‹ L'Italie littéraire et artisqueChapitre 43 sur 86 · PIETRO BEMBO · texte numérisé non relu

PIETRO BEMBO

ou, l'amante II passa ensuite à Rome, où l'amitié de Jules II et de Léon X , dont il devint secrétaire , le mit en état de mener une existence large et fastueuse. Il tomba , à cette époque , sous le joug d'une certaine Morosina, qui exerça un grand empire sur lui tant qu'elle vécut, et le rendit père de deux fils et d'une fille ^

La vie mondaine que menait Bembo , si elle ne l'empêcha pas de remplir les devoirs de sa charge, altéra sa santé au point que ses jours mêmes étaient menacés. Il obtint alors la permission du pape d'aller à Padoue , oîi un séjour long et paisible lui rendit avec les forces du corps la tranquillité de l'âme. A la mort de Léon X il se retira tout à feit des soins et des plaisirs de la cour. Sa maison , ornée de livres , de médailles, de sculptures, d'un jardin botanique, devint une académie de Sciences, de Lettres et d'Arts. Sa vie se fût achevée dans cette bienheureuse retraite, si Paul III, l'ayant appelé auprès de lui, en 1549, ne l'eût revêtu de la pourpre romaine, qui fut refusée à Casa et à quelques autres dont la vie n'avait pas été plus licencieuse que la sienne^ Mais il est vrai de dire que les mœurs de Bembo s'amendèrent tout à fait, à partir de cette époque, et Rome, qui avait trouvé dans le nouveau cardinal un modèle de ces vertus dont le clergé romain était alors si pauvre, s'affligea doublement lorsqu'elle le perdit, en 1547.

Bien que les défauts de cet auteur accusent un génie peu inventif et une imitation servile de Pétrarque et de Cicéron , selon qu'il écrit en italien ou en latin, Bembo a été beaucoup loué par ses contemporains, qui lui ont su gré d'avoir passé par-dessus la barbarie du siècle précédent pour remonter directement à la source pure et féconde du xiii^ Cette recherche laborieuse doit nous rendre indulgents aujourd'hui encore pour ses Bime omorose, que Zanotti met au premier rang après celles de Pétrarque ; pour ses Asolani, où une brillante compagnie disserte sur l'amour, et pour son Traité de la langue italienne , en trois livres , où l'auteur met en pratique une grande partie de ses préceptes , bien qu'à vrai dire , il ne réussisse pas toujours à dissimuler le travail de ses périodes. C'est un ouvrage tout de grammaire, sous forme de dialogue, qui charmait Annibal Caro , au point de lui faire dire : « C'est lui qui le premier a enseigné à notre époque

' On conserve à l'Ambrosiennc, à Milan, dix lettres manuscrites de Lucrèce Borgia à Cembo, alors âgé d'un peu plus de trente ans, et qui ne devint prCtre et cardinal que longtemps après. A la suite de ces lettres est une pièce de vers espagnols de celui-ci, qui respire le platonisme le plus exalté et le plus ])ur; la réponse de la dame, qu'elle accompagne d'une boucle de ses cheveux, est beaucoup plus nette. [Noie du traducteur.)

^ Un de ses lils, Torquato, éleva à Bembo le tombeau qu'on voit encore aujourd'hui dans l'église de la Minerve, à Bome. [Note du traducteur.)

' Une inscription gravée sur le tombeau dont il a été parlé dans la note précédente, porteque Bembo a été admis dans le sacré Collège, ob singulares ejus rirtutes.

(Noie du traducteur.)

334 IMETKO BEMBO.

et aux époques iutures la vraie manière d'écrire. » Castelvetro le jugeait dittereninient, et Giovio aflirine que Sannazar, tout admirateur qu'il était dos écrits de Bembo, tenait sa grammaire pour une œuvre « méticuleuse, âpre, pédante et indigne de sou mérite. » Mérite incontestable , nous devons le reconnaître, et qui fut tel que la république de Venise voyant l'Italie entière retentir du nom de son illustre concitoyen, le chargea de continuer V Histoire de Venise , interrompue par la mort de Navagero, tâche pénible que Bembo accepta , bien que dans un âge avancé, mais en refusant la récompense qu'on lui décerna par un décret public.

Bembo, en écrivant l'histoire de Venise, aurait eu beau jeu pour montrer comment elleavait manqué souvent à ses engagements, si son patriotisme n'eût pas fait tort à son impartialité, et si la peur de ces temps redoutables n'eût pas été plus forte chez lui que l'horreur que doit inspirer le vice. Il fit plus que de garder le silence, il loua eft'rontément sa loyauté et sa justice. 11 n'y a point d'excuse contre le crime d'avoir forfait à la vérité ; elle doit être la règle unique de l'écrivain, il doit la crier par-dessus les toits, quelque danger qu'il y ait pour lui à lui rendre témoignage. Que celui qui ne l'aime pas assez pour s'en faire le champion , jette la plume , plutôt que de prostituer son talent.

§ait>a&ôave Citâti^Uone.

AixTENANT je dois tracer le portrait d'un homme qui offrit l'accord heureux des plus rares vertus, qui, prosateur, reproduisit les grâces des anciens sans les copier ; riche , ne prodigua pas ses richesses dans de vains et honteux plaisirs; noble, n'écrasa pas le peuple de ses dédains; soldat, respecta la faiblesse ; courtisan , se montra toujours intègre et loyal. Heureux, du reste, en ce qu'il n'eut point à combattre ces deux ennemies des gens de bien, la Fortune et l'Envie.

Balthazar Castiglione naquit dans le Mantouan, vers 1478, de Christophe Castiglione, noble chevalier, et de ouise Gonzaga, femme d'un grand sens. Milan était alors le rendez-vous d'une foule de savants et de littérateurs I distingués dont le duc Ludovic Sforce s'était déclaré le Mécène, non par vanité, mais par penchant et par goût. Le jeune Balthazar se sentit attiré vers la cour ; mais sachant que la noblesse n'est rien sans les vertus et sans la science, il s'appliqua avec ardeur à l'étude du latin et du grec sous la direction de Merula et de Chalcondylas, et y joignit toutes les connaissances utiles ou aimables usitées de son temps. 11 plut beaucoup au duc Ludovic , qui le combla de faveurs dans le dessein de l'attacher à sa cour. A la rupture

Page 1