‹ L'Italie littéraire et artisqueChapitre 56 sur 86 · GASPARO GOZZI · texte numérisé non relu

GASPARO GOZZI

d'autres ouvrages français. Cependant ni ces travaux, ni d'autres plus importants n'adoucirent pour lui les rigueurs de la fortune. C'est alors que sa femme , qui l'aidait avec ses filles dans ses traductions , se fit directrice du théâtre Saint-Ange, à Venise; mais Gozzi se trouva hors d'état de payer les décorations, et ce qu'il avait espéré devoir le tirer du précipice , l'y plongea plus avant. Sa santé ne tarda pas à se ressentir de ce surcroît de peines et de misère; des années se passèrent sans amener dans son état d'amélioration d'aucune sorte. Un soir, en 1778, à Padoue où il était allé dans l'espoir de se rétablir', il fut pris d'un accès de désespoir, et se précipita dans la Brenta, d'une fenêtre de la maison Tron. La Providence voulut qu'il fût recueilli par un marinier, et que la procuratoresse Tiepolo Tron , qui voua une tendresse filiale à l'infortuné poète, le prît sous sa protection. Mais s'il trouva des amis, il n'eut pas à se louer du prince, qui lui refusa la chaire de professeur des belles-lettres à l'Université , qu'un autre que Foscarini , moins sot ou plus soucieux de la gloire de l'école de Padoue, se fût empressé de lui accorder. Cet échec fut une nouvelle cause de chagrin dans la vie de Gozzi, qui avait beau changer de climat et de genre de vie et trouver des amis sur son chemin, voyait toujours le sort et la maladie acharnés contre lui. Quelle que fût sa résignation, il lui arrivait quelquefois de se plaindre , comme on peut voir par ce fragment d'une lettre à sa bienfaitrice :

« Je passe maintenant à la morale de l'abbé Calogerà , qui est d'une injustice souveraine. Sur quel passage des saints livres se fonde ce religieux, qu'un homme traité dans le monde comme je le suis, doive être damné par-dessus le marché? Ne suis-je pas visité constamment par Dieu? Ne puis-je pas faire voir par mille preuves évidentes que j'ai nonseulement le purgatoire, mais encore la damnation sur la terre? Et ces grâces divines les supporté-je avec dégoût? Me voit-on me plaindre, blasphémer, murmurer? Qu'il compare ma contenance avec cellede Job, qu'un savant homme instruit dans la Bible, comme il est, aurasansdoute lue et relue , qu'il voie combien de fois la patience a échappé à son héros de la terre de Hus, et quelles apostrophes indécentes, quelles malédictions il profère contre la divine providence : si j'en eusse, moi , proféré une seule de semblable, j'aurais été cité sur l'heure au tribunal du révérend père Eimeric, directeur de la sainte inquisition, dont Dieu garde toute créature vivante. Que Dieu rende M. l'abbé Calogerà plus charitable envers son prochain et moins prompt à condamner les pauvres fidèles à la perdition éternelle. Ce nonobstant, je lui envoie un salut cordial et lui souhaite repos et santé. »

Gozzi était résigné; mais qui ne comprendra cependant, qu'arrivé à

* L'air de Padoue est si pur, qu'on y envoie des malades des diverses parties de l'Italie. {Note du traducteur.)

GASPÂRO GOZZI. m

l'âge de soixante-treize ans, il ne dût voir la mort arriver sans regrets, et la saluer comme l'aurore de sa délivrance*?

Les services rendus par Gozzi aux lettres italieimes , appelleraient un long examen de ses ouvrages. Si ses traductions du français qu'il a faites pour vivre sont, en général, dénuées d'élégance, il a été plus heureux dans celles qui lui furent inspirées uniquement par l'amour de la belle antiquité. Les Dialogues et quelques autres Opvacules de Lucien^ le Premier livre d' Héliodore , le Portrait deCebès, thébain, le roman de Daplmis et Chloé de Longus, ont toute la facilité et la grâce de l'original. L'Observateur^ qu'il entreprit plus tard, à l'imitation d'Addison , eut à la fois un but moral et littéraire ; il s'agissait du même coup de corriger les mœurs et de purger la languedes termes étrangers, qui la conduisaient graduellement à la barbarie. A ce double titre YObservateur, bien qu'il fût une copie du Spectateur anglais, fut une œuvre utile dont l'auteur et le pays purent se glorifier à bon droit. Les Dialogues, les Contes, les Fables, les Portraits, les Songes, les Lettres, les Discours, dont il est semé, se distinguent par la sagesse des conseils, la vérité des caractères, et par l'extrême simplicité du style. Bien éloignées de l'affectation des écrivains à la mode, les qualités dislinctives de Gozzi sont la grâce, la tinesse , la gaieté, principalement dans la Gazette de Venise, où il eut l'art de donner de l'intérêt à des riens ; c'est dire assez qu'il ne brille pas, en général, par la profondeur des pensées, et ses ouvrages manquent communément de cette ironie savante de Lucien, qu'il se proposait cependant pour modèle. Je dis communément, car il manie quelquefois avec succès les armes de ce terrible athlète ; je pourrais citer ses Sermons , où il rappelle Horace, et le Jugement des poètes anciens sur les Lettres virgiliennes , où il venge pleinement Dante des injures que l'impudent jésuite avait adressées au poète philosophe. Pour ce qui est du but moral que se propose Gozzi, il apparaît dans tous ses ouvrages, et jusque dans ses lettres, chefs-d'œuvre de goût. Dans une de celles-ci, que je transcrirais en entier si j'avais plus d'espace, voici comme il parle de la découverte qu'il vient de faire d'un livre admirable :

« A sentir dans mon âme et dans mon esprit une telle diversité de mouvements et de pensées, qu'il m'en arrivait dans l'espace d'une heure des milliers d'une nature ditîérente, douces, tristes, qui faisaient de moi tour à tour, un homme d'esprit, un sot, un enfant, un vieillard, aussi nombreuses, en un mot, que vous pouvez l'imaginer, et songeant en même temps à vous-même qui lisez mes paroles, je fus frappé d'une idée subite. Qu'as-tu besoin, pensai-je, d'une mul-

' Gozzi mourut clans la maison du comle Léopokl l'erro, au faubouii; des Vignali, à Padoue. Un tardif monimicnt lui fut élevé, eu 1836, par les soins actifs de M. le pro^ fesseur .Mencgiiclli. lyote du traducteur.)

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