‹ L'Italie littéraire et artisqueChapitre 46 sur 86 · ANNIBAL CARO · texte numérisé non relu

ANNIBAL CARO

connaît. Il a un esprit vif et diabolique, une démarche lente, un parler grave, une vue prompte, une échappatoire toujours prête; et vous ne pouvez placer devant ses yeux un faisceau, qu'il n'en trouve aussitôt le joint. Il a des amorces et des appeaux pour toute sorte d'oiseaux, et il n'en a pas plutôt aperçu un, qu'il se met à chanter comme lui. Son visage est fait de façon que l'on n'y découvre ni pudeur, ni crainte, ni passion d'aucune sorte. Dans sa bouche, le mensonge devient vérité; les paroles qu'il dit sont autant de perles, et chacune de ses actions est un agnus Dei. Au premier abord, avec ses cajoleries, ses airs d'hypocrite, et avec les prestiges de son art, il a souvent fait accroire à qui le connaissait, que ce ne fût point lui, et cependant c'est bien lui. La première fois que je le vis, il eut beau vouloir faire le sourd et l'homme qui ne se souvient de rien, je fis de telle' sorte qu'il m'entendit, et se souvînt par-ci par-là de quelques peccadilles; mais la peur de madonna Margherita' lui délia tout à fait la langue. 0 monseigneur, quelles choses raconte et quelles choses a faites cet homme! Quel Sinon, quel Margutto, quel Brunello-! tous sont des bêtes à côté de lui. De vous raconter ses actions tout du long serait impossible ; mais s'il vous plaît interroger, on vous en dira quelqu'une. Et pour vous montrer combien le champ est vaste, déterminez vous-même sur quel sujet vous voulez être éclairci de son adresse et de son savoir; on répondra à toutes vos questions, comme faisait Gorgias, et en moins de quinze jours vous serez complètement satisfait. Voulez-vous quelque anecdote plaisante sur un prince? désignez vous-même l'espèce. Ou bien préférezvous qu'on entame le chapitre des femmes, des moines, de n'importe quelle espèce de gens ? nous avons sur tous des histoires incroyables. Pensez que notre homme a commencé à exercer son art au temps du pape Alexandre, et qu'il a continué sans interruption jusqu'à notre saint-père actuel. Il aurait quelque velléité d'écrire sa vie, mais le temps lui manque, et la grandeur du sujet l'épouvante. On formera un ju-tit recueil de quelques-unes de ses prouesses; et pour me donner un peu de passe-temps, ainsi qu'à ces messieurs, je le maintiendrai en vie tout cet été, encore que je doive pourvoira sa subsistance. Mais quoi que je fasse pour le tenir sous bonne garde, je crains à chaque instant d'apprendre que quelque crochet, quelque eau forte, quelque sortilège me l'a fait échapper, ou, que grâce aux mille correspondances qu'il a au deliors, par les mille artifices dont il use, par les mille enchantements qu'il sait faire, il a trouvé quelque compagnon pour lui venir en aide, (juclque niais pour se fier à lui, quelque diable pour l'emporter. » Prosateur excellent, poète non moins remarquable, la traduction

' Prison de Venise. [Note du traducteur.)

^ Personnages de VÉnéide et du Roland furieux. {Note du traducteur.)

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