , et demanda ce qu'il lui ordonnait. Nous voulons, répondit celui-ci, que vous donniez la sépulture à ce pauvre homme, qui gît là dedans privé de vie, et nous vous ferons donner ensuite le salaire que vous méritez. Le prêtre protesta de sa soumission, et s'en alla incontinent à l'église qui était voisine, et d'où il revint bientôt avec plusieurs de ses vicaires et de ses clercs, vêtu du surplis et de l'étole ; puis, ayant fait l'enlèvement du corps, il se dirigea avec sa suite vers l'église, en chantant le plus solennellement qu'il pouvait, pour montrer qu'il avait une belle voix et qu'il était grand musicien, et parce qu'il voyait le duc, qui était descendu de cheval avec toute sa suite, accompagner à pied le convoi. Pendant l'office , le duc appela un de ses serviteurs et lui dit de commander aux fossoyeurs de creuser dans le cimetière une fosse aussi grande que possible, ce qui fut fait sur l'heure. Après quoi il attendit avec recueillement dans l'église la fin de la cérémonie, laquelle, comme vous savez, avec les psaumes, les évangiles et les litanies à l'ambrosienne est beaucoup plus longue que l'ofhce des morts à la romaine'. Et ajoutez que messire le prêtre, par considération pour le duc, y mettait encore plus de solennité qu'à l'ordinaire. Eniin, le corps fut enlevé de l'église, toujours au milieu des chants, et les fossoyeurs se préparaient à descendre le cadavre dans la fosse, lorsque le duc leur commanda d'arrêter , de se saisir du curé, de le lier étroitement avec le corps du mort, et de les enterrer ensemble.

« La cruauté du duc était si bien connue des grands et du peuple, que chacun le craignait comme la peste. Aussi, à peine les prêtres et les clercs eurent-ils vu qu'on se saisissait de leur curé, que les voilà qui, sans attendre davantage, jettent à terre la croix, avec le goupillon et l'eau bénite, et s'enfuient à toutes jambes, s'imaginant à tous moments qu'ils vont être pris par les fossoyeurs et jetés avec le cadavre dans la fosse. Quant au malheureux et avare curé , u eut beau

' On sait que le rite ambroslen, suivi dans le diocèse de Milan, diffère on beaucoup de points du rite romain; sa liturgie, en général plus pompeuse, parait empruntée aux rites antiques de l'Orient. {Note dit, traducteur.)

crier merci; il Tut, par ordre du duc, descendu dans la fosse et recouvert immédiatement de terre. Et comme le trou était très-profond et le poids de la terre qui fut jeté dessus très-lourd, on doit croire qu'il fut promptement étouffé. Lorsque la fosse eut été comblée sous les yeux du duc, il envoya prendre dans la maison du prêtre tout ce qui s'y trouvait de vivres et d'objets mobiliers, et ordonna qu'on les distribuât à la pauvre veuve et à ses fils : ce qui fut exécuté à la lettre et causa une telle terreur dans toute l'église de Milan, qu'on ne vit oncques dans ces temps de prêtre qui se fit demander deux fois par ses paroissiens. Et encore qu'un tel chcàtiment fût vraiment trop barbare et cruel, il ne fut pas moins cause que beaucoup de prêtres changèrent de vie. D'ailleurs, comme je vous l'ai dit, il est bon quelquefois de se servir de remèdes extraordinaires. Je penche à croire que nos aïeux, qui ont fondé les cent paroisses que l'on voit à Milan, sans compter tant d'abbayes, d'églises, de couvents d'hommes et de femmes que cette ville renferme, et qui les ont richement dotés et pourvus , l'ont fait pour que les moines, les prêtres et tous leurs acolytes pussent vivre, dire la messe et administrer les sacrements aux pauvres sans recevoir de salaire'. »

H y a des gens qui, sans nier la réputation de Bandello comme Conteur, refusent de l'attribuer au mérite de son style ou à l'invention de ses récits : ils ne voient en lui qu'un dominicain devenu célè-

' L'histoire rapporte un trait absolument semblable du fameux Czerni George, prince de Servie :

« Un paysan des environs de Tepola ayant perdu son père , voulut célébrer ses obsèques avec les cérémonies d'usage en ce pays, et s'adressa, dans ce but , au curé du canton. Ce prêtre grec, avide comme le sont presque tous ses compatriotes, exigea cinquante piastres * pour les frais de funérailles ; mais le pauvre orphelin n'en possédait que trente, et l'avare ecclésiastique refusait de rendre, à ce prix, les derniers devoirs au défunt. Le jeune homme, au désespoir, alla trouver Czerni George, et lui peignit son embarras. Ce chef donna aussitôt au bon fds les vingt piastres qui lui manquaient, lui ordonna de creuser deux fosses, et fixa l'heure de l'enterrement, auquel il voulait, ditil, assister. En effet, au moment de la cérémonie funèbre, George, accompagné de quelques soldats portant un cercueil , arriva au cimetière. Lorsque le mort fut enseveli , Czerni demanda au pasteur combien il avait d'enfants. Le curé répondit que le ciel lui en avait accordé cin(|. ** « Eh bien ! reprit George d'une voix terrible, comme, si tu ne laisses point de fortune, ils pourront se trouver unjour dans la mêmepeineque ce oauvre jeune homme, je veux pourvoir moi-même à ton enterrement, » Quoique effrayé de l'air menaçant de George, le prêtre ne comprit point d'abord le sens de ces paroles; mais, sur un geste de Czerni, les gardes renversent le malheureux ecclésiastique, le lient fortement, rétendent dans le cercueil qu'ils avaient apporté, clouent le couvercle sur lui, et, malgré ses cris et ses larmes, l'enterrent dans la fosse creusée à côté de celle du paysan, dont il venait de célébrer lui-même les funérailles. « {Turquie pittoresque, p. 390.)

[Note du traducteur.)

' La piastre turque valait en ce temps-là (i8to) environ cinquante-cinq centimes. '* On sait que les papas grecs se marient.

MAÏTEO BÂNDELLO. 291

bre pour avoir failli à son saint ministère , et avoir lui-même donné l'exemple de ces dérèglements, dont il avait pris à tâche de purger les mœurs. Je suis d'une opinion contraire, et je n'hésite pas à affirmer que la réputation de Bandello grandirait encore si ses Nouvelles, écrites d'un style pur et facile, et dégagées de l'imitation pédantesque de Boccace, pouvaient être lues par tout le monde.

(âirolamu |)araba^t*0.

'imitation est dangereuse en littérature , d'abord parce qu'il est difficile qu'elle ne laisse pas apercevoir le travail et l'efîbrt, ensuite parce qu'elle conduit souvent à s'approprier sans beaucoup de scrupule le travail d'autrui. Que de gens devenus par hasard ou par adresse possesseurs de manuscrits, n'ont pas craint de dérober une gloire qui ne leur appartenait pas! J'en citerai pour exemple un fait ( qui a eu un grand retentissement en Italie. Mon aïeul, Antonio Zirardini , avait complété la grande collection des Papyrus, accompagnée d'un texte explicatif, que Giordani qualifiait d'européenne et de séculaire {secolare ed europea); et Gaetano Marini s'étant mis artificieusement en possession des papiers de l'antiquaire de Ravenne c'était la patrie de mon aïeul), n'eut pas honte de publier l'ouvrage après sa mort comme lui appartenant : fourberie qui fut, du reste, dévoilée par Filippo Mordani, à qui je saisis cette occasion de payer un juste tribut de reconnaissance. La liste des infidélités de cette nature dont fourmille l'histoire littéraire serait curieuse à dresser; cependant elle demanderait une extrême circonspection , car voici , par exemple , un homme à qui l'on a reproché

GIROLAMO PARABOSCO. 293

d'avoir pris à Bandello la meilleure partie de ses Nouvelles, et qui ne mérite nullement ce reproche.

On n'est pas d'accord sur la patrie de Girolamo Parabosco; les uns le disent Polonais, les autres Vénitien. On n'en sait pas davantage sur l'année de sa naissance ni sur celle de sa mort, qui parait cependant n'avoir pas été postérieure à 1560. Tout ce qu'on peut assurer de lui, c'est qu'il vécut à Venise, dont on peut voir l'éloge dans les premières pages de son ouvrage, et qu'il était né avec toutes les qualités de l'esprit qui rendent un homme digne de passer à la postérité, qu'il eut un grand talent comme poëte et comme prosateur, qu'il excella comme organiste, et composa lui-même la musique de ses madrigaux. On prétend que l'amour prit une grande partie do sa vie, ce qui ne m'étonnerait pas d'après tout le mal qu'il a dit des femmes. 11 paraît qu'il n'avait pas eu trop à se louer d'elles; c'est pour cela qu'il se complut à dévoiler leurs artifices, sans doute pour avertir les hommes candides qui courent les yeux bandés dans leurs fdets. Son ouvrage est intitulé les Récréations {Diporti), et divisé en trois journées, renfermant dix-sept Nouvelles racontées, pour <!harmer les ennuis de l'hiver, par plusieurs gentilshommes vénitiens et bolonais. On voit , d'après une lettre adressée à Paul Raymond , qu'il en avait composé un grand nombre d'autres, environ une centaine, qui ont été perdues. Dans une autre lettre à 3Iarc-Antoine Moro, il lui recommande ses Uécréations, en s'exprimant ainsi sur leur compte :

« Ces Récréations, sont , à mon goût, le fruit le plus doux et le plus savoureux, ou, pour mieux dire, le moins âpre et le moins sauvage qu'ait produit jusqu'ici le sol peu fécond de mon imagination. Je les avais offertes primitivement à monseigneur le comte Bonifacio Bevilacqua, d'illustre mémoire; mais elles ont eu le même sort qu'une jeune fille qui va pour rejoindre son fiancé et qui avant d'arriver apprend à la moitié du chemin qu'elle est veuve: car, ce valeureux seigneur, ce qui a été une grande perte pour ce siècle , est mort avant que j'eusse pu acquérir la certitude qu'elles fussent arrivées entre ses mains. C'est pourquoi je les envoie à votre seigneurie, l'assurant qu'elle peut, si toutefois elles en sont dignes, les accepter et les tenir en toute certitude comme siennes; la vérité étant que l'enfant n'a point été possédée par son premier époux, et qu'elle se présente à votre seigneurie avec sa virginité native, et seulement plus belle et mieux attifée qu'elle ne l'était alors. Que votre seigneurie ne croie pas cependant ( afin de suivre ma comparaison) que j'ose la lui présenter comme épouse, mais seulement comme esclave ; et c'est à ce titre uniquement que je la prie de la recevoir, ayant moi-même tout droit sur elle, tant parce que je suis son père que parce que je n'ai reçu pour elle d'aucun homme vivant ni arrhes ni payement. Mais le salaire que je reçois des vertus et des mérites

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de votre seigneurie est tel, que, quoi que je fasse jamais pour l'honorer ou pour lui plaire , je suis e(Mitiaiiit à demeurer toujours son débiteur. Mais, du moins, s'il m'est impossible de m'acquitter envers elle, je ne cesserai jamais de confesser ma dette; ainsi que le mérite infini de votre seigneurie, dont je suis, avec le respect le plus profond, etc. »

Ainsi que je le disais en commençant, on a prétendu que Parabosco s'était aidé des Nouvelles de Bandello; mais cette assertion est démentie par la date même des Récréations , qui précédèrent le recueil de celui-ci. Du reste, c'est chez les deux le même abandon, la même grâce dans le style. Parabosco ne se contente pas de prendre l'amour pour texte de tous ses récits; il s'amuse, à la fin de la seconde journée, à faire poser et à discuter par ses interlocuteurs plusieurs qiiestions amoureuses : Quel est l'amour le plus fort, celui qu'un homme porte à une femme , ou celui qu'une femme porte à un homme? — Qu'y a-t-il de meilleur, de jouir ou d'espérer? — S'il y a plus de regrets à perdre la femme que l'on possède que de douceur k posséder celle après qui l'on soupire? — Enfin, si l'amour naît plutôt de la volonté que du destin ^ Un comte Alexandre, appelé à donner son avis sur la première question , commence ainsi :

« Je dis qu'il est impossible que l'homme, dans l'amour, comme dans toute noble chose, ne soit pas de beaucoup supérieur à la femme. Une première raison , c'est qu'étant doué d'une plus grande force d'esprit et d'une intelligence plus profonde, il est plus en état de pénétrer l'essence superlative de l'amour, d'où il suit qu'il sait mieux aimer. L'autre raison est qu'un lien plus fort attache nécessairement l'homme à sa passion, puisque lui, destiné par sa naissance à toutes les grandes entreprises, non-seulement oublie pour l'amour de sa femme le soin de sa gloire et dédaigne l'immortalité qu'il pourrait attacher à son nom, mais encore n'a nul souci d'être montré au doigt, par tous ceux qui le connaissent, comme un efféminé , un être vil et méprisable. — Vraiment, comte, dit alors Mocenigo, l'on voit bien qu'on ne peut attendre de vous que subtilités et paradoxes, et parce que l'on vous connaît pour bel esprit, et à cause que vous vous déclarez si grand ennemi des dames. Mais je vous avertis que vous aurez fort à faire si vous voulez nous persuader, non pas que votre amour égale le leur , mais que vous en possédez seulement la plus petite étincelle... — Le mal qu'en a dit le comte,

' Les longs et ennuyeux romans, mais curieux cependant à plus d'un titre, de la première moitié du xvii" siècle, VAstrée de d'Urfé, vantée par saint François de Sales, la Clélie et le Cyrus de mademoiselle de Scudéri, qui faisaient les délices de l'Hôtel de Rambouillet, et ces romans de La Calprenède dont madame de Sévigné s'accusait d'aimer \es grands coups d'épée , étaient remplis de dissertalions de ce genre, qui tiennent quelquefois cent cinquante et deux cents pages de suite dans le livre; dernier vestige de la littérature et des mœurs du moyen âge. {Note du traducteur. )

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répondit l'Arelin , n'a été que pour vous fournir une occasion de les louer, et nullement pour les dénigrer. — Sans aucun doute, reprit le comte, et de même que l'Aretin vient de nous dévoiler une foule de secrets, il a parfaitement deviné et exprimé ma pensée. Ajoutez donc, chevalier, que sans plus craindre d'être tenu pour un ennemi des dames, je continuerai à me défendre du mieux que je pourrai. »

Ici le débat recommence sur le point en litige, et il en est ainsi successivement de tous les autres. Or, c'est à ces délassements puérils que les meilleurs esprits du xvi'= siècle consumaient leurs veilles , lorsque la patrie réclamait et leurs âmes et leurs bras.

<!0iambattii!5ta ©iral^i.

UELLE mine littéraire inépuisable que cette Italie, des entrailles de laquelle sont sortis les trésors qui ont enrichi les autres littératures de l'Europe ! Ce n'est point ici le lieu de montrer comment le génie italien peut revendiquer à juste titre comme son disciple quiconque a traité de poésie, de philosophie ou de sciences; je dois me bornera faire voir que presque tous les chefs-d'œuvre des romanciers, des comiques et des tragiques ont été tirés de nos Conteurs'. C'est ainsi que, pourne point parler des autres, Shakspeare, dont on aditqu'ilavait le plus créé après Dieu, n'a point dédaigné deprendreà JeanFiorentinole personnage dujuif Shylock "^^ dans le Marchand de Venise, à Bandello son drame de Roméo et Juliette, et à Giraldi la pathétique histoire A' Othello. Jean-Baptiste Giraldi Cintio naquit, au commencement du xvp siècle d'une famille noble , dans la ville de Ferrare, qui se vante à bon droit d'avoir produit une foule de grands hommes dans toutes les branches. Doué par la nature des plus heu-

' Mais les Conteurs italiens eux-mêmes avaient puisé à pleines mains dans les fabliaux français du xi" et du xn"' siècle. Quand donc, plus tard, on accusa Molière et La Fontaine d'avoir emprunté à Boccace, à l'Arioste et aux autres, l'accusation était mal fondée, ils n'avaient fait que traduire nos traducteurs. [Note du traducteur.)

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reuses dispositions, que les maîtres les plus fameux tinrent à honneur de cultiver, SoccinoBenzi dans la dialectique et la physique, Giovanni Manardi dans la médecine, Gelio Calcagnini et Marc-Antoine Antimaco dans les lettres, il ne tarda pas à professer lui-même la philosophie et l'art médical dans sa patrie. C'est ainsi qu'il consuma, comme luimême s'en plaignit, douze de ses meilleures années parmi les épines de la logique et les landes de la philosophie. Devenu dans la suite secrétaire d'Hercule II et d'Alphonse II , il eut un vif démêlé avec Jean-Baptiste Pigna\ autrefois son élève et son ami, qu'il accusa d'ingratitude et de déloyauté pour avoir voulu lui déroher ses Discovrs sur les romans et les faire passer sous son nom , dans le même temps qu'il les avait donnés à l'impression. Le disciple renvoya l'accusation à son maître, si bien qu'il est difficile aujourd'hui de dire de quel côté étaient le mensonge et la fourberie. Ce qui n'est que trop certain, c'est le scandale avec lequel nos écrivains, à cette époque et à d'autres, faisaient assaut de calomnies. Cette querelle alla si loin que Giraldi, craignant d'avoir perdu les bonnes grâces du duc, s'exila volontairement. Il accepta l'ofifre que lui avait faite le prince de Savoie d'une chaire d'éloquence à l'Université de Mondovi, puis à celle de Turin. Plus tard encore nous le trouvons professeur de belles-lettres à Pavie, où l'avait appelé le sénat deMilan. Ces divers enseignements lui attirèrent des applaudissements universels, parce qu'il joignait la profondeur du savoir aux charmes de la parole. Mais entin, sentant sa santé s'atlaiblir, le désir lui vint de revoir Ferrare, où il mourut en 1573. Les ouvrages qu'a laissés Giraldi sont de diverses sortes: le Discours sur les romans, dont j'ai parlé, une histoire abrégée delà maison d'Esté, en latin, neuf tragédies italiennes parmi lesquelles ÏOrbccche, et cent Nouvelles nommées par lui Ecatommiti, et qui virent le jour en 15G5. L'auteur suppose qu'après le sac de Rome et la peste qui survint peu après, une troupe de cavaliers et de dames de distinction font voile ensemble pour Marseille et se mettent à conter des histoires à tour de rôle pour tromper les longueurs de la traversée. Bartolomeo Cavalcanti n'hésite pas à déclarer les Nouvelles de Giraldi supérieures à celles de Boccace; Zanetti, au contraire, après avoir critiqué l'invraisemblance et le défaut d'invention du fond dit que le style de Giraldi est» inégal, traînant, ennuyeux et flasque à force de travail, sans être pour cela plus correct ni plus pur du côté de la langue. >• Zanetti et Cavalcanti ont tort tous les deux, et Giraldi ne mérite ni cet excès d'honneur ni cette indignité. Son style est remarquable à beaucoup d'égards, et si l'on n'y re-

' Ce Pigna (Jean-Baptiste), historien dos princes d'Esté, secrétaire et favori du duc Alphonse, fut en mCnie temps le rival d'amour et l'ennonildu Tasse.

[Note du traducteur.)

298 r.IAMBATTISTA (ilRALDI.

trouve pas l'admirable simplicité du xiir siècle, il se distingue assurémont par une facilité et une fécondité peu communes, et qui lui appartiennent en propre. Ses Nouvelles, qui renferment parfois d'excellentes leçonsde morale, roulent presque toujours sur dessujets neufs, l'intripue est conduite avec art et justifie pleinement la promesse que fait l'auteur dans sa Préface :

« S'il arrive, dit- il, que ces histoires soient lues, elles seront peut-être un motif de consolation pour les affligés, soit en leur présentant un tableau de leurs propres malheurs, soit en leur montrant les personnages qu'elles mettent en scène , quelque infortune qui les frappe , se roidir contre le sort. Si, au contraire, ce sont des heureux de ce monde, elles leur apprendront comment ils doivent se conduire dans la fortune , et en user pour le bien du monde. Les jeunes gens , de leur côté, y apprendront, je pense, à prendre conseil des hommes mûrs , à brider leurs passions , à écouter les leçons de l'expérience en voyant dans quels dangers viennent à tomber ceux qui, méprisant les sages avis et les exemples salutaires, ne mettent point de frein à leurs désirs. »»

Si Giraldi a tenu promesse dans ses Ecaiommiti , il n'a pas su éviter le vice commun à nos Conteurs , et l'on a d'autant plus raison de s'étonner de cette épigraphe placée par lui en tête de ses Nouvelles parfois passablement licencieuses :

HIS IN HECATOMMYTHIS MEIS , , QVIBVS VITIA DAMNARE, VITAE AC MORIBVS CONSVLERE , SACROSANCTAE PONTIFICIAE AVCTORITATI, AC ROMANAE ECCLESIAE DIGNITATI HONOREM

HABERE STVDVI.

OMNIA PIA , SANCTA AC PRIORVM PATRVM, PONTIFICVMQVE MAXIMORVM SCITIS, ORDINIBVS, DECRETIS , CONSTITVTIONIBVSQ.

CONSENTANEA SVNTO.

SI QIVD FORTE AB HIS ALIENVM PER IMPRVDENTIAM (QVOD TAMEN MINIME RE0R, HOC ENIM

MAXIME CAVI) MIHI EXCIDERIT, ID OMNE IRRITVM, CASSVM, INDICTVM AC INFECTVM PENITVS ESTO.

Pour rentrer dans la discussion purement littéraire, je rappellerai ce

GIAMRATTISTA GIRALDI. 299

que j'ai dit en commençant, qu'un grand nombre d'auteurs, et notamment Shakspeare, ont emprunté à (liraldi quekiues-unes de ses scènes les plus pathétiques. Par exemple le sujet d'Othello est pris en entier d'une Nouvelle de Giraldi, le Cnpitainp More qui prend pour femme une citoyenne de Venise. Le stratagème perfide d'iago, enseigne d'Othello, qui est le principal ressort de la tragédie, est rapporté ainsi par l'auteur italien:

« Ce qui fâchait surtout le perfide enseigne, c'était la conduite irréprochable de Desdemona, et l'impossibilité où il semblait être de faire croire au More les calomnies dont il l'avait chargée. A la fin , à force de tourner sa pensée en tous sens, le scélérat avisa une autre malice abominable. La femme du More allait souvent chez la femme de l'enseigne, et elle y passait avec elle une bonne partie de la journée. Celui-ci avait remarqué qu'elle portait alors un mouchoir brodé à la moresque, qu'il savait lui avoir été donné par son mari, et qui, pour cette raison, lui était très-cher et à lui pareillement. C'est ce mouchoir qu'il résolut de lui dérober secrètement pour en faire l'instrument de sa vengeance. Il avait une petite fdle de trois ans que Desdemona aimait beaucoup; et un jour que celle-ci était en visite dans sa maison, il prit l'enfant dans ses bras et la porta à la malheureuse femme, qui la souleva pour l'embrasser. Pendant ce temps-là, ce maître fourbe détacha le mouchoir de sa ceinture si adroitement qu'elle ne s'en aperçut point, et il partit tout joyeux. Desdemona, de retour chez elle, et occupée d'autres pensées, ne songea point au mouchoir. Mais, à quelques jours de là, le cherchant et ne le retrouvant pas, elle demeura fort embarrassée, craignant que le More ne le lui demandât, ainsi qu'il faisait souvent. Le perfide enseigne ayant pris l'occasion favorable, s'en alla chez le lieutenant et glissa traîtreusement le mouchoir sous l'oreiller de son lit, où le lieutenant ne l'aperçut que le lendemain matin en se levant, que le mouchoir étant tombé à terre, il posa le pied dessus. Ne concevant pas comment ce mouchoir, qu'il savait appartenir à Desdemona, se trouvait dans sa maison, il délibéra de lui le rendre. Il attendit pour cela que le More fût sorti de chez lui et alla frapper à la porte de derrière. Or, la fortune, qui semblait avoir conjuré avec l'enseigne la perte de la pauvre Desdemona, venait justementde ramener au logis le More, qui, entendant frapper, ouvrit la fenêtre et cria d'un accent terrible : « Qui frappe là? » Le lieutenant, efirayé par le son de cette voix, prend la fuite sans répondre. Le More descend les escaliers, ouvre la porte, sort dans la rue, regarde de tous cotés, ne voit personne, rentre dans la maison tout soucieux et demande à sa femme qui avait ainsi frappé. Celle-ci répond, ce qui est vrai, qu'elle n'en sait rien. « Il m'a semblé dit l'autre, que c'était le lieutenant? — Je ne sais, reprit-elle, si c'était lui ou un autre. » Le More contint à grand'peine sa fureur, et, ne vou-

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lant rien faire sans avoir parlé à l'enseigne, il alla le trouver sur-lechamp pour lui raconter ce qui lui était arrivé et le pria d'eujployer tous ses efforts afin d'apprendre du lieutenant le vrai de l'affaire, ce à quoi l'autre s'engagea de grand cœur. En effet, un jour qu'ils se trouvaient dans un endroit d'où le 3Iore pouvait les voir causer ensemble, il s'approcha du lieutenant, et, lui parlant de toute autre chose que de la dame, il faisait de grands éclats de rire et de grands gestes d'étonnement avec la tète et avec les mains, comme s'il entendait des choses extraordinaires. A peine se furent ils séparés que le More vint rejoindre l'enseigne pour savoir ce que l'autre lui avait dit; celui-ci, après s'être longtemps fait prier, finit par lui dire : « Il ne m'a rien caché, et m'a dit qu'il a possédé votre femme chaque fois que vous vous êtes absenté du logis, et que, la dernière fois qu'il est resté avec elle, elle lui a donné ce mouchoir dont vous lui avez fait présent en vous mariant. » Le More remercia l'enseigne, et il pensa que, si sa femme n'avait plus le mouchoir en sa possession, ce serait un signe évident que l'enseigne avait dit vrai. Pour cela, un jour, après déjeûner, ayant causé de choses et d'autres avec Desdemona, il lui demanda le mouchoir. L'infortunée, qui redoutait cette demande, rougit, et pour cacher son embarras, quele More remarqua fort bien, elle courut à sa cassette et feignit de le chercher. Après avoir longtemps remué : « Je ne sais, dit-elle, comment je ne le trouve pas : ne l'auriez-vous point? — Si je l'avais, te le demanderais-je? Mais tu chercheras mieux une autre fois. » Et étant parti, il commença à penser comment il devait faire mourir la femme, et avec elle le lieutenant, sans qu'on pût lui imputer leur mort.» Les cent Nouvelles de Giraldi offrent de beaux exemples de dames et de demoiselles dont les vertus sont faites pour nous consoler des vices et des dérèglements où les autres se précipitent. La magnanime Livia adopte le meurtrier de son propre fils; Sophronie, tombée entre les mains d'un homme qui veut trafiquer de son honneur, échappe plusieurs fois au danger à force d'adresse; Orbecche, ayant vu son mari et ses fils égorgés par son père, accomplit de terribles représailles. Giraldi aurait dû se contenter de faire de cette Orbecche l'héroïne d'un de ses contes, sans représenter une telle boucherie sur la scène dans une tragédie qui, pour être la moins n)auvaise de son temps, n'a pas moins été qualifiée justement par un critique moderne d' « horriblement sotte et sottement horrible. »

2luttJn JrrancfiHHi (6i*a}?iui,

E que l'on admire dans les Conteurs que nous venons de faire passer sous les yeux du lecteur, c'est le génie de cette langue italienne qui se prête avec une souplesse admirable à toutes les formes de style. Mais le mérite de l'invention n'est pas ce qui frappe en eux. Après tout, la plupart de ces Nouvelles se ressemblent; c'est toujours et partout l'imitation de Boccace , non-seulement dans le style, mais encore dans le choix des sujets et la peinture des caractères. Un seul dans le nombre égale peut-être l'auteur du Décaméron par la perfection de son style qui lui appartient en propre , et le surpasse quelquefois par la nouveauté et l'invention merveilleuse de ses sujets qui ne le cèdent en rien aux compositions des romanciers modernes les plus célèbres.

Anton Francesco Grazzim, ditLASCA, naquit à Florence en 1503. Ce surnom de Lasca {le gardon) lui vint de l'Académie des Rumides, dont chaque membre avait la manie de s'affubler d'un nom de poisson, (lelli fut bonnetier, Burchiello barbier, (ira/./ini apothicaire*. Esprit fin et original, ce dernier put dire de lui-même :

' L'apoUlicairerie de Lasca, presque en face du Baptistère, existe encore et porte la niiime enseigne àel Moro. ( Note du traducicur. )

302 ANTON FUANCESCO GRAZZINl.

.< Ne vous olVusquez point, vous autres savants, si je me mêle parfois de raisonner, car je suis aussi un savant et un lettré comme vous. »

Lorscju'on eut pensé à trouver un moyen de sauver notre langue de la barbarie et (jue l'Académie florentine des Humides eût été remplacée par la célèbre Académie de la Crusca , Grazzini fut un des premiers législateurs de cette langue qu'il enrichit de mots et de tournures nouvelles, qui , bien qu'empruntées au parler commun des Florentins, avaient une beauté noble sans mélange d'affectation ni de pédanterie. 11 vécut jusqu'à quatre-vingts ans sans rien perdre de sa vivacité et de la pointe bouffonne de son esprit par lesquelles il rappelait le Berni.

Les poésies de Grazzini justifient pleinement les louanges que lui donna Varchi :

« Les grâces de votre style font assez voir combien vous êtes cher au dieu qui m'a couronné ici-bas d'un modeste laurier. Grâce à vous , notre langue se revêt d'or et de pourpre et peut rivaliser avec l'idiome des Grecs et des Latins. »

Ses comédies, la Jalousie, la Possédée, la Sorcière, la Sy bille, la Bigote, les Parents , le Caprice ^ sont étincelantes d'esprit. Les intermèdes de la première, remplis par des satires, des lutins, des follets, rappellent la verve d'Aristophane avec encore plus de comique et d'entrain, s'il est possible.

Mais ce qui fonda surtout la réputation dé Grazzini , ce furent ses Nouvelles , intitulées les Trois Soupers , et racontées par quatre des plus aimables cavaliers de Florence dans la maison d'une belle veuve. L'auteur offre bravement son livre au public sans se soucier des critiques et bien décidé à ne pas y répondre, comme on peut voir par cette lettre à un ami :

« Je te prie que tu n'engages point Stradino à les défendre ( les Nouvelles) contre les critiques , ni a entamer de discussion ou à dire seulement une parole. Non que je prétende établir un privilège en leur faveur ni les distinguer en quoi que ce soit du reste des compositions littéraires qui ont vu le jour jusqu'à présent; mais parce que je sais que l'ignorance, la présomption , l'envie et la malveillance sont encore de ce monde et plus en itiveur que jamais : ce dont je me soucie fort peu, du reste, et ne me trouble nullement l'esprit. Que celui qui n'en voudra pas les laisse de côté, et crache dessus, si elles lui déplaisent. Elles ne sont pas pour se faire lire de force à aucun ; et si ce n'est pas assez pour les gens de lettres , les puristes, les babillards, les savantasses, et les éplucheurs de pensées de les griffer, de les mordre, de les percer, de les lacérer et de les déchirer,qu'ils les étrillent, qu'ils les écorchent et qu'ils les étranglent, je le leur permets, aimant mieux encore leur blâme que leurs éloges. Ce qui n'empêche pas que s'il me

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