‹ L'Italie littéraire et artisqueChapitre 4 sur 86 · PAR E. J. DELÉCLUZE · texte numérisé non relu

PAR E. J. DELÉCLUZE

Le génie italien a reçu son caractère propre de deux accidents remarquables. L'un est la conformité du développement de l'intelligence humaine dans l'Ausonie moderne avec celui qui eut lieu dans la Grèce antique; l'autre, l'originalité de cette nouvelle Italie qui, bien que soumise à une impulsion et à des principes qu'elle avait reçus de l'antiquité, ne laissa pas cependant d'en faire ressortir les résultats les plus inattendus et les plus brillants. Rejeton d'une vieille souche, ce fut toujours de la même sève que se nourrit l'arbre nouveau.

L'analogie , on est en droit de le dire , les ressemblances qui existent entre la marche de l'esprit humain chez ces deux peuples séparés par tant de siècles, est un fait qui mériterait de devenir l'objet d'un livre. Et quoique je ne puisse, en quelque sorte, que l'énoncer ici , il se présente cependant sous des formes si bien déterminées, et l'on peut s'assurer si facilement des circonstances historiques sur lesquelles il se fonde , qu'un aperçu , si rapide qu'il soit , sur cette matière , suffira , je le crois , pour satisfaire les esprits les plus difficiles à persuader.

Pour ne pas nous laisser accabler par les détails, sans cependant perdre de vue le moyen d'étudier et de suivre cette espèce de parallélisme intellectuel qui a eu lieu entre les Grecs anciens et les Italiens nouveaux, je choisirai quelques hommes éminents chez l'un et

l'autre peuple; me servant de ces grands génies comme de jalons propres à déterminer les rapports et les différences qui se sont établis dans ce double effort de l'esprit humain vers les hautes spéculations de l'intelligence. Occupons-nous d'abord de ceux qui ont ouvert la voie.

A trente siècles en arrière de nous, est Homère, le grand poëte, source de la philosophie, de l'histoire, de toutes les sciences. Cinq siècles après , apparaît Thaïes de Milet , chef de la secte ionique ; puis Pythagore, fondateur de l'école italique , les deux sources d'où émanent toutes les opinions philosophiques tendant plus ou moins , les unes à la spiritualité , les autres vers le matérialisme.

Trente ans après Pythagore ( 525 av. J. C), vient Eschyle , poëte homérique , gardien fidèle des traditions sacrées et primitives de la Grèce , suivi bientôt par Sophocle , non moins observateur des opinions saintes , mais perfectionnant l'art et se montrant déjà très-habile à peindre les sentiments, les passions de l'âme.

Vers cette époque , tous les beaux-arts ne suivaient encore qu'une marche indécise. Les architectes , les statuaires et les premiers peintres grecs, poussés par l'imitation des édifices sacrés et des idoles, dont les modèles leur étaient fournis par l'Asie Mineure et l'Egypte, pratiquaient l'art avec rudesse et dans la seule intention de satisfaire le penchant des peuples à la superstition.

Tels avaient été les premiers efforts de l'esprit humain , quand Socrate parut (469 av. J. C). La doctrine de ce grand homme jeta dans les intelligences choisies de son temps , la première connaissance d'une vraie théologie et de la philosophie morale. La connaissance d'un Dieu unique et tout-puissant , de l'immortalité de l'âme et de la rémunération du bien et du mal après la mort, et enfin la loi du devoir imposé à la conscience , produisirent un ensemble d'idées à peu près inconnues jusque-là, qui fit entrer l'homme et bientôt le monde civiUsé , dans une vie toute nouvelle.

Je ne puis m'em pêcher de renouveler ici une observation que j'ai déjà faite ailleurs plusieurs fois : c'est que chez les peuples aimant le beau et qui sont nés artistes, le développement des idées philosophiques se fait simultanément avec les études sur la nature sensible et visible. La double vocation de Socrate en est une preuve. Ce philosophe avait pour père un sculpteur , et selon l'opinion commune et d'après le témoignage de Pausanias {Attiq. , chap. xxii) , le fils , avant de se livrer aux hautes spéculations de l'esprit, aurait fait le groupe des trois Grâces, qui ornait encore les Propylées à Athènes, six siècles après sa mort. En ne considérant ce fait que comme une espèce de symbole , ce n'est certes pas une chose ordinaire ni indifférente que le plus grand philosophe grec ait encore été rangé au nombre des grands

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artistes par ses compatriotes. C'est qu'en effet , dans la Grèce antique, ainsi que chez les Italiens modernes , comme nous le verrons bientôt, tous les hommes puissants par leur intelligence, quelle que fût d'ailleurs leur faculté dominante, ont réuni leurs efforts pour atteindre le même but, le vrai, vers lequel ils furent entraînés d'abord par le sublime , puis par le beau.

Cette progression du sublime au beau et du beau au vrai est un mouvement intellectuel , propre aux peuples qui , outre une forte organisation naturelle , ont encore eu le bonheur d'être favorisés par les événements. Or, ce développement de l'esprit ne s'est opéré que deux fois, depuis que la civilisation s'est établie parmi les hommes: en Grèce , soiis l'influence d'Homère , mais longtemps après lui , pendant les soixante années que l'on appelle le siècle de Périclès ; et en ItaUe , par l'impulsion de Dante , à partir de ce poète jusqu'aux temps de Laurent des Médicis et de Léon X.

Dans ces deux grands événements , séparés par près de vingt siècles , il est sans doute facile de saisir une foule de différences. Mais la plus importante de toutes, l'antériorité d'Hom ère de cinq cents ans sur la grande époque de Périclès , de Socrate , de Sophocle et de Phidias, sera seulement l'objet de quelques considérations, qui rendront raison de toutes les autres.

Les poèmes homériques ont cela de singulier que , malgré l'absurdité du polythéisme qui y règne, cependant les principes de la plus haute et de la plus saine morale y sont constamment mis en action et en maximes. En aucune partie de ces ouvrages, les défauts , les vices môme , que les poètes grecs postérieurs à Homère , ont trouvé moyen de célébrer avec talent, n'apparaissent; et dans Y Iliade, mais surtout dans V Odyssée, on est frappé de la perfection morale de certains personnages , et entre autres de celui de Pénélope. Pour fixer cette morale sur des fondements solides et dans une circonférence infranchissable , il est évident que le paganisme était impuissant. Tous les efforts tentés pour amener le polythéisme à l'état d'une religion , n'aboutirent qu'à faire instituer des rites , des cérémonies dont la variété, l'incohérence et l'absurdité prouvent qu'on ne put jamais les lier de manière à leur faire servir de symbole à aucune croyance profonde , à aucun dogme auquel toutes les idées et toutes les actions des hommes vinssent se rattacher.

Les peuples à qui une religion n'a pas été divinement révélée n'ont d'autre moyen de se tirer d'affaire, pour entrer dans la civilisation , que la philosophie ; et c'est le cas oii se trouvèrent les Grecs après l'apparition d'Homère. Quoique fort , le sentiment qu'ils avaient du beau et du bon , était vague parce qu'il ne se rattachait pas encore pour eux à quelque chose de supérieur à l'homme. Or , ce défaut

de doctrine laissa longtemps l'esprit des Grecs indécis, et c'est ce qui explique pourquoi il s'écoula près de cinq siècles entre Homère et les premiers grands philosophes, Thaïes, Pythagore , Anaxagore, et enfin Socrale et Platon qui proclamèrent l'unité de Dieu, l'immortalité de l'âme , la rémunération après la mort et la loi du devoir.

Il ne faut pas oublier non plus que, pendant ces cinq siècles d'élaborations philosophiques, la langue grecque, déjà parvenue à une assez grande perfection dans les poëmes homériques , fut employée pendant ce même espace de temps, et qu'Alcée, Sapho et Pindare, l'avaient déjà préparée pour Eschyle. Quand ce dernier poëte parut, la langue était donc faite et la philosophie très-avancée.

Voyons maintenant dans quelles conditions s'est trouvé Dante Alighieri, l'Homère de l'Italie moderne. Lorsqu'il était âgé de vingt ans, vers 1285, l'idiome dans lequel il devait écrire la Divine Comédie n'était pas entièrement formé , puisque lui-même travaillait à la comparaison des divers dialectes italiens, pour les réduire à l'unité, et en faire une langue nationale. Sous ce rapport , l'analogie des travaux de Dante avec ceux que semblent indiquer les poëmes homériques est frappante , puisque dans ces derniers ouvrages tous les dialectes de la langue grecque sont indifféremment employés. On peut donc dire que Dante, ainsi qu'Homère, a la gloire d'avoir fixé la langue de son pays.

Mais ce qui détermine entre ces deux hommes une différence de la plus haute importance , puisqu'on en retrouve les effets aux deux époques du monde où ils ont paru , c'est la position de chacun de ces poètes relativement à l'état intellectuel , moral et religieux des hommes et des nations qui les ont précédés. La Grèce ne s'appuyait que sur des notions religieuses fort altérées, venues de l'Ionie , province asiatique, ou de l'Egypte , et, malgré les idées saines de morale, émanées peut-être aussi de ces contrées , il fut impossible de les faire cadrer avec les formes multiples et insaisissables du polythéisme. De là vient que dans les poëmes homériques , les hommes se montrent fréquemment assez sages sur la terre , tandis que les dieux sont si extravagants, si vicieux même, dans leur Olympe. Ces incohérences s'expliquent d'ailleurs facilemenV , par l'action naturelle du sentiment moral inné dans l'homme et déjà assez développé , tandis qu'il n'y avait pas réellement de religion et que les doctrines philosophiques n'étaient encore qu'un germe, puisque d'Homère jusqu'à Socrate on évalue qu'il s'est écoulé cinq siècles au moins.

Considérons maintenant combien la position de Dante et du monde intellectuel auquel il appartenait, était différente. La Grèce et Rome antiques avaient accompli leurs efforts: pendant douze siècles déjà, le christianisme ; rehgion révélée, avait fait sentir son action; et

depuis l'invasion des barbares et le sommeil passager de l'Europe , des philosophes , des métaphysiciens , des théologiens , tels qu'Anselme de Cantorbéry , Bonaventure et Thomas d'Aquin, avaient achevé et perfectionné, avant la naissance de Dante, le grand travail analogue poursuivi après l'apparition d'Homère , par Thaïes , Pythagore , Anaxagore, Socrate et Platon. Dans l'ancien monde, la poésie avait ouvert le champ à la science ; dans le nouveau , au contraire , ce fut la science qui fraya la route où devait s'engager la poésie. Homère prépara les hommes à la connaissance de la philosophie , Dante résuma toutes les connaissances philosophiques acquises jusqu'à lui , pour les mettre en circulation , au moyen de la langue vulgaire.

Telle est la différence entre Homère et Alighieri. Quant aux points de ressemblance , voici les principaux : tous deux ont élevé un monument de linguistique et de poésie , qui a fixé l'idiome de leur pays , et a rendu facile et vulgaire même , parmi la race hellénique et celle de l'Italie, la connaissance de l'histoire nationale, des grandes familles, de la religion , de la morale et de la philosophie. En somme , ce qui fait d'Homère et de Dante deux colosses égaux, c'est que tous deux commencent avec la civilisation propre à leurs pays ; c'est que les deux poètes ont été populaires, ont été adoptés, ont versé la lumière dans toutes les classes de la société, et qu'encore aujourd'hui, les ouvrages de l'un et de l'autre sont de ces livres par excellence , de ces bibles , dans lesquels les enfants apprennent à lire , et où les jeunes gens , les hommes et les vieillards vont puiser sans cesse des distractions flatteuses pour l'esprit , de graves enseignements et des consolations.

Jusqu'à Dante, toutes les matières sérieuses n'étaient traitées , oralement ou par écrit, qu'en latin; en sorte que ce n'était que la classe choisie parmi les hommes , les clercs, comme on les nommait alors , qui eût accès aux sciences , et à la théologie qui les résumait toutes. Dante , en dotant son pays d'une langue vulgaire avec laquelle on pût traiter toutes les matières , initia tout à coup les dernières classes du peuple aux connaissances qui , jusque-là, avaient été le domaine du corps ecclésiastique. C'est donc à Dante qu'il faut faire remonter ce goût, si vif chez les Italiens, de la haute philosophie qui s'est perpétué jusqu'à Galilée , et dont on voit encore des résultats si brillants après ce grand homme et jusqu'à nos jours.

Les peuples naturellement portés vers les spéculations philosophiques, et aimant le beau, sont artistes; car l'une de ces qualités est le complément de l'autre. En outre , les nations douées ainsi , inventent peu; elles perfectionnent. Telle était la Grèce antique, telle fut la moderne Italie ; c'est pour cela qu'elles se ressemblent , c'est pour cela que je les compare; c'est pour cette raison enfin que je m'occupe d'abord et particulièrement de Dante, parce que c'est lui qui , dans

son pays , a donné cette première impulsion aux esprits, qui les fait marcher du sublime au beau et du beau au vrai , progression identiquement semblable à celle qui avait eu lieu dix-sept siècles avant , dans les contrées régies par Solon , Périclès et Alexandre.

Mais pour rendre ce rapprochement plus facile, je prendrai, comme je l'ai dit , quelques grands noms , choisis chez les deux peuples , au moyen desquels on suivra dans un tableau comparatif, la marche de l'esprit humain en Grèce et en Italie.

Longtemps après Homère , et dans ce siècle auquel Périclès a laissé son nom , alors que le grand , le fort, le sublime enfin , dominait la pensée des Grecs , paraissent Eschyle , Sophocle , Socrate et Aristophane , c'est-à-dire la poésie la plus grave , la plus élevée et la plus touchante ; la philosophie et la théologie naturelles poussées jusqu'à leurs limites possibles , et la satire comique appliquée aux sujets les plus sérieux. A ces grands poètes , à ce grand philosophe se joignent Ictinus , Tarchitecte sévère du Parthénon , Polyclète et Phidias , deux statuaires , observateurs de la beauté austère , et le peintre Polygnote , qui traita son art avec autant de gravité qu'eux.

En Italie, et à l'époque analogue , celle oîi dominait en ce pays l'idée du sublime, on voit s'élever Dante Alighieri, qui, à lui seul et dans un poëme où sont résumés la philosophie , la théologie et tous les modes poétiques , se charge , en quelque sorte de représenter l'âpreté grandiose d'Eschyle , le pathétique de Sophocle , la philosophie théologique de Socrate et la verve mordante d'Aristophane. Déjà dans ce siècle, Arnolfo di Lapo avait élevé les grands monuments de la sombre architecture florentine ; Pisano ranimait la sculpture , et Giotto , ainsi que Orcagna , son élève , peignaient les murs du Campo santo , comme dixsept cents ans avant Polygnote avait décoré ceux du Pécile à Athènes.

Mais à ce besoin du sublime succéda le goûL du bcau^ transition qui s'opéra , en Grèce , par l'exposition de la doctrine de Socrate , faite par son élève Platon. Déjà le pathétique Euripide , en peignant mieux les passions , en mettant plus d'art dans ses drames , avait ôté de la force et de l'élévation à la poésie ; Hérodote avait habitué les oreilles à la prose , les Vénus de Praxitèle étaient célèbres à cause de leur beauté essentiellement gracieuse , et le peintre Zeuxis surpassait en ce genre son rival le statuaire. Enfin Démosthènes, par la force et l'éclat de son éloquence, par la puissance de sa dialectique et l'importance des sujets qu'il avait à traiter , avait achevé de faire descendre dans la prose tout l'intérêt concentré jusque-là dans la poésie.

En Italie , ce fut Pétrarque qui fit passer du sublime au beait , en se laissant aller à tout ce qu'il y a de gracieux dans le platonisme dont Dante n'avait admis que ce qui s'y trouve de grave. Abstraction faite des genres , et en considérant à part l'esprit qui règne dans les poésies

de Pétrarque , on peut dire qu'elles sont à celles de Dante ce que les pensées d'Euripide sont à celles de Sophocle et d'Eschyle. Le chantre de Laure , à l'exception de deux ou trois pièces , sublimes il est vrai , où il traite des grands intérêts et des malheurs de l'Italie , s'attache ordinairement à flatter le cœur, l'esprit et les oreilles. Aussi l'action bienfaisante de sa divine poésie n'agit-elle pas tant sur notre âme par les sujets qui y sont renfermés , qu'en la plongeant dans un calme délicieux , dans une atmosphère de beauté pure , d'où elle s'élève jusque dans le ciel. Comme Euripide, Pétrarque a eu son Hérodote; car, en Italie comme en Grèce , la poésie a précédé la prose ; et Boccace est le premier qui , en ce genre, ait écrit avec élégance et correction.

Soit qu'il nous reste plus de documents sur ce qui s'est passé en Italie qu'en Grèce, ou, ce qui est probable, que le développement intellectuel chez le peuple moderne ait été plus abondant et plus complet que parmi les anciens, toujours est-il certain que le règne du beau a duré plus longtemps à Florence qu'à Athènes. Car, ce que l'on désigne sous le titre de siècle de Périclès comprend à peine soixante années, tandis que l'influence du beau, qui se faisait déjà si fortement sentir en Italie , en 1330 , au moment où Pétrarque était célèbre, durait encore vers 1564 et 1594, lorsque moururent le grand Michel- Ange et l'admirable musicien Palestrina. Et en effet , entre Pétrarque et le grand compositeur, se forma successivement cette phalange d'hommes éminents en tous genres, qui rendront la gloire de l'Italie aussi durable que le monde : Laurent des IMédicis , grand citoyen , habile politique , profond philosophe , poète , prosateur élégant et fondateur de la nouvelle école platonicienne; Ange Politien, poète distingué et érudit du premier ordre ; Brunellesco , le savant et ingénieux architecte du dôme de Florence ; Léonard de Vinci , savant aussi extraordinaire qu'il était grand artiste ; Michel-Ange Buonarotli , architecte, sculpteur, peintre et poète ; L. Arioste qui, à lui seul, eût suffi pour illustrer son pays; le divin Baphael , le peintre du beau par excellence ; Machiavel , le premier venu des grands pubhcistes et des prosateurs excellents de l'Europe moderne , et enfin le noble et pur musicien Palestrina.

Mais arrivons à la troisième grande opération de l'esprit humain , celle qui l'entraîne dans les idées positives, dans les connaissances exactes , dans le vrai, dans la science.

Déjà en Grèce , les grandes doctrines de Socrate et les ingénieuses spéculations de Platon , en élargissant d'une manière indéfinie le domaine de l'intelhgence, lui avaient appris à se familiariser avec le doute , à recourir à l'expérience et à n'admettre enfin que ce qui avait été rigoureusement observé et démontré. C'est alors qu'Aristote , élève de Platon , ouvrit une école en concurrence avec celle de son maître.

Ce fut lui qui créa l'analyse et la critique scientifiques, fondées sur l'observation des faits naturels et métaphysiques ; et bientôt le monde savant et scrutateur s'augmenta en se divisant à la voix des Épicure , des Démocrite , des Hippocrate et des Euclides. Les poètes de ce temps, à peine connus de nous, déchus d'ailleurs de leur noble ministère , n'avaient plus d'autre but que de distraire agréablement leurs auditeurs ; et Ménandrc le comique fut tout à la fois l'auteur le plus original et le plus goûté de son temps , parce que c'est lui qui en fait le mieux ressortir l'esprit. D'ailleurs ce sont les orateurs, les rhéteurs , les écrivains moralistes tels que Théophraste , qui captivent l'attention générale. Les grandes excursions d'Alexandre dirigent l'attention sur l'étendue et la diversité des contrées du globe , sur les productions végétales et animales de la nature , sur la différence des races d'hommes et des institutions qui les régissent. La géographie générale commence à être une science , les systèmes de physique se multiplient , et les deux grands artistes célèbres de cette époque sont le statuaire Lysippe et le peintre Apelles, qui tous deux avaient pour mérite singulier de pousser la vérité d'imitation d'après la nature, à un degré d'exactitude surprenant.

Dans l'Italie moderne , le passage du beau au vrai ne se fit pas avec tant de brusquerie. Entre la mort de Raphaël et d'Arioste , et la naissance de Galilée , il brilla un poète , le Tasse , dont l'admirable poëme, ainsi que la prose toute imprégnée des doctrines platoniciennes , exhale sans cesse le sentiment du beau. Sans doute qu'un lecteur délicat, en comparant la Jérusalem aux poésies de Pétrarque et surtout à la Divine Cotnédie de Dante , s'apercevra que le poète de Sorrento , entraîné par le goîit de son siècle , a parfois donné à son style un surcroît d'éclat qui ne s'accorde pas avec la gravité des mœurs héroïques de ses personnages. Mais même avec ce léger défaut, dont l'auteur a su tirer des beautés si nouvelles , Torquato Tasso n'en est pas moins compté au nombre des quatre grands poètes de l'Italie, et'comme l'un de ceux qui ont le plus puissamment concouru à entretenir dans ce pays le goût et l'amour du grand , du noble et du beau, qui y règne encore.

Cependant vers le commencement du xvi^ siècle, avant la naissance de l'auteur de la Jérusalem , la passion pour le vrai et l'instinct scientifique étaient déjà éveillés par toute l'Italie. A Florence en particulier le foyer intellectuel le plus puissant et le plus actif, le grand-duc Côme I" cultivait lui-même et encourageait les études que l'on faisait en archéologie , en histoire , en botanique, en chimie, en astronomie , et sur toutes les sciences physiques et mathématiques. Ce prince fondait des bibliothèques, des musées, des cabinets d'histoire naturelle. Il établissait des académies , formait des collections de minéraux et de plantes rares et précieuses. Et comme on l'a dit de lui ailleurs, ce

prince aimait les médailles, la botanique, la chimie et les finances. La nature de son esprit le portait à classer tout, préférant les bibliothèques bien en ordre aux écrivains , et les académiciens et les galeries aux poètes et aux artistes. Avec toutes les restrictions indispensables , on peut donc dire que ce petit souverain de la Toscane , a joué le rôle, comme fauteur des sciences pendant le xvr siècle de notre ère, qu'Alexandre le Grand remplit en Grèce trois cent vingt ans avant Jésus-Christ. Le prince macédonien avait rendu les longues et nombreuses études d'Aristote possibles, Corne 1" ouvrit la route que devait agrandir et parcourir avec tant de gloire le savant Galilée. Mais à l'exception de Tasse , au milieu de ce mouvement général vers le vrai et l'utile, qui fit renoncer tous les autres poètes à la beauté simple pour se jeter dans la fantaisie, tous les lettrés et les artistes abandonnèrent la glorieuse pureté de leur art et tombèrent dans le mauvais goût.

Ce fut le sort d'hommes doués d'ailleurs des plus brillantes facultés : en poésie, le chevalier Marini ; en architecture, Vasari , imitateur maladroit et exagéré de son maître Michel-Ange; en sculpture, le Bernini, et en peinture, l'école belle encore, mais affaiblie par l'éclectisme et la manie de l'imitation , des Carrache et de leurs élèves.

Tels sont les analogies et les ressemblances qui existent entre la marche suivie par l'esprit humain dans la Grèce antique et dans l'Italie moderne ; et en faisant ce rapprochement , loin de me laisser aller à lui donner une exactitude symétrique par laquelle on aurait pu être facilement séduit et trompé; j'ai pris soin, au contraire , de tenir un compte fidèle des différences , soit quand elles se rencontrent entre les hommes, soit qu'elles existent dans la durée des époques , ou quand elles se trouvent dans l'enchaînement des idées avant ou après le christianisme.

Je disais donc en commençant , et je crois avoir prouvé que l'intelligence humaine s'est développée en Italie, dans le même ordre qu'en Grèce, en Y^rocédani dn sub/ime au beau pour arriver au vrai; qu'en outre , le génie italien , quoique soumis au même principe que celui qui dirigea les Grecs , a produit des fruits aussi inattendus que brillants ; et qu'enfin l'époque fameuse dite dePériclès, et dont l'impulsion a duré de Socrate à Âristote, ne comprend à peine qu'un siècle et demi , tandis qu'à partir de la naissance de Dante jusqu'à la mort de Galilée (1265-1642 de J. C. ), c'est-à-dire pendant le cours de trois cent soixanlc-dix-sept années, la féconde Italie n'a pas cessé de produire des génies aussi étonnants par leur force que par leur variété.

L'apparition de Galilée en Italie, laquelle coïncida avec celle de N. Bacon en Angleterre , eut, comme celle d'Aristote en Grèce, les résultats les plus importants et les plus immédiats sur les opérations de l'intelligence humaine.

A compter de cette époque , on cessa de tenir compte des hypothèses scientifiques même les plus probables , et il ne fut plus admis pour vrai que ce qui était prouvé par l'expérience. Quinze ans après la mort de Galilée, en 1657, on fondait à Florence V académie del Ciment o (de l'Expérience), modèle sur lequel fut formée et se règle encore aujourd'hui l'académie des Sciences de Paris. A la voix de Galilée, la science s'était donc solidement constituée, c'était elle qui désormais allait régner ; et du premier rang la poésie allait descendre au second.

C'est en effet ce que l'expérience démontra ; car dès le commencement du XYii*^ siècle, aucun des grands poèmes qui ont pu être faits en Italie, n'est devenu populaire; nul d'entre eux ne se rattache plus aux croyances religieuses , à l'amour mystique , aux grandes traditions histori({ues et chevaleresques. Ou le fond en est mythologique , comme celui de VAdo7iis de Marini , ou le sujet et la forme sont burlesques , ainsi qu'il arrive dans le Sceau etilevé de Tassoni ; ce qui réduit ces ouvrages , quel que soit leur véritable mérite littéraire , à ne servir que de divertissement agréable et passager pour l'esprit.

Le nombre toujours croissant des académies engendra un peuple de lettrés versificateurs au-dessus desquels s'élèvent et brillent trois hommes qui , dans le genre académique destiné particulièrement à occuper les loisirs des gens instruits de la haute société, ont produit des ouvrages tout à fait remarquables. Chiabrera, qui s'inspira heureusement des anciens et introduisit dans la langue italienne des odes brillantes, sous la forme de celles de Pindare et d'Anacréon; Filicaia, que SCS fonctions de magistrat et son génie exact , austère même , maintinrent toujours dans les limites de la poésie morale et historique; et enfin Metastasio, celui des trois dont les ou\Tages obtinrent le plus de popularité parce qu'ils étaient bien écrits, parce qu'ils avaient la forme dramatique, et qu'on les débitait sur le théâtre accompagnés de musique , art pour lequel les Italiens se sont montrés toujours plus passionnés, depuis le commencement du xvr siècle jusqu'à nos jours.

Parmi la foule de ces poètes académiques , outre les trois que je viens de citer comme les plus importants, il y en eut beaucoup d'autres dans le cours de ce xyii'^ siècle , pour qui la poésie ne fut qu'un délassement à des travaux plus sérieux. Presque tous les esprits distingués en Italie, depuis les grandes découvertes de Galilée, s'étaient dirigés vers les recherches scientifiques, et cette disposition eut même cela de particulier que, dans cette grande école de savants, suivant tous les bons exemples de son chef, il se forma des écrivains fort distingués en prose. Galilée a laissé quelques vers , il savait et pratiquait la musique, il dessinait avec goût, et sa prose italienne est véritablement classique.

DU GÉNIE ITALIEN. Il

Cette diversité de dispositions et de talents est propre au génie italien; car, si grave, si austère qu'il puisse être , il ne saurait se passer cependant de l'impression, au moins passagère, que cause le beau. Presque tous les savants formés à l'école de Galilée faisaient partie de la première académie littéraire , celle de la Crusca, et parmi ceux qui ont fondé celle de l'Expérience ( del Cmiento ) , il en est deux , et des plus renommés parmi les physiciens et les naturalistes de ce temps , F. Redi et L. Magalolti , qui ont composé des recueils de vers dont quelques pièces telles que le dithyrambe Bacco in Toscana du premier, sont restées célèbres.

Sous l'empire de la science, la poésie, ou , pour parler plus juste , l'art littéraire n'était donc plus pour les Italiens qu'une récréation ingénieuse, une espèce d'hommage rétroactif rendu au beau que 1 on aimait toujours, quoique le culte réel ne s'adressât qu'au vrai. C'est par suite de cette disposition devenue générale , que la prose, s'étant emparée de tous les sujets graves et importants , restreignit peu à peu le domaine de la poésie qui n'eut plus d'autres lieux pour se faire entendre que le théâtre et les boudoirs , et d'autres voix que celles du ©élèbre Metastasio , et de Frugoni. Son caractère devint même si frivole, que le poète courageux et élégant qui s'éleva le premier contre ce travers, Parini dans ses Quatre parties du jour, fut obligé de choisir un sujet dont le fond grave et sévère , lui permit cependant l'emploi des formes gracieuses et efféminées à la mode de son temps.

On en était arrivé à ce point , lorsque des doctrines nouvelles appliquées à la philosophie , à la politique et aux arts , dans toute l'Europe, firent sentir tout ce qu'il y a d'efféminé et de futile dans cette Uttérature de théâtre et de salon, et donnèrent tout à coup à presque tous les esprits une direction plus grave. L'Italien qui par son caractère et son talent prit le plus de part à cette révolution intellectuelle dans son pays, qui l'a déterminée même, on peut le dire, par ses écrits, est Vittorio Alfieri. Depuis la fin du xvi* siècle, la lecture des écrits de Dante n'était plus guère le partage que des littérateurs. Ce qu'il y a d'austère dans les idées et de vieilli dans le style de la Divine Comédie, étonnait désagréablement l'esprit et les oreilles des gens du monde accoutumés, successivement par la facilité des mœurs, ainsi que par la frivolité des écrivains , à ne chercher , comme je l'ai déjà dit, que des distractions agréables dans les lettres. Mais, ainsi que l'Angleterre, la France et l'Allemagne, l'Italie voulut enfin quitter cette espèce de lit de fleurs artificielles où elle gisait dans un demi-sommeil , et ce fut Alfîeri qui se chargea de sonner l'heure du réveil.

Personne n'ignore les études que fit ce célèbre écrivain sur la langue toscane, et comment, pour donner plus d'austérité à son goût et à son style, il apprit le grec à l'âge de quarante ans. On sait aussi que

parmi les écrivains et surtout les poëtes de l'ancienne Grèce , ce furent ceux dont l'énergie s'approchait le plus de la rudesse primitive qu'il choisit pour modèles. Il y eut, il faut l'avouer, dans les efforts du tragique italien un rigorisme, une gravité étudiée qui touche parfois à l'exagération, mais cependant ce défaut trouve son excuse dans le sentiment généreux et élevé qui entraînait l'écrivain à combattre et à anéantir ce goût littéraire de son temps dont la monotonie gracieuse et les agréments délétères tendaient à éteindre tout sentiment énergique , tout amour du beau dans les cœurs italiens. Sans m'étendre ici sur le mérite d'Alfieri comme écrivain, je crois donc juste de dire cependant qu'il a rendu un immense service à son pays , en arrachant ses contemporains de ce lit de roses passées sur lequel ils sommeillaient depuis trop longtemps, pour les jeter sans doute sur une couche de fer, mais qui contribua à les faire rentrer, au moins par la pensée, dans les conditions ordinaires de l'humanité.

Les écrits d'Alfieri , tant en vers qu'en prose , ont laissé des traces profondes, car leur influence dure encore, et la littérature italienne de|)uis lui jusqu'à nos jours a obéi à l'impulsion intellectuelle que cet homme lui a donnée. Son goût particulier comme écrivain et surtout comme prosateur , est loin , sans doute , d'avoir été pris pour règle ; mais les disciples sont restés graves ainsi que le maître ; les uns se proposant un but moral religieux, les autres cherchant surtout à jeter du jour sur les grandes questions dont la solution peut devenir utile à l'humanité; mais tous évitant, avec un soin qui parfois nuit à la liberté de leur invention et de leur style, de retomber dans les fadeurs des singes de Pétrarque ou de la plupart des écrivains de la fin du dernier siècle.

. Tout en admettant les nuances bien caractérisées qui distinguent Melchior Cesarotti , Vincenzo Monti , Alexandre Verri et Ugo Foscolo , pour ne parler que de ceux qui ne sont plus , tous ces hommes remarquables, bien qu'ayant voué un culte littéraire à Alighieri, le père de la poésie italienne, l'ont toujours lu et étudié cependant à travers cette préoccupation scientifique du langage , qui a donné aux écrits d'Alfieri et leurs beautés et leurs défauts.

Depuis près d'un siècle déjà, les écrivains de l'Italie se trouvent placés entre deux écueils également dangereux : l'un est le préjugé qui ne laisse admettre comme classiques, dans cet idiome, que les ouvrages écrits jusqu'au xvr siècle inclusivement; l'autre, l'envahissement des gallicismes dans la langue toscane. Alfieri, par le temps où il a vécu, et en raison de son instinct de linguiste et de cette colère permanente sous rinfluence de laquelle il a toujours agi , se trouve être l'écrivain qui a signalé et combattu ce dernier défaut avec le plus de sagacité , quoique avec ses fureurs habituelles. Mais il a mis le doigt

sur la plaie ; il a signalé la gravité du mal ; et si eu effet on peut lui reprocher d'avoir été trop loin dans ses recherches rétroactives de la langue et du style des anciens écrivains de l'Italie, il faut lui savoir gré de ce qu'il a arrêté avec une rare énergie ce laisser aller plus que gracieux de quelques-uns de ses prédécesseurs et de ses contemporains, qui précipitaient la perte de la langue italienne. Toutefois, malgré les efforts d'Alfieri et de ses successeurs jusqu'à ce jour , ce danger n'est point passé , et il est heureux qu'un homme tel que M. Giordani emploie toute l'autorité de son talent et redouble d'efforts pour s'opposer au déversement de la langue française dans celle de l'Italie , danger qui n'a pas cessé d'être imminent.

Cet exposé, extrêmement succinct je l'avoue, de la marche du génie italien depuis Dante jusqu'à nos jours, présentera par sa brièveté même, cet avantage de pouvoir être saisi rapidemtent et de se prêter à une application facile. Ainsi , en lisant et en parcourant les écrits nombreux et variés dont se compose la Bibliothèque des écrivains classiques de l'Itcdie, si l'on a soin de suivre cette division naturelle fournie par le développement successif de l'intelligence en Italie, nonseulement on pourra rattacher chaque écrivain à celle des trois grandes époques du sublime, du beau ou du vrai auxquelles ils ont appartenu ; mais on distinguera encore les hommes qui, par une tournure d'esprit qui leur est particulière , ou par des circonstances indépendantes d'eux, se sont rapprochés naturellement ou artificiellement de l'une de ces trois grandes divisions.

Mais il est un point sur lequel on ne saurait diriger trop fortement son attention; et si l'on veut saisir nettement la différence qui s'est manifestée dans l'allure du génie italien depuis Alfieri , il ne faut jamais perdre de vue cette circonstance importante , que le travail de ce grand homme sur la langue et sur l'art a été rétroactif, au lieu d'avoir été nouveau et inventif comme le fut celui de Dante. A la fin du xiir siècle, lorsque le jeune Alighieri constituait la poésie et la prose italiennes dans sa Vie nouvelle , malgré ses illusions et quoiqu'il eût l'intention sincère de se guider sur les anciens et de ne vouloir en quelque sorte que continuer l'art de Virgile ; en réalité , son esprit , imbu des tableaux de l'Apocalypse, des discussions théologiques et de tout ce que la métaphysique chrétienne a de plus élevé et de plus abstrus , obéissait au siècle , et à chaque page de ses ouvrages on s'aperçoit que les rêveries mystiques du sénateur Boëce le préoccupaient plus que les compositions du Cygne de Mantoue. Aussi Dante, soit pour le fond , soit quant à la forme , christianise~i-\\ tout ce qu'il met en œuvre. Cette impulsion donnée par lui au génie italien a été si forte , qu'un siècle et plus après lui , sous les premiers Médicis , alors que la philosophie platonicienne expliquée par Marsile Ficin semblait devoir remplacer le

christianisme , on voit les académiciens de Carregi qui , au lieu de reculer jusqu'à Platon , s'efforcent toujours au contraire, dans l'ardeur de leurs spéculations imaginaires, de faire du philosophe grec un parfait chrétien.

Quant à la disposition intellectuelle et aux études d'Âlfieri, elles prirent une direction inverse ; et sans rien diminuer du mérite de cet écrivain , il est juste de dire cependant qu'à l'âge de vingt-deux ans , lorsque l'idée lui vint de s'occuper des lettres, il dut naturellement obéir à un certain besoin de régénération morale et littéraire qui se faisait déjà sentir sourdement dans toute l'Europe, et dont le premier signal venait d'être donné en Allemagne par Heyne et Winkelmann , l'un en exerçant une haute critique sur les écrits des deux plus grands poètes de la Grèce et de Rome , Homère et Virgile ; l'autre par ses savantes recherches sur les beaux-arts dans l'antiquité.

Alficri ne put se soustraire à ce retour vers les études de l'antiquité, à cet archaïsme enfin sous l'empire duquel les œuvres littéraires et d'art n'ont plus cessé d'être produites en Europe depuis 1770 environ jusqu'en 1820. Mais ce nui place Alfieri à un rang très-élevé, c'est que, tout en obéissant à cette influence , il n'en a pas moins développé sa force et son originalité. Comme Dante il fut en son temps le poëte , le penseur important dans son pays, mais à des conditions différentes, comme je l'ai déjà dit : l'auteur de la Divine Comédie, intéressé, ainsi que ses contemporains, à tenter les innovations, avait les regards tournés vers l'avenir; tandis qu'Alfieri, malgré la fougue et la ténacité de son caractère , se sentit toujours obligé de se régler sur le passé.

Cette attention rétrospective a donné un cachet particuher aux écrits de ce dernier , et l'a rendu chef de l'école moderne en Italie. Car tous les écrivains graves et distingués depuis lui , entraînés par son exemple, se sont efforcés de ramener la langue italienne au caractère propre que lui ont imprimé Dante et les grands écrivains ses successeurs , dans le cours du XIV' sièclo. Telle est en effet la nature des efforts qu'ont faits avec Alfieri, ou après lui, lesMonti, les Perticari, les Foscolo, les Costa, les Giordani soit qu'ils écrivissent en vers ou en prose.

Depuis 1820 environ, l'archaïsme imposé par Alfieri n'a pas cessé de régner en Italie; seulement il a changé d'objet. Les poètes depuis cette époque, au lieu de tirer leurs sujets de la mythologie ou de l'histoire des Grecs et des Romains, vont en chercher aujourd'hui dans les vieilles légendes chrétiennes, dans les chroniques faites à l'issue du moyen âge ou dans les histoires des xv* et xvi'' siècles. Ce mode littéraire , il ne faut pas se faire illusion , loin d'être né spontanément en Italie, lui a été communiqué au contraire par les écrits fameux d'un romancier du Nord , qui peut réellement passer pour le metteur en œuvre, en Europe, de la poésie dite romantique et de ce que l'on

appelle la nouvelle école historique. Déjà dans les Nuits romamesWeni avait emprunté quelque chose des déclamations du livre de l'anglais Young, et Ugo Foscolo ne s'était pas fait scrupule d'imiter le Werther de Goethe en écrivant les Lettres de Jacques Ortis. Mais depuis la double renommée de Byron et de Walter Scott , si l'Italie a cru devoir entrer décidément dans la voie ouverte par ces deux grands écrivains à l'exception du chef-d'œuvre qu'a produit M. Manzoni, en conscience on ne saurait la féhciter de cette nuée de romans historiques auxquels les Fiancés ont donné le prétexte de naître. En général , le roman , qui n'est que la nouvelle développée , ne se marie pas facilement avec l'idiome italien. Cette langue elliptique, inversive et si riche en expressions pittoresques, ne se montre jamais plus riche que quand elle est sobre de mots. Il y a telle phrase de Boccace ou tel vers de Dante ou d'Arioste qui renferment la matière de tout un long chapitre, tel que Uichardson , Ficlding ou Walter Scott pouvaient les développer , parce que ces Anglais se servaient d'une autre langue , et surtout qu'ils s'adressaient à des lecteurs septentrionaux. Dans le Nord , il faut exciter et soutenir constamment l'imagination de celui qui lit ou qui écoute; tandis qu'en Italie , au contraire, il suffit de l'éveiller. En Angleterre, en Allemagne, en France même, c'est peu de présenter le fond vrai pathétique ou plaisant , d'une composition romanesque , il faut encore qu'il soit minutieusement développé ; tandis qu'en Italie , chacun s'accommode à son goût et à sa fantaisie. A proprement parler, et en acceptant la question comme je la présente, la plupart des belles Nouvelles de Boccace , de Luigi de Porto , de Bandello ou de Giraldi Cintio, ne sont que d'admirables canevas sur lesquels le lecteur italien cherche, trouve et brode un roman tout entier. Cette broderie, ce développefnent a été très-heureusement opéré une fois , comme je l'ai dit , par M. Manzoni ; mais ce qui me porte à croire que cette précieuse exception n'est qu'une confirmation de la règle, c'est que l'illustre auteur des Fiancés n'a pas fait de tentatives nouvelles en ce genre, et que tous ceux de ses compatriotes qui s'y sont livrés n'ont pu donner un caractère vraiment original à leurs compositions. L'influence de Walter Scott se fait trop sentir dans toutes.

Les poètes eux-mêmes n'ont pu échapper entièrement en Italie cà cette tyrannie du goût anglais , et ils s'y sont soumis au moins par le choix des sujets. Les Lombards de M. Grossi, VAdello de M. Silvio Pellico , la Pia de M. B. Sestini , et les Hymnes sacrés de M. le comte T. Mamiani , comprennent des faits et des personnages appartenant aux époques que l'on confond à tort aujourd'hui, sous le nom de moyen âge. Mais la contexture de celte espèce de petits romans en vers vient à l'appui de ce que j'avançais un peu plus haut sur les romans en prose italienne. Le style soutenu et serré de la poésie, les images, les

ellipses qui s'y trouvent , et l'expulsion de toute trivialité dans le vers, prêtent à ces compositions une élégance de formes et une sobriété de narration qui les font rentrer dans le caractère italien. Là, les détails puérils et oiseux ne délayent pas la matière, et l'artifice poétique qui voile parfois la pensée , n'irrite que d'autant plus vivement le désir de la saisir et de la connaître. En somme, dans ces petits romans envers, le style a au moins autant d'importance que le sujet, quelquefois plus, ce qui doit toujoursêtrelecaractèreet la qualité d'une composition en vers. D'ailleurs ces poètes nos contemporains relèvent en qualité de pen< seur , comme je l'ai dit , de l'école d'Alfieri : à cela près que le maître évitait les sujets modernes et qui se rattachaient au christianisme, tandis que les disciples les choisissent de préférence. Quant à l'art pris en lui-même, il n'a pas changé , et les écrivains vivants de l'Italie , dominés comme Alfieri par l'idée de conserver leur langue pure , sont forcés de soumettre les élans de leurs inspirations aux calculs de l'élude et de la prudence. Aussi toute l'école moderne se ressent-elle du défaut reproché au grand tragique italien , elle manque parfois de clarté et d'aisance.

En faisant l'énumération des ressemblances qui existent entre le génie grec et le génie italien , j'ai pris soin de dire aussi là où ils ont cessé de marcher parallèlement. Cependant il y a une différence importante sur laquelle je me suis abstenu de parler plus haut, parce que je voulais en faire ici l'objet d'une observation particulière. Entre les nombreux résultats que les Grecs ont su tirer de leur intelligence et de leur imagination, l'art dramatique est, je crois, celui où ils ont déployé le plus d'originalité. En naissant, cet art tenait à la religion, au culte des choses sacrées, et, par cela seul, se trouvait lié à toutes les grandes institutions, était essentiellement populaire, en sorte que sa première , sa véritable importance était indépendante du mérite poétique et Uttéraire des hommes qui se chargeaient d'animer ces grandes cérémonies religieuses. On ne saurait douter qu'Eschyle et Sophocle ne fussent des poètes d'une singulière distinction ; mais le genre de beautés mâles et rehgieuses qui caractérisent leurs écrits, et jusqu'à la différence déjà bien sensible qu'il y a entre la manière sévère et dure du premier et le style déjà plus humain du second , prouvent que l'intention religieuse entrait pour beaucoup dans la majestueuse grandeur de l'art tragique chez les Grecs.

La comédie même qui, malgré son origine également rehgieuse, prit aussitôt le caractère qui lui est propre , la comédie , sous la plume d'Aristophane, eut un but grave et sérieux; elle attaqua par le sarcasme et les philosophes et les hommes politiques dont les idées et la conduite semblaient prêter au blâme; et , comme la tragédie, cet autre mode de l'art dramatique , devint populaire.

Le lien qui unissait étroitement les jeux du théâtre à la religion et à la politique , enfin la popularité qui résultait de cette combinaison pour ces divertissements au fond si graves , firent de l'art dramatique chez les anciens Grecs, une institution unique en son genre , soit en ellemême soit par les résultats qu'elle a produits.

J'ai déjà eu l'occasion de le dire : Dante , qui est l'Homère de l'Italie , joua encore pour elle le rôle d'Eschyle , de Sophocle et d'Aristopliane. Mais bien qu'il ait donné le titre de comédie à ses trois cantiques , et quoiqu'on ne puisse refuser à ce grand poète les qualités dramatiques, cependant sa forme est la narration, ses poèmes sont écrits pour être lus; et d'ailleurs les subtilités théologiques qu'ils renferment en rendraient même la récitation en public, intolérable. Il est donc certain que Dante , soit qu'il ait plus particulièrement obéi à son siècle ou à son génie, n'a pas même pensé à l'art dramatique. Or l'Italie, qui a reçu et conservé l'impulsion Httéraire donnée par ce grand homme, s'est toujours ressentie de ce défaut originel.

L'histoire littéraire de la Péninsule donne des résultats très-nets sur ce sujet. Quelques années après la mort de Dante , vers 1335, lorsque les érudits commençaient à étudier et à imiter les ouvrages de l'antiquité, on composa sur des événements d'histoire moderne des tragédies écrites en latin et calquées sur le patron de celles de Sénèque. Ces travaux , purement scientifiques , se continuèrent à peu près dans la même forme jusqu'en 1472 , lorsque Ange Politien , à l'âge de dixhuit ans, écrivit en deux jours et au milieu des préparatifs d'uue fête de cour, son Orphée, le premier ouvrage dramatique distribué avec quelque originalité et écrit élégamment en italien. Ce n'est donc, comme on voit, que cent cinquante-deux ans après la mort de Dante, et lorsque Pétrarque et Boccace avaient amené la langue à sa plus haute perfection , qu'à force de recherches , d'imitations et de calculs littéraires, on arriva, en Italie, à une tentative dramatique dont le mérite toutefois réside bien plus dans le style du poète que dans l'invention du tragique. Quant à énumérer les traductions qui furent faites en italien depuis la fin du xiv^ siècle jusqu'à celle du xvi% d'après Plante, Térence et Sénèque , ce serait un soin superflu, et il suffit, pour donner une idée de la marche de l'art dramatique en Italie, de signaler la Sophonisheàe Trissino (1515) , la. Bosmonde et VOrestede Ruccellai, la Cakoidna, comédie du cardinal Bibbiena, ouvrages composés vers la même époque et dans le même esprit , c'est-à-dire toujours avec l'intention de retrouver les règles de l'art antique et de le naturaliser en Italie. Or , la tragédie italienne n'a jamais pu se débarrasser complètement de cette entrave qu'Alfieri lui-même rendit plus lourde encore que ses prédécesseurs, en diminuant le nombre des interlocuteurs, et en excluant presque l'amour de ses drames. La

comédie fut plus heureuse ; et cependant , bien que deux génies du premier ordre , Arioste et Machiavel , lui aient donné , à l'entrée du xvr siècle, une impulsion, un éclat et une originahté si remarquables, l'un par les Suppositi, l'autre dans la Mandragora, cet art fit peu de progrès depuis cette époque , et son succès n'éclata jamais hors de la cour des grands ou des réunions académiques.

Lorsque l'on considère le grand nombre et le véritable mérite des écrivains dramatiques qu'a fournis l'Italie , depuis la fin du xV siècle jusqu'à nos jours , on est étonné du peu de popularité qu'ils ont obtenue dans leur pays, ainsi que du silence que l'on garde en Europe sur cette branche de la littérature italienne. Mais il y a une raison à tout , et il n'en manque pas pour expliquer ce phénomène. Jusqu'au xvi'^ siècle, la masse du peuple italien avait trouvé dans les églises, dans les cloîtres , toutes les distractions qu'il pouvait attendre dos représentations scéniques. Aux grandes fêtes , et à certaines époques de l'année , on y représentait des mystères , on y exécutait des chœurs de musique et de danse sacrées , auxquels les fidèles de toutes les classes de la société prenaient part sans rétribution. C'était donc une habitude invétérée par quatre ou cinq siècles, s'accordant d'ailleurs avec les devoirs rehgieux, et qui, par cette dernière circonstance, rattache les représentations des mystères chrétiens à l'usage des jeUx scéniques de la Grèce, fondation religieuse , comme on le sait. Voici donc encore un point de contact entre les deux peuples, mais avec cette immense différence qu'en Grèce l'art dramatique , bien que rehgieux , admettait tous les perfectionnements que les plus hautes spéculations de l'esprit pouvaient y apporter , tandis que l'art des mystères a toujours été maintenu de niveau avec les seules idées que peuvent admettre les plus humbles intelligences.

De telles représentations ne pouvaient donc exercer aucun empire sur les esprits délicats et élevés , comme il y en a toujours eu beaucoup en Italie ; et toute cette élite de la société , qui voulait entretenir ses sentiments religieux sans toutefois porter préjudice à son esprit et à sa raison , avait naturellement recours au livre populaire de son grand poëte , Dante Alighieri , qui , comme je l'ai déjà dit et comme on en voit la preuve en ce moment , fut tout à la fois pour l'Italie intelligente son Homère, son Eschyle, son Sophocle et son Aristophane. L'art dramatique chez les Italiens, et la tragédie en particulier, n'a donc été eftectivement , même sous le sceptre d'Alfieri , qu'un noble exercice littéraire pour les écrivains et une occasion d'occuper les studieux loisirs des esprits cultivés. Si , comme dans la plupart des autres pays de l'Europe, tels que l'Espagne, l'Angleterre et la France, les premiers poètes éminentsde l'Italie eussent écrit pour le théâtre , la popularité qu'ils auraient acquise par leurs talents se serait sans doute

Dît Génie italien. 19

étendue jusqu'au mode de l'art même qu'ils auraient choisi; mais Dante et Pétrarque, ces deux pontifes de l'art italien, ont accoutumé de si bonne heure et avec tant d'autorité , les inteUigences de leur pays aux formes épique et lyrique , que l'art dramatique , malgré tous ses attraits et ses séductions , n'a jamais eu qu'un empire très-secondaire sth" elles.

Parmi les causes moins importantes mais continues , de cette langueur de l'art dramatique, il faut tenir compte de la multiplicité et de la persistance des dialectes des divers États de l'Italie , et de la rivalité de villes jadis capitales, qui conservent toujours la prétention et l'espérance de rester telles, au moins quant à la souveraineté littéraire. Mais ce qui depuis la fin du xvi'^ siècle a nui le plus constamment à l'étabUssement d'un théâtre italien littéraire, dans le sens de ce que nous appelons le théâtre français, ça été , sans aucun doute, le goût et la supériorité des Italiens à l'égard delà musique vocale, et l'enthousiasme général avec lequel les populations italiennes, et il faut ajouter toute l'Europe, reçurent les premiers drames lyriques vers 1580. De ce moment , le théâtre où l'on parle fut toujours sacrifié à celui où l'on chante, et tiialgré les fureurs assez justes d'Alfieri envers les libretti si remarquables , mais un peu doucer>'ux , de Metastasio, l'auteur du Saiil et de la Mirra ne put jamais obtenir la vogue que fit naître et qu'entretint Y Olympiade ou le Demetrius mis en musique par Cavalli et par Vinci.

Telles sont les causes, je ne dirai pas de l'infériorité, mais de l'insuccès du théâtre littéraire en Italie. Car, ainsi qu'il sera facile de s'en assurer en lisant le recueil d'ouvrages dramatiques qu'on a pris soin d'insérer dans la Bibliothèque italienne, on trouvera un assez bon nombre de tragédies et de comédies composées depuis la fin du xv*' siècle jusqu'à nos jours, lesquelles, autant par le mérite de l'invention que par la précision et la beauté du style , ne le cèdent guère à des ouvrages du même genre, qui sont comptés pour des chefsd'œuvre dans d'aulres pays. Mais, en ce monde, pour que le plus grand mérite soit reconnu tel , il faut encore qu'il se montre à propos. Fernand Cortez, après avoir fait la conquête du Mexique, revint en Espagne , y fit un riche mariage et retourna sur la terre conquise par lui , pour vivre dans le marquisat que Charles-Quint lui avait donné à titre de récompense. Mais le héros ne tarda pas à se lasser d'un bonheur trop tranquille , qui contrariait également les habitudes de son esprit et de son corps. Las d'une oisiveté fatigante, il fit deux voyages pour se distraire vers la fin de sa vie. L'un eut pour résultat la découverte du Yucatan , l'autre celle de la Californie. La moindre de ces entreprises eût suffi pour immortaliser un voyageur inconnu , et cependant dans la vie de Cortez le souvenir de ces deux grandes découvertes,

disparaît devant l'éclat de sa première entreprise , qui avait eu pour résultat la conquête de l'empire mexicain.

Plusieurs grands écrivains de l'Italie se sont trouvés éclipsés ainsi. Les productions de Dante ayant répondu de très-bonne heure aux principaux besoins de l'intelligence , il est arrivé qu'un certain nombre d'hommes qui eussent occupé les premiers rangs , si leur prédécesseur n'eût pas existé , doivent se trouver heureux aujourd'hui d'être admis dans les détours du Parnasse au sommet duquel leur maître souverain est majestueusement assis.

Mais on ne saurait trop le dire : parmi les qualités qui appartiennent au génie italien , il en est une bien rare qui les domine toutes : c'est l'amour sincère et constant du Beau. Cet instinct , cette noble faculté qui est propre à la race italienne , comme elle le fut aux Hellènes, est, selon moi , le caractère qui distingue le plus profondément ces deux nations de toutes les autres dont il est mention dans l'histoire. Ce sentiment est la source de leurs bonnes qualités et de leurs défauts, comme il a donné naissance à ce qu'il leur est arrivé de prospère et à leurs infortunes. Cette disposition généreuse , l'amour du Beau , qui entraîne avec lui le développement de l'imagination et l'oubli, au moins assez fréquent, de la prudence, est, au fond, ce qui a presque toujours fait préférer à ces deux peuples le beau à l'utile , ce qui les a poussés à négliger la réalité pour poursuivre des espérances noblement flatteuses. De là l'éclat si brillant de leur vie purement intellecuelle , de là aussi la durée courte et vacillante de leur existence politique , si on la compare à celle des nations presque exclusivement belliqueuses et législatrices.

Les Grecs et les Italiens ayant été comparés , ce serait peut-être l'occasion de faire le rapprochement contradictoire , non moins curieux , des populations de l'Italie moderne avec les anciens Romains. Ces derniers qui sont nés et ont vécu sur le même sol , qui avaient reçu aussi les connaissances traditionnelles de la Grèce , pourquoi ont-ils toujours préféré ce qui est utile au Beau ? Par quelle singularité ont-ils été naturellement incapables de se livrer à la philosophie rationnelle , à la poésie et aux beaux-arts? Car enfin , Homère a précédé Socrate et Periclès de six siècles , Dante est né avec la civilisation italienne, tandis que ce n'est qu'après plus de sept cents ans, depuis la fondation de Rome et lorsque cette république s'était transformée en monarchie , qu'Horace et Virgile firent enfin entendre leurs vers. Cette identité d'existences matérielles sur le même sol , chez les Romains et les Italiens , opposée à la différence de leurs dispositions intellectuelles et morales, fournit celui de tous les aperçus historiques qui fait le plus mentir l'influence des climats , et révèle le mieux la puissance énergique des grandes institutions sociales et politiques.

Mais je m'arrête devant les graves questions que ce dernier rapprochement soulève. J'ai voulu faire connaître la nature du génie italien , et, si je ne m'abuse , j'en ai présenté les traits les plus saillants. Ce peuple essentiellement poétique et artiste , subordonne toujours ses recherches philosophiques et même scientifiques, à l'amour inné qu'il a pour le Beau. L'Italien naturellement spéculatif, approfondit mieux les théories qu'il ne réussit dans la pratique; et son hésitation, sa paresse, si l'on veut, à mettre la main à l'œuvre, vient ordinairement de ce que son intelhgence, lorsqu'elle s'applique à un sujet , le façonne mentalement jusqu'à un tel degré de perfection qu'il devient impossible de la réaliser avec les moyens dont on peut user communément. Cette recherche du parfait, qui n'est qu'une nuance de l'amour du Beau , est une des tendances les plus habituelles de l'esprit des Italiens, et, pour fortifier cette opinion, je citerai l'exemple de deux hommes qui représentent plus particulièrement le génie de leur nation , Pétrarque et Léonard de Vinci.

Le premier , que l'on ne connaît guère que pour le chantre mélodieux de Laure , a eu cependant pour préocupation habituelle , la régénération sociale et politique de son pays. Pendant le cours de ce XIV' siècle, si fertile en événements funestes, et lors que tous les liens sociaux étaient dénoués ou se rompaient, Pétrarque, solitaire, ne conversant qu'avec les auteurs de l'antiquité , méditait et écrivait sur les questions les plus graves, relatives aux gouvernements des États. Politique , économie politique , disciphne militaire , finances et police même, rien n'échappait à son esprit spéculatif, et sur toutes ces matières on a de lui , mais écrits en latin , des traités , des mémoires ou des lettres dans lesquels on est tout étonné de trouver des idées justes, profondes et simples dont cependant on n'a essayé de faire l'application en Europe que depuis cinquante ans tout au plus. Au fond de sa retraite, le poëte-politique se faisait le modèle d'un monde que l'on cherche encore à réaliser aujourd'hui , et son ardente passion pour le beau et le juste, excitée encore par l'inconcevable pénétration de son esprit, était de cinq siècles , au moins ,.en avance sur son temps. Mais lorsque descendant des hauteurs de sa pensée , cet homme rentré dans la vie pratique, voyait les désordres de la cour d'Avignon, les scènes sanglantes qui se passaient à Rome entre les Colonnes et les Ursins ; quand il savait que les troupes allemandes inondaient sa patrie, et qu'il gémissait sur le résultat des haines entre les Guelfes et les Gibelins, alors le découragement s'emparait de son âme, il désespérait de toute amélioration; et au lieu de chercher à réagir avec force contre ces maux , en employant 1 autorité que son caractère et ses talents lui avaient acquise , il allait se séquestrer pendant dix années à Vaucluse , composait son poëme de

V Afrique à Arezzo, ou courait à Rome pour faire placer sur son front la couronne poétique.

L'acte le plus énergique de sa vie est l'encouragement qu'il crut devoir donner à Cola Rienzi , par des lettres en latin qui nous sont restées . Mais l'idée de perfection politique qu'il s'était faite et dont il avait cru d'abord la réalisation possible par l'incroyable fortune de l'extravagant tribun de Rome , s'étant tout à coup changée en mépris pour son héros , Pétrarque s'écarta de l'arène où il paraissait près de descendre , et se replongea dans l'immobilité de la vie contemplative , son véritable élément.

L'autre, Italien par excellence, Léonard de Vinci, est demeuré complètement étranger à la politique de son temps. C'était un artiste et un savant incomparable, dominé par un amour insatiable du beau et de la perfection. De quelque exagération que Ton me taxe, je crois être en droit de dire que, dans les arts comme dans les sciences, Léonard n'a presque rien achevé, comparativement à ce qu'il a imaginé de faire ou tenté d'exécuter. Cet homme, qu'on ne doit comparer qu'à luimême si on veut l'apprécier, conserva, jusqu'à la fin de sa vie, son intelligence dans une disposition où elle ne se trouve ordinairement chez les autres hommes, qu'au moment où ils passent de l'adolescence à l'âge adulte, alors que l'attrait des découvertes de tous genres irrite en eux une curiosité immense ayant pour but la connaissance du beau et du vrai, mais abstraction faite de l'idée de Vntile. Malgré le nombre et la perfection des admirables ouvrages de peinture que Léonard a laissés , et lorsque après avoir suivi ses travaux en architecture et dans l'art statuaire, on étudie encore avec soin les manuscrits où cet homme a fait passer, jour par jour, ce torrent d'idées nouvelles qui jaillissaient de son génie sur la statique, l'hydraulique, la mécanique, la chimie , Fanatomie , l'art de la guerre et l'artillerie , sans oublier ses admirables découvertes en physique et en géologie , on est tout surpris, malgré la juste célébrité de Léonard de Vinci, que cet homme n'en ait pas une bien plus grande encore.

Mais le nombre , relativement si petit , de ses œuvres achevées, est cause de la restriction de sa gloire. Au fond, le génie de cet homme extraordinaire porte le caractère italien, car il était essentiellement contemplatif; et si Léonard a encore mis à fin tant de beaux ouvrages , il faut en chercher la raison dans les prodigieuses facultés d'exécution dont il fut doué , car il est certain qu'il a conçu et préparé l'idée de plus de travaux que dix et même vingt hommes de sa trempe n'auraient pu en tei'miner pendant la durée ordinaire de la vie.

Ce qui décèle chez lui la disposition contemplative , c'est cette ai'deur incessante de connaître, de trouver , et son indifférence à mettre au jour et à appliquer ses inventions. Ces livrets que l'on appelle ses

manuscrits, ne sont en réalité, que des mémento sur lesquels , avec le double secours du dessin et de l'écriture, il consignait à mesure, les idées , les projets , les inventions qui se présentaient à son esprit. Plusieurs découvertes importantes , auxquelles il n'eût fallu donner que quelques semaines d'études suivies pour les perfectionner et les rendre utiles, sont restées et restent encore ensevelies dans les manuscrits de Léonard. On y voit entre autres un appareil aussi ingénieux que sûr pour pointer les obusiers, et j'y ai trouvé et j'ai fait connaître il y a cinq ans (1841) un autre appareil complet, dessiné et décrit, d'une pièce de canon à vapeur, disposée sur un affût roulant , propre à servir en campagne. Ce dernier instrument de guerre (architronito) , dont Léonard semble attribuer l'invention à Archimède , fut consigné par lui, dans l'un de ses livres de notes, vers 1498. Toutes ses admirables idées sur la géologie datent à peu près du même temps ; et cependant rien ne donne à penser que Léonard ait jamais fait part à personne de ces importants secrets , puisque , dans aucun livre écrit depuis cette époque jusqu'à l'année 1797, où Venturi fit connaître pour la première fois quelque chose de ce que contiennent les manuscrits du rival de Raphaël , personne ne se doutait que Léonard se fût occupé aussi sérieusement de l'artillerie , et que cet artiste fût encore un géologue digne de figurer auprès de Cuvier.

Quoique naturellement peu partisan des divisions systématiques , j'en ai adopté une dans cet essai, parce que je la crois fondée sur des faits réels et des observations vraies; mais on ne la considérera, si l'on veut , que comme un moyen artificiel d'ordonner le sujet si complexe que j'avais à traiter. Ainsi , à ces trois grandes phases de la marche du génie italien , désignées par les mots sublime^ beau et vrai, on doit rapporter les noms de Dante, de Pétrarque et de Léonard de Vinci, les trois grandes inteUigences qui, depuis la fin du xiii' siècle jusqu'au commencement du xvii% représentent le mieux les trois grands mobiles qui ont dirigé la marche du génie italien.

A ces trois hommes en succèdent deux autres. L'un Galilée, qui, sans abandonner le culte du beau , affermit les recherches du vrai par le contrôle de l'expérience et des sciences exactes ; et enfin Alfieri, introducteur en Italie de l'archaïsme , sous l'empire duquel toute l'Europe intellectuelle pense, produit et se distrait de nos jours.

En somme, si les Italiens manquent parfois d'aptitude à la pratique, si l'activité de leur corps le cède trop souvent à celle de leur imagination , cette belle et noble disposition les a fait marcher par la pensée en tête de toutes les nations de l'Europe, auxquelles ils ont enseigné par leurs écrits la théorie de tout ce qu'il était indispensable de mettre en pratique pour la perfection de la vie morale et physique. Soumise, sans doute , à une loi providentielle , l'Italie , ainsi que toutes les con-

trées qui s'approchent du Midi et de l'Orient , a fourni une multitude d'idées et d'inventions premières que les hommes du Nord semblent chargés de perfectionner, en compensation de la stérilité et de la tristesse des pays qu'ils habitent. Chez ces derniers, arrive le beau qui se transforme en utile ; là , tout ce qui n'est que luxe et profusion sous les climats dorés par le soleil , devient ce qui est indispensable à la vie. Depuis Jules César, les descendants des Pietés, à force de gratter péniblement leur île de craie , sont parvenus à la rendre fertile , et aujourd'hui la perfection de la culture a rendu l'Angleterre plus riche de fleurs et de fruits que les environs de Pœstum, si célèbres autrefois par leurs roses et leurs limons.

Mais malgré l'acquisition de ces richesses matérielles, c'est toujours au Midi que le Nord est obligé d'aller pour se ravitailler de beau. Si abondantes que soient les récoltes obtenues par l'artifice et l'industrie du Septentrion, les hommes de ces contrées éprouvent le besoin de récréer leur imagination, de prendre, une fois au moins, une idée complète de la vie dans tout son éclat , et alors ces esclaves du climat et du travail , courent jusque dans cette Italie si brillante par son ciel , si nourrissante par ses souvenirs , poussés par cet instinct naturel à tout être intelligent qui a le sentiment du beau et ne veut pas mourir sans le connaître.

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