ANCIENS ET MODERNES
Hlaute 5lliôl)ieri.
passe
u milieu des discordes sanglantes des Guelfes et des Gibelins, dont la semence maudite, venue du fond de l'Allemagne, empoisonna toute l'Italie, dans la nuit profonde du xw" siècle, apparut une lumière qui l'éclaira tout entier; un génie qui transforma les bégayements de la langue en un idiome que nul autre n'a surpassé; une âme de philosophe qui enseigna au monde des choses que l'on n'a ouïes jamais depuis lors; un homme plein de l'amour de la patrie qui proclama avec un périlleux courage des vérités détestées , Dante Alighieri. Ce génie éclatant, le premier entre les grands Italiens, celui de qui Boccace a pu dire, en écrivant sa vie avec tant d'amour, qu'il était devenu un dieu sur la terre, ouvrira dignement cet ouvrage destiné à conserver le souvenir des gloires italiennes. Je sais qu'on ne peut rien ajouter à ce que l'on a dit de lui ; tout ce que j'ai voulu en rasseniblant ce qui a été écrit sur son compte, c'est de montrer conmient Dante surtous les autres poètes, et comment la Divine Comédie, devenue
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l'immortel fléau du vice, et la récompense de la vertu, est en effet, pour qui sait la comprendre, une école de la vie. C'est, au reste, ce que le poëte nous enseigne lui-même quand il dit :
« 0 vous qui avez l'intelligence saine, méditez la doctrine cachée sous le voile des vers étranges, »
Dante naquit à Florence, au mois de mai 1265, de Âlighiero des Alighieri et de madonnaBella. Il perdit son père étant encore enfant; malgré cela , noble et ayant do la fortune , il se préserva de l'oisiveté : il étudia les sciences physiques et morales sous Brunetto Latini, et apprit la musique et le dessin avec Casella, et peut-être avec le Giotto. Agé de neuf ans à peine, il fut touché par la beauté gracieuse, par la douce gravité d'une autre enfant qui n'avait pas encore dépassé sa huitième année : c'était Béatrix, fdle de Folco des Portinari, et cet amour fut assez fort dans le cœur du poëte pour que ni le temps, ni la mort de la jeune fille ne pussent l'affaiblir. A dater de cette perte affreuse, il ne connut plus la joie , et ce fut alors que pour exhaler son chagrin , il résolut de raconter en vers ses jeunes amours, et de procurer à la femme tant aimée une vie nouvelle, et qui ne pourrait plus lui être enlevée.
Toutefois, l'éternel regret qu'il nourrit, ni la sévérité de ses études, ne l'empêchèrent pas de se donner tout entier à la patrie, à l'exemple des grands hommes de la Grèce et de Rome, qui mêlaient le bruit de la guerre à la culture des lettres; il combattit à cheval (et au premier rang) contre les Gibelins d'Arezzo, en 1289, et se consola de ses blessures en voyant les siens vainqueurs à Campaldino. L'année suivante, il fit également la campagne contre les Pisans : exemple mémorable, et qu'il faut citer à ceux qui se font un manteau des charges publiques pour couvrir la pusillanimité de leur nature. Cette vertu antique plaisait tellement à Lionardo Aretino qu'elle l'indignait contre Boccace : " Je voudrais, dit-il, qu'il eût parlé de cela, et non point de ses amours de neuf ans, ni des faiblesses d'un tel homme; mais la langue remue oii la dent fait mal, et celui qui aime à boire raisonne volontiers de la boisson. » Dante eut beaucoup à souffrir de son union avec madonna Gemma des Donati, dont l'humeur difficile lui causa tant de tourments qu'il se sépara d'elle, et ne voulut jamais la revoir. Après avoir rempli dignement plusieurs ambassades pour les Florentins, élevé à trentecinq ans au rang suprême des Prieurs \ par le commun suffrage et non par le sort, suivant l'usage, cette distinction lui valut, comme il le dit lui-même, la haine de plusieurs et l'absinthe et le fiel de l'exil. Dans ce temps, en efiet, s'envenimaient de plus en plus les discordes allumées par les divisions des Guelfes, entre les deux familles des Cerchi et des Donati , auxquelles se joignirent les factions des Blancs et des
' Les Prieurs étaient les premiers magistrats de la république de Florence : la durée de leur cliargc n'était que de deux mois. (iVoîe du traducteur.)
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Noirs venus de Pistoie. Ces derniers, réunis dans l'église de la Trinité, décidèrent imprudemment d'envoyer des députés au pape Boniface YIII, afin d'exciter Charles de Valois , que son expédition de Sicile avait appelé en Italie, à marcher sur Florence pour mettre fin à la guerre civile. Les deux factions vinrent en armes trouver les Prieurs, qui, dans un si grand péril, se tournèrent vers Dante pour qu'il les aidât de ses conseils. Le poète redoutant la venue des Français, à cause de la {action blanche qu'il favorisait , et regardant d'ailleurs comme une folie d'appeler un prince étranger à pacifier l'État, s'opposa tant qu'il put au projet, et fit si bien que, pour trancher le différend, les chefs des deux partis furent exilés. Cependant les artifices des Noirs et ceux de Boniface A'III l'emportèrent ; Charles de Valois entra à Florence, et quoiqu'on dise que jamais le sang royal de France ne trahit ami ni ennemi, de pacificateur devenu maître, le monarque ouvrit les portes de la ville aux Noirs qui saccagèrent les maisons des Blancs sans pardonner à celle de Dante, qui était alors à Rome comme ambassadeur, pour faire entendre au pape des paroles de paix. Sur ces entrefaites, et dans l'année 1302, Cante des Gabrielli fit publier un édit qui condamnait Dante à un exil de deux ans, et à payer une amende de huit mille livres, sous peine de voir tous ses biens dévolus au fisc. « La sentence, dit Sismondi dans son Histoire des républiques italiennes, est remarquable par le mélange de latin et d'italien dans lequel elle est conçue ; il semble qu'on ait choisi à dessein le langage le plus barbare pour condamner le poète qui fondait la littérature italienne. »
Ce n'était point encore assez : l'année suivante, accusé avec quatorze autres personnes de péculat et de semblables infamies, il fut condamné, s'il tombait au pouvoir de la Commune de Florence, à être brûlé vif jusqu'à ce que mort s'ensuivît. « Si quis prsedictorum uUo tempore, « in fortiam dicti Communis pervenerit, tahs perveniens igné combu- « ratur sic quod moriatur ; » telle était la sentence du podestat de Florence, Cante des Gabrielli. Nous n'affirmerons pas que les autres fussent innocents; mais nous défendrons Dante, ce miroir de vertu civique, en disant que dans ces temps de vengeances, les accusations d'accord avec la haine publique trouvaient peu de contradicteurs. Le poète soupçonna le pape de l'avoir retenu artificieusement afin de le faire plus sûrement condamner, durant son absence, et il retourna à Sienne pour faire révoquer l'édit. Pendant ce temps-là, les Blancs faisaient une tentative sur Florence, dont ils furent chassés de nouveau après y être entrés d'assaut. On accusa Dante de s'être joint à eux, mais sans preuves, ce qui nous délivre heureusement du chagrin de le croire coupable d'un attentat parricide contre sa patrie. Fugitif, il erra vers Padoue, puis il se retira dans Lunigiana près du marquis Morelio Malaspina , fier du divin poète. Vincerizo Monti célèbre cette hospitalité dans des vers
sublimes qu'il adresse à la marquise héritière de ce nom glorieux :
« Souviens-toi du grand Alighieri , lorsque chassé de sa patrie , et bouillant de colère et de bile gibeline, il errait dans les campagnes dévastées de l'Italie, fuyant la cruauté du Guelfe vainqueur, pareil au malheureux qui mendie sa vie de porte en porte. Le destin ennemi était contre le poète, mais contre le destin était Morello Malaspina. Il fut un bouclier pour l'illustre exilé ; l'amitié libérale l'accueillit sur le seuil, et le vénérable gibelin semblait Jupiter, caché dans la maison de Pélops. Les filles du Pinde étaient venues avec lui, apportant dans leurs bras la poésie italienne, enfant encore, mais qui devait grandir promptement sous un tel précepteur ; car, au milieu des tempêtes, un dieu lui avait donné ce loisir. Le château retentit des divins cantiques, et la tour conserve encore le nom du chantre subhme. On dit qu'on y entend parfois errer un esprit lamentable qui remplit le lieu tout entier d'une sainte et respectueuse horreur. C'est l'ombre magnanime du poëte qui erre encore dans le silence de son antique asile, et qui, par reconnaissance pour la mémoire de son généreux hôte, fait germer dans le cœur de ses descendants le doux et chaste amour des muses. »
Dante erra successivement de Lunigiana à Gubbio, de Gubbio à Vérone, à la cour des Scaligeri ; de là à Bologne, puis à Paris et dans d'autres lieux, et partout le poëte endura les poignantes douleurs de l'exil et de la pauvreté, connue le témoignent ces vers qu'il se fait adresser par son aïeul Cacciaguida :
« Tu éprouveras combien est amer le pain de l'étranger, et combien c'est un dur chemin de monter et de descendre l'escalier d'autrui. »
Dante souffrait d'être loin de Florence; il écrivit deux lettres latines ; l'une, qui a été perdue, commençait par ces mots : « Mon peuple, que t'ai -je fait? » l'autre, avec ce titre : « Dante Alighieri, banni sans raison, salue les Florentins impies et rebelles. » Cependant, en 1313, l'altière république décréta que Dante pouvait revenir et qu'après avoir été , selon Boccace, retenu quelque temps en prison, il serait, dans quelque solennité publique, miséricordieusement offert {offerto) à la principale église. A ce décret, dont un ami lui donna communication, l'exilé répondit par une lettre latine qui se termine ainsi : « \ oilà donc la manière glorieuse dont on rappelle Dante Alighieri dans sa patrie après un exil de trois lustres I Voilà la récompense d'une vie sans tache, la récompense des sueurs et des fatigues de l'étude ! Loin d'une âme de philosophe cette téméraire bassesse d'un cœur de fange, et que je consente à me voir otïert comme un cuistre ou comme un homme accoutumé à vivre sans renommée! Qui? moi, missionnaire de justice, je payerais tribut à ceux qui m'offensent, comme s'ils avaient bien mérité de moi ! 0 mon père ! ce n'est point là le chemin
pour retourner dans ma patrie ; mais s'il s'en trouve un autre par vous ou par autrui , qui n'enlève rien à l'honneur de Dante, avec quel empressement vous me verrez le suivre! C'est ainsi que je dois rentrer à Florence, sinon je n'y retournerai jamais. Quoi donc! ne verrai-je pas partout le soleil et les étoiles? ne pourrai-je pas, sous chaque ciel, méditer la douce vérité sans me dépouiller de mon honneur, sans me couvrir d'ignominie aux yeux du peuple et de ma patrie? Je ne manquerai jamais de pain! »
Sur ces entrefaites, par l'influence de Clément V, Henri de Luxembourg fut élu roi, puis couronné empereur des Romains. «Lorsque Dante apprit, raconte Boccace, que l'empereur allait quitter l'Allemagne pour subjuguer l'Italie, dont une portion refusait de le reconnaître, et que déjà il tenait Brescia assiégée , sûr d'avance de son triomphe , et comptant en même temps sur son appui, il se flatta de pouvoir retourner à Florence malgré qu'elle lui fût contraire. Ayant donc repassé les Alpes et s'étant joint à un grand nombre de mécontents et d'exilés de Florence, ils engagèrent l'empereur par des lettres et par des ambassades à suspendre l'attaque de Brescia, et à mettre le siège devant Florence, où était toute la force de ses adversaires, lui montrant qu'après avoir soumis cette ville, il aurait peu ou point de peine à obtenir la libre possession de toute l'Italie. Ce projet avorta par l'héroïque défense des Florentins et par la mort de Henri lui-même, près de Sienne. C'était l'amour de la patrie qui avait poussé Dante à appeler contre Florence les armes étrangères , car il espérait dans Henri le rédempteur de l'Italie, qui la délivrerait de ses éternelles discordes et de ses tyrans. «Réjouis-toi, s'écriait le poète, réjouis-toi, Italie, objet maintenant de compassion et bientôt d'envie pour tout l'univers! Voici venir ton époux, la joie et la gloire de ton peuple, l'illustre, le pieux Henri, César Auguste, pour célébrer tes noces. Essuie tes larmes, ô trèsbelle, rejette tes parures de deuil, car il s'approche enfin celui qui doit te délivrer des fers des méchants. « L'amour de Dante pour Florence n'éclata pas moins dans ces paroles du Banquet où il raconte avec un tel accent de douleur comment il errait, malheureux, à travers l'Italie. « Depuis qu'il a plu aux citoyens de Florence, la belle et l'illustre fille de Rome, de me rejeter hors de son sein chéri, où j'avais reçu l'existence , où j'avais été nourri jusqu'à mon âge mûr, et où , s'il lui plaît, je désire ardemment reposer mon esprit fatigué et vivre le temps qui me reste; on m'a vu fugitif, mendiant, errer dans presque tous les pays où s'étend notre langue , exemple involontaire des coups de la fortune dont on rend presque toujours le malheureux responsable. »
Et quel est l'homme , qui , se rappelant un exil si long et si injuste et l'implacable acharnement des ennemis d'Alighieri, n'est pas porté à l'excuser, lorsque, dans le XV« chant de \ Enfer, il se fait si fièrement
âO DANTE ALIGlIIERl.
prophétiser ses malheurs par son maître Brunetto Latihi, et s'élève contre lingratitude de Florence :
« En suivant ton étoile, tu ne peux mahquer d'arriver à un port glorieux, si j'ai bien prévu l'avenir, dans la vie heureuse. Et si je n'étais pas mort si vite, voyant que le ciel t'était si propice, je t'aurais encouragé dans ton œuvre. Mais ce peuple ingrat et pervers qui descendit anciennement de Fiésole, et qui tient encore delà montagne et du rocher, pour prix de ta vertu, sera ton ennemi, et c'est raison, car le doux figuier ne peut pas porter ses fruits au milieu des cormiers sauvages. Une vieille tradition les fait venir dans le monde aveugles, race avare, envieuse et superbe : garde-toi de te salir au contact de leurs mœurs. Ta destinée te réserve à tant d'honneur que les deux partis auront soif de toi , mais l'herbe testera loin de leur bec. Que les bêtes de Fiésole fassent litière d'elles-mêmes, mais qu'elles ne touchent pas à la plante, s'il en ileurit encore une sur leur fumier, dans laquelle revit la sainte semence de ces Romains qui y restèrent lorsque s'éleva ce nid d'impiété. »
Privé de tout espoir par la mort de Henri, Dante se réfugia dans Ravenne, dernier port après tant de tempêtes. Il y fut accueilli avec bonté par Guido Novello de Polenta, qui en était seigneur, et qui l'envoya plus tard en ambassade à Venise, mais on ne sait pourquoi il ne put obtenir une audience de la sérénissime république. Revenu mécontent de la seule de ses missions qui eût échoué, Dante expira peu après, le jour de Sainte-Croix de l'année 1321. Il était alors âgé de cinquante-six ans et cinq mois. Guido fit ensevelir son corps avec pompe dans l'église des Frères Mineurs ; mais lui-même ne vécut pas assez pour élever au poète un tombeau digne de lui. Ce ne fut qu'en 1483 qu'il fut érigé par le préteur Bembo Bernardo, et achevé postérieurement tel que nous le voyons aujourd'hui, par d'autres enthousiastes du poète. Au haut du mausolée, on lisait, au milieu d'une couronne de laurier : Virtuti et honori. A droite est encore gravée une inscription, signée de Bembo, et sur le marbre subsistent six vers latins rimes , que la renommée attribue à Dante lui-même et dans lesquels Florence est appelée Mère peM tendre. Boccace voyant sa patrie déshéritée de ces cendres glorieuses, lui adressait ces paroles hardies : « Il gît dans Ravenne bien plus vénérable que toi par son antiquité, et qui, malgré les rides de la vieillesse, fut plus florissante dans son jeune âge que tu ne l'es maintenant, dans cette noble cité, tombeau des saints et oii I'oh ne saurait faire un pas sans fouler des cendres sacrées. Qui donc pourrait désirer, ô Florence, de revenir parmi les tiennes, lorsqu'on doit croire qu'elles conservent encore les fureurs et les discordes de la vie , et se fuient mutuellement même au sein de la mort comme les flammes du bûcher des deux frères thébains? Ravenne, consacrée par le sang des nombreux martyrs dont elle conserve
pieusement les reliques; Ravenne, où sont les sépultures de tant de magnifiques empereurs et d'hommes illustres par les titres de leurs, ancêtres et l'éclat de leurs actions , Ravenne, choisie par le ciel pour être l'éternelle gardienne de ce trésor, montre avec orgueil les restes du poète, dont les œuvres font l'admiration de tout l'univers, et dont tu n'as pas su te montrer digne. »
Après avoir raconté la vie et l'exil de Dante, je parlerai de ses ouvrages, et quoique ce fût matière à plusieurs volumes, je m'efforcerai d'être bref. Le premier, fut la Vie Nouvelle, qu'il écrivit en prose à l'âge de vingt-six ans, et dans lequel il mêle, au récit de son amour, l'exposé chaleureux des motifs qui l'ont porté à composer les canzones et les sonnets suivants en l'honneur de Béatrix. Belle, pure, et toute pleine de mélancolie, est cette Vie qui contient, pour ainsi dire, le germe de la Divine Comédie ; les poésies sont empreintes d'une grâce chaste et sublime. Son second ouvrage en prose, le Banquet, qu'il écrivit vers les dernières années de sa vie et qui est resté inachevé, est une espèce de glose sur trois canzones dans laquelle l'auteur exprime son intention de distribuer dans un banquet universel le pain des anges. C'est, de l'avis de Monti « la première prose sévère dont puisse se vanter la langue italienne et la première qui traite de philosophie : philosophie erronée, j'en conviens, surtout lorsqu'elle se perd en raisonnements sur le système céleste et l'influence des planètes sur les penchants humains , mais sublime et descendue du ciel , comme le disait Cicéron de celle de Socrate, lorsqu'il se prend d'enthousiasme pour cette même philosophie qu'il appelle fdle de Dieu, et que, pénétrant dans le sanctuaire de la morale, il se sert des traits les plus vifs de l'éloquence pour exciter les peuples à l'amour de la vertu , il déclare que dans la vertu seule réside la noblesse et précipite dans la fange ceux qui déshonorent leurs ancêtres par la bassesse de leurs actions. » Ce qui domine dans le Banquet, c'est l'amour de la patrie et l'idée, que sans une inspiration divine , cet amour sacré n'enflamme point le cœur des hommes, comme on le voit par Fabricius, Mucius, Régulus, Camille et Caton que Dieu seul put porter au mépris de la vie et des honneurs. Lors de l'entrée de Henri Vil en Italie, Dante écrivit en latin le traité de la Monarchie, divisé en trois livres, pour prouver que l'empire est nécessaire au salut des peuples, et que son autorité dérive immédiatement de Dieu, et non des papes. Ce livre fut brûlé par ordre de Bertrand, cardinal de Poggetto, lequel, au dire de Boccace, eût traité de même les ossements du poëte pour vouer sa mémoire à une éternelle infamie, sans l'intervention courageuse d'un noble chevalier de Florence , nommé Pino délia Rosa , qui se trouvait alors à Bologne où se machinait le complot, et de messer Ostagio da Polenta, qui jouissait, comme le premier, d'un certain crédit sur l'esprit du cardinal. Dante com-
posa encore en laiin deux livres sur VEloguence vulgaire, traduits par Gianyiorgio Trissino, dans lesquels il critique tous les dialectes italiens et traite du style à employer dans la poésie vulgaire. Peut-être écrivit-il encore vers la Un de sa vie la Traduction des Sept Psaumes de la Pénitence que Foscolo ne croit pas être du grand poète. On a encore de lui une lettre latine au peuple de Florence, qui renferme des plaintes sur son exil et dont j'ai cité plus haut un fragment; une autre à l'empereur Henri, alors occupé au siège de Brescia, pour presser son arrivée sous les murs de Florence ; une troisième aux cardinaux d'Italie pour les engager à donner un successeur italien au pape Clément qui venait de mourir. Huit nouvelles lettres, toutes en latin, qui ont été découvertes et publiées récemment, n'ont fait que donner un nouveau lustre à la vertu civique de Dante Alighieri.
Maintenant, comment oserai-je parler de la Divine Comédie, comme s'il ne valait pas mieux se taire sur un tel sujet que de n'en pas dire assez? Conmient aurai-je l'haleine assez longue pour suivre Dante dans VEnfer, le Purgatoire et le Paradis, triade glorieuse du poème de la Régénération 'i Ai-je approfondi la physique, les mathématiques, la morale, la théologie pour entreprendre de montrer la doctrine du maître et toute la science du moyen âge renfermée dans quelques pages? Mais aussi dois-je, à cause de mon insuffisance, laisser sans guide ceux qui voudraient pénétrer les mystères du poème sacré? J'aime mieux, pour ajouter à mes paroles l'autorité de noms illustres, citer quelques-uns des jugements qui ont été portés sur Dante, en commençant par ces paroles de Buommatlei : « De quoi se vantent si fort la langue grecque et la langue latine? d'avoir produit chacune un poète héroïque qui sut chanter les aventures et les fatigues, l'un d'Énée, l'autre d'Ulysse et d'Achille, en nous donnant, sous les traits de leurs héros, une image parfaite de la vie active et de la vie contemplative? Certes, elles ont raison. Mais la nôtre n'a manqué ni de son Homère , ni de son Virgile. Elle a eu son Dante supérieur à ceux-ci, il nous est permis de le dire, autant que son sujet est plus grand que le leur, autant que le ciel est plus noble que la terre, autant que les choses éternelles et invisibles sont plus admirables que les choses visibles et passagères. \\ pouvait, en suivant les anciens, prendre un fait illustre dans la vie de quelque personnage pour en faire le sujet de son poème, et acquérir, en les imitant, une renommée qui ne fût privée ni de grandeur ni d'éclat. Mais il dédaigna les bornes étroites de l'épopée, parce qu'il n'y avait pas de bornes posées à son esprit sublime, il franchit toutes les routes connues, çt pénétrant par la profondeur de son génie les secrets les plus cachés de la sagesse divine, il représenta la vie active et la contemplative, non plus au moyen d'amours furieux, de brutales colères, de batailles sanglantes, d'images terribles, de fictions vaines et invraisemblables, mais en nous
mettant sous les yeux les trois états assignés à chacun de nous après la mort, suivant nos mérites, par le juste jugement de Dieu; entreprise sublime devant laquelle l'art recule effrayé, la nature est confondue, l'imagination elle-même forcée d'avouer sa défaite. Certes, il avait raison, quand il se vantait d'être le premier qui osât naviguer sur cette mer sans rivages, et il pouvait chanter :
« L'onde où je m'élance n'a jamais été parcourue , Minerve enfle ma voile , Apollon me conduit , et les neuf Muses me montrent l'Ourse. »
Vincenzo Gravina , venant à parler de la Politique de Dante , fait voir que le poëte grec et le poëte italien ont eu le même but et qu'ils ont fait de leurs poèmes un code de morale politique. Mais , à dire le vrai , les enseignements du poëte né au temps des dieux faux et menteurs ne nous paraissent pas pouvoir soutenir la comparaison avec la haute sagesse du poëte chrétien. Le divin Homère, dit le critique, voyant la Grèce partagée en petits États, comprit que leur liberté pouvait être changée en servitude par une grande puissance étrangère, à moins que les cités grecques n'acquissent une force capable d'y résister. C'est pourquoi en montrant les Troyens vainqueurs par l'effet des querelles des Grecs , il fit comprendre à ceux-ci la nécessité de s'allier et de rester unis. Un mal semblable , dit en terminant Gravina , rongeait intérieurement l'antique et légitime souveraine des nations : et Dante fit son poème pour montrer que chaque cité se flatterait en vain de maintenir isolément son indépendance , si toutes ne consentaient pas à rétablir l'unité de pouvoir qui avait fondé autrefois la suprématie de l'Italie , et grâce à laquelle tournant ses forces contre ses ennemis , au lieu de les employer à se déchirer elle-même , elle pouvait espérer de recouvrer son ancienne domination. C'est ainsi qu'il inventa un Enfer peuplé de ces hommes sanguinaires et rapaces qui avaient fait de l'Italie un désert, et rempli d'une sombre épouvante propre à semer dans les âmes l'horreur du vice et l'amour de la vertu. Il montra dans le Purgatoire par quelles expiations on peut revenir à la vertu , et dans le Paradis la béatitude suprême attachée à la connaissance de Dieu.
C'est ici le lieu de parler plus particulièrement du style de Dante ; mais comment exprimer la variété , la grâce , la puissance des accents trouvés par lui pour représenter au vif, et avec d'admirables effets d'harmonie imitative , les idées les plus humbles comme les plus sublimes? Aussi, dit toujours Gravina, « cet idiome que notre Dante prit , pour ainsi dire, au maillot, pour l'élever et le former, aurait plus d'abondance encore et plus de variété , si Pétrarque , Boccace et les autres de ces temps, entre les bras de qui Dante le remit, eussent continué à le nourrir des mêmes sucs et par des procédés semblables , et n'eussent pas restreint les libres espaces oii il s'ébattait sous l'œil de son premier maître. » A l'appui de cette remarque je citerai quelques
vers du XXXll chant de VEnfer, pour montrer l'importance que Dante attache au choix des expressions ; et en ceci encore le poète philosophe servira d'enseignement à ces Italiens modernes qui dédaignent orgueilleusement cette fatigue , trop au-dessous sans doute de leur génie :
« Si j'avais des rimes âpres et rauques comme il conviendrait au gouffre maudit sur lequel reposent tous les autres rochers, je presserais le suc de ma pensée avec plus d'abondance ; mais ne les ayant pas je me hasarde à parler, non sans crainte, car ce n'est pas une entreprise à prendre en plaisanterie que de décrire l'univers de fond en comble , ce n'est pas l'œuvre d'une langue qui appelle papa et maman. Mais puissent ces mômes femmes qui aidèrent Amphion à élever les murs de Thèbcs , aider aussi mes chants alin que mes paroles ne soient pas audessous des choses. ')
Je n'omettrai pas non plus les paroles que lord Byron prête à Alighieri dans sa Prophétie: car le jugement d'un si grand poëte, étranger à l'Italie, est glorieux pour nous, et j'aime d'un autre côté à montrer avec quel amour il parle de la langue dont Alighieri fut le père :
« N'as-tu pas assez perdu de sang , et dois-tu en perdre encore , ô Italie? llélas î l'avenir qui se dévoile à mes regards, aux sombres rayons d'une clarté sépulcrale , me fait oublier mes propres injures dans tes malheurs irréparables. Nous ne pouvons avoir qu'une patrie, et tu es encore la mienne. Mes os reposeront dans ton sein, mon âme restera dans ta langue, dont le règne a pris fin en Occident en même temps que notre vieille domination romaine. Mais je ferai naître une langue nouvelle, aussi noble et plus douce, aussi propre à exprimer l'ardeur des héros et les soupirs des amants ; elle trouvera un langage pour tous les besoins ; ses paroles brûlantes comme ton ciel réaliseront les rêves les plus ambitieux du poète et feront de toi le rossignol de l'Europe. A côté de ton parler, tous les autres paraîtront comme le gazouillement d'oiseaux inférieurs, et toute langue s'avouera barbare comparée à la tienne. Yoilà ce que tu devras à celui que tu as tant outragé , à ton poëte toscan , au gibelin proscrit. »
On me saura gré pareillement de reproduire ici un passage de l'esquisse d'une Philosophie, de Lamennais, dans laquelle l'éloquent écrivain fait en quelque sorte l'anatomie du style de Dante , seule source où viendra puiser quiconque a le sentiment du beau et du bien.
<« La poésie de Dante , sobre de mots , concise , nerveuse , rapide et cependant d'une prodigieuse richesse, se transforme trois fois pour peindre les trois mondes auxquels aboutit, selon la foi chrétienne, celui qu'habite l'homme pendant sa vie présente. Sombre et terrible lorsqu'elle décrit le royaume ténébreux, la cité du peuple perdu et de l'éternelle douleur, elle s'empreint aux lieux où s'expient les fautes lé-
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gères , où se ferment les plaies guérissables , d'une tristesse douce et pieuse , et semble en ces régions sans astres , refléter les lueurs molles d'un jour à demi éteint ; puis tout à coup s'élevant de ciel en ciel, traversant les orbites des soleils innombrables , elle se revêt d'une splendeur toujours plus éclatante , s'embrase d'une ardeur toujours plus pure , jusqu'à ce qu'elle se perde par delà les dernières limites de l'espace dans la lumière essentielle elle-même et l'amour incréé. Mais en incarnant dans sa sublime poésie ces mondes invisibles, Dante y sut attacher les événements réels et les passions des hommes. Il les peignit à larges traits, et souvent d'un mot, d'un de ces mots puissants qui retentissent dans les abîmes du cœur et en réveillent tous les échos. Il y a dans son poëme des cris effrayants et d'affreux silences. Les acres vapeurs du crime , de la haine immortelle , de la vengeance atroce , s'y mêlent aux plus suaves parfums de la tendresse et de l'innocence , des saintes atfections et du céleste amour. Quelquefois le poète nous montre comme à travers un voile , en quelques vers simples et mystérieux, tout un drame lamentable. Il exprime moins les sentiments qu'il ne les suscite, par une sorte de magique évocation ; et lorsque , plein de ses pensers profonds , emporté par l'orage qui gronde au dedans de lui , on le croirait entièrement séparé de la nature, voilà que soudain , l'embrassant d'un regard , il en reproduit , avec sa parole flexible et brève , riche de reliefs et de couleurs , les plus ravissants aspects, les plus délicates nuances, les accidents les plus fugitifs. »
Avant d'entrer dans unexamenplusdétaillé du poëme, en tête duquel le poète gibelin écrivit : Incipit comœdia Dantis ÂLLAonERii Florentim NATiONE NON MORiBUS , je rapporterai une observation d'un esprit fin et délicat, Anton Francesco Doni, dans la Zucca : « Dante qui traita de choses si hautes et si profondes, n'intitula point son livre d'une manière pompeuse, comme par exemple: Idée de la Divinité, où l'on donne connaissance des cieux et de l'enfer. Il l'appelle simplement Comédie^ à la barbe de ceux qui d'un barbouillage de quatre pages veulent faire un édifice plus élevé que la tour de Nemrod. » Si je n'étais resserré dans les limites de mon cadre , j'oserais dérouler l'admirable trame de cette trilogie où le poète, grâce à une inspiration divine, se fait le juste dispensateur des peines et des récompenses. Mais je dois me borner à retracer les châtiments si bien adaptés aux délits et qui rendent si terrible cette partie de son poëme au sujet de laquelle il écrivait à Can Délia Scala : « Tu trouveras l'original de mon enfer sur la terre que nous habitons. » 11 nous montre les fainéants, qui, à vrai dire, n'ont jamais vécu , piqués par des taons et par des guêpes qui leur ensanglantent le visage et ne laissent jamais en repos leurs membres languissants ; les luxurieux emportés par un tourbillon infernal qui jamais ne s'arrête et plongés dans une obscurité perpétuelle, qui ne leurper-
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met plus de se complaire dans la beauté des formes pour lesquelles ils ont sacrifié la raison à la sensualité ; les f/ovrmands assaillis par une pluie incessante, par d'énormes grêlons, et par une eau dont l'odeur n'est point de celles qui irritent la faim du mendiant ; les prodigues et les avares, toujours opposes dans la vie, poussant en sens contraire d'énormes rochers, et se chargeant de coups et d'injures; les épicuriens qui font mourir l'âme avec le corps, ensevelis dans des bières embrasées ; les violents et les tyrans , qui ont eu soif de sang, plongés dans une mare bouillante de cette odieuse liqueur ; les flatteurs et les femmes impudiques, empêtrés dans la fange, digne punition d'une langue trompeuse, et d'une chair adonnée aux ignobles plaisirs; les simoniaques qui se sont montrés infidèles au plus sacré des ministères dérisoirement renversés la tête en bas, et plantés comme des pieux, dans des fosses enflammées ; les devins qui se sont complu dans l'avenir ayant le visage tourné du côté des reins, se trouvant forcés de cheminer en arrière parce qu'ils ne peuvent plus voir en avant; les hypocrites habitués à se couvrir de belles apparences , vêtus de chapes dorées en dehors, mais, au dedans, toutes de plomb ; les semeurs de discordes civiles et \esschis7natiques, éprouvant dans leurs membres meurtris et affreusement déchirés, ces cruelles divisions dont ils se sont faits les artisans; enfin les traîtres envers leurs parents , leur patrie, leurs amis ou leurs bienfaiteurs j gisant dans un lac glacé, et pour plus grande peine de leur crime infâme, perdant même le bénéfice des larmes qui se gèlent à leurs paupières.
Mais afin de faire mieux ressortir la justice de notre poète, il faut citer ce qu'en ditGiulio Perticari, dans son éloquente Apologie de Dante, où il prouve que son but principal a été la rectitude :
« Il loue dans le XIII*^ chant de VEnfer le magnanime Frédéric II ; mais dans le X*' , il montre ce même Frédéric couché dans un sépulcre brûlant dans le cimetière d'Épicure. Le poète ne refusa point à l'empereur la louange due aux héros, mais il lui infligea la peine due à qui méprise la religion et soutient que l'âme périt avec le corps. Dans le même chant il voit le grand Farinata ; il confesse que ce fut un magnanime, qui lui seul avait défendu Florence à visage découvert ; mais pour avoir dédaigné la piété chrétienne , il l'ensevelit dans une de ces bières ardentes qui ne se refermeront que lorsque les corps reviendront de la vallée de Josaphat. Il ne fait même pas grâce à son affection pour Guido , le plus cher de ses amis ; car il place dans la même fournaise le père de Guido, Cavalcante, qui passait pour être athée. Dans le troisième gouffre, il indique le rocher et la fissure oîi doit être enfoncé le pape Boniface accusé de simonie. Mais quand il voit Sciarra Colonna porter des mains profanes sur le vieux et vénérable pontife, l'indignation qu'il avait conçue de quelques-uns de ses actes, est moins
forte que le respect dont il est touché pour les clefs du ciel, et il s'écrie que le Christ est emprisonné de nouveau dans la personne de son vicaire, qu'on renouvelle le vinaigre et le fiel, qu'il est crucifié une seconde fois entre les larrons vivants. Il place dans les dernières profondeurs de V Enfer ce Bocca des Abati , qui fit par trahison égorger quatre mille Guelfes. Généreux gibelin, il ne regarde pas si cette action a diminué le nombre de ses ennemis , mais il confine le traître dans la fosse glacée d'Antenora ; il lui frappe le visage avec les pieds, il lui arrache les cheveux de la tète, vengeur plus implacable que Montaperti : car pour le chantre de la rectitude, toute trahison était un crime , même quand elle affermissait la faction pour laquelle il avait tiré l'épée. Dante vécut à la cour de Ravenne , et fut abrité sous l'aile puissante de l'aigle de Polenta. Mais cela ne lui fit point taire l'adultère deFrancesca, qui était sortie de cette maison. Seulement pour prix de l'hospitalité , il mêla tant de pitié à son récit, que si la femme ne fut point absoute comme innocente, elle fut au moins plainte, et le sera tant que vivra la langue italienne. Mais au superbe Giovanni Malatesta, son époux et son meurtrier , il ne pardonne point ; il ne s'arrête ni aux droits du souverain, ni à ceux du mari, quoiqu'il le sache encore vivant et seigneur de la cité voisine de Rimini, il lui crie de Ravenne que Gain l'attend dans le gouffre où sont précipités les meurtriers domestiques. Buonconte de Montefeltro était avec ces soldats d'Arezzo qui succombèrent à Campaldino. Dante s'y trouvait, comme champion de Florence; il y combattit contre Buonconte, et le tua peut-être ; mais il n'en met pas moins son généreux adversaire au nombre des saints dignes de s'élever jusqu'aux étoiles. Au contraire, il représente son parent Geri del Bello avec des membres déchirés , comme il convient à un fauteur de discorde ; non point que Dante fût ennemi de sa famille , mais parce que dans ce monument élevé à la rectitude le jugement du poète devait tomber avec justice même sur son propre sang. Par cette impartialité il força de croire à sa parole, rendit ses fictions semblables en tout à la vérité, et s'assit comme dans le tribunal d'un dieu, assignant des peines à ses amis, des récompenses à ses adversaires , dépouillant lui-même les caractères de citoyen^ de parent et de mortel. »
Ainsi, quoi qu'on ait pu dire, l'œuvre du poète gibelin fut inspirée par l'amour : l'amour de la justice, et l'amour de Béatrice. Ou plutôt, comme il résulte clairement des paroles de la Vie Nouvelle, c'est à Béatrice seule que nous devons ce merveilleux ouvrage , c'est à elle qu'il faut en rendre grâces du fond de notre âme,
« Une admirable vision m'apparut et je vis alors des choses qui me déterminèrent à ne plus parler de cette bienheureuse tant que je n'en pourrais point parler plus dignement. C'est à en venir là que je m'étudie autant que je puis, comme elle le sait véritablement. Aussi s'il plaît
à Celui, en qui vivent toutes choses, de me laisser vivre encore quelques années, j'espère dire d'elle ce qui n'a jamais été dit d'aucune autre. » Je regrette vivement de ne pouvoir examiner une à une toutes les beautés de la Divine Comédie, et notamment celles du IIP chant de V Enfer, où se lit l'épouvantable inscription de la porte infernale; la peinture sublime de Farinata au X' et celle de Capanée au XIV"; l'imprécation du poëte contre les vendeurs des choses saintes au XIX"; les transformations inouïes de deux corps au XXV<^; la magnifique sortie contre les discordes de l'Italie au VP chant du Purgatoire; l'apparition de Béatrice dans une nuée de fleurs auXXX"; la chasteté, l'innocence des anciens Florentins au XV" chant du Paradis ; la transcoloration de saint Pierre, et ses terribles paroles contre les pasteurs qui se métamorphosent en loups ravisseurs au XXVII*; l'emportement de Dante contre quelques prédicateurs menteurs et ignorants , au XXIX^ Tous ces endroits sont des chefs-d'œuvre; mais lorsqu'il flagelle le vice, il atteint à une hauteur telle qu'il fait dire à Gasparo Gozzi : « Dans la satire quel poëte pourrait l'emporter sur notre Dante , qui lutte de force avec Juvénal, de naturel avec Horace, d'invention avec Aristophane qu'il surpasse peut-être par la vraisemblance de ses allégories? Je ne m'étendrai point davantage là-dessus, chacun le voit et le reconnaît; mais je dirai seulement ce que tout le monde n'a peut-être pas remarqué, qu'il est plus mordant dans divers endroits où il se tait, que dans d'autres où il se donne carrière. » Foscolo, émerveillé de la profonde sagesse de ce Génie, ajoute : « Son mérite suprême et le moins apparent gît dans l'architecture de son poème, construit comme les palais vénitiens dont les fondements s'enfoncent sous les flots plus encore que leur masse ne s'élève vers les cieux. » Pour moi , je ne crois pas me tromper en affirmant qu'aucun autre poëte n'approche de Dante pour la puissance de peindre au vif les passions humaines. Il suffit de rappeler le récit touchant et lamentable des amours de Paolo et de Francescad'Ariminoau V'^ chant de Y Enfer, et au XXXIII", l'horrible tableau du comte Ugolin condamné par l'archevêque Ruggieri à mourir de faim , avec ses fils et ses neveux. Que personne n'essaye jamais de découvrir toutes les merveilles de l'art ou ne tente d'imiter la pitié et la terreur que le divin Alighieri a répandues dans ces deux chants. Il nous suffit de les avoir signalées ; que chacun maintenant les étudie :
« Je t'ai servi le mets; c'est à toi de le goûter. » Je ne saurais maintenant m'empêcher de citer quelques-uns des enseignements précieux de la Divine Comédie ^ où l'on trouve, « rassemblé avec amour en un volume tout ce qui est épars dans l'univers. » S'agit-il de la direction et de l'éducation des âmes, écoutez les paroles de Dante :
« La nature échoue toujours si la destinée est en opposition avec elle, comme toute semence jetée hors de son terrain. Si les lois de la nature étaient toujours suivies , les hommes seraient meilleurs ; mais vous tournez à la religion celui qui était né pour l'épée, et vous faites un roi d'un prédicateur; c'est ainsi que vous marchez hors du chemin. »
Aspire-t-on à l'éloquence du style, qu'on apprenne de lui comment il s'inspirait en écrivant :
« Moi je suis ainsi fait que lorsque l'amour m'inspire , je note et j'exprime ce qu'il me dicte au dedans de moi-même. »
Quant aux écrivains qui veulent vivre dans la postérité, ils feront bien de méditer les vers suivants afin de savoir ce qui doit leur servir d'éperon :
<( Si je ne me montre ami timide de la vérité, je dois craindre de ne point vivre parmi ceux qui appelleront antique le temps où noussommes . »
Prenez garde de vous exposer à la moindre souillure, car le poëte a dit :
« 0 conscience tranquille et pure , combien la plus légère faute est pour toi une morsure amère ! »
Écoutez-le encore ; il vous engagera à mépriser les attaques de l'ignorance et de l'envie pour suivre la sagesse et la vertu :
« Viens derrière moi , et laisse dire la foule ! sois comme une tour solide, dont le faîte ne s'ébranle jamais au souffle des vents. »
Qui se verra accuser injustement répondra avec lui :
« Ma conscience me rassure, cette fidèle compagne qui couvre d'une cuirasse l'homme qui se sent pur. »
Il exprime ainsi la vanité des choses humaines :
« Le bruit du monde n'est pas autre chose qu'une bouffée de vent qui souffle de ci et de là, et qui change de nom parce qu'il change de côté. »
Par la citation qui suit, apprenez quel fond vous devez faire sur cette renommée, que vous acquérez au prix de veilles et de sueurs :
« Votre renommée est la couleur fugitive de l'herbe , elle naît , paraît et s'eftace, et celui-là même la flétrit pour qui elle est sortie d'un sol ingrat. »
Et la fainéantise , et ces vices honteux dont il fait une si vive peinture, ne les détesterez-vous pas , ne sentirez-vous pas s'agrandir vos âmes en lisant ceci :
« Soins insensés des mortels , quel faux raisonnement vous fait vous baisser vers la terre ! Les uns s'en allaient au droit , les autres , aux aphorismes (la médecine) ; ceux-ci recherchaient le sacerdoce, ceux-là l'empire, par force ou par sophisme; d'autres volaient, d'autres suivaient les affaires publiques, d'autres s'épuisaient aux débauches de la chair, d'autres enfin s'abandonnaient à l'oisiveté, lorsque moi libre de
toutes ces choses je m'étais élevé au ciel avec Béatrice au milieu de tant de gloire. »
Si vous avez succombé au péché , espérez encore , car
« la Bonté infinie a les bras si grands qu'elle reçoit tous ceux qui reviennent à Elle. »
A ces chrétiens intolérants s'adresse cette réponse pleine de charité et d'une audace inouïe dans des temps si superstitieux :
« Un homme naît sur le rivage de î'Indus, et là, nul ne parle, nul ne lit, nul n'écrit sur le Christ; toutes les volontés de cet homme et toutes ses actions sont honnêtes selon le jugement de la raison, et il est sans péché dans ses œuvres et dans ses paroles ; il meurt sans baptême et sans avoir cru : où est la justice pour le condamner? Où est sa faute s'il ne croit pas? Or, qui es-tu, toi qui veux t'asseoir sur le tribunal pour juger à mille miiles de distance avec une vue courte d'une palme? »
Celui qui se croit injustement opprimé par la fortune se console en Usant cette parole empreinte d'un sens si profond qui nous dépeint Dieu « mystérieusement juste. »
Enfin, s'il arrive que les âpres paroles du poëte touchent trop au vif les consciences, qu'on se rappelle
■< que si son langage est amer au goûter, il laissera un suc nutritif lorsqu'il aura été digéré. »
Je borne là les citations de ce poëme que Boccace lut et expliqua le premier dans l'église de Saint-Étienne de Florence en vertu d'un décret de la république. « Les amis et les ennemis de Dante étaient encore vivants, dit Perticari, Les Blancs et les Noirs, les fils et les neveux de ceux que le poëme avait loués ou déshonorés étaient assis ensemble à cette lecture, et peut-être les armes qu'ils portaient à leur côté étaientelles encore teintes d'un sang demeuré sans vengeance. » Francesco de Buti, à Pise, Benvenuto d'Imola, à Bologne, furent également chargés d'expliquer dans les écoles les sublimes difficultés du poëte gibelin.
La renommée de son œuvre devint si grande que plusieurs villes d'Italie s'attribuèrent la gloire de l'avoir vu composer dans leur sein. Florence en réclama les sept premiers chants, qui auraient été terminés avant l'époque où elle se priva aveuglément d'un si magnanime citoyen; Ravenne, Vérone, Udine, Gubbio, le château de Tolmino, dans le Frioul, le val Lagarina, dans le territoire de Trente, se vantent d'avoir été, pour ainsi dire, la patrie de [a Divine Comédie. Pour moi, je me contenterai de dire avec Pelli, qu'Alighieri commença son poëme avant son exil , et qu'il était terminé avant la mort de Henri arrivée en 1313; autrement on ne trouverait point exprimées, dans les derniers chants , les espérances que le poëte fondait sur l'arrivée de ce prince en Italie. Selon quelques-uns , il dédia son poëme en entier à messire Can délia Scala, seigneur de Vérone; selon d'autres, à trois il-
lustres Italiens : V Enfer, à Uguccione de la Faggiole, seigneur de Pise ; le Purgatoire , à son généreux hôte Malaspina; le Paradis, à Frédéric III, roi de Sicile.
L'apparition de l'Enfer produisit un tel effet qu'on voulut faire voir aux sens ce que le poëte avait si terriblement représenté à l'esprit. Yoici ce que raconte à ce sujet Giovanni Villani : « Depuis un temps immémorial, les gens du bourg de Saint-Frédian avaient coutume de célébrer des jeux variés et bizarres; alors ils firent publier à son de trompe que quiconque voulait savoir des nouvelles de l'autre monde, n'avait qu'à se trouver le jour des kalendes de mai 1304 au pont Carraia et sur les bords de l'Arno. Ils disposèrent à cet effet plusieurs tréteaux, construits au-dessus de barques, et y allumèrent des feux qui représentaient l'enfer. Une foule d'hommes y sautèrent, les uns costumés en démons, les autres représentant les damnés tout nus, suppliciés par les premiers , le tout accompagné de gestes et de hurlements qui formaient comme une tempête de douleur horrible à voir et à entendre. La représentation de ces jeux étranges avait attiré une affluence si considérable, que le pont, alors bâti en bois, se rompit. Il y eut beaucoup d'écrasés et de noyés, encore plus d'estropiés, tellement, que la plaisanterie devint une vérité et que, comme l'avait dit l'annonce , beaucoup de gens allèrent savoir des nouvelles de l'autre monde au milieu des lamentations et de la douleur de toute la cité.
Rappellerai-je cette prétendue découverte de quelques cerveaux bizarres qui par amour du bruit plus que de la vérité, s'escrimèrent à démontrer que Dante avait pris dans le roman intitulé : // 3Jeschino, l'invention des cercles de l'enfer. D'autres disent qu'il emprunta le sujet même de son poëme à deux nouvelles françaises du xur siècle, le Songe de V Enfer, et le Jongleur qui va en Enfer; d'autres enfin que l'idée lui en vint en lisant le Trésor de Brunetto Latini. Plusieurs savants ont montré quel cas on devait faire de telles inventions, et je n'ai pas besoin de revenir là-dessus : il faudrait être fou pour supposer un seul moment que ces pauvres visions aient pu inspirer la Divine Comédie. En revanche elle inspira une foule de génies qui lui durent leur célébrité. Et sans parler des autres, ne suffit-il pas de citer Michel-Ange, qui se nourrit en entier de Dante, et qui jugea le supplice de l'archevêque Ruggieri digne d'être reproduit dans son Jugement dernier. On prétend même qu'il avait dessiné et colorié des figures pour chaque chant des trois Royaumes, mais que ce précieux trésor a été perdu dans la mer.
Peut-être aurait-on voulu que je me fusse étendu sur la signification allégorique de la Divine Comédie; mais cette signification varie suivant les commentateurs qui sont si nombreux , que ce ne serait pas une petite affaire s'il fallait seulement les citer. Quant à moi, je pense que
42 DANTE ÂLIGHIERI.
tout esprit sain, après avoir longuement et avec amour étudié l'œuvre de Dante, pourra en pénétrer la pensée , sans se fatiguer à suivre les développements politico-historiques, ou mystico-religieux de quelques-uns, et sans tomber dans les erreurs de quelques autres, qui avec d'excellentes intentions ont fait dire à notre auteur les plus sottes choses du monde. Il sera bon pourtant de s'aider des travaux de quelques modernes : Lombardi, Marchetti, Costa, Troya et surtout Ugo Foscolo. Le Discours sur le texte du Dante de ce dernier montre ce qu'on eût été en droit d'attendre de lui, si la mort n'avait pas brisé à la fois ses espérances et les nôtres. « 11 me semble, écrivait-il de Londres, que je ne pourrai pas dire joyeusement adieu aux choses humaines, ni à l'Italie, avant de lui avoir envoyé son poëte illustré , autant que je le puis, par de longues études , avant de m'étre acquitté ainsi envers celui qui m'a non-seulement servi de maître dans la langue et dans la poésie , mais qui m'a encore appris à aimer ma patrie sans l'aduler, à supporter courageusement l'exil, à ne point faiblir dans mes desseins. »
Les traducteurs de Dante ont été nombreux ; mais aucun d'eux, pour ainsi dire, soit par la difficulté du labeur, soit par la faute de la langue qu'ils employaient, n'a réussi à rendre la concision nerveuse, la prophétique colère du géant de son siècle qui n'eut dans les siècles suivants ni supérieur ni égal. On a dit qu'il ne fallait point traduire Anacréon ; je dirai : ne traduisez point Dante.
La Divine Comédie fut pour la première fois imprimée à Foligno, en 1472, in-f"; elle portait en tête : Comincia la comedia di Dante Alleghieri di Fiorenza nella qnale tracta délie penc et punicioni de uicii et demeriti et premii délie uirtu. Il serait trop long de parler des éditions faites dans les siècles suivants. En ce moment elles se multiplient étonnamment dans toute l'Europe; et ce m'est une raison de bien espérer de l'âge présent, puisqu'il semble se plaire à méditer les mystères du divin poème. J'ai vu avec grand plaisir un savant professeur français , M. Ozanam, les expliquer dans l'université de Paris en exposant la philosophie du xiir siècle dont Alighieri est la personnification la plus vivante.
Je ne veux point terminer sans parler de la physionomie, des habitudes et des mots remarquables de ce grand génie, et je suivrai pour cela ce qu'en ont écrit ses deux contemporains Boccace et Sacchetti. Dante était d'une stature médiocre ; il avait le visage long , le nez aquilin, la mâchoire forte, les yeux un peu saillants, la lèvre supérieure avançant plus que l'inférieure. Sa peau était brune; sa barbe et ses cheveux épais, noirs et crépus ; son visage mélancolique , son maintien grave et bienveillant. Sa mémoire était tenace, son esprit singulièrement pénétrant. Il avait une belle écriture et était passionné pour la musique vocale et instrumentale ; implacable ennemi de toute mauvaise
action ; épris par-dessus tout de la gloire, comme le prouvent ces vers charmants du chant XXV* du Paradis : « Si jamais il arrive que le poëme sacré auquel ont mis la main le ciel et la terre, et qui m'a fait maigrir pendant plusieurs années, apaise la cruauté qui me fit chasser hors du doux bercail, où je dormais, agneau ennemi des loups qui lui font la guerre, j'y reviendrai désormais poëte avec une autre voix et un autre vêtement et je prendrai la couronne sur les fonts de mon baptême. »
En physiologie, en physique, en astronomie, et dans toutes les sciences naturelles, ses connaissances étaient telles, que souvent Galilée, Redi, et d'autres ont cité ses vers à l'appui de leurs démonstrations. Le premier , il démontra avec clarté certaines vérités scientifiques , telles que l'influence de la lune sur le flux et le reflux de la mer. Il expliqua comment la chaleur du soleil est nécessaire pour que la vigne puisse donner du vin. Il décrivit les éclipses, l'arc-en-ciel, et les mystères les plus cachés de la nature, et il en tira des comparaisons d'une clarté, d'une nouveauté, d'une exactitude, qui ne furent point surpassées ni même égalées depuis. Sa passion pour l'étude était si grande qu'ayant trouvé dans la boutique d'un apothicaire un livre qu'il avait longtemps cherché, il s'absorba tellement dans sa lecture, qu'il demeura appuyé sur un banc depuis none jusqu'à vêpres sans quitter le livre et sans que durant tout ce temps, ni le bruit ni le mouvement qui se faisaient autour de lui pussent le distraire le moins du monde de sa contemplation. Il parlait peu , mais il improvisait avec beaucoup d'éloquence , comme on peut l'inférer de ce qu'il fut élu quatorze fois ambassadeur au dire de Filelfo, et de ce qu'on le vit, à Paris, résoudre d'emblée et sans préparation de nombreuses questions de théologie. On rapporte qu'un certain jour Can délia Scala et toute sa cour faisaient grande fêle à un bouffon, dont ils se divertissaient outre mesure. Dante laissa voir le mépris que lui inspiraient de semblables divertissements. Le seigneur piqué lui demanda pourquoi chacun aimait le bouffon et non pas le poëte? « Cela ne m'étonnerait point, répondit fièrement Dante, si tu faisais attention que l'amitié naît de la ressemblance des caractères. » C'est sans doute à cause de cette réponse et de quelques autres semblables que Villani, après avoir fait son éloge , écrivit dans sa Chronique : « Son savoir le rendait quelque peu présomptueux et difficile à vivre. Dédaigneux et déplaisant comme un philosophe, il ne savait pas bien converser avec les laïques. » De son vivant même, son nom était dans toutes les bouches. Un jour à Vérone, des femmes qui étaient assises le voyant passer, l'une d'elles dit : » Regarde celui qui va dans l'enfer, et qui en rapporte des nouvelles des damnés. — En vérité, répondit une autre, tu me parais avoir raison : car sa barbe est encore crêpée et sa peau noircie par le feu et par la fumée de là-bas ! »
44 DANTE ALIGTIIERT.
Une autre fois c'était un forgeron qui en frappant sur son enclume chantait des vers de la Divine Comédie^ mais les estropiait affreusement; Dante fut saisi de colère en l'entendant; il entra dans la boutique et sans rien dire, jetant dans la rue balances, tenailles et marteau, il répétait à l'ouvrier étonné! « Si tu ne veux pas que je gâte tes affaires, ne gâte pas les miennes! » Cette impétuosité l'emportait souvent, témoin cet autre jour où étant entré dans l'église de Saint- Jean à Florence, et voyant un pauvre petit enfant tout près de se noyer dans les fonds baptismaux, il les mit en pièces, ainsi que lui-même le déclare dans le chant des Simoniaques.
11 a semblé à quelques-uns , que Dante en se montrant , d'abord guelfe, puis gibelin, a discrédité lui-même ses hautes qualités. Certes, tourner comme une feuille, à tout vent, c'est, à mon avis, plus qu'une faute , c'est un crime ; mais Dante croyait louable tout moyen qui menait à son but d'établir à Rome le siège de l'empire italien : « car, disaitil, aucune nation ne reçut de la nature autant que la race latine et surtout le saint peuple romain , la douceur pour commander, la force pour maintenir, l'habileté pour acquérir. »
Et maintenant que j'ai fait connaître par les paroles des plus illustres critiques , plutôt que par les miennes , cette œuvre que Dante appela Comédie, parce qui'il la destinait à corriger les mœurs, et que la postérité nomma Divine parce qu'elle paraissait émaner d'un dieu plutôt que d'un homme, je ne veux point cependant laisser croire que je la regarde comme sans défauts. L'amour et le respect que je professe pour un si grand maître n'aveuglent pas mon jugement jusqu'à m'empêcher de voir qu'il a donné trop de place dans son poëme à des subtilités théologiques, à des phrases, à des mots étranges parfois, et peu dignes de la hauteur de son sujet. Mais qu'on se rappelle qu'Aristote et Thomas d'Aquin régnaient despotiquement sur ce siècle, et qu'il s'agissait de venger notre religion des assauts de l'hérésie ; qu'on songe à la barbarie des temps, à l'enfance du langage, à la nouveauté, à la difficulté de l'entreprise, à la colère gibeline qui bouillonne dans tout le poëme, et volontiers prodigue de res termes méprisants qui blessent la délicatesse des oreilles modernes , et Dante paraîtra un miracle. C'est là ce qu'ont oublié Voltaire et d'autres étrangers présomptueux qui l'ont à peine cru digne d'être lu : c'est pour cela qu'à la honte et au scandale de l'Italie, quelques-uns de ses enfants mômes ont osé attaquer ce poëme auquel ont mis la main le ciel et la terre. Mais après une courte lutte la vérité reste en selle , le mensonge tombe et ces extravagances n'inspirent plus que du mépris à tous les gens de goût. Certes si les Gozzi, les Perticari, les Cesari, les Monti, les Foscolo, les Leopardi qui lui ont dû leurs beautés n'avaient point réussi à défendre dans Alighieri le génie italien, lui seul y aurait suffi, car on peut dire de lui avec raison
ce que Le Franc de Pompignan écrivait pindariquement de Jean-Baptiste Rousseau :
Le Nil a vu sur ses rivages Les noirs habitants des déserts Insulter par des cris sauvages L'astre éclatant de l'univers.
Cris impuissants, fureurs bizarres :
Tandis que ces monstres barbares Poussaient d'insolentes clameurs, Le dieu poursuivant sa carrière, Versait des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs !
Maintenant , non-seulement tous les Italiens , mais le monde entier s'inclinent devant le père d'une langue divine , le peintre des passions humaines, l'apôtre du vrai, le prophète de la patrie. Et moi, qui écris ces pages, lorsque je m'agenouillais, enfant, dans Ravenne, devant la tombe où il reposa ses membres fatigués, le ciel m'accorda la faveur de voir le grand poëte de l'Angleterre, qui visitait avec tant d'amour les ruines de l'Italie , interroger dévotement l'ombre magnanime.
/rancoiô îlétrarquc.
V^^ u second rang parmi les quatre merveilleux génies qui montrèrent ce que peut faire l'esprit italien avec la langue italienne , se place celui qui , laissant aux anciens leur Cupidon, conseiller d'infâmes débauches , peignit l'amour avec des traits si chastes , avec une si inetiable douceur qu'on croirait entendre la parole même de ce dieu, le souffle et la vie de l'univers. Plus heureux que ses rivaux de gloire , François Pétrarque se vit l'objet des caresses et des distinctions de papes et d'empereurs , appelé dans un même jour à Paris pour y recevoir le laurier que lui décernait l'Université de cette ville , et à Rome pour y être couronné au Capitole, et solennellement gratifié par la république de Venise, qui craignait 'il ne quittât son territoire, d'une maison, avec le privilège de s'asseoir dans toutes les cérémonies à côté de son )ge , dans les rangs de ses orgueilleux sénateurs. Retraçons en quelques mots les événements d'une vie si glorieuse; et pour cela nous ne pouvons mieux faire que de rappeler ce que lui-même en a écrit dans ses Lettres latines, et surtout dans celle qu'il intitula à la Postérité , et que Marsand a traduite :
« S'il se trouvait quelques gens qui ne dédaignassent pas de connaître
mon humble origine , qu'ils sachent ceux-là , que l'an 1304 de cette ère qui a pris son origine et son nom de Jésus-Christ , par qui et en qui j'espère, le 20 du mois de juin , un lundi , comme se levait l'aurore , dans un faubourg d'Ârezzo, nommé l'Orto ( le Jardin) je naquis exilé , de parents nobles , originaires de Florence , d'une fortune médiocre , et, pour dire vrai , voisine de la pauvreté ; ce qui tenait à leur longue proscription. Pour moi, je ne fus jamais ni très-riche, ni très-pauvre. Telle est la nature des richesses , que plus elles croissent , plus croît notre ambition , et partant notre pauvreté , mal que je ne connus jamais. Ma nourriture , frugale et simple, avait plus de charmes pour moi que n'en ont jamais trouvé dans leurs mets recherchés tous les successeurs d'Apicius. Mon esprit, droit plutôt que profond, fut porté à toutes les belles et salutaires études , mais incliné principalement à la philosophie morale et à la poésie. Plus tard cependant je négligeai celle-ci pour me vouer tout entier à la littérature sacrée , dans laquelle je trouve un charme secret que je n'avais pas encore connu, et ne vis plus dans les lettres profanes qu'un divertissement. L'unique but de mes nombreuses études fut la connaissance de l'antiquité , parce que ce siècle où je suis né m'a toujours déplu. C'est au point que si l'amour de tous les miens n'eût créé en moi un contraire désir, j'eusse souhaité d'être né dans tout autre temps plutôt que dans celui-ci, et qu'à cette heure, je voudrais le perdre entièrement de vue pour vivre continuellement par la pensée dans les anciens âges. Mon langage eut, à ce qu'on a prétendu , de la clarté et de la force ; pour moi il me paraissait obscur et faible : il ne m'est jamais arrivé , quand je m'entretenais avec mes amis ou avec mes intimes, de viser à l'éloquence , et je m'émerveille que César Auguste ait pu prendre un soin pareil.
« Maintenant je dirai comment les circonstances ou ma volonté partagèrent ma vie. Je n'avais pas accompli ma première année quand je quittai ma ville natale d'Arezzo ; je passai les six années suivantes à Ancise, dans la maison de campagne de mon père, à quatorze milles au-dessus de Florence , ma mère ayant été rappelée de l'exil ; la huitième à Pise , la neuvième et les suivantes dans la Gaule transalpine, sur la rive gauche du Rhône , à Avignon, où le souverain pontife tient l'Église du Christ dans un honteux exil. C'est là, sur les bords de ce fleuve orageux, que je passai mon enfance sous l'empire de mes parents, puis sous celui de mes vanités mon adolescence tout entière , toutefois sans de grands changements. »
Pour vain , il l'était en effet , si l'on s'en rapporte à ce que luimême raconte dans un autre endroit de ses Lettres. 11 prenait tant de soin, à cette époque, d'embellir sa personne par toutes les recherches de la parure , qu'il se désolait si par hasard une boucle de ses cheveux venait à se déranger , et qu'il mettait ses pieds à la torture
dans des chaussures fabuleusement étroites. 11 recourait sans cesse au miroir, et lorsque, à l'âge de vingt-cinq ans, il s'aperçut qu'il devenait chauve , il ne parvint à se consoler qu'en songeant que beaucoup de grands hommes de l'antiquité, César et Virgile entre autres, avaient éprouvé le même accident dès leur jeunesse. Mais écoutons plutôt ce qu'il nous raconte de ses études :
« Dans ce temps je demeurai quatre années entières à Carpentras, petite ville voisine d'Avignon , à l'orient ; j'appris dans ces deux villes quelque peu de grammaire , de dialectique et de rhétorique , autant que je le pouvais à cet âge, c'est-à-dire autant qu'on a coutume d'apprendre dans les écoles; et l'on sait à quoi cela se réduit. J'allai ensuite à Montpellier pour étudier les lois et j'y demeurai quatre autres années ; puis à Bologne, où je passai trois ans à lire en entier le Corps du Droit civil , étude dans laquelle j'eusse fait passablement de progrès, de l'avis de plusieurs , si je ne l'eusse laissée là tout à coup. »
Ses maîtres ne furent pas des hommes obscurs : c'étaient Cino de Pistoia dans le droit civil, et Cecco d'Ascoli dans l'astrologie. Mais l'un et l'autre lui inspiraient moins l'amour de leur science que celui des muses dont ils mêlaient le culte aux fatigues de leur profession. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner du peu de sympathie que témoigne le poëte pour l'art de vendre des bavardages et des mensonges. Voici ce qu'il dit lui-même de cet éloignement qu'ont ressenti et que ressentiront toujours les âmes poétiques :
« Mais à peine échappé de la tutelle paternelle , j'abandonnai l'étude du droit, non par mépris de la science elle-même, qui a une grande autorité à mes yeux, et est remplie d'ailleurs des antiquités romaines, dont je fus toujours épris , mais à cause de l'abus qu'en fait la malice des honmies. A (luoi bon apprendre ce dont je n'eusse pas voulu me servir pour le mal , et dont j'aurais pu à peine me servir pour le bien ; certain que, dans tous les cas, mon équité eût passé pour de l'ignorance? Je passai néanmoins, ou pour mieux dire, je consumai sept ans dans cette étude. Mais m'en étant dégoûté à la fin le naturel prit le dessus, je quittai le droit et me mis à lire Cicéron et tous les poètes qui me tombaient entre les mains. Mon père découvrit mes livres , quelque soin que j'eusse pris de les cacher, dans la prévision d'un tel accident; et comme si c'eussent été des œuvres diaboliques, il les livra aux llammes, ce que voyant je criai aussi fort que si l'on m'eût jeté moi-même dans le feu. Alors mon père, je m'en souviens parfaitement, touché de mon chagrin, retira des flammes deux volumes à moitié consumés , et tenant Virgile d'une main et de l'autre Cicéron, il me les présenta en souriant et me dit : Tiens ; ce Virgile te servira parfois à récréer ton esprit ; Cicéron t'aidera dans l'étude du droit civil. Consolé par ces uniques, mais souverains compagnons , je cessai de m'affïiger. »
Pétrarque puisa donc dans Cicéron l'éclat et la grandeur qui distinguent les canzones, dans Virgile l'originalité, la grâce et la fécondité de pensées qui font des Poésies rimées {rime) un recueil plutôt unique que rare ; dans Sénèque la science morale qui brille dans ses œuvres latines, dans Tite Live cette admiration pour la romaine vertu, cet invincible amour pour la ville éternelle, dont il disait que le monde, à la vue de ses murailles et au souvenir des temps passés, l'aimait tout en la craignant, et ne pouvait s'empéclier de trembler encore. Aussi faut-il l'entendre tonner contre les Romains, qui pour de l'or dépouillaient l'auguste cité, et ne pardonnaient pas même à ce qu'avaient respecté les Barbares.
Mais un autre amour que celui de Rome vint à emplir l'àme du poëte , ce fut sa passion pour la belle Avignonaise Laure de Sade , noble et riche : « A juger, dit Foscolo dans ses Essais amjlais sur Pétrarque , par les premiers portraits de Laure , un front poli , avec des yeux noirs , relevés par une peau blanche et une chevelure d'or, furent les uniques attraits de cette beauté merveilleuse. Outre un manque général d'harmonie , ses traits respirent l'atîectation et la malice d'une physionomie française qui n'est animée ni par l'ardeur attrayante des Italiennes, ni par la douce sérénité des beautés anglaises. » Quelques biographes inclinent à croire que la célébrité de l'amant et la persévérance de sa passion triomphèrent de la vertu de l'épouse, mère de nombreux enfants ; mais l'opinion du plus grand nombre est que Pétrarque aimait en elle l'àme plutôt que le corps, à la manière platonique. Voici comme il parle lui-même de cet amour qui n'a rien de terrestre :
« J'aimai la vertu de Laure, laquelle continue à briller; je n'attachai pas mes pensées à des choses mortelles, mais je plaçai mon souverain bien dans la possession de cette àme qui n'avait rien de cette terre, et qui me donnait une idée de la manière dont vivent les habitants du ciel. 11 n'y eut rien de honteux dans mon amour, rien d'obscène, rien de répréhensible, si ce n'est son excès même. Je dois avouer aussi que le peu que je suis, c'est à elle que je le dois, et que si j'ai acquis quelque renommée et quelque gloire , cette gloire est son ouvrage ; car c'est elle qui développa, par la noblesse de son affection , les faibles germes de vertu que la nature avait mis en moi ; c'est elle qui arracha et retira, comme avec un crochet , ma jeune àme des bassesses de cette terre , et la fit s'attacher aux choses célestes'. »
Du reste, le platonisme de l'amour de Pétrarque pour Laure fut ad-
' Malgré ceUe affirmation, fort peu précise du reste, rameur réel ou métaphysique de Pétrarijue pour Laure est ime des questions historiques les plus controversées et les plus obscurcies. Rien de moins certain non plus que son mariage avec Hugues de Sade, et que ces onze enfauts que lui donne fort peu poétiquement l'abbé de Sade.
(iVofe du traducteur.)
mis par plusieurs écrivains de son temps, et particulièrement par certains théologiens qui consacraient les doctrines de Platon et enseignaient qu'une dame, après sa mort, était plus sûrement reçue au paradis si son amant l'avait secourue par des messes et par des prières. Un moine dominicain , dont le nom est resté inconnu , bien qu'il ait écrit un livre sous ce beau titre : Le JRosnire, odeur de vie, dit, au chapitre Lxxxn", intitulé de la Luxure : « Messer Pétrarque, qui vit encore, eut une amante spirituelle appelée Laure, dont le nom se trouve dans toutes les canzones et dans tous les sonnets qu'il a faits pour elle, et il a déclaré qu'elle était la cause de tout l'honneur qu'il a acquis dans le monde. Or, dit-il, ne serais-je pas ingrat si je ne lui rendais pas témoignage à mon tour, non-seulement dans la vie, mais après la mort? Effectivement, depuis qu'elle a trépassé, il lui est resté plus fidèle qu'auparavant, il la nomme sans cesse, et l'a rendue si célèbre qu'elle ne mourra jamais. Mais cela ne regarde que le corps. 11 a ensuite distribué tant d'aumônes en son nom et fait dire tant de messes et de prières avec une si grande dévotion que , eût-elle été la plus méchante femme du monde, il l'aurait tirée des mains du diable ; mais on dit qu'elle est morte comme une sainte. »
On lit sur un manuscrit de Virgile , de la main de Pétrarque , une note dont on a contesté l'authenticité, mais que Baldelli lui a victorieusement restituée, renfermant l'indication précise du jour où il vit Laure, et de celui où elle lui fut ravie par la mort :
•t Laure apparut pour la première fois à mes yeux au premier temps de mon adolescence , l'année du Seigneur 1327, le 6 du mois d'avril , dU matin, dans l'église de Sainte-Claire d'Avignon; et dans la même ville, au même mois d'avril, le même jour 6 , et à la même heure , l'an 1348, cette lumière fut enlevée au monde lorsque j'étais à Vérone, ignorant , hélas ! mon triste sort. Ce corps si chaste et si beau fut déposé dans l'église des Frères Mineurs , le soir du même jour de sa mort. Pour conserver la mémoire douloureuse de cette perte, je trouve une certaine douceur , mêlée d'amertume , à écrire ceci , et je l'écris préférable ment sur ce livre qui revient souvent sous mes yeux, afin qu'il n'y ait plus rien qui me plaise dans cette vie, et que mon hen le plus fort étant rompu, je sois averti, par la vue fréquente de ces paroles et par la juste appréciation d'une vie fugitive, qu'il est temps de sortir de cette Babylone terrestre; ce qui, j'ose l'espérer, ne me sera pas difficile à accomplir courageusement. »
Jeune, voyant que l'amour de Laure prenait sur lui un tel empire, il résolut de mettre un grand espace entre lui et la femme qu'il aimait. Étant donc parti d'Avignon vers sa vingt-huitième année, il écrivit au cardinal Colonna, son hôte, pour lui témoigner l'impression que lui faisait éprouver la terre d'Italie :
« J'ai voyagé dans les Gaules, non dans un but de commerce , mais par le seul désir de voir et de satisfaire le penchant de ma jeunesse. De là j'ai passé en Germanie , et j'ai touché les rives du Rhin. J'ai étudié avec soin les mœurs des hommes , et j'ai pris plaisir à voir des pays inconnus et à comparer chaque objet avec les nôtres. Mais quoique j'en aie vu beaucoup et de magnifiques , pourtant je n'ai jamais regretté d'être né Itahen, et, pour dire vrai, plus je m'éloignai de Tltalie, plus grandit en moi l'admiration du sol italien. Que si Platon rendait grâces à Dieu pour l'avoir fait naître Grec plutôt que d'une autre nation, qui pourrait nier que nous n'ayons le même sujet de le bénir? J'ai visité en premier lieu Paris, et je me suis plu à rechercher ce qu'il y avait de faux et de vrai dans ce qu'on débite sur cette ville. J'allai de là à Rome que je brûlais de voir depuis mon enfance; je la quittai cependant incapable de résister, là plus qu'ailleurs, au dégoût que la nature a mis dans mon âme. Je me mis alors en quête d'un asile durable où je pusse me réfugier comme dans un port, et je trouvai une toute petite vallée, mais solitaire et pleine de charmes, qu'on appelle Chiusa, distante de quinze milles d'Avignon, et d'où sort la fontaine de Sorgues, la reine de toutes les fontaines. Séduit par la beauté de cet endroit, je m'y suis retiré avec ma petite provision de livres. »
Une lettre écrite de Yaucluse nous apprend néanmoins que ses yeux ravis des beautés de J-,aure trouvaient peu de plaisir à contempler les cieux azurés, les rochers inaccessibles, les collines fleuries. Le mugissement des troupeaux, le gazouillement des oiseaux , le murmure des fontaines n'avaient pas à ses oreilles l'harmonie des paroles de Laure, et le voisinage d'Avignon diminuait pour lui le charme de ces beautés naturelles qui ne lui causaient plus, dans son attachement passionné pour sa terre natale , qu'une sorte de dédain en pensant qu'il était éloigné de l'Italie. Pour nous, nous devons bénir ces lieux aimables qui, avec Laure, firent naître dans l'âme du poëte cette inspiration d'amour qui fut unique sur la terre, et qui se dissipa par sa violence même. En effet, cédant aux affections de la terre, il eut à Avignon, d'une maîtresse inconnue, une fille nommée Françoise ; mais cette maîtresse étant morte, et lui-même étant arrivé à sa quarantième année, il ne trouva plus de place en lui pour un autre amour que celui des lettres et de la patrie.
Lui-même va nous apprendre quelles étaient ses études dans l'heureuse vallée , comment il vint à écrire le poëme qui lui valut la couronne poétique, et quel entretien il eut avec le roi Robert : particularités décrites par lui avec un soin qui ne laisse pas que de dénoter chez le poëte un contentement de soi assez vif.
<i C'est là que je composai ces poésies, en langue vulgaire, sur mes peines de jeunesse ; délassements puérils dont je rougis aujourd'hui , mais qui plaisent à quiconque ressent les atteintes du même mal. Ce
serait une longue histoire que de raconter tout ce que je fis là durant tant et tant d'années. Il suffira de dire que tous les ouvrages que je composai furent écrits ou imaginés en cet endroit, et le nombre en fut assez grand pour m'occuper et me fatiguer encore aujourd'hui. C'est que mon esprit a, comme mon corps, plus d'ardeur que de force. Errant sur ces montagnes, un vendredi de la semaine sainte , il me vint à l'idée d'écrire un poëme en vers héroïques sur Scipion l'Africain, pour lequel je m'étais senti dès l'enfance une prédilection marquée et un grand enthousiasme. Je me mis à écrire avec une sorte de fièvre, mais bientôt distrait par d'autres soins , je laissai là mon ouvrage , à qui je donnai le nom d'Afrique, et dont la célébrité (fut-ce le fait du livre ou de l'auteur) , devança l'apparition. Ce fut là encore que, dans le même jour (concordance merveilleuse !), je reçus des lettres de Rome, du sénat et du chancelier de l'université de Paris, qui m'appelaient comme à l'envi, les unes à Rome, les autres à Paris pour y recevoir la couronne de laurier. Ce double message flatta ma vanité de jeune homme ; je me crus digne d'un honneur que des hommes si éminents me décernaient, et regardant non à mon mérite, mais au jugement d'autrui , je ne fus plus embarrassé que de savoir à qui je devais entendre. J'écrivis au cardinal Jean Colonna pour lui soumettre mon doute, et, déférant à son avis, je me décidai pour Rome dont l'autorité me sembla devoir l'emporter sur celle de toute autre ville. Je me mis donc en route, et bien que je fusse, comme tous les jeunes gens, prévenu en faveur de mes œuvres, je craignis cependant de m'en rapporter à mon propre jugement, ou plutôt au jugement de ceux qui m'avaient appelé, sans doute parce qu'ils méjugeaient digne de l'honneur qu'ils medécernaient. C'est pourquoi jem'acheminaid'abord vers Naples, désireux de voir ce grand roi et philosophe Robert, en qui l'amour des lettres relevait l'éclat du trône, et peut-être le seul monarque de notre âge qui joignît le culte de la science à celui de la vertu, et de soumettre le jugement de ma personne à ses lumières. Me rappeler l'accueil qu'il me fit, les témoignages d'estime dont il me combla, est pour moi, maintenant encore, un sujet d'étonnement, et c'en serait un aussi pour toi, lecteur, si tu pouvais connaître toutes ces choses. En apprenant les motifs de ma venue, cette confiance d'un jeune homme ne lui déplut pas, en même temps ({u'il fut flatté intérieurement en se voyant choisi lui seul, entre tous les hommes, pour arbitre de l'honneur qu'on voulait me décerner. Que dirai-je de plus? Après avoir causé de différentes choses, je lui montrai mon poëme, qui lui fit tant de plaisir qu'il me demanda comme une faveur de le lui dédier, ce que je ne pus ni ne voulus lui refuser. A la fin, m'ayant assigné un jour pour l'examen en question , il me retint à cet effet depuis midi jusqu'au soir, et comme le temps ne suffisait pas à l'abondance de la matière , il fit la même
chose les jours suivants, tant qu'après une épreuve qui avait duré trois jours, le troisième il me jugea digne de la couronne. Il voulait que je la reçusse à Naples, et me faisait toutes sortes d'instances pour cela. Mais voyant qu'il ne pouvait me gagner, il me donna des lettres pour le sénat romain, et me fit accompagner par des employés, faisant connaître par un acte public le jugement qu'il avait porté sur moi, jugement qui se trouva alors conforme à celui de plusieurs , et surtout au mien. Maintenant ce jugement du roi, de moi et de tous ceux qui furent de cet avis, je ne l'approuve plus , et je ne puis m'empêcher de trouver que son affection pour moi et la faveur de mon âge furent plus forts que l'amour de la vérité. Je vins néanmoins à Rome , et quoique indigne , mais confiant en un si haut témoignage, malgré ma jeunesse et mon ignorance, je reçus la couronne poétique au milieu des applaudissements des Romains conviés à cette solennité. Cette couronne fut moins pour moi un brevet de science qu'elle ne m'attira l'envie. Je partis de Rome pour aller à Parme, oîi je demeurai quelque temps avec les excellents et généreux seigneurs de Correggio, mais toujours préoccupé de l'honneur que je venais de recevoir, et du désir de montrer que j'en étais digne. Un jour, pendant que je me promenais dans les montagnes, j'entrai , de ce côté de la rivière Enza au bourg de Reggio, dans une forêt appelée Piana, et, séduit par la beauté du lieu, je remis mon esprit et ma plume à nîon Afrique, qui était restée inachevée, et retrouvant toute mon ancienne ardeur, j'écrivis quelques vers ce jour-là et les jours suivants ; après quoi , étant retourné à Parme , et ayant trouvé dans un endroit écarté et tranquille une maison que j'achetai et qui est encore à moi présentement, je menai à fin mon poëme en si peu de temps, que je m'en étonne moi-même encore aujourd'hui »
Mais ce ne sera pas un étonnement pour qui connaît l'ardeur que Pétrarque apportait à l'étude , et dont je ne veux d'autre preuve que ce passage d'une autre de ses lettres : « Soit que je me fasse faire la barbe, ou tailler les cheveux, soit que je monte à cheval ou prenne mon repas, je lis ou me fais lire. Sur ma table à manger et à côté de mon lit il y a ce qu'il faut pour écrire, et quand il m'arrive de m'éveiller dans l'obscurité de la nuit , j'écris, bien que je sois à peu près sur de ne pouvoir pas lire le lendemain ce que j'ai écrit. »
Il ne manque pas non plus de rappeler le bruit que son nom faisait en Italie. C'est ainsi que nous trouvons, dans les Épîtres de ma vieillesse, l'histoire d'un maître de grammaire de Pontremoli , vieux et aveugle, qui, ayant su que Pétrarque était à Naples, ne craignit pas d'entreprendre ce voyage sous la conduite de son fils unique. Le roi Robert, instruit de son arrivée, lui fit dire de se hâter, parce que le poète était parti depuis peu pour la France : « J'ai un tel désir de le voir, répon-
dit le vénérable vieillard , qu'aucune distance ne me fera renoncer à une jouissance après laquelle je soupire depuis si longtemps. Le roi , touché d'un si grand amour, combla de louanges et de présents le bonhomme qui, sans perdre de temps, courut à Rome d'où le poëte venait encore de partir quand il y arriva. Le pauvre aveugle , aussi en peine que s'il eût perdu son bâton, s'en revint à Pontremoli, où, apprenant que Pétrarque était à Parme , il se remit de nouveau en route. 11 traversa les Apennins encore couverts de neige, et, clopin dopant, il arriva à la maison du poëte. Soutenu par son fdset par un de ses élèves, il put alors baiser cette tète qui avait conçu, disait-il, tant de pensées sublimes, et cette main qui avait écrit des choses si ravissantes. Beaucoup de gens étaient attirés par la nouveauté du spectacle, et un jour que le vieillard disait : << Je crains de t'ennuyer , ô Pétrarque; car je ne puis me rassasier de te voir, et tu ne pourrais pas , d'ailleurs, sans injustice, me priver d'un bonheur que j'ai acheté au prix de tant de fatigues; » à ce mot de te voir, quelques assistants se prirent à rire, mais lui : « J'en appelle à toi-même, Pétrarque ; n'est-il pas vrai que, tout aveugle que je suis, je te contemple avec les yeux de l'esprit mille fois mieux que ces railleurs qui ne te voient qu'avec les yeux du corps? » Azzo de Correggio, touché comme Robert d'une telle preuve d'affection et de vertu, fit dignement récompenser et reconduire le vieillard.
Les triomphes du poëte ne s'arrêtèrent point là , et je continuerai à les raconter avec ses propres paroles, sans en omettre aucun. Car je n'aurai que trop souvent, dans le cours de ces notices, à m'appesantir sur l'oubli et le dédain, la prison et l'exil auxquels l'ignorance et la superstition condamnèrent les plus nobles génies.
« Je retournai donc à la fontaine de Sorgues et à ma solitude de l'autre côté des Alpes, après avoir séjourné longtemps à Parme, à Vérone et à Milan, étant accueilli partout, grâce à Dieu, bien au delà de mes mérites. Plus tard, la renommée de mon nom continuant à se répandre, je gagnai la faveur de Jacques de Carrara le jeune, personnage d'un très-grand mérite, et à qui je doute qu'on pût comparer aucun des seigneurs de son temps. Après avoir reçu de lui je ne sais combien de lettres et de messages tant en France qu'en Italie, pendant les divers séjours que j'y tis, par lesquels il me priait et me suppliait d'agréer l'ofïVe de son amitié, je me décidai à me joindre auprès de lui; j'étais curieux, bien que je n'eu attendisse rien de bon, de voir ce que pouvait réussir de telles instances de la part d'un si grand personnage et qui m'était tout à fait inconnu. Je partis donc quoique dans un âge avancé, })Our Padoue, où cet homme, d'illustre mémoire, me reçut, non pas comme un mortel, mais comme doivent être reçues les âmes bienheureuses dans le ciel. M'étanl engagé depuis mon enfance dans la cléricature , il me lit nommer chanoine de Padoue, à seule fin de me rat-
tacher plus étroitement à lui-même et à son pays : et je dois dire que s'il eût vécu plus longtemps j'eusse borné là le cours de ma vie aventureuse et de mes voyages. Il laissait un fils héritier de son cœur et de ses talents, et qui m'eut également en grande amitié ; mais ce n'était plus la même chose pour moi, et ayant perdu celui avec qui j'étais en rapport parlait d'âge et d'humeur, je retournai de nouveau dans les Gaules, incapable de me fixer quelque part. »
Cependant Pétrarque avait de la peine à vivre loin de l'Italie , et je suis persuadé que Yaucluse lui plaisait à cause du voisinage de Laure, et, après qu'il l'eut perdue, à cause de son doux souvenir, bien plus que par la beauté des sites que l'on admire dans cette heureuse vallée. Abandonnant donc encore une fois la France, il passa de nouveau les Alpes, et c'est alors qu'il exhala son amour patriotique par ces douces paroles, que tout Italien, jeté par la fortune hors de l'Italie, ne saurait lire sans verser de larmes :
« Jeté salue, terre chérie du ciel, siège de toute béatitude, fameuse par les armes, les lois et la puissance, demeure des muses, institutrice de l'univers, je te salue et je reviens à toi pour ne te plus quitter. Reposemoi des fatigues de cette vie et recueille dans ton sein mes membres languissants. J'ai laissé déjà derrière moi les tristes nuages, je sens l'haleine des zéphyrs, le souffle d'un air pur, voilà la patrie ! 0 mère glorieuse, reine du monde, je te salue! »
Revenu à Padoue, soit fatigue du voyage, soit atteinte de la vieillesse, soit, comme il le pensait, punition de ses péchés, il fit une grave maladie qui ne lui laissa guère de relâche durant trois années. Mais la mort, qu'il croyait prochaine, n'avait point de terreurs pour lui: car, disait-il, il n'y a qu'un serviteur néghgent qui fuie la présence de son seigneur, et quant a lui, revenu de ses erreurs de jeunesse, il aspirait à se réunir à Dieu. Il se rétablit néanmoins, mais bien déterminé à ne plus quitter le délicieux séjour de ses monts Euganéens :
« A dix milles de Padoue, écrivait-il, j'ai bâti une petite maisonnette, charmante dans sa simplicité, au milieu de collines vêtues d'oliviers et de vignes. C'est là que j'achève ma vie, infirme de corps, mais tranquille d'esprit, sans remords, sans désirs insensés, sans inquiétudes, lisant toujours et écrivant et louant Dieu, et lui rendant grâces des biens et des maux que je m'habitue à considérer non comme des supplices, mais comme de continuelles épreuves, et en même temps je prie Jésus-Christ de m' accorder une bonne mort, de me prendre en miséricorde, de me pardonner et d'oublier les péchés de ma jeunesse ^ »
C'est ainsi que Pétrarque s'attristait et se repentait de ses joies passées,
' La maison de Pétrarque, à Arqua, à quatre lieues de Padoue, existe encora^ quoique fort délabrée. {Note du traducteur.
sans oser se rassurer sur sa vie présente que je pense avoir assez fait connaître au lecteur, en citant ses propres paroles chaque fois qu'elles pouvaient jeter du jour sur le caractère et les diverses circonstances de la vie d'un si grand homme. Cela ne suffit pas pourtant pour révéler dans son entier celui qui fut l'idole de tout un siècle. Je dois parler de la part qu'il prit dans les affaires publiques et de ce qu'il fit pour l'amour de l'unité italienne en s'exposant à une foule d'ennemis contre lesquels il n'eut d'autre défense que sa renommée. Député par les Romains auprès de Clément VI, à Avignon, pour l'engager à rétablir le saint-siége en Italie, il exhorta le pape, avec une éloquence malheureusement infructueuse, à rendre son antique splendeur à Rome, « cette triste veuve pleurant le jour et la nuit. » Lorsque Cola de Rienzi se proclama sévère et clément tribun de la liberté, de la paix et de la justice, illustre libérateur de la sainte république romaine, Pétrarque lui adressa plusieurs lettres, ainsi qu'une audacieuse canzone pour l'encourager dans sa magnanime entreprise. Mais bientôt après lorsqu'il le vit décimer la noblesse , affamer le peuple , et s'enfuir enfin de la noble cité qu'il avait trahie : « L'univers, lui écrivit-il, te verra-t-il donc de guide des gens de bien devenu chef de brigands ! » En même temps il disait à son ami Lelio : « La lettre du tribun m'est arrivée comme un coup de foudre. De quelque côté que je me tourne, je vois des sujets de désespoir; Rome déchirée en lambeaux, l'Italie dévastée : que puis-je faire dans cette calamité publique? Que d'autres donnent leurs richesses, leur force et leurs conseils, moi, je n'ai rien à donner que des larmes. » Ainsi déçu dans ses plus chères espérances, Pétrarque ne renonça pourtant point à tenter de nouveaux efforts, et lorsque Charles lY descendit en Italie, il lui conseilla fortement d'établir à Rome la capitale de l'empire. L'empereur, arrivé à Mantoue, avait fait appeler notre poète pour l'engager à lui dédier son Traité des hommes illustres. « Je te le promets, ô César, répondit-il , si la durée de ma vie et ta vertu le permettent. » Et lui faisant présent d'une médaille d'Auguste : « Voici, continua-t-il, le modèle que lu dois imiter. »
Lorsque l'empereur fut de retour à Prague, Pétrarque l'alla trouver, comme ambassadeur des Visconti, et ne manqua pas à lui reprocher d'avoir, avec un vain appareil et au grand dommage de l'Italie, abandonné la sainte entreprise. Ami du doge Andréa Dandolo, il fit beaucoup d'efforts pour amener une alliance entre les deux républiques de Venise et de Gênes; mais les destins ennemis de l'Italie rendirent son éloquence infructueuse. Une seule fois cette éloquence lui fit défaut, ce fut quand il prit la parole, à Venise, pour le seigneur de Carrare, alors en guerre avec la république. Mais le lendemain, ayant repris des forces et son courage , ni la délicatesse de sa santé, ni la majesté du sénat vénitien ne purent fintimider, et il parla avec tant de cha-
leur qu'il parvint à obtenir la paix pour son seigneur et son ami.
Le moment est venu de parler des écrits de Pétrarque. 11 fut le restaurateur des lettres en Italie ; on lui doit la découverte de précieux manuscrits de l'antiquité ; savant en philosophie, en histoire, en archéologie, en numismatique, en astronomie, en géographie, en politique, autant qu'il était possible de l'être de son temps, il eut le mérite de combattre l'ignorance superstitieuse, et de dévoiler les fraudes des astrologues, tout-puissants à cette époque. Cependant, par un singulier jeu de la fortune, il fut obligé de se défendre, auprès d'Innocent VI, contre une accusation de magie, basée sur ce qu'il étudiait sans cesse les œuvres de Virgile, que l'on plaçait alors au nombre des magiciens. Déjà arrivé à l'âge mûr, il eut pour maître, dans les lettres grecques, le moine Barlaamo. En latin, outre le poëme de VAfr/que, et quelques églogues et élégies qu'il écrivit dans sa vieillesse et dans la solitude, il composa les traités intitulés : De mon ignorance et de celle de beaucoup d'autres; Des cvéne?nenf s mémorables; Des retnèdes contre la bonne et la mauvaise fortune; Du gouvernement d'une république; Des devoirs d'un condottiere^ les livres De la solitude et De la vie paisible des moines, e\,\m <i\\\Ye Du mépris du monde. Ce dernier ouvrage, écrit sous la forme d'un dialogue entre Pétrarque et saint Augustin, montre clairement la nature de son amour pour Laure. Il traduisit aussi en latin la charmante nouvelle de Boccace, Griselda : enfin, c'est dans cette langue qu'il écrivit les Épitres de ma vieillesse; curieux mélange, comme le dit Ugo Foscolo, de passion et de sagesse, de pédanterie et d'éloquence, d'amour-propre puéril et d'humilité chrétienne.
Mais le véritable titre de gloire de Pétrarque se trouve dans son Canzoniere , auquel, malheureusement, il n'attacha jamais assez d'importance, comme il nous l'apprend lui-même :
« Si j'avais pensé que la voix de mes soupirs parût si aimable dans mes vers, j'aurais voulu les rendre plus nombreux quant à la quantité, mais plus rares quant au style. »
Quel malheur, en effet , qu'il ait dépensé tant de peines dans une langue où il devait acquérir si peu de renommée, et quelle merveille de le voir arriver à une si grande hauteur, dans celle qu'il étudia le moins , et qu'il méprisait même , comme on voit dans une de ses lettres à Boccace? Ce qui est certain c'est qu'on ne saurait se faire une idée de tout ce qu'on trouve de délicatesse et d'originalité dans son style, d'extase platonique et de douleur profonde dans ses poésies amoureuses, de civisme et d'audace dans ses sonnets et ses canzones patriotiques ; et certes on peut dire que ses vers n'ont rien à envier à la muse grecque ou latine.
Je citerai pour qui a l'intelligence de l'amour un seul sonnet sur la mort de Laure. On y verra quelle suave élégance Pétrarque a su ré-
pandre sur la langue italienne, et à quel degré de pureté il a, comme je l'ai dit plus haut, élevé l'amour grossier des anciens :
« Je m'élevai par ma pensée jusqu'aux lieux où était celle que je cherche et que je ne retrouve plus sur la terre; là, parmi les habitants du troisième cercle céleste, je la revis plus belle et moins fière. Elle prit ma main et me dit : Tu seras avec moi dans cette sphère , si mon désir ne me trompe pas. Je suis celle qui te fis une si rude guerre , et qui terminai ma journée avant le soir. Mon bonheur est au-dessus de l'intelligence humaine ; je n'attends plus que toi , et ce beau voile qui m'enveloppait, que tu aimais tant, et qui est resté sur la terre. Ah! pourquoi cessa-t-elle de parler? et pourquoi ouvrit-elle sa main, qui tenait la mienne? Au son de ces douces et chastes paroles, peu s'en fallut que je ne restasse dans les cieux. »
Je voudrais pouvoir indiquer les beautés nouvelles et sans nombre qu'il a semées dans ses canzones. Je dirai seulement que je ne connais point, en poésie , de plus délicieux tableau que celui de la canzone à la fontaine de Vaucluse, commençant par ces mots : Douces, claires et fraîches eaux, où le poète représente son amante, couverte d'un nuage de fleurs :
« De ces rameaux (j'en garde le délicieux souvenir) tombait une pluie de fleurs, qui descendait sur son sein. Elle était assise, humble au milieu de tant de gloire, et couverte de cet amoureux nuage. Des fleurs volaient sur les pans de sa robe, d'autres sur ses tresses blondes, qui ressemblaient alors à de l'or poli , garni de perles. Les unes jonchaient la terre, et les autres flottaient sur les ondes; d'autres, en voltigeant légèrement dans les airs, semblaient dire : Ici règne l'amour. »
Trois autres canzones, que Pétrarque se plaisait à appeler les trois swurs^ sont consacrées à célébrer les yeux de Laure, et l'on ne saurait dire combien l'amour du poète s'y montre fécond en ingénieuses métaphores. Que de charmantes choses, encore, dans cette amoureuse canzone, imitée, ainsi que plusieurs autres pièces, de Cino de Pistoia , et dans laquelle Pétrarque cite l'Amour au tribunal de la Raison. Le jeune dieu se défend victorieusement en montrant l'ingratitude du poète, jadis courtisan vulgaire, et qu'il a rendu si fameux; puis il l'accuse à son tour, et lui arrache un cri qui retentit jusqu'à l'àme.
« Maintenant dit l'Amour, il m'a mis en oubli, moi et cette beauté que je lui avais donnée pour être l'appui de sa vie fragile. A ces mots, je jetai un cri plaintif. — Oui, m'écriai-je, il me l'a donnée; mais il me l'a bientôt ravie. — Ce n'est pas moi, répondit-il, mais celui qui la voulait pour lui-même. »
Si quelqu'un reprochait à Pétrarque d'avoir dépensé tant de génie au sujet de Laure, je lui citerais le magnifique chant consacré aux
princes de l'Italie, qu'il gourmande et qu'il adjure de guérir ses plaies. Aucun Italien ne le lira jamais sans se sentir ému de pitié pour sa patrie. Dans lacanzone où le poëte supplie Cola de Rienzi de rendre à Rome son ancienne liberté , de quelle sainte colère n'est-il pas enflammé?
« Italie, qui ne semblés pas sentir tes malheurs, qu'attends-tu? à quoi rêves-tu, dans ta vieille et stupide nonchalance? Dormiras-tu donc toujours, et ne se trouvera-il personne qui te réveille? Oh ! si javais les mains enfoncées dans ta chevelure! »
Les dernières poésies de Pétrarque sont les Triomphes, en rimes terzaires, espèces de visions oii le poëte fait voir comment l'Amour, la Chasteté, la Mort, triomphèrent de lui et de Laure ; comment le temps abat la renommée et comment la Divinité triomphe de tout : il en prend sujet pour parler de l'éternité d'un autre monde, dont il décrit la gloire, et dans lequel il espère revoir Laure et vivre à jamais heureux. Ce poëme moral, imité peut-être de Dante, est semé de sentences nobles et utiles, mais il me semble faible, recherché, et rarement inspiré par la tendresse qui respire dans le Canzoniere. Pétrarque luimême s'aperçut de cette différence, et il écrivit en marge du manuscrit des Triomphes : « Plus je considère ce que je suis, plus j'ai honte de cette œuvre, car j'écris non comme si j'étais moi-même, mais comme si je fusse devenu un autre. » Au contraire il disait de son Canzoniere qu'il s'y était élevé si haut qu'il désespérait d'atteindre désormais jusque-là. Ce n'est pourtant pas sans raison qu'on l'a blâmé d'y avoir trop répété les jeux de mots de Lauro (laurier) et de L'aura (Laure ou l'Aurore); d'y avoir multiplié les antithèses, les hyperboles et toutes ces figures , éloignées de la passion , dont les sécentistes * ont fait un si déplorable et si ridicule abus.
Pétrarque fut accusé de plagiat par quelques critiques, entre autres par Gasparo Scuolano, qui dans ses Histoires de Valence, poussa l'audace jusqu'à dire : « Nous eûmes autrefois un poëte fameux, nommé Mossen Jordi ; Pétrarque qui naquit cent et un ans après , lui déroba ses vers, et les ayant mis en italien, les vendit au monde comme s'il en eût été l'auteur, ce dont je pourrais le convaincre en cent endroits. » Il n'y a qu'un malheur à cela, c'est que l'historien de la poésie castillane, D. Tommaso Sanchez, nous apprend que Jordi était postérieur à Pétrarque. « On ne peut cependant nier, ajoute Foscolo, que les Provençaux , qui ne brillaient ni par l'inspiration poétique ni par la chaleur du sentiment, ne lui aient fourni quelques vers ; et quelque soin qu'il ait pris de les embellir, ils ne laissent pas que de choquer,
' Les écrivains du xvii^ siècle en Italie. On donne aussi ce nom au\ auteurs qui ont écrit dans le style de cette époque, qui marque la coniplt'te décadence du goût dans la péninsule. Le contraire avait précisément lieu en France, où la grande littérature du siècle de Louis XIV commençait à naître. [^ote du traducteur.)
parce qu'ils ne s'harmonisent point avec le ton passionné et pénétré de son style. »
Ce qui me coûte davantage à rapporter, c'est la jalousie qu'il éprouvait contre le divin Alighieri, quoiqu'il fît tout ce qu'il pouvait pour ne point la laisser paraître, et parût craindre de le nommer en écrivant à son ami Boccace : » Tu es philosophe et chrétien , et tu te chagrines de n'être point un illustre poëte! Puisqu'un autre occupe le premier rang, prends le second, moi je me contenterai du troisième. » Cette ironie n'échappa point à Boccace qui lui envoya la Divine Comédie, écrite en beaux caractères et accompagnée d'une lettre en vers latins, dans laquelle il lui disait : « Honneur de l'Italie, toi dont les Romains ont couronné le front, reçois avec plaisir cette œuvre de Dante : je ne pense pas que dans aucun siècle on ait vu une poésie plus belle ni plus concise. Ne vois pas avec peine ces vers, si sonores dans notre langue maternelle, du poëte exilé à qui l'injuste fortune n'a accordé aucune couronne. Cet exil pourtant lui a fourni l'occasion de montrer à la
postérité ce que peut faire la poésie moderne 0 noble splendeur
de la cité et du monde, prends ce livre du docte poëte ton concitoyen, unis-le à tes propres ouvrages, loue-le, honore-le, relis-le, car, en agissant ainsi tu feras le plus grand honneur et à lui et à toi-même. >« Pétrarque se fâche dans sa réponse qu'on le suppose envieux d'un poëte dont le style, suivant lui, est grossier, quoiqu'il ait des pensées sublimes. « Eh! comment pourrais-je lui porter envie? Serait-ce parce que ses vers sont répétés et estropiés par le peuple? Serait-ce pour l'entendre applaudir par les voix enrouées des tisserands , des aubergistes et des bouchers, mauvaise engeance dont les louanges sont une injure plutôt qu'un honneur? Je me réjouis et me félicite d'en être privé comme Homère et Virgile. » Si j'ai rappelé ces paroles peu sensées, c'est que l'exemple des erreurs d'un tel homme est une nouvelle preuve de la pauvreté de notre nature, et qu'elles me conduisent à parler de nouveau de Dante Alighieri, en comparant leurs deux génies. Tandis que Pétrarque écrivait son dmzoniere aux applaudissements de toute l'Italie, au sein d'une charmante et douce solitude , Dante composait son poème sacré, sans songer aux honneurs, enflammé du seul amour de la patrie et de la gloire , bravant les inimitiés des papes et des rois, en proie aux haines civiles, à l'exil, à la pauvreté; de telle sorte qu'en voyant croître, pour ainsi dire sa force et sa vertu au milieu des épreuves, nous sommes amenés à nous écrier ce que lui-même se fait dire par Virgile :
« Ame hère, bienheureuse celle qui t'a portée dans ses flancs ! » La Divine Comédie est un théâtre sur lequel paraissent tour à tour, au sein du désespoir, de l'espérance et de la béatitude, mille personnages de tout sexe , de tout âge , de toute condition , de toute reli-
gion et de tout temps; en les contemplant la vertu se réconforte, le vice s'épouvante; et l'on peut dire d'Âlighieri qu'il a produit une œuvre vraiment divine, car elle renferme à la fois le ciel , la terre, la mer, les étoiles et les enfers. Le Canzonierc, par la douceur du vers, par la grâce des images amoureuses, ravit l'âme dans le paradis , mais en même temps il ralentit ces élans vigoureux que les fictions dantesques créent en nous. Ce n'est pas que je veuille, comme l'ont fait certains critiques, imputer à notre poète les sottises de ses flasques imitateurs, qui faisaient dire au spirituel Lasca : « Les pétrarqueries ont affadi le monde entier, car on ne voit plus que fleurs, feuillages, gazons, ombrages, antres, ondes, doux zéphyrs. >^ J'ajoute même que la nature de Pétrarque, pour n'avoir pas été parfaite, ni carrée comme celle de Dante, ne fut pas cependant assez dégénérée pour mériter ces acerbes paroles de Sismondi : » Pétrarque, dans sa carrière politique , ne cessa jamais d'être un troubadour ; tous les tyrans de l'Italie, en flattant son amour-propre, obtinrent de lui en retour une basse adulation; quelques-uns l'engagèrent dans des actions contraires à ses principes, à ses devoirs comme citoyen de Florence et comme guelfe. » Ugo Foscolo l'a remarqué avec raison, la passion de cet historien pour la liberté le rend parfois injuste. Ecoutons plutôt ce que dit ce sage critique lui-même : « Pétrarque naquit exilé ; son père fut enseveli hors de sa patrie et proscrit par les guelfes ; les fils de ceux-ci ne rétablirent le poète dans ses droits de citoyen que quand il touchait à sa cinquantième année; son patrimoine qui avait été confisqué, ne lui fut même rendu qu'après la peste désastreuse de Florence. Il refusa le poste de recteur d'une université que lui offraient ses concitoyens et retourna à Vaucluse. L'affection héréditaire qu'il portait au parti gibelin, fut cause du respect qu'il voua aux dictateurs militaires des cités lombardes. La vénération, qu'à les entendre, ils nourrissaient pour Pétrarque, et peut-être la crainte de leurs sanguinaires vengeances, le portèrent à rendre adulation pour adulation ; ils lui firent avoir des bénéfices ecclésiastiques dans leurs domaines; ils le consultaient dans leurs aftaires politiques, et il ne leur refusa pas ses conseils. Mais son âme ne sut jamais se régler, et souvent, emporté d'un extrême à l'autre par une impulsion subite, il s'enfuyait, comme d'un abîme de honte et de péril, de ces mêmes palais où il était entré peu auparavant pour y ramener la justice. Aussi, lorsqu'il crut apercevoir la possibilité de rétablir à Rome le siège de l'empire d'Occident, il n'hésita point à sacrifier les intérêts de tous ces princes à ce dessein chimérique, dans lequel il se complut jusqu'à son dernier soupir. »
Quant aux complaisances et aux flatteries prétendues de Pétrarque pour les vices des grands, on peut en juger par les trois sonnets contre les scandales de la cour d'Avignon commençant par ces vers : Que la
flamme du ciel pleuve sur (a tête; — L'avare Babytone a comblé la mesure;— Fontaine de douleur, auberge de colère; et que l'amour de la vertu a pu seul inspirer. Un autre mérite de Pétrarque c'est d'avoir joint à l'amour de la patrie la pitié pour les malheureux. Prodigue de ses effets, de son argent, de son travail même, il ne sut jamais refuser des vers aux rimeurs qui venaient lui en demander, et se servaient de ces aumônes pour cacher leur misère et se pavaner sous leurs habits d'emprunt. Il prêta à son vieux maître des manuscrits précieux pour les mettre en gage, et il écrivait à un de ses amis, injustement opprimé : « Yiens te réfugier sous mon toit, ou bien je serai forcé de courir en France pour te défendre. » Des dons nombreux sont consignés dans son testament : il lègue à un ami le luth au son duquel il composait ses vers, pour qu'il chantât, non les vanités du siècle, mais les louanges du Seigneur; à un serviteur, une certaine somme, en lui recommandant de ne point la perdre au jeu; à son copiste, une coupe d'argent, en lui conseillant de l'emplir d'eau plutôt que de vin; à Boccace, cinquante florins d'or, pour acheter une pelisse qui lui tiendra chaud dans ses études nocturnes.
Notre poète était beau de sa personne, et lui-même nous apprend qu'il en tirait vanité dans sa jeunesse. Son teint n'était ni tout à fait blanc, ni tout à fait brun ; il avait les yeux vifs et perçants, les membres forts et agiles. Il ne connut aucune infirmité avant d'arriver à la vieillesse, mais alors il en fut si cruellement incommodé, qu'une fois, à Ferrare, il demeura sans connaissance durant trente heures, et que l'on répandit le bruit de sa mort. Celle-ci n'arriva pourtant que le 18 juillet 1374, comme il touchait à sa soixante-dixième année, aussi douce que possible, car il fut trouvé dans sa maison d'Arquà, la tête appuyée sur un livre ouvert qu'il était en train de méditer quand elle le saisit. Son gendre et son héritier, François de Borsano, lui éleva un arc en pierre au milieu du cimetière surmonté, de son buste et soutenu par quatre colonnes. Jean Boccace écrivit un sonnet sur la mort du poète et Sacchetti une canzone.
La célébrité universelle dont Pétrarque avait joui pendant sa vie ne fut pas moindre après sa mort. Les vers et les visiteurs pleuvaient au petit bourg d'Arquà. Cet enthousiasme alla jusqu'à profaner, en 1636, la sainteté de ce second pèlerinage italien et à dérober quelques-uns de ses ossements. Mais la république, qui l'avait comblé d'honneurs de son vivant, lui prouva son amour et sa vénération en le défendant mort, et le doge Nicolô Contareno écrivait en ces termes à Vincenzo Cappello, podestat, et à Pietro Sagredo, capitaine de Padoue :
«i Par un imprimé de là-bas nous sommes informés, à notre grand étonnement et non moindre déplaisir, de l'exécrable hardiesse avec laquelle on a ouvert le cercueil du fameux Pétrarque, pour enlever une
partie de son corps , en le démembrant contrairement aux lois de la piété et de l'humanité même, afin, sans doute, de vendre à prix d'argent ce qui ne saurait avoir de prix ; séparant ainsi avec une audace inexcusable ce qui, à moins de l'autorisation du prince, lequel se complaît, avec raison, à voir reposer dans ses États les ossements d'un homme si illustre, devait rester intact et inviolable. Nous voulons donc, de l'avis du sénat, que vous instruisiez diligemment une procédure sur cette témérité, et lorsqu'elle sera terminée, que vous nous en envoyiez la teneur, sous votre serment, afin que nous prenions, à cet égard, les résolutions qui nous paraîtront convenables dans une occurrence réputée par nous d'une haute importance, à tous égards. Daium in nostro Ducali Palatio, die xi Sepiemhris, Indici. xii. mdcxxx. »
Les profanateurs ne demeurèrent point inconnus, et par un jugement de l'année 1G32, nous apprenons que trois individus, convaincus de ce sacrilège, furent bannis à perpétuité du territoire de la Seigneurie.
Le Canzoniere fut imprimé pour la première fois, à Venise, en 1470, grand in-4°. On en compte jusqu'à trois cents éditions , parmi lesquelles trente sont annotées par divers commentateurs. Castelvetro, Tassoni, Muratori, Marsand, Leopardi, sont les plus célèbres. Vittorio Alfieri laissa un manuscrit intitulé : Études sur Pétrarque, 1776. Il est inutile de dire avec quel soin ces études sont composées.
Je n'ajouterai ici qu'une chose, c'est que l'on est trop disposé à voir uniquement dans Pétrarque un rêveur amoureux. Philosophe au moins autant que poète, il a fait des choses terrestres une échelle pour monter jusqu'à Dieu ; il a noblement rempli sa tâche en adressant à l'Italie , comme de sublimes leçons, ces canzones, qui, depuis cinq siècles entiers, y retentissent avec tant de puissance !
C(j&Di>ic0 ^vio^to.
ERSONNE, à mon avis, ne fut doué d'une plus grande puissance d'imagination , personne n'eut un génie plus véritablement italien que l'Arioste, dont le souvenir seul réveille en moi un sentiment de respect et d'affection patriotique. Vraiment, en racontant les chevaleresques entreprises qui eurent pour théâtre la France, l'Afrique et l'Asie, la brillante fantaisie du poète s'envole-t-elle loin du sol natal, les lieux les plus sauvages sont animés par lui des éclatantes beautés qui font la richesse de l'Italie , et respirent l'air de cette patrie , à laquelle il avait voué un amour si profond, qu'il n'eut jamais la force de s'en éloigner, comme lui-même nous l'apprend dans ses satires. Amour aveugle peut-être ? non : car le poète amoureux du soleil, des collines, des vallons, de toute l'harmonie d'une nature privilégiée, pouvait-il porter sa pensée au delà de l'Italie? 0 délices , depuis longtemps perdues , pourquoi suis-je obligé de vous rappeler à mon souvenir !
Ludovic Arioste naquit dans la cité de Reggio, le 8 septembre 1474, de Niccolo degli Ariosti, gentilhomme ferrarais , et de Daria de' Magaluzzi ,de Reggio. Agé de dix ans à peine il mit en dialogue l'histoire de
Thisbé, et la représenta avec ses quatre frères et ses cinq sœurs , à la manière des enfants , ce qui fit dire qu'il avait eu une muse pour nourrice. Comme Dante et Pétrarque, Ludovic eut en horreur ce qu'il appelait les balivernes du droit civil et canonique. Adolescent, il eut pour guide dans les hautes facultés Gregorio de Spolète , qui lui dévoila les charmes les plus secrets de la langue latine. La lecture de Plaute lui donna le désir de l'imiter dans la Fermière et dans les Supposés. Bientôt la fortune ennemie, après lui avoir enlevé son maître, qui alla mourir en France , le priva de son père et de son frère bienaimé Pandolfo. Demeuré ainsi le chef de la famille, le devoir comme la tendresse lui fit embrasser la rude tâche de pourvoir à l'éducation de cinq frères et de cinq sœurs, de développer le cœur et l'esprit des uns, de marier les autres à Marthe et à Marie. Il se délassait de ses fatigues par la composition d'odes italiennes et latines, qui lui acquirent une telle réputation, que le cardinal Hippolyte d'Esté désira l'avoir au nombre de ses gentilshommes, mais comme cavalier plutôt que comme poète, incapable qu'il était de pénétrer le divin génie de l'Arioste. Néanmoins, en 1509, il lui confia deux ambassades auprès du pape Jules II, pour l'engager à secourir le duc Alphonse , frère d'Hippolyte , contre Venise. Il ignorait que le rusé pontife, qui avait d'abord fomenté la ligue de Cambrai pour briser l'orgueil vénitien , s'était rapproché de la République , lorsqu'il avait vu trop près de lui les armes puissantes de la France. Le mauvais succès de cette négociation n'empêcha pas l'Arioste de retourner à Rome l'année suivante pour apaiser le courroux pontifical à l'égard d'Alphonse , coupable de n'avoir pas trahi la France. Dans cette seconde ambassade l'Arioste courut risque de la vie, carie terrible Jules, emporté par son impétuosité naturelle, l'aurait fait jeter dans la mer s'il n'eût trouvé moyen de s'échapper. Négociateur habile, il ne manquait pas non plus de ce courage qui est la première vertu du citoyen , comme on le vit au combat sur le Pô , où s'étant emparé d'un navire ennemi , il décida la victoire en faveur de son parti. Ferrare possédait donc en lui un loyal et valeureux citoyen; mais elle avait surtout un magnifique génie, qui durant plus de onze années , sans se laisser détourner par les ennuis domestiques , par de fréquents voyages, par les emplois publics, entretint ces sublimes rêveries d'où sortit \e Roland furieux. C'est à l'âge de trente et un ans qu'il avait commencé ce poème dans le dessein d'immortaliser le cardinal Hppolyte d'Esté, qui ne se contenta pas d'être ingrat envers l'auteur, mais qui, incapable de comprendre le merveilleux de son ouvrage, osa lui dire un jour : « Où diable , messer Lodovico , avez-vous pris tant de balivernes ( coglionerieyi »
' Je mets un mot honnête pour un qui ne l'est pas. On dit que l'Arioste répondit à
ee LODovico ariosto.
Cela ne découragea point l'Ârioste, qui en appela au jugement du public en faisant paraître le Roland en 1518, aux applaudissements de tous les hommes do goût, tandis que les sots le traitaient de poëte vulqaire. Quant au cardinal, non content de s'être montré peu libéral envers lui , il semblait avoir pris a tâche de le punir de lui avoir prodigué des louanges si peu méritées. Nommé archevêque en Hongrie, ni les nombreuses occupations de l'Arioste, ni sa santé ébranlée, ni ses devoirs envers sa vieille mère , ni les fatigues d'un long voyage , ne lui firent pardonner son refus de l'accompagner, et le prélat rancunier n'eut pas honte de le dépouiller du peu qu'il lui avait donné. Cette ingratitude d'Hippolyte ne fut point le seul chagrin qui troubla la sérénité d'àmc de l'Arioste et la douceur de ses travaux poétiques. Lorsqu'il apprit que Jean de Médicis était devenu Léon X , il se souvint des promesses de celui-ci :
« Avant que le mérite ou la fortune l'eût élevé au plus haut des emplois, '•
et il se dirigea vers Rome , le cœur rempli d'espérances ; mais peu versé dans l'art des cours, il ne lui fut donné de réussir ni auprès des prélats, ni auprès du pape. On ne s'en étonnera pas, lorsqu'on aura lu les vers de la satire IV« :
« Que celui qui désire l'éperon ou le chapeau, serve roi, duc ou cardinal; pour moi je me soucie aussi peu de l'un que de l'autre. J'aime mieux dans ma maison une rave que je fais cuire et rôtir moi-même après l'avoir épluchée, et que j'assaisonne de vinaigre et de vin cuit , que grives, perdrix ou sangliers à la table d'autrui, et je dors aussi bien avec une méchante couverture que sous l'or et la soie. »
On a peine à concevoir de prime abord que Léon X , qui fit de Rome le sanctuaire des lettres et des arts , profané trop souvent , il est vrai , par de vils courtisans, des poètes misérables et des charlatans de toute espèce , ne devînt pas un Mécène pour l'Arioste ; mais il faut savoir que le pontife qui avait hérité de la haine de Jules II contre ïlippolyte, ne pouvait pardonner au poëte d'avoir été pour celui-ci un serviteur dévoué. Son ambition d'ailleurs pensait sans cesse à s'emparer de Ferrare , afin d'en former une vice-royauté pour son frère Julien , en y joignant Modène , Parme et Plaisance. Toute sa générosité envers l'Arioste se borna donc à un baiser et à une demi-bulle pour l'impression du Roland.
Revenu à Ferrare , et n'étant plus obligé de faire sa cour , l'Arioste trouva un peu de loisirs pour corriger son poème , qu'il fit réimprimer en 1521 avec cinq nouveaux chants. Pourtant il n'en était point encore satisfait, et maudissait souvent les tracas domestiques, les pro-
l'impertinencc du cardinal par coUc réplique passablement insolente aussi : Nel gabinetto di Vostra Emitienjsa, dans le cabinet de Votre Éminence. (Note du traducteur.)
ces, et la maison d'Esté, qui ne le lui avaient point laissé polir à sa guise. Ceci peut servir de leçon à ces modernes qui écrivent en courant des poèmes, des histoires, des romans, que sais-je? et se hâtent de les livrer à l'imprimeur sans avoir jamais recours à cette bienheureuse lime, sans laquelle nul auteur ne doit espérer de passer à la postérilé.
Tant d'ingratitudes souffertes suffisaient pour inspirer à l'Arioste la défiance des cours ; mais les prières de son ami Pistofilo de Pontremoli et les charges nombreuses qui pesaient sur lui , l'engagèrent de nouveau dans ces tristes liens si peu faits pour lui. Le cardinal étant mort, le duc l'attacha à sa maison , et lui accorda un traitement annuel, qui lui fut ensuite retiré quand éclata la guerre. Pour l'en dédommager, Alphonse l'envoya comme commissaire pour pacifier la province de Garfagnana, pays alpestre rempli de haine et de vendette. La belle occupation pour un poète! Il y demeura pourtant trois ans, etsadouceur, sa prudence naturelles triomphèrent à la fin de ces natures rebelles. On raconte que se promenant un jour avec cinq ou six des siens dans les montagnes, il aperçut un groupe de brigands couchés à l'ombre; il hâta le pas de son escorte. Filippo Pecchione, chef de la troupe, ayant demandé au dernier des serviteurs de l'Arioste qui il était, et comment s'appelait son patron, courut à lui sitôt qu'il eut entendu ce nom glorieux, et s'excusant de ne pas l'avoir salué plus tôt, lui offrit ses humbles services. Certes c'était un beau spectacle de voir ce capitaine qui mettait tout à feu et à sang, s'incliner devant le poète , et justifier ce que la sage antiquité nous raconte d'Amphion et d'Orphée , dont les chants avaient le don d'adoucir les lions et les tigres. Je voudrais que nos peintres reproduisissent cette scène au lieu de ces compositions dépourvues d'intérêt et de réalité qui ne disent rien aux spectateurs. Quel tableau pourrait l'emporter par l'intérêt ou par la noblesse du sujet sur celui qui nous représenterait dans une gorge sauvage le redoutable Pecchione, revêtu de sa cuirasse, entouré de ses bandits, se courbant avec respect devant le poète, et déposant à ses pieds cette férocité que n'avaient jamais pu soumettre les armes ducales ! C'est ainsi que le bandit Pecchione , sans instruction , fut plus sensible que le cardinal Ilippolyte d'Esté au génie et à la renommée de l'Arioste : sujet de méditations pour l'observateur.
Revenu à Ferrare, l'Arioste, pour plaire au duc , qui s'était engoué du théâtre, traduisit Plaute, et refit en vers la Fermière et les Supposés, comédies qu'il avait écrites en prose dans sa jeunesse, en y joignant la Bacchante, leNécromant, VàScolas tique, également en vers; ces diverses pièces furent représentées avec grand succès par des gentilshommes , sur le théâtre que dans sa satisfaction Alphonse fit élever avec un grand luxe et d'après les dessins fournis par l'Arioste lui-même , qui eut la gloire d'avoir le premier, en Italie, composé des comédies en
s'apprnpriant les beautés de Térence et de Plaute. Suivant Paolo Giovio, dans ses Éloges, les Supposés ne sont inférieurs à aucune des pièces de ce dernier comique , et notre auteur a su y conserver toujours un moyen terme entre le familier et le sublime, une sorte de simplicité dorée comme les anciens la chérissaient tant. Pourquoi faut-il que ces pièces qu'il composait en se jouant en vers sdruccioli % et avec une grâce, une pureté, une simplicité inimitables, offensent trop souvent, comme les pièces grecques et latines, la délicatesse des oreilles modernes! L'Arioste aimait surtout le sujet de la Fermière. On raconte que tandis qu'il composait cette pièce , son père étant survenu , lui fit des reproches de se livrer tout entier à une occupation si frivole. Cependant sans répondre un seul mot, le jeune auteur continuait à écrire , car en ce moment il avait à représenter un père irrité, et il le peignait d'après nature.
J'arrive maintenant à ses Satires, où il parle de lui-même assez volontiers, et ne frappe le vice qu'avec courtoisie. Elles sont au nombre de sept et comptent parmi les plus charmantes productions de notre langue. Dans la première il engage un sien cousin de n'aller à la recherche d'une épouse qu'avec un pied de plomb , et lui énumère toutes les qualités dont sa future doit être pourvue :
« Toi qui veux prendre femme, applique-toi à la bien connaître; sache ce qu'est sa mère, ce que sont ses sœurs, ton honneur y est engagé... Informe-toi, pour faire bien, de sa nourrice, de ses compagnes, si elle a été élevée près de son père ou à la cour, le fuseau et l'aiguille à la main, ou au sein des danses et de la musique... Je ne veux pas qu'elle surpasse toutes les autres femmes en beauté, pour être de toutes les parties et devenir la reine des bals... 11 ne faut pas non plus qu'elle soit stupide pour te faire périr d'ennui. Une beauté médiocre me plaît; j'ai toujours condamné les extrêmes... Qu'elle soit agréable, ali'able, modeste, enjouée, jamais triste, jamais l'air soucieux; qu'elle soit pudique, qu'elle écoute et ne prenne jamais la parole pour toi en ta présence, qu'elle ne soit ni lente ni oisive, qu'elle soit propre et polie. »
Dans sa seconde satire, il s'élève, entre autres choses, contre la flatterie des courtisans, et venant à parler des raisons qui le détournent de suivre le cardinal en Hongrie, il s'écrie avec une noble indépendance : « Si, pour vingt-cinq écus chaque quatre mois (et que de fois encore il m'a fallu batailler pour les avoir) je dois m'enchaîner comme un esclave, m'obliger à suer et à trembler sans vergogne, sacrifier ma santé et ma vie, dissipez son erreur : dites-lui que plutôt qu'être esclave je préfère être pauvre. »
' Sorte de vers italiens de douze pieds au lieu de onze, el dont l'accent tonique tombe sur l'antépénullièine, ou dixième, comme dans les vers de onze syllabes. [Noie du trad.)
LODOVICO ÂRIOSTO. 69
On le voit, dans ses autres satires, flétrir le honteux trafic des dignités, s'en prendre au vulgaire qualifiant de vertu le vice orgueilleux, flageller ceux qui épuisent la cité par des confiscations, par des subsides extraordinaires, et ces esclaves de la luxure et de la gourmandise qui prêchent le jeûne et la chasteté.
Sous le titre de Capitoli\ il composa aussi des élégies où il peint les douceurs et les tourments de l'amour et rappelle parfois Tibulle. Ses Sonnets, ses Canzones, ses Madrigaux respirent également la tendresse et la grâce. Toutefois nous devons signaler, dans ces derniers, une certaine préciosité, défaut ordinaire de ces sortes de compositions, et dont il est, en général, plus éloigné que tout autre. Enfin, il écrivit en dernier lieu, l'Herbier, ouvrage en prose, où il introduit un certain maître Antonio de Faenza, lequel disserte sur l'art médical et sur la dignité de l'homme. Il commence par parler des animaux dont il explique l'admirable structure ; puis il ajoute qu'en voyant l'homme à sa naissance, nu, sujet aux larmes et à mille infirmités, il n'a pu s'empêcher de penser que la nature s'était montrée envers lui plus marâtre que mère. « Mais la suprême bonté, dit-il à la fin, a voulu me tirer de cette pernicieuse erreur, en me faisant voir qu'un seul don dont il a été comblé, l'a rendu non point seulement égal, mais supérieur à tous les animaux. »
Après avoir parlé des œuvres de l'Arioste, disons quelques mots des habitudes de sa vie, qui furent en tout dignes d'un si noble génie. Ennemi d'une vaine pompe et amant de solitude, il se bâtit, au fond d'un gracieux jardin, une humble maisonnette, sur la façade de laquelle il fit graver ces vers :
PARVA, SED APTA MlHI , SED NULLI OBNOXIA, SED NON SORDIDA, PARTA MED SED TAMEN .ERE DOMUS.
« Petite, mais commode pour moi, mais ne portant ombrage à personne, mais jolie, quoique simple, et payée de mes deniers. »
A ce sujet, quelqu'un lui ayant demandé comment, après avoir créé tant de magnifiques palais dans son Roland furieux, il s'était contenté d'une si pauvre habitation , il répondit que ce n'était pas la même chose d'aligner des paroles ou des pierres. Du reste, il trouva une foule de plaisirs au sein de ce tranquille séjour, qu'il s'occupait sans cesse à remuer et à bouleverser, car, comme il le confesse quelque part, il était d'humeur changeante. 11 ne respectait pas même les gros murs et se plaisait à élargir ou à diminuer les allées et les bosquets, à arracher les plants qui lui semblaient devoir venir comme des nains, à en semer
' On donne en général le nom de capitoli à de petites pièces de poésie en terza rima.
[Note du irad.)
d'autres qui devaient s'élever comme des géants. Son imagination se trompait souvent, et il lui fallait planter et déplanter de nouveau, faire et défaire sans relâche , mais il riait lui-même avec ses amis de ces bévues que nous aimons à raconter, car tout est intéressant chez un tel homme, jusqu'à ses erreurs.
Si l'Arioste possédait au suprême degré l'imagination du poëte, son âme était digne de son génie. Les fragments de ses Satires que j'ai cités ont mis en relief quelques-unes des qualités de son cœur, mais je suis bien aise de m'étendre un peu sur ce chapitre, me souvenant d'un reproche que Diderot adresse aux écrivains dans son Neveu de Hameau. « Entre autres qualités précieuses que possèdent les hommes de génie, ils en ont une que je ne me lasse pas d'admirer, c'est qu'ils ne sont bons qu'à une chose; hors de là, rien; ils ne savent ce que c'est que d'être citoyens, pères, frères, oncles, cousins ou amis. » L'Arioste, au dire de ses contemporains, était d'une nature franche, loyale, dégagée de cette outrecuidance assez habituelle à ceux dont le nom vole dans la bouche des hommes. Aimable, quoique grave, facile à émouvoir, ennemi de la brigue, il se montra toujours observateur de la justice. Il fréquenta les cours, mais avec modération, et mérita le rare éloge de se conserver pur parmi les scandales qui déshonorèrent celle de Lucrèce Borgia. 11 ne rechercha ni la puissance, ni les honneurs, car on ne peut les acquérir sans renoncer à la liberté comme à la dignité de la nature humaine. Les mets simples lui plaisaient plus que les festins recherchés, et la tranquillité de la campagne lui paraissait préférable à tout le mouvement des cités. 11 aimait à voyager à pied et se laissait tellement absorber par ses rêveries, qu'étant sorti un jour de sa villa de Carpi, il arriva à Ferrare sans s'apercevoir du long trajet qu'il avait parcouru en pantoufles et en habit du matin. Comme Dante et Pétrarque, après lesquels il est juste de le placer, il honora son génie par un ardent amour pour son pays, auquel il fut toujours prêt à sacrifier une vie que tant d'autres craignent de perdre. Sa finesse et sa prudence naturelles, accrues encore par la fréquentation des cours, ne surent pas toujours le préserver des pièges de l'amour, mais s'il fut l'adorateur de beaucoup de belles, du moins il n'en dit rien, et il avait sur le couvercle de son encrier un petit Amour dont le doigt, posé sur ses lèvres, commandait le silence. 11 eut deux fils que l'on suppose être nés d'une certaine Alessandra Benucci, qu'il aurait épousée secrètement afin de ne pas perdre ses bénéfices ecclésiastiques. D'autres prétendent qu'il était fortement épris d'une veuve nommée Ginevra, et qu'il a voulu perpétuer son souvenir dans le délicieux épisode de son IV^ et de son ¥*= chant.
Arioste avait la taille haute, les membres robustes, les traits caractérisés, le nez aquilin, le front large , l'aspect mélancolique dans les nobles assemblées, mais charmant dans lasociété des femmes. Le Titien
se fit gloire de le peindre, et plusieurs autres grands artistes de l'avoir pour ami. Nul autre plus que lui ne fut fidèle aux saints devoirs de l'amitié. Dans le dernier chant de son Roland, où il se représente comme arrivé au terme poétique de son voyage, et prêt à toucher au port, on aime à l'entendre désigner ses amis qui se pressent sur le rivage pour lui faire fête à son arrivée. Seize octaves sont consacrées à rappeler leurs noms, leurs actions, leurs vertus, leur savoir, et tous ceux qui se montrèrent ses amis ou ses bienfaiteurs eurent une place dans ses vers. Molza, Bembo, Fracastor, Bernardo Tasso, Sannazar et beaucoup d'autres furent au nombre de ceux-là , et les louanges qu'il leur décerna prouvent qu'il était exempt, privilège rare, de ce vice honteux qu'on appelle l'envie.
Mais si vous voulez connaître le génie de l'Arioste , si vous voulez voir les dames, les cavaliers, les amours, les entreprises galantes ou héroïques représentés avec les plus brillantes couleurs, avec une fécondité d'invention toujours élégante, avec un art toujours semblable à la nature, lisez le Roland: « Il n'y a point de savant, ni d'artisan , d'enfant ni de vieillard qui se contente de l'avoir lu deux ou trois fois. Durant toute la journée, on l'entend chanter dans les rues et dans les campagnes, car c'est en répétant ses stances que le voyageur fatigué oublie la longueur de la route et la chaleur du soleil; aussi, depuis que ce savant gentilhomme a mis son poème entre les mains du public, je ne pense pas qu'on ait imprimé autant d'Homères, ni autant de Virgiles que de Rolands. » Voilà ce qu'écrivait à Yarchi, Bernardo Tasso, étant bien loin de prévoir en ce moment quelle influence aurait le Roland sur la destinée de son malheureux fils qui touchait alors à sa quinzième année. Le poème de l'Arioste est la continuation du roman chevaleresque imaginé par Boiardo, et refait par Berni, et dans laquelle, dit Gravina, « il (l'Arioste) a encadré avec un art merveilleux les caractères, les mœurs, les divers épisodes de la vie des peuples et des individus. Tous les effets de l'amour, de la haine, delà jalousie, de l'avarice, de la colère , de l'ambition , se montrent dans le Roland à leur place et sous leurs couleurs propres et naturelles. Les leçons de la plus haute morale s'y cachent sous une suite d'agréables récits et d'exemples tirés de cette science de l'honneur que l'on appelle chevalerie, dans laquelle le Boiardo et l'Arioste sont passés maîtres. » Gravina justifie ensuite l'Arioste du reproche qu'on a fait à son poème de manquer parfois d'élévation ; mais le but pratique que s'était proposé le poète aurait-il pu être atteint, s'il n'avait peint qu'un côté des passions et des moeurs des hommes; et, puisqu'il voulait faire le portrait de la vie ordinaire , ne devait-il pas proportionner toujours son style à la nature de son sujet? Plus loin il le loue de n'avoir pas indiscrètement accumulé, « de vains ornements qui produisent l'om-
bre au lieu de la lumière, et dont le creux retentissement frappe l'oreille de grandes choses qui arrivent petites à l'esprit. » Il ne l'absout pas cependant de certains défauts, tels que les interruptions fatigantes de ses récits , les bouffonneries qu'il mêle aux choses les plus sérieuses, la crudité de certaines expressions, des exagérations trop fréquentes , des formes communes , des digressions oiseuses : toutes choses, poursuit Gravina, destinées à charmer les nobles conversations de la cour de Ferrare, où il s'occupait de plaire à sa dame , bien plus qu'aux juges sévères de la poésie. Cependant, dit en terminant le judicieux et habile critique, l'Arioste possède tant de grâce naturelle que l'on oublie volontiers ses défauts. Ses négligences nous plaisent plus que la science des autres, et son génie est si varié, son langage si agréable, qu'il serait pédant et peu courtois de vouloir le reprendre.
La grâce, la pureté, la fécondité de style qu'on admire chez l'Arioste et que nul autre poète ne possède à un degré aussi éminent, firent dire à Voltaire lui-même : « L'Arioste a plus de fertilité , plus de variété, plus d'imagination que tous les autres poètes ensemble, et si on lit Homère pour une espèce de devoir, on lit et on relit l'Arioste pour son plaisir. » 11 ne faut pas croire d'ailleurs qu'on ne trouve dans le Roland furieux que des récits d'amours et de combats, des peintures de monstres, ou des descriptions de palais et de jardins enchantés. Au débat de chaque chant, le poète se plaît à prodiguer les plus sages enseignements , soit qu'il s'élève contre ces enchanteresses qui ensorcellent les cœurs sans appeler à leur aile ni les étoiles, ni les démons, soit qu'il nous apprenne comment la Foi peut souiller, par une seule tache, la blancheur de son voile, soit qu'il nous engage à aider notre prochain en nous montrant qu'un bienfait reste rarement sans récompense , soit qu'il nous exhorte à ne point nous décourager si la Fortune nous abaisse , à ne point nous enfler d'un vain orgueil lorsqu'elle nous élève au sommet de sa roue. Quelle profondeur de philosophie et de théologie naturelles, quelle richesse d'images dans le XXXVP chant, lorsqu'il raconte le voyage d'Astolphe dans le paradis terrestre sous la conduite de saint Jean !
" Astolphe ne s'amusa point à considérer ces divers objets, car son voyage avait un autre but. Le saint apôtre le conduisit dans un vallon resserré entre deux collines ; là se retrouve, d'une manière miraculeuse, tout ce que nous perdons , ou par notre faute, ou par les injures du temps, ou par les arrêts du destin. Je ne parle pas seulement des empires et des trésors soumis au caprice inconstant de la fortune , mais encore de ce que cette même fortune n'a le pouvoir ni de donner ni d'enlever. En ce lieu séjournent beaucoup de renommées que le temps, comme un ver rongeur, mine lentement et finit par détruire; on y voit une multitude de vœux et de prières que nous, malheureux pécheurs,
nous adressons à l'Éternel. Les larmes et les soupirs des amants, les heures inutilement employées au jeu, la longue oisiveté de l'ignorance, les projets futiles qui jamais ne reçoivent aucune exécution , les vains désirs surtout, s'y trouvent en si grand nombre qu'ils occupent la plus vaste partie du vallon. En un mot, on peut être sûr d'apercevoir làhaut ce qui a été perdu ici-bas.
« Le guerrier passait devant ces différentes choses, en s'informant de leur nature auprès de son vénérable guide. Âstolphe vit ensuite un monceau de vessies enflées qui lui parurent ne contenir que des cris, des désordres ; il apprit que c'étaient les couronnes antiques des Assyriens, des peuples de la Lydie, des Perses et des Grecs , autrefois si célèbres et aujourd'hui à peine connus de nom. Le duc anglais porte aussitôt ses regards sur une grande quantité d'hameçons d'or et d'argent, amas des offrandes faites , dans l'espoir d'une récompense, aux rois, aux princes avides, à d'ingrats protecteurs. « Que représentent ces filets cachés sous des guirlandes? » demande Astolphe; et l'apôtre lui répond que ce sont les flatteries. Tous les vers composés à la louange des seigneurs prenaient soudainement la forme de cigales crevées. Les amours malheureuses apparaissent comme autant de chaînes d'or, de liens enrichis de pierreries. Astolphe distingue des serres d'aigle : « C'est, lui dit le vieillard , l'autorité que les souverains concèdent à leurs ministres. » Les soufflets dont le paladin aperçoit un monceau immense sont les promesses, les faveurs passagères que les princes accordent à leurs Ganymèdes, faveurs et promesses qui expirent avec la fin de leurs jeunes années.
« Des ruines de villes, de châteaux couvraient le sol, pêle-mêle avec des trésors. Astolphe sut bientôt que c'étaient les mauvais traités, les conjurations échouées. Plusieurs serpents à tètes de jeunes filles représentent les ruses des escrocs, les ouvrages des faux monnayeurs; et des bouteilles cassées, de diverses espèces, figurent la misérable servitude des cours. Plus loin se trouve une mare de soupes répandues; le guerrier demande à son docteur ce que cela signifie : « Ce sont les aumônes que lèguent certaines personnes pour n'être distribuées qu'après leur mort, >' répond le saint vieillard. En un instant Astolphe dépasse une colline de fleurs variées; autrefois leur parfum était délicieux, maintenant rien de plus infect que leur odeur; c'était (s'il est permis de le dire) la donation dont Constantin gratifia le bon Sylvestre.
« Le paladin aperçut un nombre prodigieux de gluaux; gracieuses dames, c'étaient vos charmes , vos attraits ! 11 serait trop long de décrire dans mes vers les différentes choses que vit Astolphe ; après en avoir détaillé des milliers, je n'aurais pas encore fini. Tout ce qui nous concerne s'y trouve, excepté la folie, attendu qu'elle reste ici-bas et ne nous quitte jamais. »
Mais si je voulais parler des histoires amoureuses dont le Roland est rempli , pourrais-je jamais exprimer toute la tendresse qui règne dans celles d'Ariodant et de Ginevra , d'Angélique et de Médor, d'Isabelle et de Zerbin? Que de merveilles dans l'île enchantée d'Alcine, et quelle peinture de sa beauté dans le YI^ chant ! La gaieté naturelle de notre poëte ne l'empêcha pas d'exhaler, dans une brillante allégorie, sa sainte colère contre ceux qui déchiraient l'infortunée patrie dont il raconte les douleurs avec une émotion profonde :
« Harpies cruelles, impies, affamées, que la justice suprême, pour nous punir sans doute de nos anciennes fautes , envoie sur toutes les possessions de l'Italie aveuglée, de l'Italie, foyer de coupables erreurs! Les enfants innocents, leurs tendres mères, expirent ensemble, consumés par la faim , tandis que ce qui devait faire le soutien de leur vie , des monstres abominables le dévorent en un seul repas 1 Quel crime n'a-t-il pas commis celui qui a ouvert de nouveau les cavernes où ces monstres étaient renfermés depuis tant d'années ! De là sont sorties l'infection et la rapacité pour se répandre sur l'Italie , pour l'accabler des maux les plus affreux; la paix, la douce aisance en ont disparu, et le repos en a été si impitoyablement banni, que les batailles, le désespoir et la misère l'ont de plus en plus épuisée, et l'épuiseront encore longtemps ! »
Je termine ici le récit de la vie de l'Arioste, à qui son génie et sa vertu ont fait décerner par ses contemporains le nom de divin, que la juste postérité lui a confirmé en même temps qu'elle en dépouillait l'Arétin, et qu'elle renversait les autels élevés à ce faux dieu par l'adulation, par l'ignorance et par la peur.
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E ne connais pas d'étude qui l'emporte sur celle des vicissitudes éprouvées par les grands hommes, et sous ce rapport, nulle autre vie, peut-être, n'est aussi instructive que celle de Torquato Tasso. Nous apprendrons par son exemple à nous défier des cours, et à ne point confier au caprice des princes notre espérance et notre honneur, à nous armer de courage et de vertu pour lutter contre l'envie , enfin à supporter avec une sage résignation les coups de cette fortune qui semble se complaire à maltraiter les plus illustres et les plus dignes.
Torquato Tasso naquit à Sorrente, le 11 mars 1544, de Bernardo Tasso, gentilhomme de Bergame et poète, et de Porzia de Rossi, noble et vertueuse Napolitaine. Plusieurs cités d'Italie se disputent l'honneur d'avoir été la patrie du Tasse: Sorrente, parce qu'il y est né; Naples, à cause de sa mère et des premières leçons qu'il y a reçues; Ferrare, parce qu'il l'a habitée dès l'âge de vingt ans; Bergame, pour avoir donné naissance à Bernardo Tasso.
Dès l'âge de trois ans Torquato eut pour maître Ângeluzzo, mais en même temps il se vit privé des conseils de son père, qui pour avoir suivi en France le prince de Salerne, révolté contre Charles-Qumt,
fut déclaré banni et paya de l'exil son attachement pour le seigneur dont il était l'ami. Torquato, conduit à Naples par sa mère, étudia les lettres grecques et latines au collège des Jésuites, et à neuf ans , il avait déjà su s'approprier les beautés d'Homère et de Virgile, assez pour composer des vers et des discours, véritablement merveilleux dans un âge si tendre.
Bernardo Tasso , qui était revenu de France à Rome , appela Torquato auprès de lui, et peu après celui-ci perdit sa mèrePorzia, qui avait été obligée de rester à Naples. Cependant Rome n'offrant point à Bernardo assez de sécurité, il se retira à Urbin, et envoya son fils à Bergame et de là à Padoue pour y apprendre le droit civil et canonique, sachant par sa propre expérience quelle pauvre et triste compagne était la poésie. Alais Torquato, comme Dante, Pétrarque, Boccace, l'Arioste et beaucoup d'autres, avait le droit en horreur, tant qu'à la lin son père, qui était un homme sage, le voyant plus occupé de composer des vers que de commenter les canons , jugea avec raison qu'il valait mieux le laisser suivre sa vocation et se désaltérer aux sources de la poésie et de la philosophie. Il termina à cette époque en moins de dix mois un poème en douze chants , né au milieu des épines de la jurisprudence et dont il avait conçu l'idée ayant à peine dix-huit ans : c'est le poème de Renaud, dans lequel il montre le pressentiment de sa gloire future et parle en ces ternies de l'aridité de ses travaux :
« Études ingrates, sous le lourd poids desquelles je gis inconnu à autrui et pesant à moi-même. »
Lorsque les deux professeurs Sigonio et Pandasio furent appelés à Bologne, le poète les y suivit, et c'est dans cette ville qu'il commença la Jérusalem délivrée, cruellement interrompue par les malheurs de sa vie. Accusé d'avoir écrit une satire contre quelques Bolonais puissants, il vit son domicile envahi par le barigel , ses papiers enlevés, et il dut s'estimer fort heureux d'échapper à ce prix aux griffes de ses calomniateurs. Force lui fut de quitter Bologne , et s'étant réfugié à Padoue , il y continua ses exercices philosophiques , et composa trois Discours sur V Art Poétique. Ses études terminées il fut fait gentilhomme du cardinal Louis d'Esté, auquel il dédia son Renaud, et vint à Ferrare. Ferrare était alors en liesse et en tournois à l'occasion du mariage d'Alphonse II, frère du cardinal , avec l'archiduchesse Barbara. Ces fêtes plurent grandement à Torquato, passionné pour les exercices chevaleresques. II se voyait d'ailleurs distingué par le duc, qui l'encouragea à continuer sa Jérusalem délivrée , et surtout par les princesses Lucrèce et Eléonore, ses sœurs, qui dans leur amour pour les lettres et pour les beaux-arts , se déclarèrent les admiratrices et les protectrices du poète. Eléonore était célèbre entre toutes les princesses italiennes, et sa rare
beauté , jointe à la reconnaissance , enflamma trop vivement le cœur de Torquato. Quant à elle, qui refusa constamment de se marier, se laissa-t- elle toucher par l'amour du pauvre poëte? Les uns traitent de fable cette supposition , d'autres sont assez disposés à l'admettre d'après deux vers du poëte lui-même :
« Elle consent que je l'aime , mais elle m'impose comme un dur frein, un silence rigoureux *. »
Il fallait bien se taire ; cependant incapable de contenir entièremen sa passion, il prit plaisir à soutenir devant l'Académie de Ferrare cinquante Thèses d'amour. Heureux si son esprit n'avait pas aussi bien su comprendre cette passion, et s'il avait réussi à renfermer toujours dans le secret de son cœur la flamme dont il était embrasé !
Son père étant mort, Torquato lui rendit les derniers devoirs sur la terre d'Ostie, et peu après il suivit en France le cardinal d'Esté, qui le présenta à Charles IX, comme le chantre de Godefroy et des héros français dans la conquête de la terre sainte. Il demeura un an à Paris, et s'y lia d'amitié avec Ronsard, dont il louait grandement le génie. Il étudia soigneusement les mœurs françaises, et écrivit une longue lettre où il entreprit de prouver que la France le cédait à l'Italie. Cependant la générosité de Charles IX à son égard ne tarda pas à lui faire des envieux et à lui rendre le cardinal même peu favorable. Le poëte courroucé abandonna Louis d'Esté et la France, et s'en retourna à Ferrare, où il put, grâce à la protection des deux princesses et à l'amitié d'Alphonse , jouir des honneurs et des plaisirs de cette cour brillante. Ce fut alors que dans l'espace de deux mois , il composa la pastorale de VAïïiinte. Il y travailla aussi à la Jérusalem délivrée, qu'il envoya à Rome à son ami Scipion Gonzague, pour qu'il lui en signalât les défauts.
L'affection que lui témoignaient le duc et les princesses, l'admiration qui éclatait de toutes parts pour son poème, ne pouvaient manquer d'exciter l'envie des courtisans , qui s'efforcèrent de diminuer sa faveur par tous les artifices en usage auprès des princes. Le Tasse n'était que trop sensible à ce genre de blessures , aussi prit-il occasion du jubilé de l'année 1575 pour se rendre à Rome avec l'autorisation du duc. De retour bientôt à Ferrare , dont il ne pouvait vivre éloigné, le duc et les princesses lui firent une telle fête que la rage des envieux fut portée au comble. Dès lors l'esprit un peu aftaibli du Tasse se remplit de soupçons , et il en vint à croire fermement que l'on voulait se débarrasser de lui par le fer ou par le poison. Puis s'étant imaginé qu'il avait été dénoncé comme incrédule au tribunal de l'inquisition, ses craintes à ce
' Une grande controverse s'est émue il y a quelques années, en Italie, sur les amours du Tasse et les causes de sa prison, loi/. Valéry, Voyages en Italie, liv. VII, chap. xiv.
{Note du traducteur.)
sujet devinrent si vives qu'il s'en alla trouver l'inquisiteur de Bologne, puis celui de Ferrare, sous prétexte que la sentence d'absolution rendue en sa faveur par le premier, était entachée de nullité, faute de toutes les formalités nécessaires. Pendant que son esprit malade était en proie h ces visions, les ennemis de l'infortuné poëte ayant corrompu ses domestiques, entrèrent dans sa chambre à coucher et lui dérobèrent certains papiers. A cette découverte la fureur qui s'alluma dans cette âme pleine d'orages fut telle, qu'il frappa d'un coup de couteau, dans les appartements mêmes de la duchesse d'Urbin, un de ses serviteurs qu'il accusait de cette trahison. Mis en prison par ordre du duc, il en fut tiré bientôt après , et conduit dans la villa royale de Belriguardo , où il trouva quelque soulagement; puis il revint de nouveau à Ferrare , où le trouble de son esprit augmentait de jour en jour. Il écrivit aux cardinaux de la suprême inquisition romaine , accusant l'inquisiteur de Ferrare d'avoir refusé de l'entendre , puis au duc, le suppliant d'intercéder pour lui faire obtenir une absolution dans les formes. Ces instances réitérées parurent autant de signes de fohe , et le duc lui ayant défendu de l'en fatiguer davantage, il sentit redoubler ses terreurs, et s'enfuit précipitamment et dans un dénùment complet, craignant à chaque instant d'être poursuivi. Il voyagea ainsi à travers les Âbruzzes jusqu'à Sorrente, où il espérait trouver quelque repos dans l'amitié de sa sœur. Cependant, toujours soupçonneux, il se présenta à elle sous un costume de berger, et sans en être reconnu, lui dit que la vie de Torquato était en grand danger. Accablée par cette révélation inattendue, la pauvre femme s'évanouit, mais lorsqu'elle revint à elle il la pressa dans ses bras en lui déclarant qu'il était son frère. La douceur d'une vie tranquille et entourée d'afiection ne tarda point à raffermir l'esprit malade et la santé débile de Torquato. Malheureusement , a mesure qu'il recouvrait ses forces et son assiette naturelle, il se reprenait à regretter les faveurs des cours. Il écrivit au duc Alphonse et à la duchesse sans en obtenir de réponse ; néanmoins il se décida à retourner à Ferrare. Il y fut reçu avec honneur, et pendant quelque temps parut un peu rassuré. Mais s'étant aperçu que l'on violait le secret de ses lettres et que la haine des courtisans avait glacé pour lui l'esprit du duc, il s'éloigna encore une fois et partit pour Mantoue, où il se trouva dans un tel dénùment qu'il fut obligé de vendre un anneau de rubis et un collier d'or. Après avoir été à Padoue, puis à Venise, il se rendit, toujours pauvre et souffrant, à la cour du duc Urbin , dont il implora l'appui , sans que les prévenances dont il était l'objet pussent rien sur son esprit malade. Il s'enfuit de nouveau, et arriva à pied, dénué de tout, aux portes de Turin, dont on lui refusait l'entrée , lorsqu'il fut rencontré par son ami Angelo Ingegneri , qui le reconnaissant sous cet aspect misérable, put affirmer aux gardes
qu'ils se trouvaient en présence , non pas d'un vagabond , mais d'un gentilliomme illustre et d'un noble poète. Philibert, duc de Savoie, et le prince de Piémont, Charles-Emmanuel, comblèrent d'honneurs le chantre de Godefroy, et peut-être après tant de tempêtes avait-il trouvé enfin un port assuré , lorsqu'un incurable désir le reconduisit, pour la quatrième fois, à la cour de Ferrare. Le duc se montrant moins que jamais disposé à pardonner à ses incartades , les ennemis du poëte ne gardèrent plus de ménagements. C'est alors que se voyant livré comme un jouet à leurs mépris, il déclama publiquement contre l'ingratitude, la bassesse et l'iniquité de celui qu'il avait tant loué dans son poème , et fut , dois-je le dire ou le taire, enfermé dans un hôpital de fous au mois de mars 1579. Michel Montaigne raconte dans ses Essais la visite qu'il lui fit à l'iiôpital Sainte-Anne :
« Infinis esprits se treuvent ruynez par leur propre force et souplesse : quel sault vient de prendre de sa propre agitation et alaigresse l'un des plus iudicieux, ingénieux et plus formez à l'air de cette antique et pure poésie , qu'aultre poète italien aye de long temps esté ? N'a il pas de quoy sçavoir gré à cette sienne vivacité meurtrière? à cette clarté qui l'a aveuglé? à cette exacte et tendue appréhension de la raison qui l'a mis sans raison ? à la curieuse et laborieuse queste des sciences qui l'a conduict à la bestize ?à celte rare aptitude aux exercices de l'àme, qui l'a rendu sans exercice et sans âme? J'eus plus despit encore que de compassion de le veoir à Ferrare en si piteux estât, survivant à soy mcsme, mescognoissant et soy et ses ouvrages, lesquels sans son sceu, et toutesfois à sa vue, on a ipis en lumière incorrigez et informes. »
Quelle était donc cette folie du Tasse , qui philosophait comme Boëce dans sa prison ? On en jugera en lisant les dialogues et les vers qu'ils a composés, empreints d'un sentiment et d'une sagesse sublimes. Alors, bien loin de le taxer de foHe, on s'étonnera qu'une âme en proie à de tels tourments ait pu conserver dans un tel lieu la sérénité et le calme nécessaires au philosophe et au poëte.
« Malheureux que je suis , dit-il dans une lettre à Scipion Gonzague , j'avais dessein d'écrire, outre deux poèmes sur le sujet le plus noble et le plus élevé, quatre tragédies dont j'avais déjà conçu le plan, et beaucoup d'ouvrages en prose sur des matières à la fois belles et utiles; je voulais associer la philosophie et l'éloquence, et, par le but glorieux que je me proposais, laisser de moi un souvenir éternel dans le monde. Mais aujourd'hui, accablé sous le poids de tant de chagrins, j'ai abandonné toute pensée de gloire et d'honneur, et je me croirais assez heureux si je pouvais sans soupçon apaiser la soif dont je suis continuellement dévoré, et si, comme un de ces hommes ordinaires, je pouvais mener ma vie en liberté dans quelque pauvre auberge, sinon
rendu à la complète jouissance de moi-même, du moins n'étant plus en proie à d'aussi cruelles angoisses; sinon honoré, du moins non plus livré à l'abandon ; jouissant, sinon des privilèges des hommes, du moins de ceux des bêles qui peuvent ètancher librement dans l'eau des fontaines la soif brûlante qui (je me plais à le répéter) me consume tout entier. La crainte d'une prison perpétuelle accroît beaucoup ma tristesse, et, avec cette crainte, les indignités auxquelles je suis réduit, le désordre de ma barbe, de mes cheveux et de mes habits, la malpropreté à laquelle je suis en proie, et par-dessus tout la solitude, ma redoutable et naturelle ennemie. »
Telles sont les tristes paroles qu'écrivait le Tasse dans la prison immonde où il était sans cesse assourdi par les hurlements de fous furieux , supplice atfreux, qui pendant quelque temps troubla sa raison au point qu'il crut une fois qu'il avait été poursuivi par un malin esprit, et qu'il avait eu une vision de la sainte Vierge, de saint Benoît et de sainte Scolastique. Je renonce à trouver des paroles assez fortes pour flétrir une telle indignité. Mais lord Byron l'a fait pour moi dans le !¥"= chant de Cliilde Harold :
» Ton nom, ô Alphonse, serait enseveli dans l'oubli et dans la poussière du néant où est plongée ton orgueilleuse race, si tu ne formais pas dans la destinée du poète un anneau qui nous force à penser à ta pauvre méchanceté. Oh ! comme nos mépris accompagnent ton nom , comme ils le dépouillent de ta magnificence ducale ! Né dans une autre condition , c'est à peine si tu aurais été digne d'être l'esclave de celui que tu as l'ait autant gémir.
«■ Toi né pour manger, vivre abject et mourir comme les brutes tes semblables , excepté que tu avais une mangeoire plus splendide et une plus vaste étable ; lui , le front creusé par la douleur, mais ceint d'une gloire qui rayonnait alors et qui rayonne encore aujourd'hui sur le front de ses ennemis, les académiciens de la Crusca et ce Boileau , fanatique envieux , qui aurait voulu pouvoir étoutfer tout ce qui faisait rougir la lyre discordante de sa patrie, lyre de laiton, véritable pierre à aiguiser les dents, tatigante par sa monotonie*. »
Cependant le malheureux Torquato écrivait au conseil de Bergame , au saint office de Rome, aux princes de l'itahe, qui tous, de concert
' Il y a quelque chose do plus beau que les vers de Childe Harold, c'est une strophe du Tasse lui-même, touchant de bien près au sublime : Tornii jiolevi, alto signor, lavita, etc.
« Puissant seigneur , tu aurais pu m'arracher la vie : c'est le droit des monarques ; mais m'arracher cette raison que je tiens de la Bonté infinie, parce que j'ai écrit d'amour (d'amour auquel la nature et le ciel nous invitent), c'est un crime pire que tout autre crime. J'ai demandé mon pardon, lu me l'as refusé; adieu : je me repens à jamais de m'êtrc repenti. » [Note du traducteur.)
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avec les papes Grégoire XIII et Sixte-Quint, émus d'une si grande infortune, intercédèrent auprès du duc; mais celui-ci répondit que Torquato avait besoin de beaucoup de soins et de ménagements , et qu'à ce prix seulement il pouvait espérer une guérison , sans laquelle la liberté lui serait nuisible à lui-même. Comme on le voit , sous un semblant d'intérêt, cette réponse ne tendait qu'à confirmer l'idée de la folie du Tasse. Le refus obstiné d'Alphonse , la nouvelle qui lui vint que Celio Malaspina imprimait à Venise quatorze chants de sa Jérusalem, remplis d'erreurs et de mutilations, rendirent encore plus vives les douleurs de Torquato , que le duc voulait faire passer pour insensé tandis que l'orgueilleux Salviati lui refusait le génie poétique. Cammillo Pellegrino avait voulu prouver dans un dialogue que la Jérusalem était supérieure au Roland. Salviati, dans sa Prima Sfacciata, prit nonseulement la défense de l'Arioste, mais il alla jusqu'à dire que la Jérusalem était au-dessous de YOrlando et du Mor gante maggiore. Torquato répondit à ce libelle injurieux par une apologie savante, grave et modeste. Tels furent les commencements de la guerre entre les partisans de l'Arioste et du Tasse : guerre où des deux côtés les bornes furent passées, mais où les ennemis du Tasse se montrèrent en même temps lâches et cruels , si l'on songe que chacune de leurs paroles était un coup de poignard qui redoublait le martyre du poète. Pour réparer le tort fait à sa réputation par Celio 31alaspina , un fidèle ami de Torquato , Jugegneri , entreprit de publier son poème à Casalmaggiore et à Parme , d'après une copie corrigée par lui-même ; et l'on vit alors, triste et bizarre jeu de la fortune! les éditeurs et les imprimeurs s'enrichir des labeurs du pauvre prisonnier, en proie à la souffrance, aux maladies, à la misère et aux mépris.
Enfin, le 6 juillet 1586, les prières de don Vincent de Gonzague parvinrent à faire rouvrir cette tombe où le Tasse était resté enseveli pendant sept ans et deux mois. Il se retira alors à Mantoue ; mais sa santé détériorée ne s'y rétablissant point, il partit pour Bergame. Là , ayant appris l'élection de Gonzague comme duc de Mantoue , il s'empressa de retourner sur ses pas pour renouveler son hommage et ses services à son libérateur, et lui offrir la tragédie de Torrismondo .^\2l\s Gonzague , enorgueilli par la couronne ducale , ne fit apparemment point à Torquato l'accueil qu'il avait attendu , car nous voyons le poète mécontent prendre bientôt la route de Naples. Dans cette ville, les moines du mont Olivet eurent la gloire de lui accorder une noble hospitalité , tandis que les seigneurs et les savants le comblaient de prévenances et d'honneurs. Entre tous les autres, le marquis Giambattista Manso se distingua parle dévouement de son amitié ; il voulut absolument le posséder chez lui pendant l'automne de 1588 , et il raconte ainsi les habitudes de Torquato, dans la Vie de ce grand poète, qu'il publia par la suite :
« Le seigneur Torquato est devenu un très-grand chasseur ; il triomphe de l'àpreté de la saison et du pays. Les jours qui sont trop mauvais et les longues soirées nous les passons à entendre jouer des instruments et chanter pendant des heures entières; car il se plaît infiniment à écouter nos improvisateurs, et il leur envie cette promptitude à faire des vers, dont il dit que la nature a été avare pour lui. Quelquefois nous dansons avec les femmes d'ici, chose qui lui fait aussi très-grand plaisir. Mais le plus souvent nous restons à causer au coin du feu ; bien des fois nous sommes tombés , en raisonnant , sur cet esprit qui lui apparaît, à ce qu'il prétend ; et il m'en a parlé de telle sorte que je ne sais plus ni qu'en dire ni qu'en croire. »
Lassé cependant , et de Manso et du comte de Paleno, Torquato partit pour Rome, où de nouveaux déboires l'attendaient. Scipion de Gonzague , autrefois son ami, élu depuis peu cardinal, ne jugeant plus le Tasse digne de dîner à sa table, ne rougit point de l'envoyer à celle de ses officiers. Le poète, offensé, quitta le palais du cardinal, et entra bientôt par force à l'hôpital public des Bergamasques, où il reposa sa tète fatiguée. Guéri à peine , il recommença à errer de Rome à Florence, de Florence à Rome, de Rome à Mantoue , de Mantoue à Naples. Arrivé dans cette dernière ville , il entreprit son poème des Sept journées de la Création, où Milton a puisé tant de beautés , et dans lequel le Tîisse a fait voir quelle profondeur d'intelligence et quelle multitude de connaissances diverses le ciel lui avait départies.
Cependant un des neveux du pape Clément Vlll, le cardinal Cinzio Aldobrandini, imagina de renouveler pour le Tasse le fameux couronnement de Pétrarque. Revenu à Rome, le poète fut reçu par la maison du pape, par ses deux neveux, par beaucoup de cardinaux, de courtisans et de peuple, et conduit ainsi en triomphe jusqu'au palais pontifical. Clément Vlll, après l'avoir comblé de louanges, ajouta ces paroles flatteuses : « Nous vous avons destiné la couronne de laurier, afin qu'elle reçoive de vous autant d'honneur qu'elle en fait à ceux qui l'ont reçue avant vous. » Enfin, il ordonna de loger le poète dans le Vatican, et de lui payer une pension annuelle de deux cents écus. C'est dans cette royale habitation que fut terminée la Jérusalem conquise, qui fut plutôt l'œuvre de la critique que celle du Tasse; car, en la composant, il s'était uniquement occupé de complaire à ces esprits qui veulent assujettir le poète à la même exactitude que le géomètre. Et cependant telle était la prédilection que le pauvre Torquato ressentait pour ce dernier ouvrage, qu'il écrivait à son ami Cattaneo: << Je voudrais que la réputation de mon poème, ainsi corrigé, augmenté, et pour ainsi dire refait, fit oublier l'admiration accordée à l'ancien par la folie des hommes bien plus que par mon propre jugement. » Puis, à monseigneur Pani-
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garola : « Je suis dégoûté de mon premier ouvrage comme les pères de fils rebelles, fruits présumés de l'adultère. »
Au commencement du mois d'avril, qui avait été fixé pour l'accomplissement de la cérémonie, Torquato, se sentant aflfaibli d'esprit et de corps, se fit transporter au monastère de Saint-Onuphre , situé sur la cime du mont Janicule. C'est de là qu'il écrivait à son ami Costantini :
« Que dira mon cher seigneur Antonio quand il apprendra la mort de son Torquato? Je crois qu'il ne tardera pas à en recevoir la nouvelle, car je me sens à la fin de ma vie, n'ayant jamais pu trouver remède à cette fâcheuse indisposition qui s'est jointe à toutes mes infirmités habituelles, et qui, je le vois clairement, m'entraîne comme un torrent rapide sans que j'y puisse opposer aucun obstacle. Il n'est plus temps de parler de l'obstination de ma mauvaise fortune, pour ne pas dire de l'ingratitude des hommes, qui a enfin obtenu le triomphe de me conduire indigent au tombeau , au moment où j'espérais que cette gloire, qu'en dépit de mes envieux, notre siècle retirera de mes écrits, me serait comptée pour quelque chose. Je me suis fait conduire à ce monastère de Saint-Onuphre, non-seulement parce que les médecins en jugent l'air meilleur que celui de tous les autres quartiers de Rome , mais pour commencer en quelque sorte de ce lieu élevé, et par la conversation de ces saints religieux, mes conversations dans le ciel. Priez Dieu pour moi , et soyez sûr que comme je vous ai toujours aimé et honoré en cette vie, je ferai ainsi pour vous dans l'autre qui est la véritable, comme il est du devoir d'une vraie et sincère amitié. Je vous recommande à la grâce divine et je m'y recommande moi-même.
« De Rome, à Saint-Onuphre. »
Peu de jours après l'envoi de cette lettre, la fièvre redoublant d'intensité, le médecin l'avertit de sa fin prochaine. Torquato l'embrassa , impatient de s'envoler là où l'on ne trouve ni tyrans ni envieux , puis s'étant amoureusement tourné vers le crucifix , tout plein de celte religion qui lui avait été toujours chère, il sortit de cette vie le 24 avril 1595. Il avait alors cinquante et un ans , un mois et quatorze jours. La fortune acharnée à le poursuivre durant sa vie, et qui ne lui avait fait entrevoir les triomphes du Capitole que pour les lui ravir d'une manière si cruelle, ne semblait point encore satisfaite de ses longues souffrances, et lui refusa pendant longtemps l'abri d'un mausolée. Enfin , au bout de treize années , le cardinal lîonifazio Jîevilacqua lui fit élever, à ses frais, dans l'église de Saint-Onuphre, un tombeau magnifique , acte de piété dont le généreux prélat retira plus d'honneur que de la pourpre romaine et de la noblesse de ses ancêtres.
Torquato était de haute taille ; son front , où avaient germé tant de conceptions sublimes, était large; sa barbe châtain clair s'harmonisait
heureusement avec la blancheur de son teint ; ses yeux bleus et bien fendus étaient remplis de douceur, et s'élevaient souvent vers le ciel, comme pour contempler les choses d'en haut. Une gracieuse mélancolie était peinte sur son visage. Ami du silence il n'évitait pourtant pas les réunions élégantes, et se montrait même gai et badin avec les jolies femmes Singulièrement courageux et versé dans tous les exercices chevaleresques, il lui arriva un jour de mettre en fuite trois assassins qui l'avaient attaqué par-derrière ; aussi chantait-on dans les rues de Ferrare :
« Avec la plume, avec l'épée, Nul ne vaut plus que Torquato. »
H dédaigna la richesse, il fut ennemi de la satire, mais il ne sut point résister à l'amour, et ce fut la source de tous ses njaux. L amour rattacha outre mesure à la cour de Ferrare ; l'amour fut cause qu il vécut durant sept années au milieu des hurlements de fous furieux, privant ainsi le monde de tant d'oeuvres sublimes ; l'amour le fit errer de porte en porte, et éprouver combien le pain d'autmi est amer ; l'amour enfin causa sa mort et lui ravit le triomphe qu il avait largement payé par ses longues infortunes et par les insultes de l envie Mais , comme l'a dit un ancien , le génie deviendrait trop superbe , s il lui était donné toujours d'entendre l'harmonieux concert de louanges qui s'élève autour de lui. . , , ^ i
Comme on l'a vu plus haut , aucune science n'était étrangère a la souveraine intelligence de Torquato. Je ne prétends parler cependant que de ses œuvres poétiques , et pour commencer par ses poésies lyriques , je dirai qu'elles le cèdent à peine à celles de Pétrarque. Deux canzones surtout me semblent des chefs-d'œuvre, Dans la première, commençant par ces mots : 0 filles de Renée, et qu'il adresse de sa prison aux princesses de Ferrare, Torquato leur crie tristement : « Malheureux ! des enfants d'Adam qui donc me sépare? Quelle Circe me retient parmi ce vil troupeau? Hélas! l'oiseau trouve un nid dans les branches des arbres, et la bête fauve s'abrite dans sa tanière ; les fontaines font jaillir pour eux leurs ondes fraîches et claires ; pour eux les prairies, les collines se couvrent d'une nourriture abondante et salubre ; pour eux enfin le ciel libre et le tiède zéphyr répandent leur douce lumière et leur chaleur bienfaisante. »
Il commença la seconde : 0 du grand Apennin, pendant qu il se traînait de cité en cité ; il y rappelle comment dès sa naissance, il s était vu en butte aux coups de la fortune; comment étant encore tout enfant il errait avec son père ; comment la mort le priva des douces caresses de sa mère ; comment il bassinait plus tard le ht funèbre de son père, devenu vieux, pauvre et moribond.
« l\les soupirs ne suffisent point à ma tristesse, et mes yeux ne peuvent fournir assez de larmes pour pleurer mes douleurs. »
Dans la pastorale d\Aminte , c'est lui-même qu'il représente sous le nom de Tircis, qui errait comme un insensé dans les forêts, mais qui au milieu de ses accès de folie
« écrivait des choses qui n'étaient point d'un fou. »
C'est cette pastorale si charmante par la nouveauté de l'invention et par l'élégance du style qui a fait dire à Vincenzo Monti :
« Les chants divins que soupire Aminte eurent tant d'admirateurs que la trompette épique put se croire écHpsée par la musette, et que Godefroy jaloux douta de ses premiers triomphes. »
Que dirai-je cependant de la Jérusalem délivrée ? Quel sujet sublime pour un poëte ! mais aussi quel plus noble interprète ! quelle inspiration religieuse et féconde ! quelle harmonieuse et puissante parole ! « Torquato, dit Ugo Foscolo dans le LXII^ numéro de la Quarterlij Revieiv, ménage ses forces afin de pouvoir atteindre le but sans fatigue , et, à mesure qu'il avance , sa course devient plus rapide. Dans les premiers chants de la Jérusalem, le poëte nous guide ; dans les suivants il nous engage à avancer ; dans les derniers il nous entraîne, mais d'une manière pleine de charmes. Quand on lit la Jérusalem, avec attention , elle s'offre à l'esprit comme un temple grec dont l'harmonieux ensemble peut être embrassé d'un seul coup d'œil. L'étude qu'on en fait ensuite ne produit point de découvertes inattendues , mais elle sert à montrer avec quelle maturité de génie, avec quelle sagesse profonde l'artiste éminent a pu disposer les accessoires. Quand le sujet devient pompeux, quand le Tasse sent son imagination prête à l'emporter, il lui fait aussitôt sentir les rênes. Nous l'apercevons sur son char ; ses coursiers se sont abreuvés dans la fontaine d'IIippocrène ; ils se sont nourris de vent et de flamme. Les harnais , dons du soleil , frémissent sur leurs flancs, mais au moment où ils vont s'élancer loin de la terre, voyez, il les retient ! »
Et s'il faut savoir gré à Torquato, avec sa brillante imagination, de rester maître de son sujet , s'il paraît admirable dans la peinture des transports et des contrastes de l'amour , des assauts et des batailles, que dirai-je de l'art incomparable avec lequel il dessine ses héros, supérieurs à ceux d'Homère , de Virgile et de l'Arioste , parce qu'ils restent dans les limites de l'humanité? Quelle dignité, quel courage, quelle tempérance , quelle sérénité dans le chef Godefroy ! Quelle valeur et quelle loyauté dans Tancrède, Renaud, Argant et Soliman! « lia, dit Voltaire, autant de feu qu'Homère, avec plus de variété. Ses héros ont tous des caractères différents, comme ceux de V Iliade, mais ses caractères sont mieux annoncés , plus fortement décrits et mieux soutenus , car il n'y en a presque pas un seul qui ne se démente dans le poëte grec, et pas un qui ne soit invariable dans l'italien. » Que ne m'est-il permis de citer ici et le Ih chant où Sophronie et
m TORQUATO TASSO.
Olinde , liés an même poteau , font un si touchant assaut d'abnégation chrétienne; et le 1V% dans lequel Pluton montre tant d'orgueil et diniquité au sein du conseil internai ; et le Vp , où l'amour et l'honneur font une si triste guerre au cœur d'Herminie ; et le YIl'', où sa fuite est racontée! Mais il n'y avait que le Tasse amoureux et infortuné qui pût exprimer avec tant de passion et de noblesse la scène touchante de la mort de Clorinde , au XIP chant , immolée par Tancrède, son amant, qui, trompé par son armure et par son courage, l'a prise pour un guerrier. Et de quoi pleurerons-nous , si nous ne pleurons pas à la dernière prière de la courageuse héroïne , au récit des derniers devoirs qui lui sont rendus par Tancrède, au front découvert de la femme aimée, au tableau de cette mort rendue si douce par les mystères de la religion? Comment parler du palais d'Armide et des enchantements de ses jardins sans répéter ce qui en a été dit mille fois, et ce que la toile et le marbre ont tenté mille fois de reproduire ? Que dire de Renaud couché sur le sein d'Armide , prolongeant sur elle des regards avides, et se glorifiant de son esclavage comme elle se glorifie de son empire? Lorsque Renaud veut montrer sa valeur là où les autres ont laissé voir leurs craintes, lorsqu'il s'achemine vers le bois défendu par tant de monstres et de géants , qu'il est beau de voir comme l'amoureuse enchanteresse transforme ces lieux remplis d'épouvante! Tandis que ce guerrier refuse de croire à tout ce qui frappe ses sens, voilà que cent arbres s'entr'ouvrent et qu'il en sort tout autant de nymphes qui l'enveloppent de leurs danses , espoir de leur maîtresse , et qui lui font remarquer comment la sombre forêt s'est embeUie. Armide elle-même apparaît fendant l'écorce d'un grand myrte:
« Son visage exprime à la fois la douleur et la joie; mille sentiments divers se peignent dans ses regards. « Enfin, je te revois, lui dit-elle; tu reviens vers celle que tu avais abandonnée! Qui t'amène? Daignes-tu apporter quelques consolations à mes nuits solitaires et à mes tristes jours?. . . Viens-tu me déclarer la guerre et me chasser de mon asile? Pourquoi me cacher ton visage et ne me montrer que tes armes? Es-tu mon amant ou mon ennemi? Ah ! ce n'est point pour un ennemi que j'ai élevé ce pont etfaitnaître ces fleurs, ces ruisseaux, cesfontaines !... Je n'aurais point détruit sous ses pas les ronces et les obstacles... Découvre ton front, ôte ce casque!... Situ arrives, guidé par l'amour, que tes yeux s'arrêtent sur les miens, que tes lèvres s'attachent à mes lèvres , que ton sein presse mon sein, ou que du moins nos deux mains soient unies !... » Et en parlant ainsi, elle porte vers lui ses regards suppliants et douloureux, puis la pâleur couvre ses joues ; de sa poitrine s'échappent de tendres soupirs ; elle a recours aux sanglots et aux larmes.
« Le spectacle d'une si grande aftliction eût attendri un cœur de diamant ; mais le héros, sans être cruel, résiste et ne se laisse point fléchir.
11 tire son épée et s'approche du myrte. Alors le fantôme se précipite entre l'arbre et le fer, embrasse le tronc et s'écrie : « Oh ! voudrais-tu me faire un tel outrage? Pourrais-tu détruire cet arbre, ma dernière demeure! Jette ce glaive meurtrier, ou d'une main impitoyable plonge-le dans le sein de l'infortunée Armide ! Ce n'est que par ce chemin , c'est en déchirant mes entrailles que tu obtiendras le myrte que je protège. »
« Mais, sourd à ses prières, il lève son épée. Tout à coup, ô prodige! le fantôme prend une forme nouvelle; et, de même que dans nos songes, les images changent soudain d'aspect, Renaud voit les membres du fantôme grandir, et les lis et les roses s'effacer de son visage qui devient hideux. C'est un géant immense, un Briarée aux cent bras armés! Ses mains brandissent cinquante épées, et, d'un air menaçant et terrible, il fait résonner cinquante boucliers. Les nymphes, transformées en cyclopes affreux , agitent des armes , mais le héros , sans s'effrayer, redouble ses efforts et frappe le tronc. La foudre éclate, le sol tremble, les vents et les tempêtes luttent entre eux, et l'ouragan bat le visage du chevalier, dont l'ardeur et les coups ne se ralentissent
pas. Rien ne peut l'arrêter L'arbre est renversé et ce n'est plus
qu'un myrte ; alors le charme est rompu, les fantômes s'évanouissent. » Le charme merveilleux de ce tableau m'a fait citer ces octaves dans lesquelles je ne sais ce qui me charme davantage ou de la nouveauté du sujet, ou de la grâce et de l'énergie du style, ou de la fécondité de l'imagination, ou de la tendre pitié qu'inspire l'amour d'Armide, sur laquelle le Tasse s'est toujours plu à répandre le coloris le plus séduisant. C'est à présent surtout que nous aurons le droit de nous étonner des étranges paroles de Galilée dans ses Considérations sur le Tasse. « Le sujet de l'Arioste s'étend et s'agrandit sans cesse, grâce à l'abondance des conceptions , des idées et des expressions, tandis que le Tasse, par la pauvreté de ses moyens, procède toujours rapidement et sèchement >•
La pauvreté du Tasse! certes voilà du nouveau. Mais puisque je me vois ramené à l'éternelle controverse dont j'ai déjà parlé plus haut, je ne me contenterai pas de renvoyer à la lettre de Métastase à Déodati, je citerai encore les lignes dans lesquelles Ugo Foscolo réfute victorieusement Galilée en montrant les causes de cette fureur littéraire. « Il était dans la destinée du Tasse d'être tourmenté par les critiques les plus contradictoires ; car tandis que les admirateurs de l'Arioste le persécutaient pour les différences qu'ils relevaient entre la Jérusalem délivrée et le Roland furieux, les froids et pointilleux amateurs de l'antiquité ne s'évertuaient pas moins à rapetisser le mérite d'un poëme que l'auteur n'avait point calqué servilement sur les épopées classiques. 11 faut tenir compte aussi des rivalités de clocher. Torquato composa son poëme à Ferrare au milieu des amis et des dis-
ciples de l'Ârioste, et quand lui-même y était étranger. Les Florentins, de leur côté, s'efforçaient d'obscurcir sa renommée, et parce qu'il n'était pas né sur les rives de l'Arno, et pour un autre tort encore bien plus grave, c'est qu'il ne voulait pas s'assujétir aux règles posées par les académiciens de la Crusca, ces solennels diseurs de balivernes. Ce fut une trentaine d'années après la mort de l'Arioste que surgit cette tyrannique oligarchie; le temps des disputes politiques était passé pour les Florentins qui avaient perdu misérablement leur indépendance ; ils se jetèrent alors dans les querelles grammaticales. Le noble génie de Galilée ne sut point se préserver de la contagion; il partagea les faiblesses de ses concitoyens et but, entière, la sottise des pédants de la Crusca. »
Toutefois, je ne prétends pas absoudre le Tasse de toutes les critiques qui lui ont été adressées. On lui reproche avec raison d'avoir péché quelquefois contre sa propre sentence que « l'art qui est tout , ne doit pas se montrer, » et d'avoir fait un usage trop fréquent de ces figures qui glacent l'émotion et qui sont peut-être le seul défaut de la Jérusalem .
D'ailleurs, le Tasse ne se laissait point aller à un amour-propre aveugle, ni comme Pétrarque à l'envie de son rival. Dans plusieurs endroits de ses ouvrages, et notamment dans son Second discours sur l'Art poétique, il se plaît à répéter les louanges qui avaient été données à l'Arioste par Bernardo Tasso , et certes elles ne paraîtront à personne avoir été exprimées à contre-cœur.
« L'Arioste est lu et relu par tous les âges, par tous les sexes; il plaît à tous; il est connu dans toutes les langues; il est loué par tout le monde; sa renommée est toujours vivante et toujours jeune; son nom vole glorieux dans toutes les bouches, »
Il est vrai que vers la fin de sa vie il semble se placer au-dessus de l'Homère de Ferrare dans ces vers de la Jérusalem conquise :
<< Que le son angélique de la trompette sonore fasse taire celle qui résonne aujourd'hui. »
Mais peut-être le chantre religieux de la guerre sainte a-t-il voulu seulement condamner parla les profanes accents du Boland.
Beaucoup d'écrivains modernes ont pris plaisir à comparer les mérites divers du Tasse et de l'Arioste : il faudrait plus de temps qu'il ne m'en reste pour vider un tel procès; j'aime mieux le laisser en suspens et dire avec Redi qu'on peut comparer ces poèmes fameux à deux palais : l'un vaste et élevé se compose d'un immense assemblage d'architraves, d'arcades, de frises, de cariatides, de salles magnifiques, de théâtres dorés; l'autre, d'une moindre dimension, est surtout remarquable par son harmonieux ensemble et par cet art qu'ont enseigné les anciens. Il me resterait encore bien des choses à dire sur les quatre poètes qui, comme les quatre éléments, auraient suffi pour créer le
TORQUÂTO TASSO. 89
inonde de la poésie; mais je ne veux pas m'étendre davantage, et je conclurai en disant que Dante, Pétrarque, Arioste et Tasse se sont élevés d'un vol si hardi vers les sublimes hauteurs de l'art grec et latin, que non contents de les atteindre, ils les ont quelquefois surpassées. A ceux dont les yeux sont capables de les contempler et de les suivre dans leur route audacieuse, un monde nouveau se révèle dont la pureté et la beauté incomparables peuvent servir à faire oublier la tristesse et la laideur du séjour que nous habitons, peut-être comme un lieu de punition.
Quant à moi, un lien plus fort encore que l'admiration, la reconnaissance, m'attache à ces grands génies : car depuis tant d'années que la fortune me tient éloigné de la demeure paternelle, l'ineffable harmonie de leurs chants divins tempère seule pour moi l'àpreté d'une langue étrangère et diminue l'amertume de l'absence.