PIETRO COLLETTA
pas une seconde fois. Rocco Sileo, mis en liberté, vécut pauvre, affligé et honoré. »
Colletta ne se borne pas au simple récit des faits, au contraire, il les développe et les féconde par la réflexion , comme dans ce passage, choisi entre mille, où. après avoir raconté un acte de tyrannie commis par le roi, au mépris du droit des gens, il ajoute :
« D'autres peuples seront esclaves, le génie superbe de la monarchie triomphe. Mais il viendra un temps (car tout pouvoir sans frein est nécessairement envahisseur), oii les rois puissants opprimeront euxmêmes les rois faibles, et où les monarques verront leur indigne triomphe se changer en une honte méritée, jusqu'à ce qu'enfin les forces artificielles des royaumes se détruisant elles-mêmes, il ne restera debout, libre et agissante, que la seule force capable de gouverner la société, la civilisation. Pensée que j'ai exprimée plusieurs fois dans mes écrits , et que je répéterai à chaque occasion qui se présentera ; assez récompensé de mes eff'orts, si je puis accoutumer les esprits à cette vérité, qu'aujourd'hui les révolutions, comme le despotisme, sont impuissantes, et que la seule chose capable d'opérer des changements durables, c'est la civilisation, vers laquelle peuples et rois doivent diriger leurs espérances et leurs eff'orts. »
C'est là, en elïet, Colletta a raison dans ses magnifiques paroles, que se trouve le salut de notre époque. Mais en vain d'autres après lui ont prêché la nécessité de l'éducation politique; les gouvernements aveuglés par une vieille peur, continuent à précipiter les multitudes dans les partis extrêmes, et celles-ci ne savent pas se tenir en garde contre les conseils du désespoir. Que de tristes exemples de cette vérité dans ce siècle qui se considère comme plus civilisé que les siècles précédents ! Ne dirait-on pas que les rois prennent à tâche , par l'abus de leur pouvoir, de justifier cette opinion, que la monarchie est incompatible avec la justice et la liberté? Ne dirait-on pas que les peuples, par leurs continuelles révoltes, veulent donner raison à ceux qui prétendent qu'on ne peut gouverner que par la loi du canon?
îlaoln ito&U.
1 la postérité paye un tribut éclatant de reconnaissance à ces génies immortels qui furent les bienfaiteurs de l'humanité par les vérités sublimes qu'ils découvrirent et proclamèrent les premiers , elle ne doit pas non plus oublier ces hommes qui, dans une sphère moins haute, surent rappeler leur époque à la vérité et au goût dans Tari. Tel se présente à nous ce sage écrivain dont le style, soit en prose, soit en vers, atteignit les limites de la perfection; et c'est pourquoi je regrette, moi surtout à qui il fut donné de suivre ses savantes leçons, de n'avoir à lui consacrer ici que ce peu de pages. Paul Costa naquit en 1771 , à Ravenne , de parents nobles. Ayant été mis de bonne heure au collège , la difficulté du latin le rebutait , et conmie cependant il avait une grande envie de connaître ce Virgile qu'on lui vantait tant , il se mit à le lire dans la traduction de Caro, où sans doute il puisa cette simplicité et cette pureté de style qui firent plus tard le mérite de ses ouvrages. Il commença alors à composer des vers, et il eût probablement grossi le nombre des creux versificateurs de son temps, lorsque la Logique de Condillac, qui lui tomba par hasard entre les mains , lui démontra la nécessité de mûrir son esprit par
la réflexion et de chercher un meilleur guide dans le chemin de la vie. Il se rendit donc à l'Université de Padoue, et suivit les leçons de physique et d'éloquence de Straticoet de Cesarotti. Si l'on se rappelle quel enthousiasme avait excité par toute l'Italie le chantre d'Homère et d'Ossian , et que c'est sur lui en partie que doit retomber le blâme du faux goût de l'époque, on saura gré au jeune homme de ne s'être pas laissé éblouir par cet éclat et d'avoir distingué le clinquant de l'or. Revenu après trois ans dans sa patrie, qui s'était soustraite à la domination papale, il remplit avec honneur les fonctions de magistrat jusqu'au moment oîi les Français durent fuir, mais pour peu de temps, devant les Autrichiens qui étaient alors maîtres de l'Italie. Il se retira à Bologne, où il continua à demeurer, même après que les armées françaises furent rentrées victorieuses dans Ravenne. Palcani, Strocchi, Giordani , 3Iontrone étaient alors la gloire des lettres et les restaurateurs du goût en Italie. Costa, qui brûlait du désir de s'enrôler parmi cette troupe d'élite, étudia avec ardeur les classiques, et particulièrement le maître souverain , Alighieri. Député aux comices de la république cisalpine à Lyon et professeur d'éloquence à Trévise, il fut rappelé à Bologne par l'amour qu'il portait à Giuditta Milzetti, qu'il avait épousée peu auparavant, et dont il eut le malheur de n'avoir pas d'enfants; il ouvrit alors dans sa maison une école où l'on accourait nonseulement de tous les pays de l'Italie , mais, encore des îles Ioniennes et de la Grèce, à qui l'Italie rendait alors ce qu'elle lui avait emprunté jadis.
Cependant les îles de la Grèce ne se fussent jamais attendues à l'avoir pour professeur, lorsqu'un événement imprévu alla au-devant de leurs vœux.
La Romagne soupirait depuis longtemps après des réformes que la justice et les progrès réclamaient; mais il n'y avait guère à espérer que Grégoire XVI se rendît aux vœux des Légations qui , à la nouvelle de la révolution de France, se préparèrent à demander avec les armes ce qu'on refusait à leurs prières. Tout le monde connaît l'histoire du malheureux soulèvement de 1831, qui échoua à la fois par suite de la tiédeur des masses, et par l'imprévoyance et l'incapacité des chefs. On sait aussi comment le gouvernement papal , trouvant plus de sécurité dans la vengeance des prisons et de l'exil, que dans la loi de clémence et de pardon, bannit des milliers d'Italiens qui emportèrent avec eux pour toute consolation l'espoir d'un meilleur avenir pour leur malheureuse patrie. Costa privé de la douceur de l'air natal porta subitement sa pensée vers Corfou , où il arriva dans un âge avancé et soutirant de la pierre. Il fut reçu en triomphe. Bientôt après il continua pour la jeunesse avide de science, ces leçons de philosophie qu'il avait professées à Bologne et qui l'autorisaient à dire à ses auditeurs, qu'il se
tiendrait heureux s'il pouvait « par l'exemple de leurs vertus faire rougir ces aveugles qui attribuent à la science le mal engendré par l'ignorance et l'erreur. » Il voulut encore, digne prix de l'hospitalité reçue, publier à Corfou le traité d'idéologie qu'il dédia à la jeunesse des îles Ioniennes, et dans lequel il indique la nature du raisonnement, sa puissance et ses limites. Le séjour de Corfou eût été plein de charmes pour lui , si à mesure qu'il sentait ses forces décliner, il n'eût été pris d'un plus vif désir de la patrie, où il lui fut donné à la fin de retourner et de retrouver sa petite maison de campagne , non loin de Bologne. Il y vécut jusqu'en 1836, sans cesser d'occuper les facultés d'un esprit qui semblait redoubler de vigueur à mesure qu'il s'approchait du dernier terme.
La mort de Costa fut une cause profonde d'affliction pour moi , qui ne pus le pleurer sur sa tombe. Au regret de l'avoir perdu se joignait celui de voir l'Italie privée d'un de ces hommes, hélas ! peu nombreux, qui montraient à ses fds oublieux le chemin de l'antique honneur. Par un privilège rare, chacun de ses élèves trouvait en lui le modèle de cette éloquence et de cette philosophie, dont il enseignait les règles avec une dignité presque royale. Que celui qui possède le sentiment du beau dans notre langue , lise le livre de VÉlocution où l'auteur, non plus avec la critique misérable du rhéteur, mais avec la profondeur de vues du philosophe , trace les principes immuables de l'art d'écrire, et il saura après cela quel cas il doit faire du jugement de Tommaseo, lorsqu'il dit au sujet de ce même ouvrage :
« L'auteur ferait bien de tempérer certaine gravité du style, qui touche parfois à l'affectation. Prenons pour exemple la première phrase du hvre :
« Una délie facoltà onde l'uomo è tanto superiore aile bestie si è la « favella , mercè délia quale le prime genti non solo si strinsero in « comunanza civile, ma ordinarono leggi e governi ^ »
« Il y a dans cette phrase plusieurs termes impropres et plusieurs équivoques :
« I. La parole (favella) n'est pas une faculté (facoltà). II. Onde pour per cui , ou est affecté , ou ne s'emploie que quand la chose dont il est question, est en même temps cause et matière de l'action qui suit. III. VUomo superiore aile bestie, n'est pas bien dit. IV. Comunanza civile rend mal la société (socielà) qui n'est pas la communauté (comunanza). Y. Stringersi in comunanza n'est pas exact. VI. De même ordinar leggi. VII. Il semblerait que les premiers
' « Une des facultés qui rendent l'iiomme si supérieur aux animaux est la jiarole, au moyen de laquelle les premiers peuples , uon-seuloment se lormèrent en communauté civile, mais instituèrent des lois et des gouvernements, »
peuples sont «"eux qui instituèrent des gouvernements, chose que les peuples n'ont jamais faite, et que les premiers ne pouvaient pas faire, parce que ces gouvernements et ces lois ne s'établirent que peu à peu. »
.Te sais que, autant les panégyristes abondent en Italie, autant les vrais juges de l'art y sont rares. Pour cette raison, je ne blâmerai pas Tommaseo lorsque la sévérité de sa critique vaà séparer l'or de l'alliage. I\lais je lui reproche d'être tombé souvent dans l'excès opposé à l'éloge; et véritablement quand on voit de quelle manière il a traité le chefd'œuvre de Costa, on est en droit de se demander s'il est un seul parmi les ouvrages les plus parfaits qui pût espérer de trouver grâce devant l'auteur du Dictionnaire qui se donne le titre modeste d'Esthétiqïie. Il eût mieux fait après avoir examiné le traité de rhétorique de Costa, de nous dire quelques mots des diverses poésies composées par le savant professeur. Son premier essai fut en 1809, lorsque pour fêter l'arrivée de Canova à Bologne, il composa les octaves où les principaux chefs-d'œuvre du Praxitèle italien sont décrits avec une telle perfection d'images et de style que Giordani ne craignit pas d'affirmer, « ([ue ce n'était point en vain qu'il avait placé son chant sous l'invocation du génie de l'Ârioste. » Mais ce n'est rien auprès de VHymne à Jupiter qui renferme la prière la plus sublime que Ihomme ait adressée à Dieu, en rappelant les formes les plus belles de la Divine Comédie. On pourrait en dire autant du chant du Laocoon , par lequel il salua le retour en Italie des statues qui en avaient été enlevées pour orner les musées de Paris, et que les alliés rendirent à leurs légitimes possesseurs, afin, disaient-ils, de donner une leçon de morale à la France. Si sa traduction de Vimjt-deux odes d' Anacréon et du Dixième chant des Métamorjjhoses d'Ovide, a toutes les grâces de ces deux charmants poètes, il sait au besoin ajouter à sa lyre une corde d'airain : témoin ce passage d'une satire contre les hypocrites, qui fait souvenir d'Horace :
« Si quelqu'un élevait une suite de colonnes, formées des marbres les plus précieux et ornées d'or et des perles les plus rares de l'Orient, et qu'il donnât pour piédestal à ces fûts magnifiques un vil amas de paille, de fange et de roseaux ; en présence d'une œuvre aussi ridicule pourriez-vous retenir votre rire, Egon? Cependant vous n'agissez pas autrement, croyez-le bien; vos prières, vos humbles pardons et vos continuels frappements de poitrine, sont l'or et les perles, et vos œuvres sont la paille, les roseaux et la fonge. Humbles ils étaient, sans or et sans argent, et pieds nus, les disciples qui s'attachèrent les premiers aux pas du divin maître, moins occupés d'eux-mêmes que des autres. Leur religion avait pour unique ciment la charité à l'ombre de laquelle prospérait le pacifique troupeau, sous les regards heureux de ce-
lui qui est une fontaine vive de salut, le roi et l'àme de tout ce qui respire. »
Toute la vie de Costa, les leçons de sa vieillesse comme celles de son âge mûr, furent consacrées à pousser les Italiens dans la voie glorieuse qu'avaient suivie leurs pères. Comme il craignit que la manie de l'imitation n'allât jusqu'à importer en Italie les fourberies des modernes astrologues, qui renouvelaient, sous le manteau de Mesmer, les folies du moyen âge, il attaqua dans ses écrits les prétendus apôtres du somnambulisme. Plus tard, lorsque les novateurs prétendirent avoir découvert un nouveau monde en poésie, il composa les Quatre discours sur l'art poétique, qui renferment dans un juste cadre les règles établies par les anciens, pour que le poète dirigeât son imagination, au lieu de suivre aveuglément son caprice. Enfin, voyant par suite de la querelle des deux écoles toutes les notions du beau confondues, il écrivit à Clementina degli Antoni , sa fameuse lettre sur les Classiques et les Romantiques, qu'il termine ainsi :
« J'ai dit, pour satisfaire à votre désir, tout ce qui me venait à l'esprit touchant une matière qui est devenue la cause d'une infinité de disputes parmi la jeunesse littéraire de notre époque. J'ai jeté mes pensées sur le papier à l'aventure, selon qu'elles venaient au bout de ma plume , persuadé d'avance que l'ingénuité de ma manière ne vous déplaira pas, parce que vous aimez à voir la vérité sans artifice et sans voile. Je sais bien que si je me fusse adressé à l'un des partisans de ce romantisme que nous n'aimons pas, j'aurais dû m'y prendre d'une autre manière. Je connais l'art qui fait que l'on plaît aujourd'hui, même dans la prose ,
'< à beaucoup d'âpres censeurs des paroles et des mœurs d'autrui, » qui, la feuille d'Amérique roulée entre leurs lèvres {le tabac), crachent « des sentences et de la fumée. »
Et pour vous faire voir que je connais cet art, je veux vous en exposer la théorie. Quiconque veut passer pour un bon prosateur auprès des apôtres du romantisme, doit semer son discours de définitions plus obscures que les mots définis, entasser les unes sur les autres les métaphores les plus étranges , citer sans fin les auteurs et emprunter des phrases aux profondeurs des sciences et des arts ; affirmer hardiment sans prouver le plus souvent, et si par hasard on veut prouver, bâtir son raisonnement sur des métaphores; ne pas se mettre en peine de la liaison des idées , mais voler capricieusement d'une chose à une autre, afiècter le sentiment et la passion et surtout tâcher de couvrir son discours d'un voile mystérieux. Ainsi l'on acquerra la gloire d'auteur sublime. Pour moi, je laisse celte gloire à qui en est jaloux, assez content si mon langage humble et rustique peut me faire comprendre de tous les esprits sages. »
Grâces soient donc rendues à ce littérateur qui, s'il n'opposa pas toujours une âme inébranlable aux coups de la fortune et faillit quelquefois, parmi les changements politiques de l'Italie, à ces principes qui pourront seuls la tirer de son abaissement, sut du moins maintenir haut et ferme la bannière du goût, et combattit intrépidement le romantisme, auquel je pardonnerais peut-être le tort qu'il ftiit à l'Art, si je ne voyais en lui le principe de ces prédications socialistes si fatales à la cause de la liberté.
îlictrtî 6iln•^aui.
"ÉLÉGANCE est le trait distinctif du g;énie italien, celui que tout le monde s'accorde à lui reconnaître, dont toutes ses œuvres portent l'empreinte, et qui survit encore aujourd'hui au sein de la décadence de l'Art. C'est cette élégance suprême qui réussit à donner chez nous un certain prix à un fond souvent de peu de valeur par la grâce dont elle l'em- ^^^ beliit; et puisque le sort a voulu, qu'à l'exception d'un petit nombre d'esprits d'élite, qui conservent intacte la renommée littéraire de l'Italie, nous soyons devenus inditîérents aux nobles aspirations de l'Art, nous devons nous féliciter de n'avoir pas encore tout perdu, et d'avoir conservé la grâce, à défaut de la véritable beauté. Ces réflexions servent de préambule naturel à la vie de l'écrivain dont je vais parler, et qui joignit au mérite de l'élégance la gloire d'avoir mis tous ses soins à former une génération virile.
PiETRO GiORDAM naquit à Plaisance, en 1772. Je passerai rapidement sur son adolescence qui, dit-on, ne laissa pas soupçonner ce que serait son âge mûr. Même de cette seconde période de sa vie l'on ne sait rien, sinon qu'ayant quitté sa patrie il vint à Bologne, (pii était alors le roiidez-vous de tous les hommes distingués de l'Italie. Secréliiire (l> V\< a-
i20 FMETKO GIOHUAM.
demie des Beaux-Arts, il lut, en 1806, un discours sur la gloire la plus juste et la plus durable de la peinture et de la sculpture, qui fut comme la révélation de son talent d'écrivain et de critique. Ce premier essai fut suivi d'autres ouvrages qui firent connaître son nom dans toute l'Italie. Ce que l'on admirait surtout en lui, c'était le caractère antique de sa diction, et une sévérité de formes qui était bien loin de l'atléctalion puérile et des bizarreries ridicules des auteurs contemporains. Cette qualité se montra surtout dans VÉloge de Nicolo Masini, où il exprima les regrets qu'un mérite éclatant laisse après soi, et dans celui de Maria Giorgi, où il prit occasion de la musique pour retracer l'ascendant des Arts sur les esprits les plus superbes. Il ne se montra pas moins éloquent dans son Panér/yriqve à Napoléon empreint peutêtre d'un excès de flatterie, ce qui lit supposer que Foscolo avait voulu le désigner dans le passage suivant :
« Et que dirai-je de ces écrivains sans renom, sans considération personnelle, sans amour pour l'art et pour la patrie, qui se plaisent à célébrer les louanges du prince, esclaves voués à l'infamie à tout jamais, si leur plume pouvait prétendre à l'immortalité de la honte? Mais vils et ignorants tout ensemble, ils se proposent pour fin unique, à chaque ligne qu'ils écrivent, le prix de la dédicace. »
Giordani répliqua, et il eut tort. 11 ne devait pas prendre pour lui une telle flétrissure. Telle fut pourtant la cause de son ressentiment contre Foscolo , à l'égard de qui il se montra injuste jusqu'à lui refuser tout mérite comme poète. Évidemment chez lui ce n'était pas défaut de jugement, c'était le fait d'une âme irritée. On en eut la preuve dans VAnt/iologie, où il s'éleva de toute l'autorité de son nom et de sa critique contre les travers de nos écrivains et l'impulsion fâcheuse que recevait d'eux la jeunesse en Italie. Dans son discours siirSgriceietsur les Improvisateurs, il montra les funestes effets de l'improvisation en poésie, qu'il appelle ludus itnpudentiiv « parce qu'on vous promet une chose impossible, qui est de parler de tout sans préparation et bien. » Lorsqu'on réimprima, en 1816, les Poésies en dialecte milanais, il dit : « Il n'est que trop vrai que le peuple, en Italie, manque de temps et de commodité, qu'il manque de moyens, et enfin de curiosité pour lire, mais ce peu qu'il lit ou qu'il entend lire doit-il servir à le perpétuer dans sa grossièreté? » Lorsque ensuite il songeait au jargon barbare que le désir de paraître français avait mis à la mode : • Nous en sommes pourtant arrivés là, criait- il, (}ue j^ ne pourrais pas entendre la troupe innombrable des écrivains italiens de notre temps, si je ne savais pas un peu de français. Et où cela nous mènera-t-il, à la fin? Je n'en entends pas moins les oies crier à tue-tête Italie, Italie! Mais quelle Italie donc? »
Du reste, il ne sera pas inutile, je pense, pour l'instruction des Italiens possédés de la manie de cette imitation, et pour montrer aux étran-
gers, que tout le monde parmi nous ne se courbe pas sous le joug des vainqueurs, de citer les paroles mêmes de l'éminent critique :
.< Le xvr siècle était italien par la pensée, par la langue, par la poésie, et il servait de modèle aux étrangers. Les intelligences se développèrent encore et prirent un nouvel essor dans le siècle suivant par le mérite des historiens, la profondeur des politiques et les découvertes admirables des physiciens et des mathématiciens. S'il extravagua dans la poésie, dans les romans, dans la chaire, la corruption vint du dedans, non du dehors. Les hommes furent malades, gravement malades; ils ne furent pas singes. Mais, au xviii"' siècle, la physionomie propre delà littérature italienne conmiença de s'altérer; et la dégradation alla croissant, à mesure que gagna l'imitation française, et conmie il arrive toujours quand on imite, l'imitation du pire. Toute originalité dans la pensée et dans la forme avait disparu. Le commencement du siècle actuel montra un désir de paralytique de se refaire italien , comme si c'était le fard et non le sang qui produisait l'aspect de la santé : tout aboutit bientôt à un pédantisme misérable d'un petit nombre. 11 semble que nous soyons destinés à être toujours singes : comme les singes, nous n'allumons pas le feu, nous nous haussons sur autrui, et nous croyons beaux et braves. Nous avons renoncé entièrement à penser; et quand, ou pour nous réveiller ou pour nous rendormir, nous voulons faire une lecture, nous prenons une traduction plate, ou une imitation burles- ([ue des plus méchants originaux de l'Angleterre, de rAllemagne et surtout de la France. Et que d'arrogance chez ces singes difformes! Pauvre Italie, devenue vraiment une solitude quant à l'intelligence , puisque nulle autre voix n'y résonne que l'écho des lointains et barbares accents. Et dans un abaissement si grand si peu de modestie! pauvre Italie! »
Giordani ne se bornait pas à instruire les peuples , il faisait également la leçon aux princes, témoin la lettre suivante :
PiETRo Giordani à Vincenzo Mistrali.
« J'ai écrit une fois à votre excellentissime présidence, sérieusement et pour un motif sérieux, qui importait beaucoup à l'humanité et à la raison, et auquel on n'eut point égard, parce que vous ne sûtes point empêcher que les excellentes intentions de la bonne Princesse ne fussent perfidement trahies pnr l'impudente effronterie de fra Tacchino et defraCoccone. Peut-être viendra-t-il un jour (pie la Princesse saura et punira. Aujourd'hui, je vous écris à la légère touchant un sujet, des plus légers en ce qui me regarde, mais qui importe gravement a votre honneur et à celui de la Princesse. C'est une chose très-petite en soi, et cependant c'est une des mille et mille où l'on voit avec quelle brutale
insolonce le sbire infâme de liergame et celte stupide bête de Copermio, conduisent droit au précipice le chiir ducal dont vous occupez le siège, cocber infortuné.
« Ils ont décrété et ordonné, que dans toute l'étendue de l'empire il ne sera permis de vendre, ni d'acheter, de donner ni de prêter, de lire ni de faire lire, de posséder ni de souhaiter même une mienne baliverne, si vous l'avez vue, la chose du monde la plus insipide et la plus innocente touchant le Spasimo gravé par Toschi, et qui n'a été imprimée, notez bien, ni à Capolago ni à Lugano, mais à Milan, sous les ailes de l'aigle auguste. Pour moi ce n'est rien, quoifju'ils aient voulu se venger par là de mon refus de me soumettre à leur slupide censure. Ce n'est rien non plus, j'imagine, pour Toschi, bien qu'à vrai dire, on eût pu s'épargner un procédé si indigne vis-à-vis de ce respectable et excellent homme : le coup de pied des ânes peut importuner un Toschi, mais il ne l'atteint pas. Mais ce qui est un scandale grave, où l'odieux le dispute au ridicule, c'est d'avoir trompé la Princesse, et d'avoir amené la Fille auguste à couvrir de son nom une telle irrévérence vis-à-vis de son auguste Père. 0 comble de l'insolence et de la sottise ! A Parme proscrire ce que Milan approuve ! L'univers en démence ne voit plus dans les princes des êtres au-dessus, mais en dehors de l'humanité. Quand on les appelait des dieux mortels, ils se modelaient sur la cour d'Homère. On vit l'archiduc Pluton avoir des démêlés avec l'empereur Jupiter, le roi Neptune soulever des tempêtes en dépit de son frère , la reine Junon se quereller avec son mari, mais on n'apprit jamais que Minerve, Diane et Vénus, eussent manqué de respect à leur père. Certes la princesse peut nous imposer un Cocchi, un Sartorio, mais elle ne peut croire et elle ne croit pas ([ue nous regardions de tels animaux comme doués de plus de jugement que les censeurs de Milan. Il est bien certain aussi qu'elle ne peut vouloir et ne veut pas se jouer de son père, quand elle sait et que le monde sait que , sans les foudres paternelles, elle ne resterait pas une demi-heure sur le trône. C'est donc à vous de voir s'il ne convient pas de faire donner quelques bons coups de bâton à ces ânes furieux, à cette seule hn que le public apprenne à distinguer le cocher de l'attelage, et n'aille pas voir en eux vos collègues ou vos semblables. Voyez encore si ce n'est pas l'intérêt de la Princesse et votre devoir de loyal serviteur, que vous n'êtes déjà plus, de lui montrer quel amas de haine et de mépris ils ont soulevé autour d'un nom si aimé et si révéré. Ceci vous regarde ; mais ne serait-il pas bien aussi que vous pensassiez un peu à votre propre considération? Vous voyez avec quelle facilité l'on glisse du pouvoir. Les ministres perdent leur ministère, les ducs peuvent perdre leur duché; pour moi je m'en moque; car encore que je fusse pendu, je serai toujours Giordani. Vous devriez savoir ce que les ânes gonflés d'orgueil ne savent pas, ni ne peuvent comprendre, que je suis
de ceux que la mort même ne fait pas taire, de ceux dont la voix crie et punit au delà du tombeau.
« Plaisance, 4 janvier, la troisième année du pire entre tant de mauvais gouvernements sous lesquels gémissent Parme et Plaisance. »
La sublimité d'un tel langage n'en fit pas excuser la hardiesse, et Giordani paya cher son audacieuse témérité. Le courageux écrivain n'en demeura pas moins fidèle à son devoir, et lors des attaques dont les Asiles furent l'objet, il écrivait, en 1844, au chevalier Nicole Puccini, une lettre où il flagellait ainsi les ennemis de l'éducation populaire :
« N'allez pas cependant vous imaginer que les implacables ennemis de tout bien se tiennent tranquilles. Oh! ils ne perdront jamais l'espérance du mal. Us s'agitent sans cesse , ouvertement, quand ils peuvent, plus souvent dans l'ombre, afin de pervertir ce qu'ils ont tenté en vain d'empêcher. Ils sont épouvantés et courroucés de l'idée que, si une telle institution était dirigée avec raison et avec amour, il en pût sortir une génération de pauvres qui ne serait plus fainéante, crapuleuse, jalouse, brutale, rageuse, cruelle, sanguinaire, stupide, mais sensée, raisonnable, industrieuse, pieuse, décente. Parlez-moi d'amélioration des races de chevaux, de vaches et de chiens, à la bonne heure; mais élever une race d'hommes qui ne serait plus ni stupide ni vicieuse, ni abjecte, quelle horreur! des hommes qui n'auraient qu'à vouloir qu'on les traitât comme des hommes, et qui se lasseraient peut-être d'être traités comme des animaux ! Écoutez-les, ils se plaignent de la plèbe adonnée à la fainéantise, à la crapule, prompte au vol, à la rapine, facile à entraîner, instrument né de toute sédition; et ils répètent partout qu'on doit la tenir dans une ignorance complète de son véritable bien , ils s'imaginent pourvoir atout en mettant sous ses yeux les récompenses de l'autre vie, et ils s'obstinent à ne pas comprendre qu'il est bon qu'elle connaisse aussi un peu des biens de ce monde, si l'on veut qu'au sein de son indigence, elle contemple d'un œil tranquille et bienveillant le superflu des autres. Us vont répétant comme l'arrêt même du ciel dans le partage des destinées humaines, que les déshérités de tout bien doivent être exclus également de la possession et de l'usage de la raison, comme si c'était des riches uniquement, et non de tous les mortels, qu'eût été prononcée cette sainte parole : Signatumest supernos lumen vultus tut. Domine. Non, la lumière de la face du Seigneur, la raison, est le partage de tous ; c'est souvent sur les moins fortunés qu'elle brille d'un plus vif éclat, et tenter de l'obscurcir est un crime. C'est ce qu'ont tenté de faire ceux qui se sont opposés, dans le principe, à la création des Asiles, et maintenant ils voudraient les enlever aux mains de ceux qui ont fait fleurir l'institution, et les faire passer dans les leurs pour en corrompre et en dénaturer l'esprit. Us voulaient fermer l'instruction aux enfants
des pauvres; maintenant ils veulent les instruire , non pour la société, mais pour la servitude. C'est pourquoi il convient de se montrer vigilants, attentifs, car leur ignorance superbe ne manque ni de fourbe ni d'habileté. Us ne reculent pas devant la calomnie pour perdre les bons, et ils savent couvrir leur laideur d'un masque de sainteté : Introrsum turpes, speciosi pelle décora. »
J'ai multiplié les citations de Giordani, parce qu'il me paraît, sous le rapport du style, non-seulement surpasser tousles modernes, mais même pouvoir soutenir la comparaison avec les plus fameux d'entre les anciens. Sans doute, je suis le premier à déplorer qu'un si grand talent n'ait pas été dirigé vers un but plus élevé, et surtout plus utile à l'Italie. Mais si, comme c'était son devoir, il ne mit pas en œuvre toutes les forces de son génie, chacun peut voir, par la liste que j'ai dressée de ses ouvrages, qu'il fut au nombre de ces écrivains sérieux, tendrement épris de la patrie, que notre décadence afflige, qui s'indignent de voir les contemporains oublier dans une indifférence coupable, que la gloire des ancêtres est la condamnation des lâches neveux. N'oublions pas non plus que, malgré le péril des temps et des lieux, il s'éleva, avec l'autorité toute-puissante de sa parole, contre ceux qui voulaient perpétuer dans la malheureuse Italie l'ignorance, ennemie du progrès et mère de la tyrannie et de la licence. Gloire donc à Pietro Giordani qui, jusqu'à sa mort, arrivée en 1848, ne cessa de crier à l'Italie fourvoyée :
Testis pars nuUa paternis Vivit in nobis?
î)inctnt?0 ©iobnii.
UAND on songe à ce que furent les poètes et les philosophes italiens du xiv*' au xvnr siècle, des érudits de premier ordre et des disciples fervents de l'Art conservant intacte la dignité de leur sacerdoce, il est déplorable de voir leurs successeurs se contenter d'une science superficielle et vides de ces aspirations religieuses qui fécondent le génie. Au rebours de ces derniers, l'écrivain dont il va être question, et qui compte parmi les plus illustres contemporains de Italie, rappelle les anciens, non-seulement par la profondeur du génie, mais par la foi vive qui lui a donné la ' force de s'essayer dans toutes les branches des connaissances humaines.
Turin, qui donna naissance à Yincen'zo Gioberti en 1801, peut se vanter d'avoir doté l'Italie d'un des plus beaux génies modernes. Les heures qu'on est accoutumé de donner au repos ou aux plaisirs, ce mâle esprit les consacrait à la lecture des anciens philosophes qui lui apprirent à pénétrer dans les mystères de l'àme humaine. Userait curieux de rechercher par quelle série d'études Gioberti arriva à une si grande étendue de savoir, et les moindres particularités de la vie d'un tel homme contiendraient sans doute des révélations utiles. Mais on ne sait rien de lui, sinon qu'en 1833, il expia,
426 VINCENZO ClORERTI.
par quatre mois de prison et par l'exil, le tort d'avoir rêvé un moment l'indépendance de l'Italie. Retiré à Bruxelles, il y passa environ treize années livré tout entier à la composition d'ouvrages où la noblesse du but ne le cédait en rien à la hardiesse de l'invention, à la constance de l'effort, au mérite de l'exécution.
Mais comme toute œuvre humaine doit pécher nécessairement par quelque côté, si la nmltiplicité et la diversité des matières accusent chez l'écrivain l'étendue et la profondeur du savoir, il arrive souvent que cette abondance même engendre une prolixité que l'éloquence du style et l'importance du sujet ne réussissent pas toujours à faire excuser. Mais ce sont là de faibles taches en comparaison de qualités si éminentes, et comme, parmi les écrits modernes de l'Italie, il y en a peu qui aient poussé, autant que les ouvrages deGioberti, au développement de l'esprit national, je voudrais que le talent et le temps ne me manquassent pas pour en présenter une longue analyse. Mais je dois me contenter de nommer V Introduction à l'étude de la philosophie , où le penseur énumère les qualités essentielles du génie : l'invention, la profondeur, l'imagination, la force, la sagesse, le courage, la modestie, la réflexion, l'indépendance, le patriotisme, enfin l'attachement à la religion , qui en est, dit-il, la consécration. Il donna ensuite son livre du Beau artificiel orthodoxe, où il traite principalement de l'épcpée chrétienne et de Dante, et fait voir comment la Divine Comédie est supérieure nonseulement à Homère, mais à Firdusi , à Viasa et à Valmichi, par l'immensité du sujet et la richesse prodigieuse du travail. Après quoi , connue en lui l'amour de la patrie le disputait à l'amour du beau, il composa son fameux ouvrage de la Suprématie morale et civile des Italiens , dans lequel, après avoir démontré victorieusement la supériorité de l'Italie dans toutes les parties de l'art et de la science, il se tourne vers ses écrivains et les exhorte cà renouveler l'accord de la religion avec la science, l'alliance du génie national et du catholicisme, et à faire du vicaire du Christ le doge de la future confédération italienne :
» Alors, s'écriait en terminant Gioberti , notre pauvre patrie, tant de fois dévastée par les Barbares et déchirée par ses propres fils, reposera dans une paix glorieuse et prospère, à l'abri de ces deux fléaux. Elle ne verra plus un hypocrite et insolent étranger la vaincre traîtreusement, la séduire, la bercer de promesses menteuses et l'égarer par de perfides menées, pour la ruiner et l'asservir par ses propres mains; elle ne verra plus le sang de ses citoyens rougir son sol et ses imprudents et généreux fils pendus, fusillés, guillotinés, exilés. »
Puis vint le Jésuite moderne, que Gioberti composa pour se défendre contre les attaques de quelques-uns d'entre les bons Pères, et où il s'attacha à dévoiler l'esprit moderne de cette société fameuse, trop