‹ L'Italie littéraire et artisqueChapitre 40 sur 86 · GIOVANNI VILLANI · texte numérisé non relu

GIOVANNI VILLANI

n'y soient pas toujours observées rigoureusement, elle est écrite assez purement, et surtout elle est exempte de cette enflure et de cette recherche qui n'a que trop malheureusement régné plus tard. Tassoni a donc eu tort de critiquer comme il l'a fait le style de l'historien florentin ; mais quel est l'écrivain, réputé classique, auquel Tassoni a fait grâce? Il suffit pour cela d'avoir lu ses Pensées. Toutefois je suis des premiers à reconnaître que Villani s'égare souvent quand il sort du domaine des faits contemporains, et que dans ses digressions sur les éclipses, les comètes, les inondations et les incendies, il parle plutôt en astrologue qu'en philosophe. Mais tout cela n'empêche pas qu'il ne fût en même temps un critique exact et un observateur impartial, comme par exemple dans ces courtes lignes sur Dante :

« Ce Dante que son savoir rendit quelquefois présomptueux, dédaigneux et fier, était, à vrai dire, un philosophe plein de raideur, et qui ignorait l'art de parler avec les clercs. Mais à cause de ses autres vertus, et de la science et de la valeur qui distinguèrent un si grand citoyen, il nous a paru qu'il convenait de le mentionner dans notre chronique et de transmettre à la postérité le nom d'un honmie dont les écrits portent témoignage et fait pour honorer notre ville. »

Le talent et la vertu de Villani le rendirent cher à ses concitoyens, qui l'employèrent souvent dans des négociations importantes. Mais l'envie ne pardonna pas à l'intégrité de sa vie. Élu camerlingue de la Commune de Florence , pour l'édification des murailles , on l'accusa avec d'autres , d'avoir détourné à son profit les deniers de l'État , et il se vit poursuivi pour ce fait. La compagnie des marchands dont il faisait partie ayant fait banqueroute, il fut mis en prison pour des dettes qui n'étaient pas les siennes ^ Mais qui ne sait que l'adversité est pour les hommes de bien ce que le creuset est pour l'or, l'épreuve d'où ies sortent meilleurs !

' La faillite de la compagnie des Bardi et des Peruzzi, créancière, en 1339, du roi d'Angleterre pour la somme d'un million 300 florins d'or (15 millions 288,000 IV.), entraîna celle de la maison Buonacorsi, dont Villani était associé. [Noie du traducteur.)

3acopo îlajesaDanti.

L est pénible d'avouer que trop souvent chez nos anciens écrivains le vide de la pensée se cache sous la perfection de la forme, et qu'ils semblent tenir davantage à la beauté de la lleur qu'à la saveur du fruit; et comme, d'un autre côté, eux seuls possèdent les véritables trésors de la langue, il arrive souvent qu'en lisant leurs ouvrages, on se trouve comme perdu au milieu d'un désert de mots, qui ^^ laissent la pensée tout à fait oisive. Ce défaut fut celui du présent prosateur à qui l'élégance de son style et les historiettes qu'il a semées comme des perles dans son ouvrage , ne sauriiient faire pardonner la stérilité de ses discussions scolastiques et théologiques.

Jacques Passavanti, né à Florence, vers la fin du xiir siècle, de parents nobles, était à peine âgé de treize ans [■squ'il prit l'habit des frères Prêcheurs. 11 ne fut entraîné à ce parti ni par bizarrerie, ni par indolence, ni par mépris des choses terrestres; l'amour de la solitude, le désir de se livrer entièrement aux études spirituelles et à lapratique des vertus, décidèrentseulssa vocation. Comme il montrait un jugement précoce et faisait concevoir les plus hautes espérances, on crut à propos de l'envoyer à Paris, qui comptait

JÂCOPO PASSAVANT!. 313

alors les maîtres les plus célèbres en théologie. Ses études terminées, il revint en Italie, où il professa successivement la philosophie à Pise, la théologie à Vienne et à Rome, fut élu prieur de plusieurs couvents et vicaire général du diocèse de Florence. Employé par la république dans diverses négociations importantes et difficiles, il prouva qu'il n'entendait pas moins bien la politique que les sciences de l'Église. Lorsqu'il fut nommé surintendant de la fabrique de Santa Maria Novella, il y fit exécuter des peintures remarquables, principalement dans la grande chapelle qu'il confia au pinceau d'André de Cione Orgagna. Il prêcha beaucoup avec un mélange de simplicité et d'onction, et vécut jusqu'à un âge assez avancé, sans qu'aucun vice (chose rare dans ce temps) déshonorât en lui la sainteté de son ministère. 11 mourut en 1357.

Passavant! est auteur de plusieurs ouvrages, entre autres d'un traité des Songes , sans parler de plusieurs fragments d'Origène et de Tite Live (le parallèle entre Scipion et Annibal) qu'il traduisit pour s'exercer dans la langue qui ne faisait que de naître. Mais son œuvre capitale fut son Miroir de la vraie pénitence , qu'il composa pour l'instruction de ceux qui n'avaient point entendu ses sermons, comme s'il eût craint de dérober une parcelle de sa vie aux âmes qu'il dirigeait dans la voie du ciel. Une de ces petites nouvelles dont il a semé son livre, sous le nom à' Exemples , donnera une idée de la simplicité gracieuse de son style :

« Elinando rapporte qu'il y avait dans le bourg d'Universa , un brave homme, pauvre et craignant Dieu, et charbonnier de sa profession. Une nuit qu'après avoir allumé sa fosse à charbon , il veillait dans sa petite hutte, il entendit tout à coup un grand cri; étant sorti pour voir ce que c'était, il aperçut une femme échevelée et nue qui courait vers la fosse en poussant de grands cris de désespoir; derrière elle, un cavalier, monté sur un cheval noir, la poursuivait un couteau à la main, et de la bouche, des yeux et du nez du cavalier et du cheval sortaient des flammes ardentes. La femme arrivée sur le bord de la fosse s'arrêta tout court un moment, et n'osant pas passer outre, se mit à courir tout autour. Mais dans ce moment elle fut rejointe par le cavalier qui, la saisissant par ses cheveux épars, la frappa cruellement au milieu du sein avec le couteau qu'il tenait à la main ; puis l'ayant renversée à terre, au milieu d'un ruisseau de sang, il la saisit de nouveau par la chevelure , et la jeta dans la fosse à charbon d'où il la retira au bout de quelque temps toute noircie et brûlée; après quoi l'ayant placée devant lui sur le cou de son cheval, il reprit en courant le chemin par où il était venu. La seconde et la troisième nuit, le charbonnier vit la même apparition, et alors, connue il était domestique du comte de Niversa, il alla trouver son maître (|ui était un hounne bon, et lui

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