‹ L'Italie littéraire et artisqueChapitre 49 sur 86 · OSSA · texte numérisé non relu

OSSA

PAULI SARPII

TIIEOL. REIP. VENET/E

EX yEDE SEUVORUM

IlUC THANSLATA

A. MDGCCXXVIIl

DECRETO puhlico [Note du traducteur.)

364 PAOLO SARPl.

Ainsi mourut un des plus l)eaux génies de l'Italie, celui dont Caiio Botta, dans son Discours sur les historiens iialiens placé en tête de l'édition de (luicciardini, publiée par Baudry, à Paris, a fait ce bel éloge :

« Ce terrible moine, comparable par la force de son génie aux plus grands esprits, était d'une trempe tout à fait vénitienne, c'est-à-dire machiavéli(iue, comme on voit d'après ses ouvrages politiques. Ce fut un Machiavel et un Guicciardini transplantés sur les lagunes au fond de l'Adiiatique. Certains conseils donnés par lui au gouvernement vénitien pour conserver sa puissance, sont effrayants^ Son Histoire du Concile de Trente esi un des ouvrages les j)lus vigoureux et les plus forts que l'esprit humain ait produits. Il n'y a ni fleurs, ni ornements; au contraire, une austérité sans mélange y règne du commencement à la fm : cependant, quelle que soit l'aridité de la matière, on éprouve un tel charme en le lisant, qu'il est impossible de le laisser une fois qu'on l'a commencé. Il n'existe point dans l'immensité des bibliothèques de narration plus nue et en même temps plus attachante que celle du moine vénitien. Cela vient, j'imagine, de la faculté extraordinaire qu'il avait de forger d'abord sa pensée i-t de la revêtir ensuite de l'expression la plus brève, lapins claire, la plus juste, etsi je puis ainsi dire, la plus arrondie. Le style de Sarpi est tout à lui; il ne ressemble à celui d'aucun autre, et celui d'aucun autre ne lui ressemble. Il est certainement égal à Machiavel pour la vigueur de la pensée; il lui est égal encore pour la force de l'expression , bien qu'il lui cède en élégance. Pour ce qui est du mérite intrinsèque de son Histoire, il est assurément très-grand, et aussi en beaucoup d'endroits pour la sincérité. Cependant la haine qu'il portait à la papauté, haine presque égale à celle de Luther (et ce n'est pas peu dire), l'a rendu souvent acerbe, mordant, médisant, quelquefois même inexact. Giannone a fait plus pour la défense de l'Empire queSarpi, parce qu'il procède avec plus de calme et sans emportements.»

Ces paroles peignent au vif le grand théologien de Venise. Mais Botta oublie un peu trop, ce me semble, les justes griefs de Sarpi contre la cour de Rome. Le ressentiment est permis contre qui a tenté de vous assassiner. D'ailleurs , l'intégrité de sa vie le justihe assez. Pourquoi donc cette animosité de Bossuet contre Sarpi, qui a vécu et qui est mort pauvre et irréprochable? Pourquoi et de quel droit, lui, le flatteur de Louis XIV , le courtisan des maîtresses de ce monarque trop vanté , l'ennemi envieux du vertueux Fénelon , lui , qui conseilla la révoca-

' Notamment, remarque M, Dam [Uist. de Femse, XXIX, 14), lorsqu'il disait dans son livre : Opinione in quai modo dcbha fjovernarsi la re.publica Vcneziana, que le poison doit faire l'ofiicc du i)ourrcan. {Note du traducteur.)

PÂOLO SAUPI. 365

tion de l'édit de Nantes , lui enfin qui avait su tirer parti pour sa fortune de cette haute éloquence, qu'il mit plus d'une fois au service de la superstition et de l'immoralité*?

I II est l)ien entendu que nous ne prenons nullement sous notre responsabilité ce jugement de l'auteur sur Bossuet. [Sote du traducleur.)

6ui^lT fîcutiyogUo.

É.IA je crois avoir eu occasion de remarquer qu'il n'y a que les écrivains nés Toscans, qui aient possédé toutes les grâces et toutes les ressources de la langue. A défaut de ce mérite suprême qui est comme un fruit du terroir, le cardinal qui fait le sujet de cette étude, eut du moins en partage deux qualités précieuses, l'aisance et la simplicité.

GuiDO Bentivoglio naquit de parents nobles à Ferrare, en 1579. Après y avoir achevé ses premiers exercices, il alla étudier les sciences à Padoue. Appelé à Rome par Clément VllI, il connut tous les hommes distingués de l'époque, avec lesquels il aimait à s'entretenir des lettres, qu'il n'avait pas cessé de cultiver, et de la noble fin qu'elles doivent se proposer. 11 fut envoyé comme nonce apostolique dans les Flandres et en France, où il fit preuve d'une grande habileté dans les affaires. Nommé évéque de Terracine, il était désigné par tout le monde comme devant succéder à Urbain VIII, quand sa mort, arrivée en 1644, renversa les espérances de ceux qui attendaient en lui un digne pasteur de la chrétienté.

Quoique Bentivoglio, pour me servir de la phrase ridicule de Ferrante \^Mà\mno, iùl ilhistré la pourpre avec Vencre, cependant son mérite

GUIUO BENTIVOGLIO. 367

littéraire a été apprécié diversement. Tiraboschi l'appelle « un homme d'un esprit mûr, exact observateur, politique habile et doué de toutes les qualités d'un ministre d'État. » En revanche, Gravina voit en lui « un écrivain pauvre de sentiments, qui ne nous apprend rien sur les secrets des cours, moins parce qu'ils échappent à sa pénétration, que parce que sa prudence juge à propos de les taire, » et Ginguené conclut en disant « qu'il réfléchit beaucoup, peut-être même trop, mais il creuse peu. » Quoique je penche assez vers l'opinion do ces derniers, néanmoins je n'ai point de peine à reconnaître que l'on peut tirer quelque profit de l'Histoire des guerres de Flandre, des Mémoires, et surtout de ses Lettres, précieuses pour l'histoire du temps : car l'auteur vous promène de Rome en France, de France en Espagne, et raconte tour à tour les guerres religieusesdes Pays-Bas, les troubles civils de la France, la régence de Marie de Médicis, et la fin du maréchal d'Ancre. Ces lettres en disent plus sur le caractère de Bentivoglio que tous ses autres ouvrages. En le voyant offrir ses services à la fois à l'empereur, au roi, au cardinal Borghèse, à l'infant, à l'infante, au marquis de Spinola, au comte de Bucoy, on devine en lui l'homme rompu à l'art et aux finesses des cours. La lettre suivante, qu'il adresse à Paolo Gualdo, est remarquable par ses aperçus sur les voyages et sur la nation française.

« Je sus plutôt le départ de monsieur Jean-Baptiste, votre neveu, que la résolution qu'il avait prise de partir. J'avdlie que cette pensée ne me plut pas. Quoi! s'être enfui de France avant même, pour ainsi dire, que d'y être arrivé ! C'est peut-être que les choses de ce royaume ou de cette cour ne méritent pas d'être considérées avec une particulière application ? Faire un voyage en des pays étrangers, pour n'y apprendre autre chose qu'à savoir faire un récit, en retournant chez soi, des rivières, des campagnes, des forêts, des montagnes, des places, des villes, du nombre et de la manière de s'habiller des habitants, c'est seulement avoir une connaissance des choses inanimées, qui repaissent plus les yeux que l'esprit. Celui qui va hors de son pays pour voir le monde, devrait, à mon avis, observer principalement les coutumes et les mœurs des nations étrangères, le naturel des rois, les qualités de leurs conseils, leurs forces, les lois des royaumes, l'état de la religion, comment l'autorité de commander est mêlée avec la manière d'obéir, comment ils sont avec leurs voisins , quel défaut il y a en chaque gouvernement, et quel remède y serait nécessaire, si l'on pouvait y en apporter. Ce sont ces choses et autres semblables qui concernent les gouvernements, que je voudrais que les personnes qui voyagent sussent et remarquassent bien. De même que l'àme nous donne l'être, ainsi le gouvernement donne l'être aux royaumes. C'est pourquoi il faut mettre toute son application à cette partie, et tâcher de la bien savoir. Tout le reste sent le matériel. C'est de même que nos membres, qui ne se meu-

368 GUIDO BENTIVOC.LIO.

vent que lorsque l'àme les fait mouvoir. Mais on ne peut comprendre le gouvernement des royaumes en un jour ou deux. 11 faut de l'étude pour cela, et pour l'étude il faut du temps. Et si on examine toutes ces choses en d'autres endroits, il les faut examiner en France, qui est un Etat si grand, si <iivisé en matière de religion, si souvent agité par les discordes civiles, où l'on voit une des plus grandes cours de l'Europe, et un des plus considérables gouvernements du monde, et où il y a tant d'autres particularités si dignes d'être considérées, que plusieurs années ne suffiraient pas pour en avoir une entière connaissance. Mais ce qu'il y a de plus particulier à observer, ce sont les changements continuels que l'on y voit. Et si, pour se rendre propre au maniement des affaires publiques, il n'y a rien qui puisse servir davantage, que de voir la suite do plusieurs événements, tous les autres pays peuvent céder à la France, parce que en cela la France peut servir d'école à tous les autres pays. »

Ces paroles de Bentivoglio sur la France, vraies de son temps, le sont encore de nos jours, où l'on a vu se succéder les événements les plus étranges, les plus terribles, les plus utiles au progrès de la raison humaine. Dans une autre lettre où l'auteur décrit Noisy, Saint- Germain, Fontainebleau, Monceaux, je trouve encore ce passage :

« Nous vivons ici dans un repos profond; mais repos comme on en goûte en France, où rien n'a l'habitude d'être certain que l'incertain. De même que la mer quand elle est le plus tranquille, est toujours aussi profonde et aussi exposée à la tempête, de même lorsque la France promet un cahne plus dural)le, on doit moins que jamais se fier à cette apparence. »

Qui contestera ce jugement de Bentivoglio? Qui ne connaît la versatilité des Français? Où la mode règne-t-elle plus en souveraine? Quelle forme de gouvernement peut durer parmi eux? Où voit-on prêcher plus audacieusement et admettre avec plus de faveur les principes subversifs de tout ordre social? Quel homme, la veille l'espérance de la nation, ne se voit le lendemain en butte à ses attaques et à ses mépris?

^Î0V}a ^aliaxncino.

^ L est difficile de donner une idée des ravages caii- ^•^sés par la corruption du goût au xvir siècle. Elle ^^ n'infecta pas seulement les bas-fonds de la littéra ture, elle gagna les hauteurs, et les plus grands esprits de l'époque crurent que la perfection de l'art consistait à torturer la pensée et à l'étendre sur le lit de Procuste. Dire quelles puérilités, quelles monstruosités cette préoccupation générale fit naître, est impossible , et c'est pourquoi nous devons savoir gré aux écrivains qui, comme Pallavicino, élevés au cœur de cette époque, se gardèrent de la corruption ^universelle.

Sfouza Pallavicino naquit en 1607, à Rome, du marquis Alexandre et de Françoise Sforza, des ducs de Segni. Bien que l'aîné de la famille, l'éclat du haut rang où il était destiné ne fit rien sur lui, et il entra dans la prélature, 'i}'x pour devenir une des lumières de la chrétienté. Gouverneur d'Iesi, d'Orvieto et de Camerini, il ne tarda pas à renoncer aux charges publiques et entra, à vingt-neuf ans, dans le couvent des Jésuites à Rome, au grand désespoir de son père. La multitude des allaires où il fut employé pour le bien de la compagnie, les lectures de philosophie et de théologie, l'examen des évéques dont on le chargea, les diverses

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