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POETES DU MOYEN AGE

^l^nob ^oUnatto.

ÉJA depuis un siècle se taisait la lyre divine , qui , entre les mains de Dante et de Pétrarque, avait fait entendre ici-bas comme un écho des harmonies célestes, lorsqu'une autre voix presque aussi mélodieuse s'éleva sur cette terre, où le culte du beau n'a jamais péri tout entier, malgré les injures de la fortune. Ce poète fut en même temps un érudit célèbre et réunit en lui, par un rare accord, une multitude de connaissances, do^ la moindre eût suffi à l'illustration d'un écrivain.

Agnolo, né le 24 juillet 1454, à Montepulciano, d'où il tira son surnom de Poliziano, était fds d'un pauvre habitant de cet endroit, nommé Bënedetto Ambrogini. Venu encore enfant à Florence, Laurent de Médicis, habile à découvrir tous les talents, vint à le remarquer, et il le prit avec lui dans son palais transformé en académie, et tout rempli des souvenirs de Rome et de la Grèce. «Dès ma plus tendre jeunesse, nous apprend Agnolo lui-même, je fus élevé dans le sanctuaire et dans la florissante république du prince Laurent. » Il

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eut pour maîtres les premiers hommes du temps : Marsile Ficin dans la philosophie platonicienne; Giovanni Ârgiropulo dans celle d'Aristote; Andronicus et Christophe Landin dans les lettres grecques et latines. Aussi composait-il à treize ans ses Epigrammes en latin, à dix- sept ans en grec, à vingt-quatre ses Stances, véritable chefd'œuvre, et à vingt-neuf professait l'éloquence ancienne avec un tel éclat, qu'il fit déserter l'école de Chalchondylas. C'était pourtant un savant homme que ce Chalchondylas, profondément versé dans l'antiquité grecque, et Grec lui-même ; mais il manquait de ce charme dans la voix et de cet art de la parole qui attirent les auditeurs. Le Politien, au rebours, voyait des Italiens, des Anglais, des Portugais, tous gens de mérite et de savoir, se presser à ses leçons, sans parler de ce fameu.x Jean Pic de la Mirandole, ce prince qui s'était fait littérateur, et qui ne dédaigna pas de se ranger au nombre de ses disciples. Laurent de Médicis, de son côté, le chargea d'instruire ses enfants; il fut créé citoyen de Florence, chanoine de la cathédrale, ambassadeur près d'Innocent YIII, et Jean, roi de Portugal , Mathias Corvin , roi de Hongrie, Ludovic Sforce, duc de Milan, le proclamèrent à l'envi la lumière du siècle. Cette fois la fortune rendait hommage au mérite.

Mais disons quelques mots des ouvrages qu'il composa dans les trois langues dont il entreprit si heureusement la restauration. 11 débuta par plusieurs versions du grec en latin, les récits amoureux de Plutarque, le dialogue de Platon, l'histoire d'Hérodien pour le pape Innocent, qui lui fit présent de deux cents écus d'or, Moschus et Callimaque en vers, enfin Homère, qu'il entreprit de traduire en italien; mais il ne nous reste rien de ce dernier travail qu'un discours sur l'excellence du premier peintre de l'antiquité. Ensuite il se prit aux classiques de Rome : si l'on veut voir avec quelle sagacité il sut en pénétrer les beautés les plus secrètes, on n'a qu'à ouvrir ses Miscellanées, où l'élégance du style se mêle à des aperçus savants sur Quintilien, Stace, Perse et Suétone, et rend aimable une lecture dont la pédanterie de l'école fait une fatigue, pour ne pas dire un martyre, ses douze livres à'Epitres, et ces Selve, où il disserte sur Homère, Hésiode et Virgile, avec tant de charme dans l'élocution, tant de force dans les images, qu'il semble, au dire des critiques, avoir ressuscité l'heureuse simplicité romaine. Il écrivit aussi sur la dialectique et sur la philosophie anciennes. Enfin la collection des Pandectes, l'Essai sur la Conjuration des Pazzi font voir qu'il n'était pas moins versé dans la science du droit et de l'histoire.

Tel était Politien, qui excellait en même temps dans la grammaire, dans l'éloquence, dans la poésie italienne, latine et grecque (souvent même improvisée), dans la philosophie, dans l'histoire, dans la jurisprudence, à tel point que Scipion Carteromaco l'appelait <; un dieu descendu du ciel sur la terre , » et Érasme « un esprit angélique et un

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prodige de nature. » Et pourtant combien peu reste-t-il maintenant dans le souvenir des hommes de tant d'études sur toutes les sciences humaines ! Toute cette gloire qu'il espérait recueillir de tant de longs et doctes ouvrages, il la doit uniquement à quelques Stances sur la joute de Julien de Médicis; stances écrites dans sa première jeunesse et qu'il laissa inachevées quand son héros eut péri dans la conjuration des Pazzi. Il faut dire aussi, à la louange de ces Stances, qu'elles ont servi de modèle à l'élégante facilité de l'Ârioste, et que le Tasse n'a point dédaigné d'en emprunter les plus beaux passages, comme on peut s'en assurer en lisant la description de l'île de Chypre, des jardins et du palais de Yénus. Comment dire la grâce charmante de ces vers où il peint la beauté de la Nymphe destinée par l'amour à vaincre le superbe Julien? Quelle force dans ces autres, où, pour nous fortifier, il nous montre la vertu servant de bouclier contre les traits de celle que l'on a appelée la Reine du monde :

« Mais qui peut résister à la Fortune? Sourde à nos cris, elle dirige à son gré les affaires de ce monde, suspend ou précipite ses coups, et nul ne la raille ni ne la brave. De quoi sert donc de nous lamenter? de quoi sert de baigner de larmes nos joues, s'il faut qu'elle nous pousse et nous conduise, si la puissance humaine ne peut rien contre elle, si elle couvre notre monde de ses ailes et en dirige la roue à son gré? Heureux celui qui détache d'elle sa pensée, et s'enveloppe tout entier dans la vertu ! Heureux celui qui n'a d'elle nul souci et qui ne plie pas sous ses rudes assauts ; mais comme un rocher qui brave la vague en fureur ou une tour qui se rit des aquilons, attend ses coups sans pâlir, dépend de soi seul, place en soi son espoir, et conduit le hasard au heu d'être conduit par lui ! »

On admire également son Orphée, le premier essai de pastorale italienne, et une Canzone ravissante de grâce. Aussi, quand parmi les ténèbres de ce siècle dont nul poète n'avait pu encore dépouiller l'antique barbarie, apparut ce jeune homme qui s'annonçait par ses premiers essais comme digne de servir de modèle à tous les autres, son ami Louis Pulci s'écria dans le XXVIIP chant du Morgante :

<■ C'est lui, ce divin et ce fameux Alcée, l'unique héritier de la lyre d'or, qui n'a rien à envier à Amphion ni à Musée et se tient à l'ombre d'un laurier fameux ; il entraîne les montagnes comme le Thrace Orphée, et les Muses lui servent d'éternel cortège. H arrête les ondes, il transporte les rochers et les pierres , et il peut à son gré ceindre Thèbes de murailles. »

Les œuvres de Politien furent imprimées pour la première fois en entier à Venise par Aide, en 1498, in-folio. Pour ce qui est de ses mœurs, à en juger par la candide douceur de ses Stances, elles devaient être d'un ange plutôt que d'un homme. Cependant, s'il faut s'en

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rapporter au témoignage de ses contemporains, il avait une outrecuidance et une bonne opinion de lui-même qui ressemblait assez peu à de la modestie. Très-facile à irriter, il ne pouvait, à ce que l'on prétend, se regarder dans un miroir sans s'emporter contre sa laideur, qui lui semblait passer la permission. Son naturel revêche lui attira de nombreux ennemis, entre lesquels Georges Merula, Bartolommeo Scala, Michel Marcello Tarcagnota et Sannazar, qui l'accusèrent de s'être paré des dépouilles d'autrui, en volant ses Miscellanées à la Corne cV abondance de Perotti, sa traduction d'Hérodien à Ognibène de Vicence, et son Discours sur Homère à Plutarque. Il serait trop long de le défendre ici contre ces accusations, dont la fausseté a été prouvée. Mais lorsque Duareno dit qu'Agnolo ravissait la multitude, en s'appropriant les plus beaux passages des anciens, il est évident que l'ignorance seule a pu accréditer cette opinion à cause de quelques sentences choisies dont il aura fait usage, et je ne puis voir qu'une preuve d'amour dans ce prétendu larcin. D'ailleurs , quand même un petit nombre d'imitations seraient prouvées, que pourrait-on en conclure contre un si grand esprit? Aussi est-il fâcheux que Politien ait cru devoir répondre à ces critiques par des épigrammes dans lesquelles une aveugle fureur lui fait vomir de grossières injures, impardonnables chez un écrivain si doux et si correct.

Bien d'autres erreurs furent imputées à Politien, et cela de son vivant : on l'accusa d'athéisme, et d'avoir ravalé la raison à l'instinct de la bête. A la vérité, on ne cite de lui aucune preuve d'impiété; le seul Melanchton rapporte que Dionisio Caponio lui ayant un jour demandé ce qu'il pensait des psaumes de David, Agnolo répondit qu'il aimait cette poésie antique où l'on parlait en beaux termes de la Providence et des peines réservées aux scélérats, mais que le même sujet était autrement traité dans les odes de Pindare, où se trouvaient accumulés les plus belles images , les plus brillants récits et les préceptes les plus élevés. Il est plus difficile de l'absoudre de la seconde accusation, quand on se rappelle certaines de ses épigrammes grecques, et les bruits étranges qui coururent sur sa mort ;

•' Ferunt eum ingenui adolescentis insano amore percitum, facile « in lethalem morbum incidisse. Correpta enim cithara, quum eo in- " cendio et rapida febre torreretur, supremi furoris carmina decantavit, « ita ut mox delirantem vox ipsa, etdigitorum nervi et vitales denique « spiritus, inverecunda urgente morte desererent. »

C'est Giovio qui rapporte ce bruit dans ses éloges. Vossius raconte que ne pouvant résister à la violence de son amour, il se frappa la tête contre un mur. Mencknio, Serassi et d'autres, défendirent la mort du Politien contre ce qu'ils appelaient une calomnie. Pietro Valeriano, dans son traité de Infelicitate litteratorum , affirme même que c'est

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la ruine des Médicis et la mort de Pic de la Mirandole qui causèrent chez Politien cette profonde mélancolie dont il mourut le 24 septembre 1494. Pietro Parenti, dans une chronique manuscrite, dit que la mort d'AgnoIo fut naturelle, sans nier cependant les bruits fâcheux qui couraient sur lui :

« Messer Agnolo Poliziano, saisi par une fièvre subite, passa de cette vie en quinze jours environ, avec autant d'infamie et de honte publique qu'un homme en puisse subir; et pour mieux montrer sa puissance la fortune lui ravit l'esprit durant sa maladie, et le fit mourir insensé lui qui était auparavant si savant dans les lettres grecques et latines dans l'histoire des événements et des mœurs, dans la dialectique et la philosophie. Ajoutez à cela que son disciple Pierre de Médicis, s'étant entendu avec le Saint-Père, avait résolu de le faire cardinal, et avait déjà obtenu qu'il serait promu à cette dignité entre les premiers qui devaient être prochainement déclarés. Sa mauvaise renommée ne provenait pas tant de ses vices que de la haine qui s'attachait alors à Pierre de Médicis dans notre cité ; car le peuple ne pouvait plus souffrir sa tyrannie, et déjà chacun parlait ouvertement de secouer le joug; mais ses ennemis n'avaient point de chef qu'ils pussent suivre , quoiqu'ils le blâmassent toujours plus audacieusement. »

Dans les archives de l'église Saint-Marc, où le Politien fut enseveli, est enregistrée une déclaration de Robert Ubaldini, son disciple, d'où il résulte que lui et le frère Domenico de Pescia, par l'ordre de fra Girolamo Savonarola, le revêtirent après sa mort de l'habit de leur ordre, suivant le vœu qu'il avait exprimé : circonstance qui , chez un homme dont la vie avait été assez irréligieuse, pourrait être interprétée comme un signe de repentir. Bayle, dans son Dictionnaire philosophique, parlant de la mort de Politien, et rapportant ces récits contradictoires, conclut ainsi : « La philosophie peut bien trouver en cela un défaut physique, mais non pas un défaut moral. »

Ce fut un grand dommage pour les lettres que la mort nous ravît ainsi dans sa quarantième année l'homme qui jeta tant d'éclat sur le siècle des Médicis, mais c'en est un plus grand encore que sa mémoire demeure ainsi souillée. Que si le blâme public que Politien avait attiré sur lui provenait de son attachement à la maison détestée des Médicis, il nous semble qu'il aurait dû prendre soin de sa renommée par des vertus publiques et privées assez éclatantes pour ne laisser aucune prise aux calomniateurs. Si lasagesse et la vertu de Michel Montaigne, purent, durant la fureur des guerres civiles de son pays, préserver du sac et de la llamnie la maison du philosophe français, ces mêmes vertus auraient servi également de bouclier au poëte italien, en qui l'excellence de l'esprit rendait les vices du cœur plus condamnables et d'un effet plus nuisible.

iui^i Pu Ici.

EST un soin utile que de rechercher dans les anciens auteurs l'origine des chefs-d'œuvre plus modernes, et l'étude de ces beautés chastes et primitives doit surtout être profitable à une époque où l'on accepte les fantaisies les plus étranges et les formes les plus éloignées d'une véritable représentation de la nature. C'est pourquoi je dirai quelques mots de ce charmant écrivain, à qui nous devons le Roland amoureux, et même le Roland furieux, et chez lequel se trouvent cette simplicité et cette vérité si précieuses.

Li iGi PuLCi naquit à Florence , le 3 décembre 1431 , de Brigida de Bernardo, et de Gerozzo des Bardi. On peut dire que la poésie était un don naturel dans sa fa- '/?y r ^ ii^ills, car il eut pour frères Bernardo et Luca, auteurs de plu- \£)>i' sieurs ouvrages en vers, du reste fort inférieurs aux siens. On ne sait rien sur sa vie , si ce n'est qu'il aimait singulièrement les voyages, et qu'il épousa Lugrezia degli Albizzi,dont il eut deux fils, Ruberto et Jacopo. L'année de sa mort est même incertaine : quelques-uns la placent en 1486. Alexandre Zilioli, dont le témoignage est assez suspect , dit qu'il mourut à Padoue, et que le cadavre de Luigi , excommunié de son vivant pour des choses qu'il avait méchamment

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