ANNIBAL CARO
libre de VÉncklc de Caro est un chef-d'œuvre dont la gloire durera autant que le goût se maintiendra en Italie. La fameuse canzone
« Venez à l'ombre des lys d'or »
où, voulant glorifier la maison de Valois, il compare les princes de cette famille aux dieux de l'antiquité, commença sa renommée. C'était outrer un peu l'éloge ; aussi, Lodovico Castelvetro, prié par un de ses amis de lui donner son opinion sur la pièce de Caro , en lit une critique où tous lès défauts du prétendu chef-d'œuvre étaient relevés avec beaucoup de justesse, selon moi. La blessure alla jusqu'à l'àme du poëte, et il semble, quand on lit V Apologie des Académiciens des Banchi de Borne contre M. Lodovico Castelvetro^ que jamais la rage de l'amourpropre blessé ne fut portée plus avant. Mais qui ne sait quelle fureur entre dans l'àme des gens de lettres! La grâce et la nouveauté de la satire, la beauté des sonnets que renferme celte réplique, ne sauraient excuser le ton outrageant, les accusations infâmes et l'hypocrisie de i'auteur, qui ose se vanter de sa mansuétude et de sa modération. Cette polémique fut longue et la vengeance de Caro odieuse , parce que , si rien ne prouve l'assertion deVedriani et de Muratori, qu'il eût dénoncé Castelvetro au tribuna' de l'inquisition comme suspect d'hérésie, et l'eût réduit à fuir loin de son pays, il est certain qu'il ne lui épargna pas les inculpations les plus dangereuses. Ces inculpations se montrent à chaque page de V Apologie, où il l'accuse « de ne pas croire à la vie future, d'être un corrupteur de la vérité, de la foi véritable et des belles lettres, un furieux, un impie, un ennemi de Dieu et des hommes, qu'il recommande aux inquisiteurs, au barigel, et au grand diable. »
Une telle tache est fâcheuse dans la vie d'Ânnibal Caro. C'est en vain que je voudrais après cela, à l'exemple des autres biographes, célébrer sa modestie et sa douceur, il ne dépend pas de moi d'oublier la férocité de son Apologie, et cette querelle sanguinaire, dont nos annales littéraires oflrcnt malheureusement plus d'un exemple. Et plût à Dieu encore que l'inimitié et la division ne franchissent pas l'enceinte littéraire , et que la concorde si longtemps désirée vînt à unir en un seul faisceau les familles italiennes!
6ioininni ^clla Ca^ea.
NE des qualités les plus propres à la langue italienne est assurément cette allure majestueuse qui atteste sa parenté avec la langue de Cicéron et de Virgile. Le prosateur dont je vais esquisser la vie est un de ceux qui possédèrent cette qualité au plus haut degré, comme on peut voir dans deux harangues qu'il a laissées et qui demeurent parmi le petit nomhre des ouvrages éloquents de notre langue. Il est rare, en effet, chez nous, que la noblesse de l'expression réponde au sublime de la pensée : ce qu'il faut attribuer à l'abandon funeste et à l'état miséral)le où est i réduite depuis trois siècles l'éducation des peuples de l'Italie.
Jean della Casa naquit près de Florence en 1503, et fut conduit enfimt à Bologne, pour y être élevé d'une manière conforme k la noblesse de son origine et aux rares dispositions qu'il annonçait. Lorsque l'apaisement des discordes civiles permit à ses parents de rentrer à Florence, Jean retourna dans sa patrie, qu'il quitta bientôt après pour aller à Rome où il devint clerc de la' chambre apostolique. Il paraît que l'ambition plutôt que le dédain des choses mondaines le porta à entrer dans les ordres, si l'on en juge'parle désordre de sa vie et la licence qui règne dans ses Cap? toi i.
344 GIOVANNI DELLÂ CASA.
L'étendue de ses connaissances, puisées principalement dans l'étude des anciens, lui mérita d'être envoyé en 1540 comme commissaire apostolique à Florence où il devint un des fondateurs de l'Académie. Trois ans après il fut nommé par Paul III à l'archevêché de Bénévent et envoyé en ambassade à Venise. Mais ce fut en vain qu'il déploya toutes les ressources de l'éloquence dans les deux harangues qu'il composa à cette occasion, sa négociation échoua. Chargé de faire le procès à Vergerio, évêque de Capo d'Istria, il obtint son bannissement ; mais devenu lui-même en butte aux calomnies de l'hérésiarque, il fut contraint de se sauver à son tour en Allemagne où il composa une Invective latine et plusieurs iambes pour sa défense. Mécontent de Jules II, il vendit sa cléricature et retourna à Venise, où lesloisirsde savilla deMarca Trivigiana lui permirent de se livrer à l'étude, sans toutefois renoncer entièrement à la politique qui le rappelait de loin en loin. A la mort de Jules II, son successeur Paul IV fit venir à Rome monsignor délia Casa et lui confia le poste de secrétaire d'État, pour la grande expérience qu'il avait des affaires. Ce n'était pas assez pour son ambition. Il aspirait depuis longtemps au cardinalat. Paul III, malgré son attachement ne parlait pas de l'y élever, bien qu'au mois de décembre 1555 il eût fait une promotion de sept cardinaux. Le fait fut jugé diversement. Si quelques-uns blâmèrent Paul III d'avoir privé le sacré collège d'un honmie aussi éminent, le plus grand nombre le loua d'avoir compris que la vie licencieuse du poète déshonorerait la pourpre romaine. Mais alors pourquoi l'avait-on nommé nonce apostolique et archevêque? Ce qui fit chercher ailleurs la cause de ce refus. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'il ne survécut pas longtemps à sa disgrâce, puisqu'il mourut en novembre 1556.
Les ouvrages de Casa montrent quelles étaient la pénétration et la vigueur de cet esprit, un des plus heureusement doués de ce siècle remarquable. Ses Rime ont une élévation et une hardiesse inconnues parmi les pétrarquistes du temps, et qui faisaient dire au Tasse : « Il est vraiment merveilleux par le choix des expressions et des pensées , la nouveauté des figures, et principalement des métaphores, le nerf, la grandeur et la majesté. » Il excella de même dans ses compositions latines, soit en prose, soit en vers. Il traduisit avec une rare élégance les Harangues et la Description de la peste dans Thucydide. Au premier rang, parmi ses ouvrages en prose, se placent les Harangties ijour la Lifjue; voici un fragment de la première qu'il composa étant nonce apostolique à Venise , à l'effet d'engager le doge à entrer dans la ligue formée par Paul III et Henri II contre la puissance de Charles-Quint : « Essayons un peu de tracer en nous-mêmes la terrible image et la figure menaçante de la monarchie, et nous tournant ensuite vers les monarques , voyons si cette figure ne se retrouve pas en eux trait pour