S8 GASPARO GOZZI
titude de sujets pour étudier cette grande variété de caractères humains? Que de désirs tu sens en toi ! Que de passions te travaillent! Ton ànie n'est-elle pas le siège de mille mouvements opposés qui font de toi un être multiple et changeant? Te voilà gai ; d'ici à ce soir tu seras triste : tu te coucheras ce soir avec un grand désir de lecture ; demain tu te lèveras ayant les livres en horreur : il te plaît tout à l'heure de t'enfoncer dans un bois; dans un moment le bois t'ennuie, et tu chemines le long du fleuve, si bien que tu ne te fais pas à toimême l'effet d'un seul homme, mais de tout un peuple. Les naturalistes disent qu'une seule semence renferme les graines de toutes les semences futures de la même espèce ; de même tu trouveras renfermés en toi tous les hommes qui sont actuellement, ou qui seront sur la terre, courageux, lâches, emportés, doux, avares, magnifiques, hommes de toute qualité et de toute condition. Aiguise ton intelligence, observetoi toi-même, trouve ces semences, dégage-les de leur enveloppe, examine-les attentivement, et tu pourras apprendre avec toi-même, autant et plus qu'avec un millier de personnes; je dis plus, parce que tu connais moins les autres hommes , attentifs qu'ils sont à couvrir le plus qu'ils peuvent leurs défauts, et à mettre en relief leurs qualités, pour les faire paraître le double de ce qu'elles sont réellement, de manière que tu cours gros risque de te tromper. Mais pour ce qui est de ton àme, tu peux la considérer à toute minute, sans voile, nue; observe-la, elle est entre tes mains, tu peux la retourner en tout sens, elle ne rougit pas devant toi , elle ne cherche pas à se cacher. Considère en outre que la contemplation des défauts d'autrui te conduit au mépris du prochain, tandis que la contemplation de tes propres défauts t'apprend à être plus indulgent pour les hommes et à supporter tes propres imperfections. Courage donc! Voilà en peu de mots, comment la réflexion m'a fait trouver en moi un livre miraculeux, que je vais peu à peu feuilletant et lisant. Quand je l'ouvre, quelle œuvre infinie et incompréhensible s'offre à moi! que de sujets de pleurer! que de me réjouir ! Je vous assure que ma vie ne suffirait pas pour le lire en entier, quand je vivrais autant que Mathusalem. »
Ce simple fragment est loin de pouvoir donner une idée suffisante du mérite littéraire de Gozzi , et j'ai souvent pensé qu'à une époque comme la nôtre, où l'Italie est si pauvre d'ouvrages de prose, propres à être mis dans les mains de tout le monde, on composerait un livre excellent en extrayant la fleur des ouvrages de cet écrivain.
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PROSATEURS
DU Xir SIÈCLE.
2lnt0ni0 Cesari.
A langue italienne est, pour me servir des belles paroles' de Monti, « l'unique lien unitaire qui a résisté jusqu'à présent au temps, à nos malheurs et à nos fautes même, le trait unique qui marque notre origine, et nous fait reconnaître pour les membres de la même famille toujours vivante. » Honneur donc à ceux qui au milieu de l'oubli et de l'incurie générale , gardent intact l'héritage paternel , et cherchent à réveiller dans les cœurs l'amour et le culte des ancêtres! Honneur à Cesari, qui fut un de ceux-là, et dont le zèle pour avoir exagéré sa doctrine ne méritait pas le ridicule qu'on a voulu déverser sur lui!
Antonio Cesari naquit vers 1750, à Vérone. Voué dans le même temps aux lettres et à la règle de saint Philippe de Neri, il donna pour but à sa vie cette double tâche, de réhabiUter la vraie langue italienne et d'entlammer les âmes à ces vertus évangéliques, dont il fut, après Segneri, le prédicateur le plus énergique et le plus éloquent. Voyant la barbarie dans laquelle était
tombée la littérature italienne , il conçut d'abord l'idée de réformer la langue et de lui rendre la précision et l'éclat qu'elle avait perdus depuis le xiii'" siècle. Pour cela il commença par réimprimer le Vocabulaire délia Crusca, avec les Ailditions Véronaises, qui renfermaient les mots notés non-seulement par lui, mais par Lombardi, par Yannetti et par Paul Zanotti :
« Je désire, dit-il dans la préface, que mon ouvrage, quel qu'il soit d'ailleurs, fasse naître dans les esprits italiens un amour si vif pour notre belle langue , qu'ils se mettent tous à la cultiver avec une magnanime ardeur, et à accroître encore sa dignité parleurs œuvres. Puisqu'elle est le plus bel ornement de l'Italie, ornement que personne n'a pu ou ne pourra lui ravir, à moins qu'elle ne l'abdique honteusement elle-même, ne laissons pas aux étrangers la gloire de nous avoir dépouillés aussi de ce beau patrimoine , qui seul , après que la Grèce et le Latium eurent cessé d'exister comme nation , leur assura une gloire immortelle; ne laissons pas la corruption pénétrer si avant que les Italiens ne sachent bientôt plus parler leur propre langue , et que les immortels chefs-d'œuvre des maîtres qui ont jeté tant d'éclat sur elle ne soient plus entendus parmi nous. »
Cesari acquit une grande réputation par ce travail, quoiqu'il manquât, en général, de critique, et donnât le droit de bourgeoisie à des mots passés de mode , et qui sentaient le populaire de Florence. De plus il commit de lourdes bévues lorsqu'il voulut rétablir les textes classiques gâtés par les erreurs des copistes : au point que Monti, après avoir relevé une, entre mille , de ces fautes grossières, affirme qu'il y en aurait assez pour ôter toute autorité à la Crusca*. Cesari, qui avait jeté à pleines mains les quolibets de Florence dans le Vocabulaire, ne changea pas de style lorsqu'il traduisit les Lettres de Cicéron et les Comédies de Térence. C'est ainsi que dans V Andrienne il traduisit ces mots : << mox ego hue revertar » par « Je serai de retour dans dix credo^. » De même dans VHeaniontimorumenos , Chrêmes parlant à Ménédème d'une nouvelle qu'il est impatient d'apprendre, Cesari fait répondre à celui-ci : » Oui, tu l'attends comme l'œuf de Pâques. »
Ses ouvrages ascétiques témoignent souvent d'une exagération bien autrement blâmable et dangereuse. Après avoir lu dans les Leçons liisiorico-momles comment Abraham envoya un de ses serviteurs chercher Rébecca pour la marier à son fds isaac , on ne peut s'empêcher de trouver étrange cette sortie de l'auteur : « C'est pour moi que
' Monli va plus loin dans son indignation contre lo Dictionnaire de la Crusca : Il l'appelle l'amas de mots le i)lus ignoble, le plus dégoûtant, le plus barbare [vilissimo, schifosissimo, harbarissimo amrnasso di lingua). (Note du traducteur.)
' Un credo, c'est-à-dire le temps qu'on met à dire le credo (locution italienne familière). (Note du tradticteur.)
je me marie (disent les jeunes gens d'aujourd'hui), non pour mon père. Mon père qui est vieux, en me choisissant une femme, regardera h une chose et moi je regarde à une autre. Voilà le fruit des maximes et des exemples que les nouveaux législateurs mettent sous nos yeux ! »
Je n'ai pas besoin de faire ressortir ce qu'il y a de faux et d'exagéré dans ces paroles. Cependant ceci me rappelle une réflexion très-judicieuse de Baretti , que je ne puis m'empêcher de transcrire, comme une réponse non-seulement à Cesari , mais à beaucoup de nos prédicateurs, trop portés à oublier que la religion enseignée par le divin maître est une pratique douce et consolante , et non une règle tyrannique et jalouse:
« En France , dit-il , pour ne pas parler d'autres pays, j'ai observé que les femmes, principalement dans les hautes classes, toutes, plus ou moins, lisent des livres de spiritualité et de morale. En Italie, au contraire , je n'ai jamais remarqué que les femmes d'un rang élevé pratiquassent beaucoup ces sortes de lectures. Quelle est, messieurs les ascétiques italiens, la raison de cette différence? La raison, je m'en vais vous la dire, puisque vous ne la savez pas : c'est que les livres de spiritualité et de morale des Français ne sont pas, comme le sont en général les vôtres, remplis d'un rigorisme stupide. Les ascétiques français ne font pas intervenir le diable à chaque page comme vous faites dans les vôtres ; ils ne jettent pas les hauts cris à chaque trois lignes contre les femmes qui s'habillent décemment suivant leur condition ; ils ne jettent pas feu et flammes contre tout jeune garçon qui regarde une jeune fille; ils ne précipitent pas dans les gouffres de l'enfer quiconque se risque à offrir le bras à une dame pour descendre un degré ou pour monter dans un carrosse ou dans une gondole ; mais les ascétiques français instruisent les hommes et les femmes de toute condition des devoirs qu'ils ont à remplir, sans prétendre que l'homme de cour vive comme le menuisier, et la duchesse comme la lavandière. En un mot , les ascétiques français ne font pas comme les nôtres, qui voudraient jeter à bas toutes les maisons où se trouvent des toiles d'araignées ; ils s'efforcent d'enlever adroitement ces toiles d'araignées sans démolir les maisons. »
Il résulte de ce qui précède que Cesari, en réagissant contre l'imitation française qui régnait de son temps, tomba dans l'affectation florentine. De plus, il manqua, comme je l'ai dit, du sens philosophique. Dans ses Beautés de la comédie de Dante Alighicri il se borna à l'étude de la langue et du style , sans chercher à pénétrer dans les profondeurs du poëme auquel la terre et le ciel mirent la main. Cependant si l'on songe à l'état déplorable où se trouvait la langue lors de l'apparition de Cesari, on sera pénétré d'admiration et de reconnaissance en lisant les Oraisons sur la Virginité, sur le Mariage, sur l'Amour du prochain ,
sur la Tendresôe pour les ennemis, les Leçons historico-morales , la Vie et la lielif/ion du Christ , les Observations sur l'Ancien et sur le Nouveau Testament, les Fleurs de l'histoire ecclésiastique, et la traduction de Y Imitation de Jésus-Christ, un des livres de prose les meilleurs que nous ayons
Je n'en dirai pas autant de ses Nouvelles, où les quolibets et les archaïsmes font presque regretter le jargon à la mode. Ce dernier ouvrage fit tort à la réputation de Cesari , qui mourut ù Ravenne on 1828.
M^o So^i'oio.
L n'est personne qui, en considérant les compositions littéraires et artistiques des siècles passés, ne soit vivement frappé de l'empreinte divine qui y domine, et que l'on chercherait en vain dans les œuvres de nos jours, produites la plupart ou par lasoif honteuse du gain, ou par cet amour de la nouveauté qui estdevenu la tyrannie de l'époque. C'est ainsi qu'en parcourant les œuvres de l'écrivain dont le nom est inscrit en tète de cette notice, on regrette dans un esprit d'une trempe vigoureuse et antique, l'absence de ces principes qui seuls auraient pu l'élever à la véritable"grandeur, en le préservant des écarts et des excès de son imagination.
Ugo FoscOLonaquit à Zante en 1778, d'André Foscolo, et de Diamante Spaty. « Je naquis, dit- il dans un de ses fragments, en Grèce, je passai mon enfance en Egypte, mon adolescence en lllyrie, ma jeunesse, de ci de là en Italie, le conunencement démon âge mûr en France, le reste. Dieu sait! l'étais tardif et entêté dans mon enfance ; j'avais des accès de mélancolie à en tomber malade; d'autres fois des mouvements de colère jusqu'à la férocité et la folie; je m'enfuis deux fois de l'école et cassai la tête à deux maîtres. A peine entré dans un collège, j'en fuschassé. A seize ans,
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l'envie me vint d'étudier seul, et je fis deux fois à cette époque la traversée de Grèce en Italie. »
Venise le reçut la première, pauvre, à demi orphelin, mais riche d'espérances; ensuite Padoue, où il eut pour maître Cesarotti, dont il se garda toutefois d'imiter l'enflure, alors à la mode. Il composa vers cette époque un assez grand nombre de poésies et de proses où l'on voit poindre déjà sa manière. Il donna peu après sa tragédie de Thyeste, qui le mit en réputation, tout en soulevant de nombreuses critiques. On lui reprochait surtout d'être une pure imitation d'Âlfieri. Malj;ré cela, le succès dépassa tout ce que le jeune homme était en droit d'attendre, heureusement pour lui et pour nous : car s'il eût échoué, c'en était fait de ses travaux futurs, il le dit lui-même : « Si les Vénitiens avaient traité mon Thyeste comme il le méritait, quand j'avais dix-huit ans, je n'aurais jamais touché une plume ni un livre. »
Cependant les événements politiques se précipitaient; Venise perdait sa liberté, pour laquelle elle n'avait pas voulu combattre. Le poète, ébloui par le triomphe des armées françaises, séduit par leurs magnifiques promesses, chanta les envahissements de l'Italie. Un sonnet courageux, qu'il publia en 1798, à Milan, les doctrines soutenues par lui dans le journal V Italien, que le vainqueur mit à l'index, Y Examen sur les accusations de Vincenzo Monti, où il ne craignit pas de stigmatiser les allures tyranniques de la prétendue république, feraient excuser l'erreur de sa jeunesse si, enrôlé dans la légion cisalpine, il n'eût combattu au siège de Gênes dans les rangs du conquérant dans lequel il voyait, lui comme tant d'autres, le champion de la liberté, et à qui il consacrait une ode qui eut six fois les honneurs de l'impression. Plus tard, le voile s'étant déchiré, il apprit à connaître Napoléon, et le tort qu'il avait eu d'attendre le salut de l'Italie de l'hypocrite qui l'avait dépouillée et ensanglantée ^
Le désenchantement, la colère, lui dictèrent alors les Lettres de Jacopo Ortis, où l'on voit l'amant de Thérèse soupirer sur les malheurs de la patrie, flageller la tyrannie des étrangers, flétrir l'iniquité de qui se faisait leur partisan et la bassesse de qui se faisait leur esclave, Ortis, qui fut appelé une imitation de Werther, fut défendu par les critiques allemands, qui soutinrent qu'il n'y avait aucun rapport véritable entre les deux livres, et Cesarotti qui en jugeait la lecture dangereuse, affirma que l'ouvrage « exciterait le plus grand enthousiasme si on pouvait l'attribuer à un ultramontain. Il rappelle Werther, mais il peut aussi le faire oublier. » Aujourd'hui qu'Ortis est entre les mains de tout le monde, il me suffira, pour donner une idée de
I Même réserve que tout à l'heure, à propos de Bossuet : le traducteur n'apprécie pas, il interprète. (Note du traducteur.)
l'éloquence et de l'àme de l'auteur, de copier le passage suivant d'une lettre à Lorenzo, où il raconte un entretien qu'il a eu avec Parini :
» Hier soir, je me promenais avec ce vieillard vénérable sous un massif de tilleuls qui se trouve dans le faubourg, à l'est de la ville. Il se soutenait d'un côté sur mon bras, et de l'autre sur son bâton, et, regardant ses pieds tordus, il se tournait ensuite vers moi, comme pour se plaindre de son intîrmité et me remercier de la complaisance avec laquelle je l'accompagnais. Nous nous assîmes sur un banc, et son domestique se tint à quelques pas de nous. Parini est l'homme le plus digne et le plus éloquent que j'aie jamais connu, et d'ailleurs, quel est celui auquel une douleur profonde et généreuse ne donne pas une extrême éloquence? Longtemps il me parla de notre patrie, et il frémissait de notre ancienne servitude et de notre nouvelle licence : les lettres prostituées, toutes les passions généreuses languissantes et dégénérant en une indolente et vile corruption; plus de sainte hostilité, plus de bienveillance, plus d'amour fdial. Puis, il me déroulait les annales récentes et les crimes de tant de pauvres petits scélérats que je daignerais déshonorer si je reconnaissais en eux, je ne dirai pas la force d'àme des Sylla et des Catilina, mais au moins le courage de ces assassins, qui alïrontent la honte en marchant à la potence.... Ah! ces demi-voleurs, toujours vils, tremblants et astucieux.... Il vaut mieux ne pas même prononcer leurs noms... . A ces paroles, je me levai l'air furieux : Et pourquoi, m'écriai-je, ne pas essayer ?Nous mourrons, je le sais.... mais de notre sang naîtront des vengeurs.... Parini me regardait avec étonnement; mes yeux brillaient d'un feu qu'il ne m'avait pas encore vu, et mon visage, pâle et abattu, se relevait avec un air menaçant....
Je me taisais mais je sentais un frémissement bouillonner dans ma
poitrine. Eh! repris-je, nous n'aurons jamais de salut.... Ah! si les lîommes savaient considérer la mort sous son véritable aspect, ils ne serviraient jamais si bassement. Parini n'ouvrait pas l.i bouche.. . mais il me serrait le bras et me regardait fixement ... Tout à coup, me tirant à lui et me faisant asseoir : Eh! penses-tu, me dit-il, que si j'eusse vu pour la liberté de l'Italie une seule lueur d'espérance, je me perdrais, à la honte de ma vieillesse, en de vains gémissements? 0 jeune homme, digne d'une patrie plus reconnaissante, réprime cette ardeur fatale, ou, si tu ne peux l'éteindre, tourne-la du moins vers d'autres passions,
« Alors je regardai dans le passé.... Alors je me tournai avidement vers l'avenir ; mais partout je vis mes espérances trompées.... et mes bras se rapprochèrent de moi sans avoir rien pu saisir ... C'est seulement alors que je sentis toute l'amertume de mon état; je racontai à ce grand homme l'histoire de mes passions. Je lui dépeignis Thérèse connue un de ces génies célestes descendus du ciel pour éclairer les ténèbres de notre vie, et à mes paroles et à mes pleurs, j'entendis le vieillard atten-
dri soupirer du tond de l'àme. Non, lui dis-je, mon cœur n'a plus d'autre désir que celui de la tombe : je suis l'enfant d'une mère qui m'adore; et souvent il me semble la voir suivre en tremblant la trace de mes pas, m'accompagner jusqu'au sommet de la montagne, d'oià je voulais me précipiter, et tandis que, le corps penché en avant, je m'abandonne à l'abîme, je crois sentir sa main m'arrêter tout à coup par mon habit. Je me retourne.... elle disparait, et je n'entends plus que le bruit de ses plaintes et de ses sanglots. Cependant, si elle connaissait mes tourments cachés, je suis certain qu'elle invoquerait elle-même le ciel pour qu'il terminât des jours si pleins d'angoisses et de tortures. Mais l'unique flamme qui anime encore ce pauvre cœur si tourmenté, c'est l'espoir de tenter la liberté de sa patrie. 11 sourit tristement, et, s'apercevant que ma voix s'aftaiblissait, et que mes regards immobiles s'abaissaient vers la terre. — Peut-être, me dit-il, ce besoin de gloire pourrait-il t'entraîner à de grandes actions; mais crois-moi, les héros doivent un quart de leur renommée à leur audace, les deux autres au hasard, et le dernier à leurs crimes ; eh bien ! fusses-tu assez heureux et assez barbare pour aspirer à cette gloire, penses-tu que notre époque t'en offre les
moyens? Les gémissements de tous les âges, et la servitude de notre
patrie, ne t'ont-ils point appris qu'on ne doit pas attendre la liberté des nations étrangères? Quiconque se môle des affaires d'un pays conquis, n'en retire que le blâme public et sa propre infamie. Quand les droits et les devoirs reposent sur la pointe de l'épée, le fort écrit ses lois avec le sang et exige le sacrifice de toute vertu... Et dans ce cas, auras-tu le courage et la persévérance d'Annibal qui, proscrit et fugitif, cherchait dans l'univers un ennemi au peuple romain? — D'ailleurs, il ne te sera pas permis d'être juste impunément; un jeune homme d'un caractère vertueux et bouillant, d'un esprit cultivé, mais sans fortune, un jeune
homme comme toi, enfin sera toujours ou l'instrument des factieux,
ou la victime des puissants... Eh ! comment alors espères-tu te conserver pur et sans tache, au milieu de l'avilissement général? On te louera hautement; puis, tout bas, tu te sentiras blessé par le poignard nocturne de la calomnie. Ta prison sera abandonnée par tes amis, ta tombe sera à peine honorée d'un soupir... Mais je veux bien supposer encore que, triomphant de la puissance des étrangers, de la malignité de tes concitoyens, de la corruption de ton siècle, tu puisses parvenir à ton but; dis-moi, répandras-tu tout le sang avec lequel il faut nourrir une république naissante? brùleras-tu tes maisons avec les torches de la guerre civile? uniras-tu les partis par la terreur? enchaîneras-tu les opinions par les échafauds? égaliseras-lu les fortunes par les massacres? Et si tu tombes dans ta route, ne seras-tu pas regardé par les uns comme un tyran ? Les amours de la nudtitude sont courtes et funestes : elle juge par le résultat, jamais par l'intention, elle appelle vertu, le crime qui lui
devient utile, elle appelle crime la vertu qui lui est préjudiciable, et, pour mériter ses applaudissements, il faut l'effrayer, l'enrichir, et la tromper toujours. Et que cela soit encore, pourrais-tu, enorgueilli de la fortune, réprimer le libertinage du pouvoir, qui s'éveillera sans cesse en toi par le sentiment de ta supériorité et la connaissance de la bassesse commune? Les mortels naissent tyrans, esclaves ou aveugles, c'est la nature ! Alors, pour fonder ton système de philanthropie, tu aurais été un oppresseur, tu aurais échangé ta trancpiillité contre quelques années de puissance, et tu aurais confondu ton nom dans la foule inmiense des despotes. — Tu penses encore chercher une place parmi les capitaines; alors il faut avant tout endurcir ton âme, t'apprendre à piller d'un côté pour répandre de l'autre, t'habituer à lécher la main qui t'aidera à monter Mais, ô mon fils, l'humanité gémità la naissance d'un conquérant, et son seul espoir, tant qu'il existe, est de sourire un jour sur son tombeau.
« Il se tut — et moi, après un long silence : 0 Coccius Nerva! m'écriai-je, tu sus du moins mourir sans tache, toi! Le vieillard me regarda : Jeune homme, me dit-il en me pressant la main, ne crainstu ou n'espères-tu rien au delà du monde? Mais il n'en est pas ainsi de moi. Il leva les yeux vers le ciel , et cette physionomie sévère s'adoucit d'un suave rayon, comme s'il eût vu briller là-haut toutes ses espérances. Dans ce moment, nous entendîmes un léger bruit, et nous vîmes à travers le tilleuls quelques personnes qui s'avançaient vers nous. Nous nous retirâmes alors, et je l'accompagnai jusque chez lui. »
A Jacques Orlis succéda Y lissai sur l'Iliade : « Les autres traducteurs, lui écrivait Pindemonte, reproduisent plus ou moins la physionomie du père de la poésie ; mais vous, vous pénétrez jusqu'au fond de ses entrailles. » Le poème des Tombeaux, qui vit le jour en JS07, prouva que le labeui- du traducteur n'avait point étouffé en lui le sentiment ni l'imagination. Ignace Martignoni, dans le ni'" chapitre de son Traité sur le beau et le sublime, dit à propos de ce dernier ouvrage : « S'il est une œuvre où la grandeur et la majesté des caractères constamment soutenus offrent un ensemble admirable, c'est, à mon avis, le poëme d'Ugo Foscolo sur les Tombeaux. Le sujet plein d'élévation par lui-même prend des proportions sublimes sous la plume de l'auteur, grâce à la splendeur lumineuse des images, à la chaleur des sentiments, à l'énergie de l'expression et du rhythmc, à une excessive sobriété dans les accessoires, et surtout à un juste mélange des rites symboliques de l'antiquité qui relèvent encore la dignité et la profondeur majestueuse du fond. » J'ajouterai : 11 faut plaindre celui qui, en lisant les vers de Foscolo où il })arle des t(»nd)es de Sainte- Croix, ne se sent pas épris d'amour pour l'Italie et d'ardeur pour les plus nobles entreprises.
« Les urnes «les vaillants, ô Pindemonte ! portent les âmes généreuses aux grandes entreprises, et la terre qui les a reçues est belle et sainte aux yeux de l'étranger. Moi, lorsque je vis le tombeau de ce grand* qui, brisant le sceptre des rois, en arrache les lauriers, et montre aux peuples de quelles larmes et de quel sang il est sillonné , — et le cercueil de celui- qui éleva à Rome un nouvel Olympe à la Divinité, — et de celui* qui le premier vit tournoyer sous le pavillon éthéré plusieurs mondes éclairés par les rayons d'un soleil immobile et déblaya les voies du tirmament à l'Anglais*, qui devait y déployer ses ailes. — Toi, heureuse! m'écriai-je, ô Florence! ton beau ciel est plein d'éclat et de vie; l'Apennin te verse de ses monts ses eaux fraîches et pures ; la lune répand sa lumière limpide sur tes collines bruyantes ; de tes vallées s'élève un parfum de fleurs plus pur que l'encens. Toi heureuse , ô Florence ! tu écoutas la première le chant qui soulagea le courroux du proscrit Gibelin; tu donnas des parents et le doux idiome à ce chaste enfant de Calliope ^ qui, couvrant d'un voile candide l'Amour nu jadis en Grèce et à Rome, le remit au sein de la Vénus céleste. — Mais mille fois plus heureuse, parce que tu renfermes en un seul temple'' toutes les gloires italiennes, les seules peut-être, depuis que les Alpes mal gardées et la toute-puissance des vicissitudes humaines nous ont ravi armées, richesses, autels, patrie, tout enfin... excepté les souvenirs. »
Nommé professeur d'éloquence à l'Université de Pavie, après la mort de Louis Cerretti, Foscolo prit pour sujet de son discours d'ouverture VOriyine et les devoirs de la Littérature, qu'il représenta comme la mère de toute science, la sœur de la morale et la gloire des nations. Je ne sais quels motifs firent supprimer la chaire peu de temps après; le public y perdit d'utiles et d'éloquentes leçons, et la vie de Foscolo, à partir de cette époque, ne fut que trouble et qu'agitation. La bizarrerie de son humeur, autant que la supériorité de son génie, excitèrent contre lui une foule de rivaux : Giordani et Monti étaient du nombre. Le premier le représentait conmie un envieux, chantant constamment la palinodie, et faisant succéder tour à tour les flatteries aux injures au profit de sa bourse; le second fit contre lui l'épigramme suivante :
« C'est ce roux qu'on appelle Foscolo, si fourbe qu'il se fourba luimême quand il changea ser Nicoletto en Ugo : serre ta bourse, si tu le vois s'approcher. »
Laissons ces vilenies, trop familières autrefois à nos littérateurs, et revenons aux pérégrinations de Foscolo. De Milan il revint à Florence, dans les environs de laquelle, à Rellosguardo, il continua les Grâces et
' Machiavel, — ^ Micliel-Aiige. — ^ Galilée. — ' Newton. — ^ Pétrarque. — •* L'église de Sainte-Claire, à Florence. (JVote du traducteur.)
composa la tragédie de Ricciarda, avec laquelle il comptait prendre sa revanche des critiques qu'avait soulevées VAJax. Il acheva dans le même temps la traduction du Voyage sentimental, de Sterne, laquelle a toute la grâce et toute la finesse de l'original ; puis vint la Notice sur Didimo Chierico, pseudonyme sous le voile duquel, à l'exemple de Chiabrera, il parle de lui-même et s'y peint avec une franchise rare. 11 retourna à Milan, mais pour peu de temps, et alla chercher un asile plus sûr à Hottingen , près de Zurich, où il publia X'Ipercalisse dans un latin qui rappelle celui de la Vulgate. C'est une satire assez violente contre les savants d'Italie qui faisaient marchandise de leurs talents pour corrompre les lettres et servir l'ambition de Bonaparte. Carrer, un des meilleurs biographes et des plus ardents panégyristes de Foscolo, lui reprocha de s'être laissé aller dans cet ouvrage « à l'oubli de soi-même et de sa dignité en traînant sa plume dans cette fange. » Il lui fallut bientôt chercher une terre plus hospitalière ; il quitta la Suisse et arriva à Londres, où il avait quelques amis qui lui firent grand accueil, eux et plusieurs enthousiastes de l'Italie dont il ne manque pas dans la généreuse Angleterre. Peu à peu cependant les magnifiques espérances conçues par Foscolo se dissipèrent, et il se vit contraint, pour gagner sa vie, de composer des travaux d'érudition ; il refit plusieui's éditions des classiques, écrivit des articles pour les grandes revues anglaises, et donna des leçons publiques de littérature italienne. Une honnête ambition se fût contentée du fruit qu'il retira de ces travaux ; mais Foscolo dissipait en jardins et en maisons tout ce qu'il gagnait, et il ne tarda pas à retomber sous le joug honteux de la pauvreté : « Cette renommée, écrivait-il, dont je jouis ici bien au delà de mes mérites, me ferait riche si je savais l'anglais; mais qui entend mon italien? Beaucoup l'êtudient, peu l'apprennent, tous s'imaginent ou prétendent le savoir. »
Cependant il continuait ses études favorites. II publia les Essais sur V amour, la poésie et le caractère de Pétrarque, le Discours sur le texte du Décaméron et sur celui de la Divine Comédie, où \\ ne manqua pas, à l'exemple des autres commentateurs qui semblent avoir pris a tâche de rendre plus obscur le divin poème, de prêter au poète je ne sais quelle intention bizarre. Mais la maladie dont il souillait empêchait déjà Foscolo, connue il écrivait à Cajtponi, « de vivre pour travailler et de travailler pour vivre. » Il mourut près de Londres, dans la terre de Turnham Green, en 1827.
Écrivain original, Foscolo a été jugé supérieurement par Carrer dans les dernières pages de la Notice à laquelle j'ai fait allusion précédemment : « Une des trois ou quatre fois, dit-il, que j'ai entendu lord Byron, il m'a caractérisé Foscolo en deux mots : homme antique. La même chose a été dite d'autres écrivains, mais peut-être dans un autre sens, et je terminerai en l'expliquant ici de la manière qui semble se rappor-
ter le mieux au caractère et aux travaux de Foscolo. Byron, net et concis dans son langage, formula son jugement sans prendre garde aux interprétations auxquelles il pourrait donner lieu, ni au scandale qu'il était exposé à provoquer à l'encuntre de certaines gens. Il se dit sans doute : Foscolo, comme les anciens, s'instruisit par les voyages, et dans ses écrits, s'il ne s'écarte pas tout à fait des règles suivies par ses contemporains, il prend encore plus conseil de la hardiesse de son génie. Il conforme ses études aux besoins de son temps, et ce qu'il recherche surtout, à l'exemple des anciens, c'est cette gloire que l'écrivain acquiert en faisant office de citoyen. La révolution française éclata et se propagea bientôt dans Venise; il vit là la réalisation de ses rêves. 11 s'attacha au fantôme, et, nouvel Alcée, mania avec la sincérité et le courage d'un jeune homme la lyre et l'épée. L'expérience ne tarda pas à lui montrer ce qu'il y avait d'illusoire et de trompeur dans ce perpétuel changement de noms et.de drapeaux, quand les hommes et les mœurs restaient les mêmes. Il comprit son erreur, et, sans renier les principes de sa vie, il passa dans la réalité de la confiance la plus folle à une incrédulité désespérée. Il se réfugia dans la littérature, et répandit sur les pédants et les partisans obstinés de Vlpse dixit la bile qu'avaient amassée dans son âme tant de désenchantements éprouvés, joints aux calomnies et aux outrages auxquels il s'était vu en butte. Aux rêves succédèrent les déclamations, sincères du moins chez lui, et pour remplir le vide causé par les mécomptes de la politique, il se lança en aveugle à travers tous les dangers, les agitations, et, disons- le aussi, les blâmes de la vie : l'amour et le jeu, le faste parfois aux dépens de la délicatesse, la haine de toute règle, de toute dépendance, même raisonnable, tous les emportements, toutes les excentricités. Son caractère se refléta dans ses écrits. Il suivit les traces des maîtres; il les imita, mais à sa manière. I! tient surtout d'Âlfieri et de Parini, avec un goût plus fin (jue ie premier, plus de vigueur et de fécondité que le second. Tantôt s'enfermant dans sa chambre des mois entiers, tantôt pérorant dans les cafés, sur les places, avec les militaires, tutoyant les grands seigneurs, et, à peine âgé de vingt ans, écrivant à Bonaparte fies avertissements, des éloges et des menaces. Par là aussi d'une franchise antique. Après la chute attendue du trône impérial et royal, voulant conserver l'indépendance de ses actions et de ses écrits, il passa les Alpes, puis la mer. Dans les travaux les plus arides que la pauvreté lui fit entreprendre, il porta le même feu, la même colère, la même obstination dans ses opinions, qui l'avaient rendu singulier à une époque où la médiocrité elle-même, contrainte à ne rien cacher, devenait singulière. Il est occupé sans cesse de la Grèce et de l'Italie ; il en parle jusqu'à sa dernière heure ; jusqu'à sa dernière heure il rêve de nouveaux voyages, de nouvelles entreprises. De son lit de
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mort il écrit calme et résolu; son corps est enterré sans honneur, tandis que sa mémoire et ses ouvrages sont avidement recherchés et honorés. Quel sera sur lui le jugement de la postérité? Que dira-t-elle du culte qui lui fut rendu de son vivant et peu de temps après sa mort? »
Pour moi, bien loin d'accuser notre époque d'avoir trop admiré l'auteur des Tombeaux, je reprocherai à Giordani d'avoir écrit par un sentiment de vengeance ou d'envie : » Il y a encore des gens qui, lui décernant le titre de poète pour avoir écrit quelques vers, et de grand poète pour en avoir écrit de mauvais, admirent la fameuse énigme des Tombeaux. » Tommaseo eut également le tort de juger Foscolo avec aigreur, et le tort plus grand de ne faire aucune mention de son poème dans le Dictionnaire esthétique. Mais, pour en revenir aux dernières paroles de Carrer, qui pourrait se plaindre des hommages qui furent rendus à Foscolo exilé de son pays, où il n'avait trouvé que la pauvreté et l'oubli, et mort de douleur sur la terre étrangère? Et quand donc verra-t-on cesser cette honte pour l'Italie de prodiguer l'or et les statues à des cantatrices et à des danseuses, et de refuser la plupart du temps à ses poètes et à ses philosophes un asile, du pain et une tombe?
Carb Botta.
ET historien, digne fils de cette terre qui produisit Tacite , Tite Live , Machiavel et Guicciardini , s'éleva souvent à la même hauteur que ces grands hommes. Il eut surtout le mérite de conserver malgré sa pauvreté l'indépendance de son caractère, et si, d'un côté, la gloire et la puissance des monarques vivants ne l'empêchèrent point de flétrir leurs attentats, il fut, de l'autre, assez ami de la liberté des peuples pour ne pas craindre de stigmatiser ceux qui abusent de ce nom sacré pour la rendre odieuse par leurs excès.
L'humble bourg de Saint-Georges, dans la province d'ivrée, donna naissance à Carlo Botta, le 6 novembre 1766. Ce fut une compensation que le ciel accordait au Piémont qui voyait le même jour Lagrange appelé à la direction de l'Académie de Berlin. Fils d'un médecin estimé, il suivit la carrière de son père, et reçu docteur à dix-neuf ans, il avait poussé très-avant ses études, quand la révolution de 89, en déracinant les antiques bases de la France , remplit de terreur les monarques de l'Europe. Le roi de Piémont, qui redoutait l'invasion des idées nouvelles, ne pardonna point à leurs généreux propagateurs. Botta, âgé de vingt-cinq ans, et qui rêvait inconsidérément comme
CAKLO BUTTA. 403
tant d'autres l'affranchissement et le bonheur de l'Italie , fut au nombre des suspects, et emprisonné en 1792. Lorsque, après deux ans , les terreurs et les vengeances prirent un terme , il laissa Turin pour Grenoble, où il trouva des protecteurs et des amis. Médecin à l'armée des Alpes, et quelques mois après à l'armée d'Italie , il fit partie de l'expédition du Levant , et signala son dévouement autant que son habileté , lors de la peste qui désola Corfou. Il revint en Piémont, et sous l'administration française qui suivit l'abdication de Charles-Emmanuel, Botta fut compté parmi le petit nombre de membres qui unirent la science à la vertu et qui contribuèrent à rendre moins pesant le joug français dont le malheureux pays ne fut délivré que pour retomber sous celui de l'AiUriche et de la Russie. 11 revint alors en France, où il trouva pour la seconde fois cette hospitalité traditionnelle qui ne distingue pas le royaliste du républicain. Bientôt la victoire de Marengo lui ouvrit les portes de l'Italie, et Bonaparte, ayant, après la conquête, formé un conseil législatif et un conseil exécutif à Turin, appela Botta à faire partie du premier. Plus tard, lorsque le Piémont eut été déclaré territoire français, il fut élu membre du Corps législatif pour le département de la Dore, et Napoléon , si habile à distinguer les hommes qui pouvaient servir son ambition, l'eut en grande faveur. Après la chute de l'Empire, le Piémont étant retourné à son ancien roi, Botta préféra demeurer en France où il serait libre de parler et d'écrire à sa fantaisie. Sorti pauvre de ses emplois et de son union avec Antoinette Vierville, qui l'avait rendu père de trois enfants, il trouva un peu de soulagement dans les études qu'il avait toujours menées de concert avec les occupations de médecin et de législateur. Nommé recteur de l'Académie de Rouen, il exerça pendant cinq années cette charge qu'on lui enleva pour la donner à un autre, peut-être parce qu'il l'avait remplie d'une manière irréprochable. Il revint alors à Paris, où il se livra tout entier à ses études favorites, et composa ces travaux historiques qui ont rendu son nom célèbre. Accablé de lettres qui lui arrivaient de toutes les parties de l'Europe et même de l'Amérique, les années et l'affaiblissement de ses forces lui permettaient à peine de les lire et d'y répondre, quand il mourut vers le milieu de 1837.
Son Histoire de l'indépendance des États-Unis d'Amérique, lui valut le titre de citoyen de cette république, et certes, il le porta aussi glorieusement qu'aucun des nobles fils de Washington. Ce fut la première narration complète de la grande lutte de l'indépendance, et le premier essai de Botta dans cette langue dont il entreprit la régénération et à l'aide de laquelle il enseignait à ses concitoyens coumient il était besoin, pour remédier à la corruption du langage, de le ramener aux anciennes règles, et d'étudier les maîtres oubliés du xnr siècle. Cet
essai fut bientôt suivi d'un ouvrage plus important, je veux parler de l'histoire contemporaine qu'il publia en 1824. Pour donner au lecteur une idée du style de Botta et du talent qu'il déploie dans l'examen et l'appréciation des faits, je copie ici un fragment du livre xxjii^ de VHistoire d'Jtalie de 1789 à 1814 dans lequel il peint avec une énergie admirable le martyre de l'Italie, destinée à être éternellement le jeu et la proie du plus fort :
« Au milieu de ce conflit d'événements, le lecteur se sera-t-il fait une idée juste des malheurs de l'Italie? Le Piémont deux fois république, deux fois royaume, trois fois sous le régime provisoire; dévasté par les agents républicains sous le roi et le premier gouvernement temporaire ; écrasé par les agents impériaux russes et autrichiens sous le premier interrègne ; désolé par lesagents consulaires sous le troisième ; incertitude permanente sur ses destinées, lutte opiniâtre des opinions, renversement de tous les intérêts, blessures morales dans tous les cœurs. Quelques germes de guérison venaient-ils à paraître? une atteinte plus profonde en paralysait subitement les etfets. La douleur plus d'une fois prit ainsi la place de l'espérance. Un pays florissant était devenu le séjour de la misère. On attendait la liberté; on n'obtint qu'un despotisme désordonné , qui , après plusieurs années se changea en despotisme méthodique. L'avenir paraissait enfin moins douteux ; mais le souvenir des maux passés vivait encore dans les esprits, et les monuments en ruine attestaient toujours le passage de la violence des révolutions. Gènes , trois fois réorganisée en république , continuellement épouvantée du bruit des armes, ruinée sur mer par les Anglais, ruinée sur terre par les Français , les Allemands et les Russes, tantôt au nom des droits de l'homme, tantôt au nom du gouvernement légitime, désolée à la fois par la guerre et par la peste, obligée d'abandonner à la force les trésors amassés par son industrie, Gênes ressemblait à un corps défiguré par une longue maladie. Dix siècles d'indépendance vinrentéchouer, après quinze années de martyre, contre le joug de fer d'un soldat. La riche Milan, pilléeen premier lieu parles républicains, bientôt après par leurs ennemis, d'abord république sans nom, puis république sous différentes dénominations, province allemande sous la régence impériale, province française sous le roi d'Italie, toujours écrasée, toujours esclave, Milan tomba définitivement au pouvoir de celui qui voyait le prix de ses conquêtes dans la couronne de fer de Luitprand et le serpent des Visconti. Je dirai peu de chose de Venise : outragée, pillée, foulée aux pieds, et par les Français, et par les Autrichiens, elle éprouva tout ce que comportait l'une et l'autre servitude. Les traces de la générosité de Dutillots'etl'açaient chaque jour davantage àParme. Caressée sous le duc, pour plaire à l'Espagne en apparence, mais pressurée en effet par une avarice insatiable, en butte aux caprices de Napoléon sous
Saint-Méry et plus encore sous Junot, elle n'échappait à un esclavage que pour tomber. dans un autre, et devait éprouver enfin de quelle nature étaient les bienfaits du patronage de Paris. En Toscane, plus que partout ailleurs, incursion d'étrangers avides, divisions intestines, gouvernements provisoires, soulèvements de républicains, soulèvements d'impériaux , plusieurs régences sous différents noms , rois imberbes , rois au berceau , généraux d'armée avec des pouvoirs sans limites , princes autrichiens, princes Bourbons, princesse Elisa, soldats napolitains, français, russes, allemands, italiens fondant sur le pays comme autant d'orages dévastateurs, plus de vestiges deLéopold après le passage de Napoléon. Rome teinte du sang des ambassadeurs français, teinte de sang romain versé pour la défense des lois du pays, fumante de sang italien répandu pour d'autres intérêts que ceux de la patrie, dévastée, ravagée , foulée aux pieds par tous indistinctement , Rome ne savait plus oîi étaient ses amis ni ses ennemis. Français, Allemands, Russes, Cisalpins, Napolitains, et Dieu me pardonne, Turcs firent peser sur elle tout le poids de leur avarice et de leur fureur. Les temples étaient profanés, les monuments du culte dérobés, les musées livrés au pillage, les chefs-d'œuvre de Raphaël l'objet des outrages d'une soldatesque ignorante. Et ils disaient tous qu'ils voulaient le bonheur des Romains î On vit à Rome un gouvernement pontifical asservi à une république esclave , un gouvernement pontifical rétabli par l'hvpocrisie, un pape tour à tour vaincu, tributaire et captif; un autre pape plaçant la couronne sur la tète de son ennemi ; on vit des prêtres chrétiens caresser des Turcs, des papistes flatter des Anglais, des républicains véritables flagorner de faux républicains , des amis de la liberté encenser des despotes. Il y avait erreur d'un côté, de l'autre fourberie. Mais de ce mélange de fourberies et d'erreurs résultèrent des déceptions, des méprises, une confusion d'idées telle, que sans la force de l'instinct qui porte les hommes à vivre en société, les Romains se seraient dispersés dans les bois ou ne seraient restés ensemble que pour s'égorger. Je ne crois pas qu'une nation ait jamais passé par de plus rudes épreuves que la nation romaine de notre âge, et c'est un prodige qu'elle y ait survécu. Toutefois , si elle ne pouvait supporter de plus grands malheurs , elle devait être témoin de scandales plus affreux, comme nous le dirons bientôt avec autant de douleur que d'indignation. On devait penser que la monarchie respecterait un monarque ; elle l'accabla de plus d'outrages que la licence républicaine. A Rome, en un mot, épuisement du trésor, ruine des individus, grandeur abattue, esprits divisés, soif de vengeances dans tous les cœurs. Que dirai-je de Naples? Le caractère des hommes y tient du climat. Extrêmes dans l'amour comme dans la haine, ils s'abandonnent aussi facilement aux douces illusions de la bienveillance qu'aux mouvements
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les plus désordonnés de la fureur. Conspirations, discordes civiles, guerres étrangères, incendies, ruines, trahisons, échafauds pour la vertu, échafauds pour le crime, mais moins encore pour le crime que pour la vertu; au milieu de tout cela, actions héroïques, traits de courage sublimes, amitiés fidèles dans le malheur, résignation du peuple dans la pauvreté, rêves charmants pour le bonheur des hommes, amour désintéressé du bien public. Tantôt c'est un royaume épouvante par des complots, tantôt une république déshonorée par des rapines : puis un royaume avec des supplices, puis un royaume avec des supplices et des rapines. Dépossédé de ses États, Ferdinand y reparaît pour en être expulsé de nouveau. J'y vois encore une république esclave de lu France, un royaume en tutelle sous l'Angleterre, une république violemment établie par un soldat, un royaume violemment reconstruit par un prêtre, l'une après un immense carnage de lazzaroni, l'autre après un carnage immense de républicains. Je vois les flatteurs du républicain Championnet et du roi Ferdinand devenus les flatteurs du roi Joseph et la bannière de Jésus-Christ flotter à côté du croissant de Mahomet : concours de circonstances tellement prodigieux que, quand les contemporains ne seront plus là pour conflrmer le témoignage de leurs yeux et de leurs oreilles, on hésitera peut-être à y croire malgré les innombrables relations imprimées qui en existent. »
Dans les pages suivantes il montre Bonaparte trahissant la république vénitienne. Botta écrivit ensuite en français V Histoire des pevples d'Italie depuis le commencement de l'ère vulgaire jusqu'en 1789, et comme si ce ne fût pas assez de cet immense travail, il en aborda un autre très-important, je veux parler de la continuation de l'histoire de Guicciardini jusqu'à cette même année 1789. Un vaste champ s'oflVit là au génie de Botta. Les progi'ès des luthériens, le concile de Trente, la lutte entre François l" et Charles-Quint, l'élévation des Médicis à la seigneurie de Florence , les aventures étranges de Bianca Capello, les menées des inquisiteurs contre Galilée, la ruine de la république de Sienne, Masanielio et la révolution de Naples, la conjuration des Espagnols contre Venise, l'expulsion des Autrichiens de Gênes, le tremblement de terre des Calabres sont racontés avec une éloquence qui justifie la hardiessedel'auteur. Lorsque l'éditeur Baudry réinjprima Guicciardini en 1832, Botta accompagna l'ouvrage d'un discours en guise de préface dans lequel il passa successivement en revue les grands historiens de l'Italie.
Botta eut beaucoup d'admirateurs parmi les étrangers, mais je passe sous silence leurs éloges pour ne citer que les paroles de Giordani :
•< Il me semble que Carlo Botta est un des écrivains à qui nous sommes le plus redevables pour nous avoir rendu la réputation de supé-
riorité en matière historique dont nous étions anciennement en possession. 11 y avait soixante ans, depuis cet excellent et comparable aux premiers parmi les anciens, Castruccio Bonamici , qu'il ne s'était rien produit parmi nous qui méritât le nom d'Histoire. Botta, dans son Histoire d'Amérique (je laisse de côté d'insignifiantes chicanes), a montré toutes les qualités d'un grand et immortel historien. Botta sera toujours pour moi un des premiers et des plus illustres Italiens, et, si je pouvais, je voudrais aller à Paris pour le voir , comme cet habitant de Cadix qui vint du bout de l'Europe à Rome pour voir Tite Live et qui ne voulut voir que lui seul dans Rome. »
Moi aussi je nourrissais en secret la même espérance quand la main de fer des événements m'arracha aux douceurs de l'Italie et m'amena à Paris. Mais la maladie qui achevait de consumer sesjours ne me permit pas de voir le grand homme et de causer avec lui de la patrie lointaine et de ses destinées futures. Il me fut donné seulement de l'accompagner à la fosse parmi la multitude des étrangers dans l'âme desquels il avait su raviver le souvenir du génie et des vertus de l'Italie.
|3ictni Colletla.
EUX qui seraient tentés de reprocher à Botta la pompe de son style et une abondance qui peut paraître dégénérer en prolixité , préféreront peutêtre l'austère concision de l'historien dont je vais parler, et qui rappelle Tacite, son modèle.
Pierre Colletta , né à Naples en 1775, appartenait à une famille honorable de cette ville. Il étudia les mathématiques et le latin , et l'amour il conçut alors pour la solennité du langage romain , lui inspira le désir de prendre un jour pour modèle ces historiens, dont le style répondait si bien à sa pensée. Mais le temps était aux batailles plus qu'aux travaux littéraires, et Colletta, qui brûlait de se distinguer par quelque fait d'armes, entra en 1796 comme cadet dans l'artillerie napolitaine. Il servit deux ans avec honneur dans la guerre contre les Français et mérita le grade d'officier. Mais Naples ayant dû céder aux armes du conquérant, qui établit la république à la place du gouvernement royal , Colletta fut jeté en prison, conjointement avec plusieurs personnages illustres de ce temps qui n'en sortirent que pour triompher sur le gibet, et qu'il glorifia plus tard dans son histoire, après qu'il eut échappé à la proscription. Ayant perdu ses grades dans la milice, il se fit ingénieur civil et dirigea
PIETRO COI.LETTA. 409
le dessèchement des marais de l'Ofanto. Lors de la nouvelle invasion de Naples, en 1 806, il montra comment l'on pouvait opposer avec succès les gardes nationales aux fureurs de la multitude ignorante et fanatique. Il fut remis en possession de son grade militaire, combattit à Gaëte, et contribua par ses conseils à la prise de Capri. Murât, qui le connaissait pour un bon administrateur autant que pour un excellent militaire, le nomma intendant de la (Palabre ultérieure; il y demeura deux années, qui ne furent pas perdues pour lui, lorsqu'il entreprit plus tard de donner un aperçu de cette incroyable versatilité propre au caractère napolitain, si ditférent sous beaucoup de points de celui des autres peuples d'Italie. De retour à Naples en 18i2, il fut nommé général et directeur des ponts et chaussées, et employa les quinze mois de son administration à ouvrir les routes du Pausilippe, du Champ de Mars et de la Calabre. Là ne se fussent point bornés ses travaux d'utilité publique dans la capitale et dans les provinces, s'il n'eût été préposé, en 1813, à la direction du génie militaire, et si l'invasion autrichienne ne l'eût appelé sur le Panaro, où il combattit avec gloire. Ferdinand ayant été rétabli sur son trône chancelant, Colletta fut laissé à l'écart pour avoir refusé de s'associer aux menées de son ministre Medici ; il est vrai que le monarque pusillanime s'empressa de le rappeler lorsqu'éclata la révolution causée par ce dernier, mais en lui suscitant mille entraves qui rendirent son bon vouloir inutile. Après avoir demeuré deux mois en Sicile, comme lieutenant du roi , il fut rappelé à Naples, où il fut chargé du portefeuille de la guerre, sans que ses efforts, contrariés sans cesse autour de lui, pussent prévenir l'entrée des Autrichiens.
Ferdinand rentra de nouveau dans sa capitale à l'aide des baïonnettes étrangères ; l'infiime Canosa était avec lui, et déjà les vengeances se préparaient. Colletta fut conduit au château Saint-Elme , et de là à Brunn, aux pieds du Spielberg, dont la vue redoublait l'horreur de sa captivité. Il vécut là deux années et y contracta le germe d'une maladie qui fit commuer, à la fin, sa prison en la peine de l'exil. C'est ainsi qu'il put échanger le rude climat de la Moravie, contre la tiédeur du ciel de la Toscane, où il arriva en 1823 ; il se fixa à Florence et employa les huit dernières années de sa vie à composer ses Histoires. Il mourut en 1831, dans une pauvreté honorable après avoir rempli des emplois si considérables.
Il avait entrepris d'écrire V Histoire du royavme de Noplcs, qu'il conduisit de 1734 à 1825. C'était une rude tâche pour un lionune malade et qui n'avait pas fait une étude approfondie de l'art d'écrire : aussi rechercha-t-il de lui-même les conseils et les leçons même deGiordani et deNicolini, qui étaient alors les maîtres de la langue, et tels furent les progrès qu'il fit dans cette étude , qu'on trouverait diCfici-
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lement parmi nos modernes des exemples d'un style aussi vigoureux et je dirai presque, monumental. Une lettre rapportée par son premier biographe, et dont j'extrais un court passage, explique le but qu'il se proposait en écrivant son ouvrage :
« En attendant le jugement du public sur mon œuvre , je l'ai jugée moi-même, et je vous dirai quels sont les qualités et les défauts que j'y trouve. Nulle crainte de dire la vérité, nulle autre ambition que le désir d'une gloire légitime , un désir ardent d'être utile à l'Italie, une bonne foi constante , tels ont été mes uniques guides dans la composition de mon ouvrage et l'unique récompense que je me sois proposée. La liste des défauts est plus nombreuse : quelque amour, quelque haine dont je n'ai pu m'affranchir tout à fait, malgré tous mes efforts, mais haine du mal , amour du bien , passion pour les choses, non pour les hommes, dont j'ai dit tout le bien qu'il y avait à en dire, souvent sans besoin, dont j'ai tu le mal toutes les fois que je n'ai pas eu la main forcée par l'histoire. Et cependant cela ne suffira pas pour me mettre à l'abri : tel m'accusera de haine, et tel d'envie ; un autre m'imputera à crime de n'avoir pas dissimulé les fautes de ma patrie, chanté des hynmes à sa gloire, transformé en vertu tel défaut qui pouvait se prendre pour une qualité , de n'avoir pas appelé religion de l'ancien serment, la trahison à la foi jurée; repos, la tyrannie; liberté, la licence; amour du bien, l'entêtement : mensonges dont j'ai refusé de me faire complice , comptant opposer aux attaques des hommes passionnés le suffrage des hommes justes, et le calme de l'avenir aux violences du présent. Ce qu'il faut, d'ailleurs, à cette patrie, ce ne sont point des flatteries , c'est un miroir fidèle qui lui retrace sa turbulence politique, sa précipitation à entreprendre, sa mollesse à persévérer après avoir entrepris, la facilité à soupçonner, l'oubli des services, l'abandon des compagnons, et après la chute de l'édifice causée par tant d'erreurs, le repos lâche et souvent l'allégresse au milieu des ruines. Mais ce même miroir retracera l'impatience du peuple devant les injustices du pouvoir, témoignage d'un instinct généreux et stimulant énergique vers le progrès, la promptitude avec laquelle il se lève et triomphe, la modération dans la victoire et la constance sous le fouet de la tyrannie , l'oubli momentané mais non l'abandon de la venu, la rapidité à courir aux armes, la fougue naturelle, un sentiment généreux qui fait explosion tout à coup. »
Il ne faudrait pas croire cependant que Colletta ait toujours tenu fidèlement sa promesse. Sans doute Tommaseo va trop loin, quand il dit, à propos de V Histoire du roijaume de Naples : « Comme histoire, elle est à refaire en entier, tant les faits y sont dénaturés par l'absence de critique et l'insuffisance, l'obscurité ou l'aridité du récit. » Cependant l'on est forcé de convenir que la part prise par Colletta aux faits