‹ L'Italie littéraire et artisqueChapitre 48 sur 86 · GIOVANNI DELLA CASA · texte numérisé non relu

GIOVANNI DELLA CASA

trait, et principalement dans les plus grands et les plus fameux. Je suis certain, Prince Sérénissime, que V. A. S. n'a jamais vu cette affreuse et cruelle bête dont je parle, ni ne désire la voir. Superbe, goulue, tenace, les mains rapaces et sanguinaires; comme soninstinct unique estdecommander, de violenter, de tuer, de dépouiller et de voler, elle se complaît naturellement dans la violence, les armes et le sang. Pour accomplir son œuvre, elle appelle à son aide (car c'est en vainqu'elle chercherait d'autres auxiliaires] les armées des nations barbares, les bandits, les corsaires, la cruauté, le mensonge, la trahison, l'hérésie, le schisme, les jalousies, les menaces et la crainte ; et par-dessus tout cela les amitiés feintes et perfides, les paix simulées, les alliances sanglantes et les caresses empoisonnées. Tel est, Sérénissime Prince, l'aspect horrible, tels sont les procédés , les mœurs et les accompagnements obligés de la monarchie. Je dis obligés, car quel visage, quelle âme, quel entourage différents pourrait-on prêter à un tel monstre qui se repaît et s'engraisse du sang , de la liberté et de la vie de tous? Maintenant tournons nos regardsverslesempereurs précédentset vers l'empereur actuel, etvoyons si leur physionomie , leurs mains et surtout leurs actes se rapportent exactement à la peinture que je viens de faire. Ce discours serait trop long, Sérénissime Prince, si j'entreprenais de retracer point par point devant vous la vie des anciens empereurs; vous la connaissez d'ailleurs, et il suffira que j'entre dans quelques détails relatifs à l'empereur actuel, ce que je ferai en peu de paroles. Je laisserai de côté la violence ouverte pour ne m'attacher qu'aux menées sourdes, qui par leur profondeur même et par l'habileté avec laquelle elles sont conduites, échappent en partie à l'attention du plus grand nombre : menées qu'il est d'autant plus urgent de dévoiler qu'à cette heure même, à ce que j'apprends, il redouble ses caresses et ses protestations d'amitié envers vous. Qu'il me soit donc permis de rappeler à V. A. S. que cette même langue et cette même plume qui la flatte et la trompe à cette heure, a brûlé Rome, qu'elle a trahi et livré en proie à la férocité des Barbares et à l'avidité des hérétiques les autels , les églises, les saintes reliques et le vicaire auguste de Jésus-Christ. En effet, ce ne fut point dans une guerre loyale, ce fut sous le coup de trois traités mensongers que le saint pape Clément succomba; j'ai là entre les mains les lettres et toutes les pièces authentiques qui constatent cette triple trahison, et Y. A. S. peut également en prendre communication, si tel est son bon plaisir: l'une de ces pièces est des Colona, la seconde du vice-roi, la troisième du connétable de Bourbon. Le désir malheureux et la soif de tranquillité et de repos que nourrissait le saint père , joints au poison des caresses impériales qu'il buvait avidement (et que l'on vous verse et vous présente maintenant) plongèrent rÉglise(grand Dieu!) et la personne de Sa Sainteté dans le gouffre de misères que cette pieuse et

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fidèle république a contemplées trop longtemps d'un regard désolé. Ces mêmes llatteries portèrent le trouble, la désolation, le deuil, le sang , le poison et la mort dans les États du roi Très-Chrétien, en échange de l'hospitalité fraternelle et loyale dont ce prince magnanime avait usé à l'égard de son rival. La générosité de François, les honneurs qu'il lui avait fait rendre , tandis qu'il était livré entre ses mains sans défense, ne firent qu'accroître l'insolence et la cruauté de l'empereur. En voilà assez pour que nous ne soyons plus exposés à nous méprendre touchant l'entourage et les nobles procédés de la tyrannie, c'est-à-dire les caresses empoisonnées et les paix frauduleuses : voyons-la maintenant dans ses alliances et ses liens de famille, plus barbares et plus cruels cent fois que ceux de Térée et de Médéo. Rappelons-nous la bonne et fidèle compagnie que vous a faite l'empereur dans la guerre de Prevesa, et s'il n'a pas essayé de s'emparer de vos galères, s'il a soutenu vigoureusement avec vous le poids de la guerre, s'il a exécuté les traités en rendant Castelnuovo , s'il ne vous a pas laissé seul dans la lutte , s'il vous a secouru comme il le devait dans les extrémités où vous avez été réduit, et pendant votre disette, allumons-lui des cierges pour l'adorer. Mais s'il vous a abandonné dans la guerre , trahi sur le champ de bataille, trompé dans la victoire, assiégé pendant la paix, décimé par la famine, tandis que lui, votre allié, regorgeait de richesses et de superflu, alors reconnaissez les traits hideux du monstre que j'ai peint tout à l'heure devant vos yeux. Telles sont ses alliances, Sérénissime Prince. Et pour ce qui est de ses liens de famille , voyez-le plonger ses mains dans le sang de son aïeul et de ses neveux, assassiner le beau-père de sa fille et jeter son cadavre aux chiens, et chasser de ses États ses enfants innocents. C'est pourquoi il me semble que si la tyrannie pouvait prendre une voix et exprimer au dehors sa pensée, elle s'écrierait avec un accent de triomphe, en parlant de l'empereur actuel : Celui-là est bien véritablement de mes amis et de mes fils les plus chers : car je le vois (connue autrefois Jules César) couvert du sang de son gendre, afin de se frayer un chemin jusqu'à moi. — Mais laissons cette bète hideuse dans son antre. »

On ne lit pas assez les Harangues pour la Ligue ^ et Casa est connu principalement pour son livre de Galateo et desOfflces, où il traite des moyens les plus propres à s'attirer et à mériter la bienveillance générale. Ces deux opuscules un peu frivoles , un peu pédants, entachés parfois de llatteries, ne laissent pas que de renfermer d'excellents préceptes, et ont fourni une ample matière aux modernes qui ont écrit sur ce thème des devoirs sociaux. Mais nous sommes trop loin du xvir siècle, et notre société présente réclame de plus hauteset de plus patriotiques leçons que celles que monsignor délia Casa adressait aux Italiens de son temps. Aussi bien le plus grand mérite de cet écrivain n'est pas là,

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il est dans son style qui , quoi qu'on ait dit de la longueur do certaines périodes, est un modèle achevé. Que ceux qui n'aiment pas la pompe du Galateo , relisent ses Lettres, si pleines de naturel, et parmi lesquelles l'on doit citer celle qu'il adresse à son neveu Pandolte Rucellaï pour le faire rougir de son oisiveté et de ses débauches. Si l'on ne voyait souvent, chez ceux-là surtout qui se mêlent de faire la leçon aux autres, les actes contredire les paroles, n'y aurait-il pus lieu de s'émerveiller des conseils donnés à son neveu par un oncle de mœurs si relâchées et auteur des Capitoli, de la Fourmi et du Four':f

i3cl*Uivr^^J Bayait? îiti.

'ai reproché d'autres fois à la plupart de nos modernes d'avoir un style barbare et hérissé de tournures étrangères, et j'ai cité les écrits de quelques anciens pour servir d'avertissement et d'exemple à la génération présente. Un défaut qui vient à la suite de ceux-là, c'est de dire peu ou rien en beaucoup de paroles , défaut trop commun parmi nous et dont je voudrais qu'on pût corriger notre littérature, par l'exemple d'un écrivain qui égale parfois Tacite par la concision et l'énergie de l'expression.

Bernardo Davanzatf naquit à Florence en 1529, et, comme c'était l'usage parmi beaucoup de ses concitoyens, il s'adonna, dans sa jeunesse, au commerce, qu'il exerça d'abord à Lyon , puis dans sa patrie , sans négliger pour cela les études littéraires, pour lesquelles il s'était épris tout h coup d'une vive passion. Ses talents joints à la droiture de son caractère le firent nommer à plusieurs offices de magistratqu'ilremplitavec honneur etavec une éloquencequi, comme une monnaie d'or, renfermait, sous un mince volume, une grande valeur. Il porta la même sagesse dans ses affaires domestiques, et, après avoir donné à la république de vertueux fils, dignes rejetons d'un grand citoyen, il termina, en 1606, son honorable vieillesse.

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La langue italienne doit beaucoup à Davanzati , dont les opuscules économiques, agraires, domestiques , historiques et littéraires contribuèrent à la débarrasser de cette fastuosité inutile dont elle était redevable à plusieurs des écrivains du xvi*^ siècle. Si le Discours sur la mort du grand-duc Côme I" n'accuse pas une grande profondeur de pensées, en revanche, la Notice sur les Changes^ où sont posées les bases de cette branche vitale du commerce, atteste chez Davanzati une science économique remarquable pour l'époque où il écrivait. La Culture toscane se recommande au lecteur par la propriété, la grâce et la concision singulière des termes. Mais l'ouvrage où il apporta le plus de soin et qui fut le véritable fondement de sa réputation, fut la Traduction des Annales de Tacite, où il entreprit de montrer que la langue toscane pouvait rivaliser avec le latin, par la précision, la brièveté et la richesse de l'expression. Cela lui donna envie de se faire lui-même historien, et il écrivit les livres sur le Schisme d'Angleterre, où l'on admira la véracité de l'écrivain et la justesse avec laquelle Henri YIII était apprécié par un contemporain. Le récit de la mort de Thomas Morus et de Jean Fischer , commandée par ce même Henri , donnera une idée du mérite du style de Davanzati :

« Tous les yeux étaient tournéssurFischeretsurMorus, les deux plus grandes lumières du royaume, maintenant en prison. Morus était laïque, aimé de tout le peuple ; l'Angleterre ne produisit pas, pendant plusieurs siècles, un si grand homme : né à Londres, noble, très-savant en grec et en latin, versé quarante ans dans les magistratures et les négociations, il fut marié deux fois, et eut plusieurs fus; il ne chercha point à s'enrichir, n'ajouta pas cent ducats de rente à son patrimoine ; il était enflamméde l'amour delà justiceet de lareligion,etdu désir dechasser les nouvelles hérésies d'Allemagne. Ce coup ne l'abattit i)oint; loin de là, comme il était gai naturellement, il cherchait à distraire ses compagnons. Il disait que le péché nous avait chassés du paradis et enfermés dans la prison de ce monde; que la mort nous en tirait et nous menait au jugement. Comme Henri VDI était en doute s'il laisserait vivre l'adversaire implacable de son adultère ou s'il pousserait rinfamie jusqu'à éteindre ce flambeau éclatant, il apprit que Fischer venait d'être promu au cardinalat par Paul Hl, et jugeant dès lors qu'il ne le mettrait jamais de son parti contre le pape, il résolut de faire mourir d'abord celui-ci pour voir si Morus céderait. Le 22 de juin 1535, le plus savant et le plus saint homme de l'Angleterre, décrépit et cardidinal, fut interrogé, et, sur son refus de reconnaître Henri pour chef de l'Église, conduit au supplice. Lorsqu'il vit l'échafaud, il jeta le bâton sur lequel il s'appuyait pour marcher, en disant : Or sus, mes pieds, faites de vous-mêmes ce peu de pas. 11 dit le Te Deum, et offrit le cou à la hache. Sa tète fut mise au bout d'une pique et exposée sur le pont

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de Londres, d'où on l'enleva presque aussitôt, piirce qu'on disait qu'elle paraissait de moment en moment plus vénérable et resplendissante. 11 avait été fait évèque de RotTen par Henri VII, qui le donna pour conseiller et pour confesseur à Marguerite, mère de Henri VIII : il fonda les écoles et les collèges d'où sortirent ces trésors d'érudition sacrée et profane. Henri VIII voulut lui donner un évêché plus considérable, mais il refusa, afin d'avoir à rendre compte d'un moindre troupeau . Interrogé s'il avait voulu ou su sa promotion du cardinalat, il répondit qu'il n'avait jamais désiré les honneurs, encore moins à cette heure qu'il était décrépit et moribond. H conseilla, aida et défendit ce fameux livre que Henri ecrivitcontreLuther.il écrivit et prêcha d'une manière remarquable sur le sacerdoce, le sacrifice, les sacrements, la hiérarchie, sur chaque point de la religion, et contre les hérétiques. H gouverna saintement son troupeau pendant trente-trois ans; quinze mois il subit la prison ; et, le jour qu'il y entra, les sergents, qui avaient été pour piller sa maison, ayant aperçu une cassette de fer, la brisèrent et trouvèrent, au lieu de bijoux ou d'argent, un cilice et une discipline.

« Morus, instruit du martyre de Fischer, pria Dieu de lui faire la même grâce. Plusieurs personnages qui vinrent le visiter l'exhortèrent vainement à obéir au roi. H dit à sa femme qui fondait en larmes : Ma Louise, que puis-je espérer de vivre? vingt ans? qu'est-ce auprès de rét(!rnité? Tu es une mauvaise marchande, si tu me conseilles un pareil troc. Il se leva pour lire et pour écrire, et ferma la fenêtre. Son gardien lui demanda la raison ; il répondit : Ne faut-il pas, quand la marchandise est perdue , fermer la boutique? Il écrivit dans sa prison deux opuscules remarquables par l'élégance, de la Consolation, en anglais, eide iu Passion du Christ, en latin. Au bout de quatorze mois, amené devant une commission d'examen, on lui demanda ce qu'il pensait de la nouvelle loi d'après laquelle le roi était déclaré chef de l'Église, non plus le pape. Comme elle avait été rendue pendant sa prison, il répondit qu'il ne savait rien de ce fait. Le chancelier Dudleyet le duc de Norfolk qui siégeaient les premiers dirent : Bien, vous le savez présentement, que dites-vous? Il reprit: Je suis votre prisonnier, partantvotre ennemi, ne faisant plus partie de votre gouvernement, et je ne me soucie pas de vos lois. Alors le chancelier : Vous êtes donc contraire à celle-ci, puisque vous vous taisez? Et lui : Qui se tait consent d'ordinaire. Vous approuvez donc? répHqua l'autre. Gomment le puis-je, reprit Morus, puisque je n'ai pas lu la loi? Il fut livré aux Douze de la Chambre criminelle , et condamné à mort. Alors Morus , certain du martyre, exprima nettement sa pensée : J'ai, dit-il, médité pendant sept ans sur ce point , si l'autorité du pape était de droit divin et positif, et, l'ayant trouvée commandée par Dieu, ainsi je la tiens et la crois, et mourrai dans celte conviction. Ainsi , dit le chancelier, vous vous

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tenez pour plus docte et supérieur à tous les autres évêques , théologiens, nobles, sénateurs de rassemblée des États et de tout le royaume? Allez, répondit-il, pour un de vos évêques et de vos théologiens j'en ai cent qui sont des saints dans le ciel; pour votre noblesse, j'ai celle des martyrs et des confesseurs ; pour votre assemblée unique (et Dieu sait quel), toutes celles qui ont été tenues depuis mille ans; et pour votre petit royaume, j'ai la France, l'Espagne, l'Italie et tous les empires chrétiens. On ne crut pas, le peuple étant présent, devoir lui en laisser dire davantage, et, le 5 de juillet, il fut décapité. » Ne dirait-on pas ce récit une page de Tacite?

PROSATEURS

DU xYir AU xir siècle.

©alilco ©iililn.

N a reproché souvent aux écrivains italiens d'avoir attaché pUis d'importance aux grâces extérieures du style qu'à la sohdité du fond, comme si la saveur des fruits n'était pas préférable à l'inutile abondance des branches et des fleurs II est vrai que nos auteurs, séduits par les grâces enchantet?>^r^^^^ -«^^^ resses de la forme italienne , ont oublié trop sou- •^ J^^Sfc^î^^ vent que les mots ne doivent servir qu'à mettre en lumière la force de la pensée. Cependant on se tromperait grandement si l'on s'imaginait que Tltalic soit en peine de citer des noms qui réunissent l'élégance à la profondeur. Sans parler de quelques penseurs dont j'ai esquissé précédemment les vies, il suffirait de cette courte notice sur l'homme qui attacha la couronne scientifique au front de l'Italie. Chacun compre ndra que je veux parler du

-< divin Galilée, qui le premier brisa l'antique idole et osa affranchir l'esprit humain , qui attacha de nouveaux yeux au front de l'homme, couronna Jupiter d'étoiles, et après avoir convaincu le

soleil de corruptibilité, l'assit ensuite , haute compensation , sur un trône immobile. » (Mascheroni.)

Galileo Galilei naquit le 18 février 1564, à Florence. Son père, tout en le destinant au négoce , voulut que les trésors des langues grecque et latine lui fussent ouverts, et le jeune homme y puisa cette vigueur de style qui devait faire de lui l'un des écrivains les plus remarquables de son siècle ; il apprit presque dans le même temps et avec une ardeur sans égale la logique , la mécanique , la médecine , la musique , la peinture ; et de fait , à peine au sortir de l'adolescence , Galilée , non pas seulement restaurateur, mais créateur de sciences nouvelles, était passé maître en toute sorte de matières, qu'il s'agît de littérature, de sciences, de peindre ou de jouer du luth. L'Itahe seule produisit de ces admirables génies, qui purent toucher le sommet de tous les arts et de toutes les sciences, sans que la grandeur de leur essor effrayât leur âme, ou débilitât leur corps !

Cependant, bien que le génie de Galilée se prêtât à tout, il se sentait atttiré de préférence, depuis ses premières années, vers les sciences et principalement vers les mathématiques; il était passionné pour Ârchimède et avait coutume de dire de lui que quiconque le suivait pouvait marcher sans crainte sur la terre et s'élever jusqu'au ciel. Il lui arriva ce qui arriva à d'autres esprits d'élite , c'est-à-dire qu'il vécut de longues années pauvre et obscur à côté d'ignorants et de charlatans, gorgés d'or et de dignités. Enfin Ifl marquis del Monte, son protecteur, le fit nommer professeur de mathématiques à l'Université de Pise, avec un traitement annuel de soixante écus; mais la haine des péripatéticiens de toute la Toscane pour le contradicteur d'Aristote, et le ressentiment que Jean de Médicis nourrissait contre le mathématicien qui avait signalé les erreurs d'une de ses inventions , lui firent abandonner Pise pour Padoue , où il fut appelé encore par les soins et par l'amitié du marquis del Monte. La salle où il faisait ses cours était trop petite pour le nombre de ses auditeurs ; on y accourait non-seulement de toutes les villes de l'Italie, mais même d'au delà des monts, et il eut l'honneur de compter au nombre de ses auditeurs le prince Gustave de Suède. Les historiens fixent aux premiers temps du séjour de Galilée à Padoue l'invention du thermomètre , dont plusieurs s'attribuèrent plus tard la découverte. Ayant su, en 1609, qu'on avait présenté à Maurice de Saxe un instrument au moyen duquel les objets éloignés étaient rapprochés comme par miracle, une nuit de méditation lui suffit pour lui révéler le secret , et il forma le télescope qui faisait voir chaque objet au millième de la distance réelle. C'était un beau spectacle que de voir les clochers et les tours de Venise couverts de gens qui , avec le télescope de Galilée, suivaient du regard les vaisseaux de l'Adriatique *.

' Le télescope, cxcjcuté sous la direction de Galik^c , bien inférieur toutefois aux in-

GALILEO (lALlLËl. 355

L'invention du télescope servit à Galilée pour de plus grandes découvertes, comme celle des Quatre Satellites de Jupiter, auxquels, par un généreux oubli de l'injustice du grand-duc, il donna le nom à' Astres des Médicis. La pauvreté qui poursuivait le philosophe depuis sa jeunesse disparut alors devant l'éclat de sa renommée, et si l'amour de Florence ne lui eût pas fait quitter le territoire de Venise, où des amis puissants ne lui auraient jamais manqué, il est probable qu'il y eût mené jusqu'cà la fin une vie douce et paisible. Le malheur voulut qu'il acceptât la charge de mathématicien et de philosophe du grand-duc , en 1610, et qu'ensuite, pour mieux convaincre les péripatéticiens, il se rendît à Rome, où, s'il rencontra des admirateurs et des amis, il donna l'éveil aux fanatiques ignorants, qui se liguèrent en masse contre lui. Les cardinaux, après avoir observé avec lui les taches qu'il avait découvertes le premier dans le soleil , et entendu ses doutes relativement à l'immobilité de cet astre , craignirent que la doctrine du philosophe florentin ne portât atteinte au dogme cathoHque; c'est pourquoi, lorsqu'il voulut publier son Histoire des taches solaires, qui n'étaient autre chose, selon lui, que des planètes entraînées dans le mouvement de l'astre, il eut à lutter contre des censeurs ignorants. Ce fut bien pis quand il osa expliquer devant ses élèves et ses amis la théorie du mouvement de la terre. Le père Caccini, dominicain, eut l'impudence de prêcher à Florence contre le sublime astronome, et prétendit prouver que la géométrie était un art diabolique, et que l'on devait chasser les mathématiciens de chaque État comme les fauteurs de toutes les hérésies'. Il commença son discours par cette apostrophe : Viri Galilei, quid statis adspicientes in cœlujn? Le philosophe répondit à ces attaques et montra, dans quelques lettres écrites à ses amis, conmient les commentateurs avaient interprété faussement les saintes Écritures. La lettre qu'il adressa, en 1615, à Christine de Lorraine, grande-duchesse de Toscane, véritable chef-d'œuvre de logique, servit peut-être à accroître la jalouse rage de ceux qui regardaient connue un sacrilège que des profanes osassent interpréter ces livres dont ils se prétendaient les oracles :

« J'ai fait il y a (juelques années, comme le sait bien Votre Altesse Sérénissime, plusieurs observations dans le ciel, qui avaient échappé jusqu'ici aux savants. Ces observations, tant par leur nouveauté, que parce qu'elles allaient indirectement contre certaines propositions naturelles tenues communément pour vraies dans les chaires des philosophes, soulevèrent contre moi quantité de ces professeurs, comme si

strunicnts actuels, se conserve au Musde de physique et d'histoire naturelle de Floroiico. I.e neveu de Micliel-Anp;e, afin de rendre liomniage à la mémoire de son maître Galilée, célébra cette découverte dans sa comédie de la Tancia. (Note du traducteur.) ' Tertuilien appelait de même les philosophes, les patriarches des hérétiques, patriarchx hereticorum. [Note du iradticteur.)

c'était moi qui eusse placé de mes mains ces choses dans le ciel, pour porter le trouble dans la nature et dans les sciences, et comme si la masse des vérités acquises ne concourt pas à l'investigation, à l'accroissement et à la consécration de la science , au lieu de servir à sa diminution et à sa destruction. Ils firent voir alors qu'ils étaient plus affectionnés à leurs propres opinions qu'à la vérité, et ils résolurent de nier et d'anéantir, autant qu'il serait en leur pouvoir, ces faits nouveaux dont le simple raisonnement et un examen attentif suffisaient pour leur attester l'existence. Ils produisirent pour cela quantité de pièces, et publièrent quelques livres remplis de vaines paroles, et, ce qui fut une plus grave erreur, semés d'attestations des saintes Écritures , tirées d'endroits qu'ils entendaient mal et qui n'allaient nullement au but. Et certes, ils n'eussent point commis cette faute, s'ils avaient lu un sage avis que nous donne saint Augustin, touchant la réserve et la lenteur avec lesquelles on doit procéder dans l'examen des questions obscures et difficiles à résoudre par le seul aide du discours. »

Ces paroles sont le commencement d'une longue apologie, non moins remarquable par la douceur que Galilée oppose à la calomnie, que par la force du raisonnement, la profondeur des vues, et l'éloquence du style. A celle lettre succéda le Dialogue sur les deux grands sijstèmes du inonde, qui déchaîna contre lui toutes les fureurs de la superstition. Le pape , sans égard pour les prières de l'ambassadeur Niccolini, et les instances du grand-duc, exigea que Galilée, malade, à l'àgc do soixante-dix ans, partît de Florence, dans le cœur de l'hiver, et en pleine peste, et se rendit à Rome. Après avoir passé quinze jours dans les prisons du Saint-Office, il fut conduit devant le tribunal , oîi , à genoux et en chemJse , on lui fit prononcer de force les paroles suivantes : « Moi Galileo Galilei, étant âgé de soixante-dix ans, constitué personnellement en justice, à genoux, et ayant devant les yeux les saints Évangiles , que je touche de mes mains , avec un cœur et une foi sincères, j'abjure, maudis et déteste l'erreur et l'hérésie que la terre se meut, et que le soleil est immobile. » Mais cette rétractation qui lui fut arrachée par la terreur du châtiment , et , s'il faut en croire quelques-uns, par la violence de la torture , fut suivie presque aussitôt de celte autre parole, que la puissance de la vérité lui fit prononcer en descendant l'escalier du tribunal : « Et cependant elle se meut. »

La condamnation de Galilée ayant été rendue. publique par des édits, sa détention dans les cachots de l'inquisition fut commuée en la captivité dans le jardin de la Trinité du Mont, puis dans le palais de l'archevêque Piccolomini à Sienne, et finalement à Arcetri, dans les environs de Florence. Désireux de revoir la ville où il comptait encore de nombreux admirateurs, il s'adressa au pape, mais en vain ; on ne lui accorda pas même la faveur de recevoir quelques amis. Le grand inquisi-

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teur lui répondit qu'il cessât toute demande , et qu'il craiprnît d'être reconduit à Rome, et renfermé dans les propres cachots du Saint- Office : promesse à laquelle n'eût point failli la justice papale. L'absence de toute consolation à Arcetri , la mort de sa fille , son unique bien , ses longues études poursuivies sans relâche, achevèrent de ruiner ses forces. Vers la fin de 1637 il devint tout à fait aveugle ; cette nouvelle infortune qui frappa Galilée donna lieu au père Castelli de glorifier le philosophe, lorsque traitant des maladies des yeux il écrivait ces paroles : « Je ne puis parler ni traiter de cette infirmité sans un sentiment de profonde amertume en songeant comment elle a frappé de nos jours l'œil le plus noble qui soit jamais soiti des mains de la nature. J'entends l'œil de messer Galiieo Galilei, œil privilégié et doué de si hautes prérogatives, que l'on peut dire de lui en toute vérité qu'il a vu plus à lui seul que tous les yeux ensemble des hommes passés , et qu'il a ouvert ceux des hommes à venir. »

Et n'est-ce pas, en effet, un prodige de voir Galilée, vieux, en butte aux persécutions, et aveugle, imaginer les Discours et démons Iraiions mathématiques touchant deux sciences nouvelles que Lagrange déclare être l'œuvre d'un génie au-dessus de l'humain? On ne saurait donc trop flétrir la sentence de l'inquisition, et François Perresc ne se trompait pas quand il prédit que la persécution de Galilée serait une tache infâme dans le pontificat d'Urbain YIIl , et serait assimilée par la juste postérité à la condamnation de Socrate. Et déjà avant la mort de Galilée, qui arriva le 8 janvier 1642*, le père Maraffi consolait l'infortuné vieillard, en lui écrivant qu'il était forcé pour son malheur de s'associer à toutes les brutalités que commettaient ou que pouvaient commettre trente à quarante mille moines. Galilée n'était plus, qu'on craignait encore de se déclarer son partisan. Viviani , dans sa Notice, passa sous silence un grand nombre de particularités qui pouvaient servir à caractériser la sentence inquisitoriale, et quand il en vint forcément à parler de l'opinion de Galilée , relativement au mouvement de la terre , il fit cette réserve, que si Galilée, par ses admirables découvertes, s'était élevé jusqu'au ciel , la Providence avait voulu montrer par ses erreurs qu'il participait à l'humaine nature. Mais quand le sanguinaire tribunal ne pesa plus sur les consciences , un concert de voix s'éleva pour venger Galilée, et M. Libri, entre autres, protesta par ces éloquentes paroles contre les meurtriers du philosophe :

<-. La philosophie scolastique ne put jamais se relever du coup que

' Galilée demeura à Arcetri depuis la fin de décembre 1C.33 jusqu'à son dernier jour, le mercredi, 8 janvier lCi2, l'année même de la naissance de Newton, toujours surveillé par rinquisition, malgré les hôtes nombreux et illustres qu'il y recevait. Le plus illustre de ces hôtes fut Millon, alors simple érudit et poète élégiaque, qui le visita vers la fin de sa vie. {Noie du traducteur.)

Galilée lui avait porté , et l'Église , qui malheureusement se fit l'instrument de la haine des péripatéticiens, partagea leur défaite. Comment, en effet, oser prétendre à l'infaillibilité, après avoir déclaré fausse , absurde , hérétique, et contraire à l'Écriture, une des vérités fondamentales de la philosophie naturelle, un fait incontestable et admis désormais par tous les savants? La persécution contre Galilée fut odieuse et cruelle, plus odieuse et plus cruelle même que si l'on eût fait périr la victime dans les tourments, car la nature humaine a les mêmes droits chez tous les individus et il n'y a pas de privilèges en fait de souffrances physiques. Galilée , dans les tourments , ne mériterait donc pas d'exciter une plus grande commisération que tant d'autres victimes moins célèbres de l'inquisition : aussi , ce ne fut pas sur le corps seul de Galilée qu'on s'acharna, on voulut le frapper au moral , on lui interdit de faire des découvertes, et l'enfermant dans un cercle de fer, on le laissa, aveugle et isolé, se consumer dans les angoisses d'un homme qui connaît sa force, et auquel il est défendu d'en faire usage. Cette fatale vengeance, qui pesa si longtemps sur Galilée, avait pour but de le rendre muet; elle effraya ses successeurs, et retarda le progrès de la philosophie; elle a privé l'humanité des vérités nouvelles que cet esprit sublime aurait pu découvrir. Enchaîner le génie , effrayer les penseurs, arrêter les progrès de la philosophie, voila ce que tentèrent de faire les persécuteurs de Galilée. C'est là une tache dont ils ne se laveront jamais. »

Heureuse donc notre époque oii le progrès de la civilisation a dissipé les ténèbres de l'ignorance , et où les tortures et les excommunications après avoir longtemps épouvanté les peuples, ressemblent à ces canons monstrueux en carton peint , dont les Chinois se servaient naguère comme d'un épouvantail pour les opposer aux ravages des batteries anglaises.

Prtolo 0ai'pi.

ODS avons dit que l'on aurait tort de croire que l'éclat de l'expression cachât toujours chez les écrivains italiens le vide de la pensée: et, en effet, à peine avons-nous quitté Galilée que se présente à nous un homme qui fut, après lui, penseur profond non moins qu'écrivain élégant. Pourquoi faut-il qu'ici encore le plaisir que nous éprouvons à parler d'un si grand homme soit empoisonné par le souvenir des persécutions qu'il eut à subir de la part de Rome, persécutions injustes, atroces et qui nuisent à la religion qu'elles déshonorent?

Paolo Sarpi naquit à Venise, en 1552, de parents pauvres, et fut recueilli après la mort de son père par un de ses oncles, prêtre , qui l'éleva et l'instruisit dans les lettres. 11 suffisait de voir à cette époque cet enfant grave , rêveur, mélancolique, oubliant le jeu et l'heure des repas, pour •° lui présager de hautes destinées. Le bon prêtre lui fit étu-

dier les mathématiques , les langues grecque et héi)raiquc, puis la logique et la théologie sous le père Jean -Marie Capella, qui le voyant si laborieux et fuyant les jeux et les plaisirs, avait coutume de le citer pour exemple aux autres, en disant : «Nous autres tous, nous sommes occupés de bagatelles et frà Paolo de livres. »

A vingt-deux ans, non-seulement il avait abordé toutes les sciences, matliématiqiies, médecine, chimie, histoire naturelle, mais il était versé dans toutes assez profondément pour qu'on le regardât comme l'homme le plus instruit de son temps. Lors de la réunion du Chapitre général de la religion, en 1572, il soutint sans être préparé et comme en se jouant trois cent dix-huit thèses de théologie et de philosophie naturelle. Le duc Guillaume l'ayant demandé aux pères voulut l'avoir près de lui, en qualité de théologien de la cour, emploi qui fournit à l'esprit observateur de fràPaolo un ample sujet d'études. De retour à Venise, quoique jeune encore, il fut nonmié provincial et régent des études, après quoi il se donna tout entier à l'anatomie des animaux, et principalement à celle de l'œil, dont il étudia à fond le mécanisme. Sa réputation de savoir et de vertu ne le laissa pas jouir du repos qu'il goûtait depuis trois années. jNommé procureur général de son ordre, il dut aller à Rome, où il gagna l'attachement de Sixte-Quint, qui lui confia des négociations importantes. 11 revint à Venise, où il reprit ses recherches mathématiques, métaphysiques et morales, et passa six années à écrire divers opuscules, véritables trésors pour la médecine de l'àme. Il montrait comment les passions naissent et s'éteignent en nous, et comment l'athéisme est contre la nature. En parlant des vices, il était sans indulgence pour lui-même et recherchait avec un soin scrupuleux ses défauts dont il ne craignit pas de faire l'aveu public pour son amendement et pour l'exemple des autres. Cependant l'envie et l'ignorance se déchaînèrent contre lui, et il se vit accusé par un certain Santo de trois chefs terribles, à savoir de porter une calotte contraire à la forme prescrite par Grégoire XIV, de se servir de mules à la française, et de ne point tinir la messe par le Salve Regina. L'affaire ayant été appelée, on porta les pantoufles devant le juge qui l'acquitta à grand'peine.

Mais ceci n'était que le prélude de persécutions plus sérieuses. Paul V, qui aimait peu la république de Venise, prétendit faire abroger plusieurs lois qui blessaient selon lui les privilèges ecclésiastiques. Venise repoussait énergiquement cette prétention, ce que l'on taxait de rébellion à Rome. Deux attentats commis par des prêtres motivaient son refus. Un chanoine de Vicence, Scipione Sara(;ino,qui n'avait pu assouvir sa passion pour une dame de cette ville, avait cloué à la porte de sa maison un écriteau infâme et injurieux pour son honneur. Le conseil des Dix fit arrêter le coupable qui fut jeté en prison , et pendant que Venise refusait au pape de lui livrer le chanoine qu'il réclamait comme justiciable seulement des tribunaux ecclésiastiques, un crime inouï sema l'épouvante et l'horreur dans la république. Le comte Brandolino , abbé de Narvèse, fut convaincu d'avoir empoisonné son père, assassiné les maris dont il convoitait les femmes, les rivaux c[ui le gênaient, les frères de ses maîtresses pour que leur patrimoine devînt l'héritage de

ses bâtards, enfin ses complices, pour qu'il ne restât sur les terres de l'abbaye aucune trace de ses innombrables forfaits. Le pape, ayant renouvelé sans succès sa demande , eut recours à ces armes contre lesquelles il y avait si peu de défense alors. Frà Paolo fut choisi pour défendre les droits de Venise contre Rome, non-seulement dans ce procès théologique , mais dans tout ce qui touchait aux intérêts de la république. Ne voulant pas porter seul une si grande responsabilité, il se fit assister de frà Fulgenzio, de Brcscia, et publia alors un mémoire concernant l'excommunication , suivi de quelques considérations sur les censures. La hardiesse de ses opinions rendit Rome son ennemie. L'Histoire du Concile de Tre?ite combla la mesure , et bien que le différend entre le pape et la république eût été déjà arrangé , la sainte vengeance demeura suspendue sur sa tête. La condamnation à mort de frà Fulgenzio pouvait lui servir d'avertissement. Sarpi a lui-même raconté le supplice de son compagnon et de son ami dans une lettre écrite par lui, en 1610, à l'ambassadeur de Venise, et que je copie ici pour donner une idée de la manière et des opinions de l'auteur :

« Frà Fulgenzio partit, comme le sait Votre Seigneurie, au commencement d'août 1608, porteur d'un sauf-conduit très-étendu , avec la clause expresse que rien ne serait entrepris contre son honneur. A peine arrivé , on voulut qu'il abjurât et fît pénitence publique , à quoi il se refusa énergiquement, alléguant le sauf-conduit. A la fin, tout en persistant dans son refus relativement à la pénitence qu'on prétendait lui imposer , il consentit à faire une abjuration secrète en présence d'un notaire et de deux témoins, moyennant une nouvelle déclaration des cardinaux que son honneur et sa personne restaient parfaitement à couvert. Frà Fulgenzio demeura dans une situation mixte, jusqu'au mois de février passé, où il fut arrêté, un soir, à l'improviste par les sbires du cardinal Panlilio, vicaire du pape, sous je ne sais quel prétexte relatif à sa mission. 11 fut enfermé dans la tour de Noua avec les criminels ordinaires, puis transporté dans les prisons de l'inquisiiiun après que les sbires eurent saisi et fouillé ses papiers. Le procès qu'on lui fit roula sur trois chefs : le premier, d'avoirparmises livres plusieurs ouvrages condamnés ; le second, d'entretenir une correspondance avec les hérétiques d'Angleterre et d'Allemagne; le troisième concernait un manuscrit, tout entier de sa main, et renfermant diverses propositions contraires à la doctrine catholique romaine, et en particulier celles-ci : que saint Pierre n'était point au-dessus des apôtres; que le pape n'est point chef de l'Eglise et qu'il ne peut conmiander aucune chose en dehors de celles qui ont été commandées par Jésus-Christ; que le concile de Trente ne fut ni général, ni légitime; que l'Eglise romaine fourmille d'hérésies et d'autres choses semblables. A ces imputations, il répondit : quant aux livres, qu'il ignorait qu'ils fussent condamnés;

quant à la correspondance , que les personnes avec qui il entretenait ce commerce de lettres n'avaient point été dénoncées comme hérétiques; entin, quant aux papiers écrits de sa main , que ces papiers, incomplets d'ailleurs , ne renfermaient nullement son opinion , que c'étaient de simples mémoires pour servir à un travail qu'il préparait sur ces matières. ",Le Saint-Office ne se tenant pas pour satisfait de ces réponses, résolut de l'appliquer h la torture. Quand cette décision lui fut signifiée, il répondit : Qu'on n'avait pas le droit de l'appliquer à la torture, que du reste ils fissent selon leur volonté, qu'il se remettait à leur miséricorde. Le 4 juillet il fut conduit en l'église de Saint-Pierre au milieu d'un concours immense de peuple et hissé sur une estrade pour entendre la lecture de ses crimes et de sa sentence, par laquelle il était exclu du sein de la sainte Eglise comme hérétique relaps, et livré au gouverneur de Rome pour être puni selon ses mérites , avec prière , toutefois, qu'il fût exempté de la peine capitale. Pendant toute la cérémonie , qui dura environ une heure, frà Fulgenzio demeura les yeux levés en haut et sans prononcer une parole. L'opinion générale est qu'il avait un bâillon dans la bouche. La cérémonie terminée , il fut conduit dans l'église de San Salvatore in Lauro et là dégradé publiquement , et le lendemain matin pendu et brûlé sur la place de Campo Fiore. Si les griefs qui lui furent imputés sont vrais ou faux, les opinions ne sont pas d'accord ; mais aucuns , présupposé qu'on doive les tenir pour vrais, ne laissent pas de dire que le droit a été violé , parce que le sauf-conduit subsistant, on ne pouvait tourner cette abjuration à son préjudice et le tenir pour relaps. Pour moi, je ne sais quel jugement porter, bien que le commencement et la fin ne puissent être mis en doute, c'est-à-dire un sauf-conduit et un bûcher. Les faits intermédiaires me sont inconnus; mais on peut toujours conclure de ceci que le pape n'est pas des mieux disposés pour Venise , outre plusieurs autres indices qui ne permettent pas de douter de la chose; et partant il convient au père Paolo de se tenir sur ses gardes , sans cesser pour cela de faire ce qu'il doit, et de s'en remettre à Dieu du reste, certain que tout sera bien qui plaira à sa divine Majesté. »

Pendant que cette lettre , si modérés qu'en fussent les termes , et rapprochée d'un avis donné directement au sénat de Venise, dans lequel il avait osé dire , en faisant le procès aux Jésuites, que jamais de leurs écoles « il n'était sorti un fds obéissant à son père , attaché à sa patrie et dévoué à son prince, » irritait le ressentiment du souverain pontife contre Sarpi , arriva à Venise un certain Gaspare Scioppio , qui , étant venu le voir , l'avertit de prendre garde à ses jours et de se méfier des embûches du pape. S'il fallait l'en croire , Paul III ne se ferait nul scrupule ou de le faire assassiner par trahison ou de le traîner vivant à Rome, où le supplice de frà Fulgenzio l'attendait. La réponse

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de Sarpi fut courte et digne: 11 n'avait rien fait, dit-il, pour mériter la haine de Paul ; il avait foi dans le pardon publié par le vicaire de Jésus-Christ; que si, malgré cela, le courroux papal venait à se déchaîner contre lui, pauvre et misérable, personne n'aurait pouvoir sur sa vie, à laquelle il ne tenait pas assez pour hésiter un moment à se l'ôter de ses propres mains plutôt que de subir un supplice infâme. En attendant, sa conscience, qui ne lui reprochait rien , le mettait à l'abri de toute crainte.

Malgré les avertissements de Scioppio et ceux des inquisiteurs de l'État, les vengeances de Rome surent atteindre Sarpi , qui aurait dû avoir toujours présentes à l'esprit ces paroles de Tite-Live : Pericutosnm esse in tôt hominum erroribus sola innoccntia vivere. Peu de tempsaprès, un soir, à la sortie de Saint-Marc, il fut assailli par cinq sicaires, qui le frappèrent de trois coups de couteau et prirent la fuite après l'avoir laissé pour mort. Un grand rassemblement se forma. Frà Paolo fut porté à son couvent où tout le sénat le visita et veilla à ce qu'on i)rît le plus grand soin de ses blessures, jugées mortelles.

La guérison fut longue et douloureuse, la constance du patient magnanime. Quand on lui annonça que les coupables étaient connus et arrêtés : « Je crains , répondit-il , qu'il ne sorte de ceci un scandale pour le monde et du dommage pour la religion. » Comme il s'agissait d'une vie précieuse à la république , le sénat invita le peuple par un décret à se lever en armes et à protéger Sarpi contre les embùclii's de la cour de Rome. On voulut lui donner une maison dans Saint-Marc aux frais de l'État; mais le bon frère refusa, aimant mieux vivre au , milieu de ses compagnons, au sein de ses profondes méditations. 11 contemplait le ciel , et sujjposa le premier l'existence dans le disque lunaire de ces taches d'où Galilée , qui avait coutume de donner à Sarpi les noms de père et de maître , tira de si savantes déductions. 11 connut également la théorie de l'attraction de la terre. Quoique d'une nature débile et malgré l'affaiblissement de ses forces, il poursuivit ses études mathématiques, astronomiques et politiques jusque dans un âge avancé. 11 expira dans la nuit du 14 janvier 1623, en prononçant ces belles paroles où se peignait son attachement à la république : Esto perpétua^ .

' A la mort de frà Paolo, le sénat, sur les menaces d'Urbain Vlll, n'osa point l'iever le monument qui lui avait été décrété. Le monument actuel, à Saint-Michel in Murano, élevé aux frais de la ville, porte cette inscription :

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