‹ L'Italie littéraire et artisqueChapitre 37 sur 86 · ANTON FRANCESCO GRAZZINI · texte numérisé non relu

ANTON FRANCESCO GRAZZINI

tombe entre les mains quelque chose de leur façon , je ne les accommode à mon tour : car tu sais que j'ai aussi de bonnes dents. Quant aux autres qui vont par les chemins d'un air grave et gonflés de leur importance, sans qu'on aitjamaisrifn vu d'eux ni entendu parler, et qui, pour déchirer à belles dents tout ce qui paraît, voudraient se faire passer pour des habiles, j'en suis bien fâché, mais qu'ils sachent que je ne les tiens que pour des sots et de piètres personnages. »

Je ne sache pas qu'on ait trouvé rien à critiquer dans les Nouvelles de Grazzini , qui mérite sans conteste d'être placé au premier rang après Boccace. La plupart roulent sur des sujets neufs et entièrement inédits. Je citerai dans le nombre la Nouvelle de Grt6ne//o, qui ayant vu mourir à ses côtés le riche Lazzaro, profite de sa ressemblance avec le défunt pour épouser sa veuve et s'emparer de son bien. Une autre est remarquable par une succession merveilleuse et imprévue d'événements , c'est celle de ce Ruberto, qui épris de Ginevra, mariée à Bartolommeo degli Avveduti, s'avise d'un moyen ingénieux pour pénétrer dans la maison. Rien n'est amusant comme la peinture que fait Grazzini du bonhomme de mari et des ruses que sa gaillarde femme emploie pour se disculper, en lui faisant accroire qu'il a la berlue, ce qui achève de lui ôter le peu de sens qui lui reste :

« Bartolommeo demeura tout étourdi du coup, incapable de trouver une seule idée, et doutant s'il dormait ou s'il était éveillé. Le soir venu , il retourna chez lui , et s'étant couché sans souper, il se mit à penser et repenser, mais sans arriver à une conclusion. Ballotté entre le oui et le non , passant du doute à l'espoir, et du désir à la crainte , il demeura toute la nuit sans pouvoir fermer l'œil. Dès que le jour commença à paraître , il se leva , et sans penser à dire ses oraisons, il se mit à parcourir les rues de Florence , regardant de droite et de gauche d'un air étonné, comme un étranger. Les passants qu'il rencontrait le prenaient pour un fou à son air hagard. La journée se passa ainsi sans qu'il songeât à manger ni à retourner au logis. Le soir il se retrouva par hasard dans le faubourg Ognissanti , et allant toujours devant lui il arriva dans le Prado, après une heure et demie de marche environ. Ne se souvenant plus de rien absolument, ni de sa maison ni de sa femme, il se promena le long des murailles, allant et venant , tant qu'il atteignit le milieu de la nuit ; et même il est probable que sa promenade se fût prolongée jusqu'au jour, si la faiblesse et l'épuisement provenant de ce que depuis trois jours il n'avait , autant dire , pris aucune nourriture , joints à la fatigue de tant tie marches et contre-marches, ne l'avaient fait tomber à terre à moitié évanoui. Mais le pis fut que la surprise, la stupeur, le chagrin et la tristesse égarèrent en même temps sa raison , de telle sorte qu'étant ainsi étendu par terre, il poussait de grands éclats de rire. Le lendemain , quand le jour

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parut, il coinnieiH'a à dire et à faire les plus extravagantes folies donton eût jamais entendu parler. Des amis et des parents, qui le reconnurent, le ramenèrent à sa maison , où sa femme , comme bien vous imaginez, le tint sous les verrous durant plusieurs jours , jusqu'à ce que s'étant aperçue que sa folie n'avait rien d'intraitable et d'incommode, elle le laissa se promener à son gré dans toute la maison. En efïet, à part le manger et le boire , il ne faisait que rire , répondant à tout le contraire. 11 avait une telle frayeur de sa femme, qu'un regard , un mot d'elle le faisait trembler des pieds à la tète , et dans ces moments-là il eût été capable de se cacber dans une coque de noix : ce qui du reste plaisait assez à la dame. Cependant comme c'était une femme entendue, elle prit le gouvernement delà maison , fit revenir de Mugello, où il était, l'enfant avec sa nourrice , étant plus en peine de sa vie que de la sienne propre. Elle prit ensuite un fermier pour gérer ses terres, et s'appliqua à vivre dorénavant en toute honnêteté , si bien que tout le monde à Florence la tenait pour la femme la plus vertueuse , la plus sage , et la plus prudente qui fût dans la ville. »

Il est fâcheux que Grazzini ait reproduit avec le style la licence de Boccace ; mais c'était le caractère de l'époque. C'est pourquoi , comme ses Nouvelles sont un trésor de simplicité et de grâce jointes à la force et à la vérité des caractères , je ne craindrai pas d'en recommander la lecture aux jeunes gens, mais seulement quand l'âge aura mûri leur caractère et bridé leurs passions.

âebajôtiano iBvino.

E déplorais tout à l'heure le ton licencieux qui règne dans les écrits de tous nos Conteurs, avant et depuis Boccace, et qui est moins leur tort que celui de leur époque. Un seul mérite qu'on fasse exception en sa faveur , et a laissé des Nouvelles que l'on peut mettre sans danger entre les mains de tout le monde. Ecrivain irréprochable par la chasteté de la pensée et de l'expression , on lui pardonne de n'avoir pas le style merveilleux de Boccace et de Grazzini.

Il s'appelait Sebastiano Erizzo, né à Venise en 1525, et fils d'Antoine, grave sénateur. Il (Hudia les lettres grecques et latines à Padoue , et acquit en peu d'années, grâce à la merveilleuse mémoire dont il était doué, cette science presque universelle qui le distingua connue homme d'État quand il fut appelé à faire partie du Conseil des Dix. Philosophe, Orateur, Poète, Antiquaire, Romancier, il commenta le Phédon , donna une paraphrase des trois canzones de Pétrarque à la louange des yeux, composa des riyne remarquables , publia plusieurs travaux d'archéologie, notaumient un traité sur les gouvernements civils et les médailles antiques , enfui des Nouvelles sous le titre (ï Événements , divisées en six journées, avec six

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interlocuteurs. Voici comment il en parle lui-même dans son Avant propos :

« Ce sont autant de modèles placés comme un miroir sous les yeux du lecteur, à l'effet de lui montrer ce qu'il doit fuir et ce qu'il doit, au rebours, imiter. Maintenant ces récits protiteront-ils à ceux qui les liront : je l'ignore, mais je proteste que je les ai écrits à cette fin et non à une autre, désirant qu'ils tournent au même résultat que les mêmes choses, quand on en est témoin, ont accoutumé de produire , c'est-à-dire au bien général. Et pour ce que je suis assuré, du moins à mon avis, que ce qu'il y a de plus propre et de plus naturel à l'homme, c'est de contribuer à l'avantage de ses semblables , si le lecteur ramenant avec justesse et sincérité sa pensée sur lui-même, est conduit au but que je me propose, et si de la lecture de ces histoires il tire un bien pour l'avenir, qu'il rende grâces non à moi, mais à Dieu d'abord, et à ceux de qui je les tiens : car ce sont eux qui en me les racontant ont été cause que les trouvant dignes d'être écrites, le désir m'est venu de les rendre publiques. »

Et en ceci, seul parmi ses confrères, Erizzo nous a tenu parole, et il a pu prendre Dieu à témoignage sans commettre un sacrilège. Mais , comme je l'ai dit en commençant, on trouve rarement dans les Nouvelles du sénateur de Venise le piquant du récit , la beauté de l'intrigue, la verve hardie qui distingue quelques-uns des autres Conteurs, outre que le style, quoique assez pur, rappelle trop la forme de Boccace. Il est vrai que les leçons de morale que renferment les Six journées rachètent bien au delà ces défauts , et il serait à désirer que nos auteurs eussent toujours tendu à un si noble but. Le récit suivant , touchant un trait de justice barbare , donnera une idée de la manière d'Erizzo :

« On lit dans les histoires de l'antiquité que du temps de Cambyse, roi de Perse, il y avait un juge nommé Sisame, que ce monarque affectionnait beaucoup et qu'il avait chargé de rendre la justice à ses peuples, selon qu'on aurait recours à lui. Or, il advint qu'une certaine affaire fut portée devant son tribunal, dans laquelle celui qui avait tort avait grand peur de perdre son procès si le juge prononçait d'après l'équité; c'est pourquoi, après avoir longtemps cherché en lui-même, il résolut de corrompre Sisame à force d'argent, et lui ayant glissé une grosse somme en cachette , il s'y prit de telle manière que le juge, contre tout droit et toute justice , prononça en sa faveur. Son adversaire déconcerté jeta les hauts cris, et à la fin il fit tant qu'il sut le vrai de l'affaire. Outré de colère et de dépit, il se présenta devant le roi et commença à se plaindre amèrement de l'injustice qu'on lui avait faite. Le roi , apprenant le crime de son ministre, entra dans une violente colère, et n'écoutant que son indignation, il fit saisir incon-

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tinent Sisame comme il sortait du tribunal , et ordonna qu'il fût écorché vif, et que sa peau servît à recouvrir le siège où il avait coutume de s'asseoir. Canibyse , après cette punition terrible infligée au juge prévaricateur, fit venir un fils de Sisanie, nommé Othon, qu'il désigna pour succéder à son père; mais avant qu'il prît possession de sa place, il lui adressa publiquement ces paroles : « Regarde, ô Othon, ce siège où ton père avait coutume de s'asseoir, et où tu vas t'asseoir à ton tour pour rendre la justice aux autres, de même qu'il l'a refusée et violée, et tu y verras la marque de son iniquité. C'est pour que tu n'oubliasses jamais ton devoir, pour que tu ne perdisses point de vue le respect que tu dois aux lois et à la justice, et que tu ne devinsses point semblable à ton père, que j'ai voulu que la peau du juge inique fût toujours avec toi comme une compagne inséparable quand tu dicteras tes arrêts. » Telles furent les paroles du roi, et il est aisé de comprendre après cela qu'Othon n'eut garde de faillir à son devoir, et non -seulement lui , mais aucun juge par la suite ne se laissa corrompre. Aussi quelque rigides que paraissent les effets de cette justice impitoyable , et ({uoiqu'il faille pour l'appliquer endurcir son cœur à l'égal du diamant, toujours est-il que ce sont de tels exemples qui maintiennent l'autorité des lois et qui sont le soutien et l'ànie de la cité. »

Erizzo ne démentit point dans sa vie de magistrat et d'homme public ces principes de justice dont il a semé ses écrits. J'aurais voulu parler plus au long de cet écrivain , mais les détails manquent sur lui comme sur les autres Conteurs. Encore devons-nous nous estimer heureux de posséder la majeure partie des Nouvelles qu'ils ont composées et qui renferment assez de chefs-d'œuvre pour mériter qu'on les rassemblât pour l'agrément et la commodité du lecteur. C'est ce que j'ai fait dans les deux volumes du Choix dss Conteurs italiens du XIII'^^ au XIX" siècle^, où se trouvent réunies pour la première fois environ deux cent quatre-vingts Nouvelles de quarante-six auteurs les plus fameux.

A vrai dire, il n'y a plus de Nouvelles en Italie à partir du xvi" siècle. C'est à peine si quelques essais dans les siècles suivants, renouvelés au xvni^ par Gasparo Gozzi, rappellent de loin en loin les anciens maîtres. Cependant , et bien que d'après cela on fût en droit de me demander pourquoi je n'arrêtais point ma liste à ce pur et ingénieux écrivain , j'ai cru bien faire de compléter mon recueil par un choix de Nouvelles jusqu'à nos jours et prises parmi ce que j'ai trouvé de mieux. Mais que le lecteur se rassure; il n'y trouvera pas les noms de Soavc , d'Albcrgati, A'Albanesi , de Padovani, et de tant d'autres dont les compositions, louables sans doute par le but moral, sont écrites dans un italien

' Paris, 1847, à la librairie européenne de Baudry, 2 vol. in-8', avec neuf portraits sur acier.

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