‹ L'Italie littéraire et artisqueChapitre 45 sur 86 · BALDASSARE CASTIGLIONE · texte numérisé non relu

BALDASSARE CASTIGLIONE

Les nombreuses ambassades remplies par Castiglione ne l'empêchèrent pas de composer des poésies remarquables en italien et en français. Mais je ne parlerai ici que de son livre du Courtisan^ sorte de dialogue, dans le genre de Y Orateur (\e Cicéron, et dans lequel l'auteur a renfermé tout un code de morale pratique, que Zanotti regarde comme un chef-d'œuvre. C'est ce dont, au reste, le lecteur pourra juger luimême par ce fragment sur les devoirs du Courtisan :

« Puisque aujourd'hui les princes sont tellement corrompus par la mauvaise éducation, l'ignorance et la fausse persuasion où ils sont d'euxmêmes, puisqu'il est si difficile de leur faire connaître la vérité et de leur inspirer le goût de la vertu, puisque ceux qui les entourent emploient le mensonge, la flatterie et toute sorte de moyens pervers pour se glisser dans leurs bonnes grâces, le Courtisan peut facilement et doit tâcher à se faire bien venir de son prince, de manière à ce qu'il ait la liberté de lui parler de toute chose à son aise et sans être importun. Et si le Courtisan a toutes les qualités dont j'ai parlé, il arrivera à cela sans beaucoup de peine, et il pourra ainsi toujours faire connaître habilement la vérité en toute occasion. Il se servira de son influence sur l'esprit du prince pour ouvrir peu à peu son âme à la bonté et lui enseigner la continence, la force, la justice, la tempérance, en lui apprenant de quelle grande douceur est suivie cette courte amertume que Ton ressent au premier abord, lorsqu'on combat les vices qui sont toujours funestes, fâcheux et accompagnés de la honte et du blâme, tandis que les vertus sont utiles, agréables et honorées. Il lui citera pour l'encourager l'exemple des capitaines illustres et des autres grands hommes auxquels les anciens élevaient des statues de marbre, de bronze et d'or, autant pour les honorer que pour exciter une noble émulation chez ceux qui seraient tentés de les imiter. C'est ainsi qu'il pourra le conduire par l'austère chemin de la vertu, en l'ornant, pour ainsi dire, de verts feuillages et en le semant de fleurs, afin d'adoucir les fatigues de la route pour ses pas débiles; et tantôt à l'aide de la musique, tantôt à l'aide des tournois et des lances, des vers, des disputes galantes et des autres délassements de ce genre, il tiendra constamment son âme occupée par d'honnêtes plaisirs, afin d'imprimer chaque fois dans son âme quelque solide vertu : et, s'il le trompe, ce sera comme l'habile médecin qui, voulant ftiire prendre à un enfant malade et dégoûté une médecine amère, enduit de miel les bords du vase. De même le Courtisan, en faisant du plaisir l'instrument de la vertu, atteindra sa fin et méritera la plus grande gloire dont puisse se payer un service rendu à l'humanité, parce qu'il n'y a point de bien préférable à un bon prince, ni de fléau pire qu'un mauvais. De là vient aussi que

avait consacré rinscription louchante qui se lit encore à la droite du tombeau où ils sont réunis.

338 BALDASSAHE CÀSTHiLIONE.

l'on ne connaît point de supplice assez atroce et assez cruel pour châtier comme ils méritent ces courtisans scélérats qui tournent à mal les grâces de leur esprit et les dons qu'ils ont reçus de la nature, qui se glissent dans l'intimité des princes pour les corrompre et pour intiltrer le vice dans leur cœur : car la coupe qu'ils empoisonnent n'est point un vase destiné à l'usage d'un seul, c'est la fontaine publique où s'abreuve un peuple entier. »

Ces conseils ont une grande autorité dans la bouche de Castiglione, dont la vie s'écoula dans les cours et qui donna l'exemple des plus rares vertus. Que ceux donc que l'ambition pousse à briguer la périlleuse familiarité des princes aient souvent à la main le livre du Courtisan, et qu'ils ne perdent point de vue le conseil renfermé dans ces sages paroles : « Supposez le prince d'une nature perverse et endurcie dans le vice comme les phthisiques dans la maladie, le courtisan doit s'affranchir de cette servitude pour ne pas porter le blâme des mauvaises actions de son maître et pour ne point sentir l'ennui qu'éprouvent les bons qui servent les méchants. »

3^nuibal €-àvo.

Ly a peu d'écrivains qui réunissent en eux la force et la douceur, la majesté et la grâce , sans tomber dans la dureté ou dans la fadeur , dans l'enflure ou dans le trivial, et sans que leurs écrits, soit en prose, soit en vers, gardent l'empreinte de l'art avec Icciuel ils ont été composés. Ce mérite fut pourtant celui de Caro, que nous avons le droit de compter parmi les écrivains les plusparfaits qui aient jamais été. Et, bien qu'on ne puisse pas espérer d'imitateurs d'un si rare modèle, il n'y a point de mal à l'étudier dans ses ouvrages, qui offrent au lecteur la réunion des plus belles qualités du style italien.

ÂNNiBAL Caro naquit en 1507, h Civitanuova, dans la Marche d'Âncône, de parents pauvres. On n'a pas craint do lui reprocher la bassesse de sa profession , parce qu'il fut contraint, pour subvenir aux nécessités de sa famille, de se charger de l'éducation des enfants de Louis Gaddi : ce qui devrait plutôt lui être imputé comme un titre de gloire , pour la constance qu'il déploya dans cette lutte courageuse contre le sort, Gaddi, frappé des dispositions du jeune homme, le prit pour secrétaire et le combla de bienfaits. Malgré cela, sa sévérité naturelle éloigna de lui Annibal, qui le quitta pour entrer au service de Gui-

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diccioiii. Son nouveau patron étant mort, et Gadcli ne lui ayant survécu que de deux ans, il s'attacha à Pierre Louis Farnèse, qui le chargea de plusieurs ambassades dans divers pays, et notamment dans les Flandres. Après la mort du duc, il se sauva à Parme, où il fut secrétaire du cardinal Ranuccio et d'Alexandre Farnèse jusqu'à sa mort, arrivée en 1566. Caro a laissé divers ouvrages, la Fichéide^, le Discours des nez-, la Traduction de la rhétorique d'Aristote, et du roman de Daphnis et Ch/oéde Longus. Mais l'ouvrage qui a fondé sa réputation, et qui Ini assigne le premier rang parmi les prosateurs du xvi" siècle, sont les Lettres familières, écrites par lui à ses amis et au nom de ses patrons. Pour preuve de ce que j'avance , je citerai le iragment suivant d'une lettre qu'il adresse à l'évéque de Castro, de la part de Guidiccioni, et où il raconte les artifices d'un célèbre imposteur :

« Votre seigneurie se persuaderait-elle jamais que j'eusse été mis dans le panneau par ce cardinal Adriano, qui logea à Rome avec Sellaro di Borgo? ce cardinal Farnèse, qui donna cette commanderie et fit ces chevaliers ù Venise? cet ambassadeur de monseigneur le duc de Castro au roi des Romains? ce satrape envoyé au grand turc? cet évêque de Cornouailles, ce seigneur, ce baron, cet illustre proscrit de Naples? ce Vertunne, qui se transforme en tant de personnages? qui a tant de noms, tant de titres? qui s'est trouvé dans de si hauts emplois? qui sait et qui a fait tant de choses? cet homme invisible qui est partout? qui, dans toutes les prisons, est libre? dans toutes les maisons, maître? cet honmie qui mourut de lui-même pour échapper au supplice, et qui ressuscita après sa mort? cet homme qui est tout autre homme, hormis lui-même? ce philosophe, cet empirique, ce sorcier, cet alchimiste? en un mot, ce Panurge, je veux dire ce monsieur Antonio de Sainte- Croix? C'est un homme de plus de soixante-dix ans, les cheveux

blancs, maigre, noirci et recuit. A une fausse jaud^e qu'il traîne derrière lui, il a l'air d'un Vulcain; à ses yeux couleur de rouille, d'un Caron; au poil, d'un Lycaon; à de certaines écailles qui lui couvrent le dos, d'un veau marin. A l'humilité de son langage, vous diriez d'un Ililarion, à le voir, d'un Malagigi, et à tant de transformations qu'on lui voit subir, il se pourrait bien que ce fût un Protée : car il n'est ni homme ni bête, et il est l'un et l'autre, et il est à la fois un composé de vénérable et de hideux. Il possède tous les arts, toutes les langues; il a. été dans tous les pays ; il connaît tout le monde, et personne ne le

' C'est un comnienlairc plaisant sur un capitolo deMolza à la louange des figues {fiche),

[Note du traducteur.)

^ Leoiii (l'Aiicôno, ptV's'ulcnl de l'Acadc'niio romaine délia virti'i, avait un nez énorme; Annibal Caro prit ce nez jiour sujet d'un second discours académique, dans le goût de la Ficluede et ()ui amusa beaucoup cette société de gens de lettres, et surtout Leoni lui-mémo. {Note du traducteur, )

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