LUIGI PULCI
dites et écrites, fut enterré sans aucune cérémonie religieuse, par ordre des supérieurs, auprès d'un puits en face de l'église Saint-Thomas. Si le fait est vrai, ce dont il est permis de douter, il ne me paraît pas qu'on puisse l'attribuer à ses écrits; car, pour peu que l'on songe à la licence habituelle aux écrivains avant le concile de Trente, on trouvera que ces mêmes écrits sont entièrement dégagés des souillures que rendaient alors si fréquentes l'usage et le goût du siècle.
Cette ignorance où l'on est de la vie de Pulci tourne sans doute à sa gloire, puisqu'elle nous autorise à penser que son existence tout entière s'écoula au sein de doux loisirs domestiques, dans le culte des muses, loin des brigues politiques et de cette cour des Médicis, qui fut si funeste à son ami Politien. Ce fut vertu en lui de s'être ainsi tenu dans l'ombre, car il est certain que la mère des Médicis, Lugrezia Tornabuoni, l'engagea elle-même à composer le Morgante maggiore, lequel fut chanté à la table de Laurent, à la manière des anciens rapsodes, en présence de Ficin, de Politien et des plus beaux génies de l'époque. Ce poème romanesque, composé de vingt-huit chants , et pour lequel Pulci s'est servi de la chronique de l'archevêque Turpin et des autres romans de chevalerie, est rempli de rois , de chevaliers , de diables et de géants ; il n'y manque ni duels, ni batailles, et l'on y conquiert des royaumes en un jour. C'est qu'il avait surtout en vue de tourner en ridicule les paladins et tous les exploits héroïques. Il ne traite pas mieux Charlemagne, car il nous le montre dupé par le fourbe Gano, dont il feint d'ignorer les perfidies, quand elles lui sont utiles pour perdre Roland, Renaud et les autres preux qu'il hait par jalousie, tout en se servant bassement de leur vaillance dans les périls : grand enseignement pour qui se soumet à la servitude des cours. Mais Gravina prétend « qu'il a osé étendre ses infâmes moqueries jusqu'aux choses divines, dont il fait un abus si sacrilège, qu'au lieu de rire il excite l'indignation et l'horreur; car, à chaque instant, on le voit affubler d'un sens vil et profane les dogmes les plus salutaires de l'Écriture sainte, les préceptes les plus graves de la morale chrétienne et de la théologie. »
Cependant je pourrais citer de nombreux passages où Pulci résout en théologien quelques-uns de ces doutes capables d'ébranler la foi ; voici un de ces passages ; il est pris du chant XXV% lorsque Malagigi, interrogeant le diable Astaroth sur Lucifer et sur les anges précipités de l'Empyrée, lui dit :
« Si ce premier moteur , que chacun adore , connaissait votre mal dès l'origine et en voyait d'avance le point et l'heure, il semble que son droit soit injuste, et que sa charité ait failli , car il vous aurait à la fois créés et damnés. »
Mais ce diable, atteint par un repentir sans espoir et par ces passions profondes qui rendent si terrible le Satan de Milton et le Pluton du
98 LUIG[ PULCI.
Tasse, lui répond qu'on se trompe ordinairement quand de la terre on s'ingère à, juger le ciel, et que le libre arbitre a condamné justement avec lui les autres anges rebelles soutenus par Dieu tant qu'ils sont demeurés dans les limites du repentir. Seulement, dans un autre endroit, songeant à l'éternité de ses peines , il ne peut s'empêcher de s'écrier :
« 0 fortunés chrétiens, qui, pour vous laver, n'avez besoin que d'une seule larme et de frapper votre poitrine en disant : Seigneur, tibi soli jyeccavi! Nous, nous n'avons péché qu'une seule fois, et nous sommes tous enchaînés dans l'enfer pour l'éternité. »
Pulci aimait à prendre les choses saintes pour sujet de ses écrits. En effet, si on en excepte quelques octaves en style villageois appelées la Beca, et quelques sonnets contre Matteo Franco, le reste se compose d'une Confession, d'un Credo, d'un Salve Eegina rimé, d'un Capitolo sur le verset Popule meus, et d'un autre avec des sonnets à la Croix et à Jésus-Christ. Il fut de son vivant accusé de diverses erreurs, mais voici ce qu'il répondit :
« Dans mes bosquets je fais volontiers mon académie et mon gymnase; on y peut voir et l'Afrique et l'Asie. Les nymphes avec leurs corbeilles m'y viennent apporter la colocasie, le narcisse, et j'échappe ainsi aux mille chagrins des cités. Aussi me garderai-je bien de retourner dans vos aréopages, gens toujours heureux de dire du mal. »
La pureté du style, la force et la vérité des harangues, la difficile concision à laquelle Pulci paraît s'être surtout attaché , peuvent aussi servir de modèle à notre époque. Ces qualités peu communes et surtout la candeur qui se montre partout dans ses écrits, nous font aimer ce poëte, qui disait ingénument de lui-même :
« Peut-être un jour cette petite étincelle enflammera-t-elle l'esprit de ceux qui me liront; faible nourrisson du Parnasse et du mont de la Sibylle, les doctes recueilleront comme des abeilles le miel que mes fleurs peuvent distiller. Le reste charmera la multitude et le nom de l'auteur sei'a béni. »
Tirabosiiii n'a donc pas eu raison de dire que le désordre et le décousu des récits, la dureté des vers et la vulgarité de l'expression rendent la lecture de Pulci à peine supportable. Ce jugement est, à mon avis, du petit nombre de ceux qui font tache dans son Histoire de la littérature italienne. Quoiqu'on ne puisse nier que les œuvres de Pulci portent l'empreinte d'un génie inculte, la pureté, l'urbanité, l'agrément de son style, l'originalité de ses vers sont si remarquables qu'ils ont donné lieu de croire que Politien, cet écrivain exquis, avait mis les mains au Morgan te, comme ou peut le voir dans les chants XXV^ et XXYllI'^ du Mor gante même.
Pulci mourut avant que Christophe Colomb eût découvert l'Améri-