‹ L'Italie littéraire et artisqueChapitre 41 sur 86 · TACOPO PASSA VANTI · texte numérisé non relu

TACOPO PASSA VANTI

raconta la vision qu'il avait eue pendant trois nuits consécutives. Le comte se rendit avec le charbonnier au même endroit, et s'étant enfermés dans la hutte, ils virent la femme et le cavalier qui la poursuivait, venir à l'heure accoutumée et recommencer le manège que le charbonnier leur avait vu faire. Le comte, quoique justement etfrayé d'une chose si horrible, ne perdit point courage, et au moment où le barbare cavalier partait avec la femme placée en travers de son cheval noir, il lui cria, d'un ton où la prière se mêlait à la menace, de s'arrêter et de lui expliquer ce que cela voulait dire. Le cavalier alors tourna brusquement son cheval , et montrant un visage baigné de larmes , il dit : Puisque vous désirez connaître, comte, nos martyres, dont Dieu a voulu cjue vous fussiez témoin, sachez que je suis votre écuyer Giufîredi, nourri autrefois dans votre cour. Cette femme que je châtie d'une manière si cruelle est dame Béatrice qui fut femme de votre écuyer favori Berlinghieri. Épris l'un pour l'autre d'une passion coupable, nous fûmes entraînés dans le péché qui nous amena à ce point, que pour avoir plus de loisir de nous y abandonner elle tua son mari, et nous persévérâmes ainsi dans le crime jusqu'à la mort. Mais au moment suprême, elle d'abord , et moi ensuite, nous fûmes touchés de repentir et ayant confessé notre crime, nous reçûmes miséricorde de Dieu qui changea pour nous la peine éternelle de l'enfer en un certain temps de purgatoire. Sachez donc que nous ne sommes point damnés et que nous accomplissons, de la façon que vous avez vue, notre temps de purgatoire , sans savoir, hélas ! quand finiront les cruels tourments que nous endurons. Le comte lui ayant demandé de lui spécifier davantage leurs peines , il répondit avec des larmes et des soupirs : Comme cette femme, pour l'amour de moi, a tué son mari, elle a été condamnée à se voir chaque nuit, jusqu'à ce que la justice divine ait été satisfaite, endurer de mes mains la mort cruelle du couteau; et comme elle a brûlé pour moi d'une concupiscence charnelle , chaque nuit elle se voit précipitée par moi dans la fosse ardente, ainsi que vous en avez été témoin dans la vision ; et parce qu'autrefois un désir coupable et une ardeur mutuelle nous rapprochait, nous nous haïssons à cette heure et nous nous fuyons avec horreur; et de même que l'un alluma chez l'autre un amour déshonnête, de même l'un est la cause des tourments que l'autre endure : car chaque peine que je lui fais souffrir je la souffre moi-même ; le couteau dont je la frappe est comme une flamme ardente, inextinguible, et quand je la jette dans le feu, quand je l'en tire, quand je galope avec elle, je brûle. Le cheval qui nous porte est un démon attaché à nous pour nous tourmenter. Nous souffrons bien d'autres tourments encore. Priez Dieu pour nous , répandez des aumônes, et faites dire des messes pour que nos tourments soient allégés. Et en disant ces mots, il disparut comme une flèche de feu. »

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Ce sujet traité avec tant de simplicité et de pathétique par Passavant!, Boccace son contemporain semble s'en être emparé pour en faire la matière d'une de ses Nouvelles, où l'immoralité du Tond rivalise avec la crudité de la forme. Quelques modernes, parmi lesquels Paolo Costa et Dionigi Strocchi, s'appliquèrent à le mettre en vers, et c'est ainsi que l'histoire racontée par un bon frère pour l'édification des âmes, fut tournée peut-être à leur perdition.

tticciîlo iHad)iavfUi.

N rencontre des liommes chez qui l'amour de la vérité et le désir du bien public sont assez forts, non -seulement pour les élever au-dessus de leurs contemporains par la sagesse et la vertu, mais pour leur faire mépriser les veilles et la pauvreté, la prison et l'exil , et , ce qu'il a de plus dur, l'in- V^Q^^^P^-'^i^^^ justice de leurs propres concitoyens. Au premier ^^^^^^^S^2>- i'^"§ parnii ces grands hommes dont l'histoire a gardé les noms , il convient de placer l'illustre secrétaire de Florence, Machiavel. Vivant, il connut toutes les amertumes dont je viens de parler; mort, on insulta ^''^ à sa mémoire. Lui qui, le premier, avait scruté les secrets des peuples et des rois, lui qui avait été assez hardi pour traîner la Tyrannie au grand jour face à face avec la liaison , passe aux yeux de l'univers pour un hypocrite et l'ardent défenseur du despotisme. Et cependant, qui fut plus l'apôlre de la liberté que le grand politique italien ! qui fut plus que lui, non pas l'instituteur, mais le fléau de ces tyrans que la conscience pul)ii(iue et le progrès moderne ont replongés dans ces ténèbres, d'où ils étaient sortis pour le malheur et la honte de l'humanité ! Nicolas MACniAVEL naquit à Florence, le 3 mai de l'an 1469. La renommée qui a conservé souvent les particularités de l'enfance de quel-

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ques hommes obscurs, ne nous apprend rien sur les premières années du grand philosophe. Ce que l'on sait de sa jeunesse se borne à ceci, qu'il fut disciple de Marcello Virgilio qui lui enseigna le latin, bien que Giovio l'ait accusé de n'avoir pas su cette langue, avec la même impudence que Roscoe lui refusait les qualités de V homme de (jénie. 11 fut élu, à vingt-neuf ans, chancelier de la Seigneurie, et, peu après, secrétaire des dix magistrats du Conseil de la liberté et de la paix. Il remplit en cette qualité vingt-trois ambassades, non-seulement dans les États itahens, mais à la cour de Louis XII, roi de France, et de Maximilien, empereur d'Allemagne, et se montra dans toutes un défenseur habile autant que courageux des intérêts de sa patrie : « Toutes les fois, dit-il, que j'ai pu contribuer à l'honneur de ma patrie, je l'ai fait avec empressement, parce qu'elle est pour nous la première des obligations, étant celle de qui nous tenons, en premi-er lieu, la vie, et ensuite tout ce que la fortune et la nature nous ont accordé. »

La vie et les ouvrages de Machiavel témoignent de la vérité de ces paroles. Les temps étaient funestes; la fureur des factions croissait à vued'œil; la tutelle du peuple était confiée à des mains vendues, sous la pression desquelles la république succombait au lieu de s'aflemiir. Pendant que le pape et l'empereur conspiraient secrètement pour rétablir la fortune des Médicis, Machiavel parcourait les provinces ilorentines, et distribuant les paroles et les conseils, tâchait d'opposer des digues au torrent. Mais Florence divisée par les partis ouvre ses portes aux Médicis, Machiavel est banni pour une année, destitué de tous ses emplois, accusé de conspiration contre le cardinal de Médicis, jeté en prison et mis à la torture. 11 ne sortit de captivité que lorsque le cardinal, devenu pape, voulut solenniser son avènement par une amnistie générale. Retiré alors à San Casciano, il put se donner tout entier à ses immortels ouvrages , les Discours .sur les Décades de Tite Live, le Prince, VArt de la guerre, {'Histoire de Florence et les Comédies.

L'étude était son unique consolation : « Le soir venu, dit-il dans une lettre à Vettori, je rentre chez, moi et m'enferme dans mon cabinet...., et, après mètre vêtu décemment', je pénètre dans le sanctuaire antique des grands hommes de l'antiquité : reçu par eux avec bonté et bienveillance, je me repais de cette nourriture qui seule est faite pour moi , et pour laquelle je suis né. J'entre en conversation avec eux, je les interroge sur leurs actions; eux, de leur côté, ne dédaignent pas de me répondre; et (piatre heures s'écoulent ainsi sans

' C'est-à-dire aprt-s avoir quitté ses liabits de paysan couverts de poussii-re et de boue et sélre revêtu de son costume de cour. ( Voy. le reste de la Lettre à Vettori. ) Buffon de inêmc écrivait son liistoire en jabot et en manchettes de dentelle.

(Note rfit traducteur.

que j'éprouve une minute d'ennui, oubliant tous les chagrins, la pauvreté , la mort, et plongé tout entier en eux. »

Ce n'était pas trop, en vérité, de la diversion puissante de l'élude pour cette âme sevrée encore des joies de la famille, et à qui l'humeur bizarre de sa femme, Marielta Corsini , fit payer chèrement le bonheur de le rendre père de cinq enfants. 11 ne tira d'elle d'autre vengeance que de la représenter (du moins on le suppose) dans le conte amusant de Belphégor, où cet archidiable, à qui Pluton permet de séjourner sur la terre à la condition d'y prendre femme, est tellement rebuté par le méchant caractère de celle-ci, qu'il aime mieux retourner dans l'enfer que de l'épouser. Machiavel souffrait donc assez patiemment l'humeur de sa femme et les assauts de la pauvreté ; mais sa force d'àme parut l'abandonner, quand il se vit en butte à l'inimitié du peuple, qui poursuivait, dans l'auteur du Prince, le conseil de la récente tyrannie, et il fut pris d'un noir chagrin, auquel il succomba le 22 juin 1527, à l'âge de cinquante-huit ans^

Les ouvrages de Machiavel sont , à bien considérer le temps et le pays où ils furent écrits, des actes de courage et de patriotisme. Sans doute, ceux qui ne les ont pa^'lus ou qui ne les ont lus qu'à la légère, entraînés par l'opinion générale, m'accuseront de me tromper sur le compte du grand Florentin. La vérité pourtant est aisée à connaître, et j'embrasse cette tâche dans l'espérance de réhabiliter une des plus grandes gloires italiennes.

Suivons-le pas à pas. Florence a recouvré l'indépendance, mais les hommes qui sont à la tête de la république sont, et par leurs talents et par leurs vertus, au-dessous de leur tâche : Machiavel compose alors ses Discours sur les Décades de Tite Live, véritable code de politique à l'usage des citoyens de Florence qu'il regardait comme les plus dévoués à leur patrie. Dans ce profond commentaire des républiques anciennes comparées aux modernes, et où Machiavel se montre l'égal de Tacite par la hauteur des vues, l'auteur fait voir que la monarchie dégénère aisément en tyrannie, les aristocraties en oligarchies, le gouvernement populaire en anarchie , et il en tire cette conclusion qu'un gouvernement mixte et participant des trois, comme celui que Romulus avait institué à Rome et Lycurgue à Sparte, est préférable au gouvernement populaire établi par Solon, et qui aboutit à la tyrannie de Pisistrate.

Après ces leçons de politique, Machiavel voit l'Italie en proie aux condottieri, et il écrit les Sept livides de la (juerre. Qu'avait-elle besoin des armes de l'étranger? N'était-ce pas assez d'elle-même? Quelescitoyens,

' Machiavel mourut d'un excès de pilules qu'il s'était administrées lui-même, les croyant elîlcaces contre ses maux d'estomac. (Voy. l'ouvrage de M. Artaud, Machiavel, son gcnic et ses erreurs.) {Noie du traducteur.)

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à l'exemple de Rome et de Sparte, ne se faisaient-ils les défenseurs et les soldats de la patrie? C'est ainsi qu'on parviendrait à ressusciter la grandeur et la gloire des anciens jours. Les Histoires florentines furent inspirées par une pensée analogue. Il voulut que les vertus des ancêtres servissent d'exemple aux descendants, et en retraçant aux yeux delà postérité cette longue suite de malheurs où l'orgueil et l'ambition des grands, la corruption et les vengeances de la multitude précipitèrent Florence , il dota ainsi l'Italie de la gloire historique qui est le plus beau fleuron de sa couronne littéraire. Enfin, les Médicis étant devenus maîtres de Florence , il imagina le fameux livre du Prince. Mais quel était le but de ce livre, sinon de montrer comment les Florentins, en se faisant les soutiens de cette famille puissante, avaient été eux-mêmes au-devant de la servitude? II déclare lui-même qu'il n'entend parler ni des princes héréditaires, ni des princes élus, mais des princes nouveaux et usurpateurs , qui ne peuvent se maintenir que par les fourberies et la cruauté des tyrans. « Son intention est , dit-il, d'écrire un livre utile pour qui saura le comprendre, estimant qu'il vaut mieux , en de telles matières, peindre la réalité que l'idéal , et écrire ce qui est plutôt que ce qui devrait être. »

C'est pourtant de ce livre du Prince qu'est venue l'idée désavantageuse qui s'attache communément au nom de Machiavel. C'est en vain que Bacon déclare solennellement que l'auteur, sous couleur de donner des conseils aux rois, a voulu en réalité instruire les peuples. C'est en vain que Jean-Jacques Rousseau, Stewart et plusieurs autres modernes ont pris en main la cause du sage ami de la liberté. La multitude a persisté dans son injustice, et ce qu'il y a de plus déplorable, des hommes éminents, faits pour dominer les préjugés populaires, ont partagé son erreur. C'est ainsi qu'il est arrivé à l'éloquent auteur des Girondins, de se méprendre complètement sur le compte du grand politique, lui à qui il appartenait plus qu'à tout autre de justifier cette grande mémoire outragée. Lorsque dernièrement, le président de l'Association nationale italienne déclara que le but qu'elle poursuivait était celui-là même auquel Arnaud de Brescia, Dante et Machiavel avaient voué leur vie, nous avons entendu le membre du Gouvernement provisoire de la République française répondre, parmi de magnanimes paroles, celles-ci, qui nous ont affiigé dans une telle bouche : « Parmi les noms glorieux que vous venez de citer, il y en a un seul que je vous reproche d'avoir rappelé, à cause de la signification qui s'attache communément à ce nom de Machiavel. Effacez désormais ce nom de vos titres de gloire. »

Comment avoir raison aujourd'hui d'une erreur qui a pénétré si avant dans les esprits? C'est d'en appeler à la vie de xMachiavel, au Prince lui-même et surtout au chapitre x' du premier livre des Décades de Tite Live, où il montre (\\x' autant sont dignes d'éloges les fonda-

tcurs d'nne répnbh'qKe ou d'une monarchie, autant méritent de blâme les auteurs d'une tyrannie. Mais je ne puis résister au désir de citer ces pages sublimes, pour venger un grand citoyen :

« Parmi tous les hommes dont on parle avec éloge, il n'en est point qui soient aussi célèbres que les auteurs et les fondateurs d'une religion. Ceux qui ont fondé des Etats n'occupent que le second rang après eux. Les grands capitaines qui ont accru leurs souverainetés ou la puissance de leur pays ont la troisième place. On met à côté de ceux-ci les hommes qui se sont distingués dans la carrière des lettres, et qui, ayant réussi plus ou moins dans différents genres, jouissent de la gloire à différents degrés. Tous les autres hommes dont le nombre est infini, reçoivent la part d'éloges qui leur revient de l'exercice distingué de leur art et de leur profession. Sont au contraire voués à la haine et à l'infamie les hommes qui détruisent les religions , qui renversent les États, les ennemis du talent, du courage, des lettres et des arts utiles et honorables pour l'espèce humaine, toutes actions qui caractérisent l'impiété, la violence, l'ignorance, la paresse, la bassesse et la nullité.

« Sage ou fou, bon ou mauvais, il n'est personne qui, obligé de choisir entre ces deux espèces d'hommes, ne loue ceux qui sont louables, et ne bl;\me ceux qu'on doit blâmer; et cependant, presque tous, trompés par l'apparence d'un faux bien, d'une fausse gloire, se laissent entraîner, ou volontairement, ou par erreur, vers ceux qui méritent plus de blâme que de louange. Tel qui pourrait se faire un honneur immortel en fondant une république ou une monarchie , préfère établir une tyrannie. Il ne s'aperçoit pas combien de renommée, d'honneur, de sûreté, de paix et de repos d'esprit il échange contre l'infamie, la honte, le bLâme, le danger et l'inquiétude.

« De ceux qui vivent particuliers dans une république et que la fortune, le talent et le courage y élèvent au rang de prince, s'ils lisent l'histoire et s'ils font leur profit du tableau qu'elle présente, il n'en est point qui ne voulussent, étant hommes privés, ressembler plutôt à Scipion qu'à César, et être plutôt Agésilas, Timoléon et Dion que Nabis, Phalaris etDenys. Ils voient, en effet, les premiers autant admirés que les autres sont couverts de honte. Ils voient Timoléon et Agésilas jouir dans leur patrie d'une autorité non moins étendue que les Phalaris et les Denys , mais en jouir plus sûrement.

« Et que la gloire de ce César, que les écrivains ont tant célébré, ne leur impose pas. Ceux <iui l'ont loué étaient des juges corrompus par sa prospérité même , et effrayés d'une puissance perpétuée dans une famille qui ne leur permettait pas de s'expliquer librement. Veut-on savoirceque ces écrivains en eussent dit s'ils eussent été libres? Qu'on lise ce qu'ils ont écrit de Catilina. César est d'autant plus digne d'exécration, que celui qui exécute est plus coupable que celui qui projette.

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Qu'on voie surtout les éloges prodigués à Brutus. Ne pouvant flétrir le tyran dont ils redoutent la puissance, ils célèbrent son ennemi. Depuis que Rome devint monarchique , que de louanges ne s'attirèrent pas les empereurs qui , respectant les lois , vécurent en bons princes , et que d'infamie rejaillit sur les mauvais!

« Titus, Nerva, Trajan , Ântonin, Marc-Âurèle , n'avaient besoin ni de gardes prétoriennes, ni de légions pour les défendre. La pureté de leurs mœurs, l'attachement du sénat, la bienveillance du peuple, étaient leurs plus fermes défenseurs, leur plus sûre garde. Les Caligula , les Néron , les Yitellius , et tant d'autres scélérats revêtus du titre de prince, ne purent trouver dans toutes leurs armées orientales et occidentales une sauvegarde contre les ennemis que leur vie infâme et leur barbarie leur avaient suscités. L'histoire bien méditée de leur vie servirait pour chaque prince de guide assuré , et lui montrerait le chemin de la gloire ou de l'infamie, celui delà honte oudel'hoimeur. Des vingt-six empereurs qui ont régné depuis César jusqu'à Maximin, seize furent massacrés, dix seulement ont fini de mort naturelle. Parmi les premiers, on trouve, il est vrai, quelques bons princes, comme Galba et Pertinax , mais ils furent les victimes de la corruption que leurs prédécesseurs avaient tolérée parmi la soldatesque. Si parmi ceux qui moururent dans leur lit , il y eut quelque scélérat , comme Sévère , il ne le dut qu'à sa fortune et à un courage rare dans les hommes de son espèce.

« Mais ce qu'un prince pourrait apprendre en lisant cette histoire, ce serait à bien gouverner. Pourquoi tous les empereurs qui ont hérité de l'empire ont-ils été mauvais , excepté Titus ? Pourquoi tous ceux qui l'ont eu par adoption ont-ils été bons, témoin les cinq empereurs depuis Nervajusqu'à Marc-Aurèle? Pourquoi enfin l'empire tombe-t-il en ruine au moment où il revient à des héritiers? Qu'un prince jette donc les yeux sur les temps qui s'écoulent entre .\erva et Marc-Aurèle, qu'il les compare à ceux qui les précédèrent et qui les suivirent, et qu'il choisisse entre l'époque à laquelle il eût voulu naître et celle à laquelle il eût voulu régner.

« D'une part, sous les bons empereurs, il verra un prince vivant dans la plus parfaite sécurité au milieu des citoyens sans alarmes, la justice et la paix régnant dans le monde , l'autorité du sénat vénérée , la magistrature honorée, le citoyen opulent jouissant en paix de ses richesses, la vertu considérée, et partout le calme et le bonheur. Par conséquent aussi, toute animosité , toute licence, toute corruption, toute ambition éteintes. Il verra cet âge d'or où chacun peut avancer triomphant , le prince respecté et brillant de gloire , adoré de ses sujets heureux.

«D'autre part, il examinera les règnes des autres empereurs. Il les

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verra ensanglantés par les guerres , décliirés par les divisions , et tout aussi cruels en temps de paix ; il verra les princes massacrés, la guerre civile et la guerre étrangère, l'Italie désolée par des calamités sans bornes,. ses villes ruinées et saccagées. Il verra Rome en cendres, le Capitule détruit par ses habitants , les temples antiques profanés , les rites corrompus, et l'adultère établi dans chaque maison. 11 verra la mer couverte d'exilés ^ les écueils teints de sang. Il verra Rome se rendre coupable de tous les genres de cruautés ; la noblesse , la richesse , les honneurs, et par-dessus tout la vertu être imputés k crime. Il verra encourager et payer les accusateurs , les esclaves corrompus dépouiller leurs maîtres, les affranchis s'élever contre les patrons, et ceux qui n'eurent pas d'ennemis , être opprimés par leurs amis. C'est alors qu'il apprendra à connaître les obligations que Rome , l'Italie et le monde doivent à César, et pourvu qu'il soit homme , sans doute , il s'éloignera en frémissant de toute imitation de ces temps vicieux , et s'enflammera du désir de faire revivre les bons.

« Un prince vraiment jaloux de sa gloire devrait désirer de régner sur une ville corrompue, non comme César, pour achever de la perdre, mais comme Romulus, pour la réformer. Certainement les dieux ne peuvent donner à des hommes un plus beau champ degloire, comme nul homme ne peut désirer en parcourir un plus beau. Et si, pour bien constituer une ville, il fallait déposer la souveraineté, celui qui, pour ne pas perdre ce rang, se priverait de lui donner des lois, mériterait quelque excuse; mais il n'y en aurait point pour qui pourrait remplir cette belle tâche sans quitter l'empire. Que ceux que le ciel a placés dans ces heureuses circonstances réfléchissent que deux chemins s'ouvrent devant eux : l'un les conduit à l'immortalité après un règne heureux et tranquille, l'autre les fait vivre au milieu de mille inquiétudes, et les fait arriver après leur mort à une éternelle infamie. »

Il est impossible, après avoir médité ces sages et vertueuses paroles, de conserver encore des doutes sur Tintention qu'a eue Machiavel en écrivant le livre du Prince. Maintenant qu'il s'agit de fonder la république en France, le moment serait bien choisi pour étudier ces Discours, qui sont le meilleur traité que l'on ait fait jamais sur la manière dont se gouvernent et se maintiennent les sages républiques. Mais seraient-ils une barrière suffisante contre l'envahissemont de ces sectes qui osent se dire sociales et qui détruisent les fondements mêmes de la société? Aussi , est-ce un devoir pour tout ami de Dieu et de la patrie , de mettre tout en œuvre pour dévoiler les machinations ténébreuses de ces gens, qui voudraient nous persuader que leurs systèmes

' Plénum exiliii mare : les principaux traits de ce tableau sont cmpriiiitës à Tacite.

[Note du traducteur.)

NICCOLO MACHIAYELLl. ââS

sont une conséquence de la démocratie, et que s'en déclarer l'adversaire, c'est prendre parti contre la dignité humaine, c'est vouer les peuples à l'éternelle faim et à l'éternelle servitude. Et ils partent de là pour emboucher la trompette prophétique et pour annoiu-er, ravis par une sainte colère, la ruine de l'antique édifice dont ils aspirent à être les Erostrates : novateurs en délire qui semblent avoir dans le corps une triple dose de datura stravioniiim.

Charles Fouricr, mort il y a quelques années à Paris, enseignait avec des formules puériles que Yassociation et la division du capital, du travail et du génie, la série des r/roîipes contrastés, l'attraction des passions et le travail attractif, sont les seuls remèdes capables de guérir les peuples de la pauvreté, des maladies, des vices et dos crimes. Un monde nouveau sortira de ses six cent mille phalanges, habitées par neuf cents millions de personnes. Là, grâce à l'inventeur de la liberté amoureuse, de V harmonie sociétaire et des f/oMse passions radicales, il y aura les bacchants et les bacchantes, les vestaux et les vestales, les bayaders et les batjadères, ces derniers ayant pour mission d'entretenir le feu sacré de l'amour, et le désir de la reproduction parmi les membres du plialanstère . Pour préserver le mariage de la prostitution, les conjoints auront des favoris et des favorites. La cuisine sera un moyen &' éducation civique, et on enseignera la musique aux animaux. La richesse des phalanstères deviendra si grande que les vingt-cinq milliards de la dette de l'Angleterre seront payés en six mois avec la vente des œufs de poule. Le monde céleste se transformera comme le nôtre. L'union de la terre avec Mercure produira la fraise, avec Pallas Vépine-vinette, avec Vénus \-à framboise; nous verrons revenir l'âge d'or : « Moi seul, crie ce frénétique, j'aurai confondu vingt siècles d'imbécillité politique, et c'est à moi seul que les géni'rafions présentes et futures devront l'initiative de leur inunense bonheur. Avant moi, l'humanité a perdu plusieurs mille ans à lutter follement contre la nature; moi le premier j'ai fléchi devant elle en étudiant l'attraction, organe de ses décrets; elle a daigné sourire au seul mortel qui l'eut encensée, elle m'a livré tous ses trésors. Possesseur du livre des destins, je viens dissiper les ténèbres politiques et morales, et, sur les ruines des sciences incertaines, j'élève la théorie de l'harmonie

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