‹ L'Italie littéraire et artisqueChapitre 79 sur 86 · BENEDETTO MARCELLO · texte numérisé non relu

BENEDETTO MARCELLO

l'autre, ce à quoi se prêtaient merveilleusement les dispositions naturelles de Benedetto. Du reste, on eût dit qu'il avait reçu en parta^^e tous les dons et toutes les aptitudes de l'esprit : poëte, il mania la plaisanterie et la satire avec bonheur; avocat, il excella dans l'improvisation; juge, il siégea parmi les Quarante; magistrat civil, il fut gouvernem- de Pola, dans l'Istrie; musicien, il aborda avec un succès égal le léger et le sacré, et porta dans toutes ses compositions une verve et une originalité à ôter toute espérance de le surpasser. Il eut une vie heureuse et sut mener de front l'étude et les plaisirs du monde, lesquels noble, riche, célèbre, comme il était, ne pouvaient lui manquer. Cependant un accident imprévu vint tout à coup porter le trouble dans son existence. Un jour qu'il assistait à la messe, dans l'église des Saints- Apôtres, le marbre d'une tombe vint à manquer sous ses pieds, et il tomba jusqu'à moitié corps dans la fosse. Il avait alors quarante-deux ans. La terreur superstitieuse dont il fut saisi ne put céder ni aux effets du temps ni aux conseils de la raison, et elle lui troubla l'esprit au point de lui faire prendre en haine l'art qui avait fait sa célébrité. Aux fatigues causées par les emplois pénibles qu'il avait eu à remplir, se joignirent les funestes effets d'un séjour de deux ans sous le climat rigoureux de Pola, et onze années après l'aventure dont je viens de parler, en 1739, il quitta cette vie qu'il avait prise en aversion.

Les œuvres musicales de Marcello sont en grand nombre ; Les Cantates de Cassandre, à une seule voix, de Timothée, à deux, la pastorale de Calisto changée en ourse, sont au premier rang parmi ses compositions profanes. Mais les Cantates, les Messes, le Te Deum, le Tantum Ergo, le Salve Regina, les Lamentations de Jérémie sont surpassés par l'œuvre originale et majestueuse des Psaumes, dans la préface desquels il fait cette remarque, qui sera peu goûtée, j'imagine, des compositeurs de nos jours : « D'ordinaire, la phrase musicale, trop savante et trop bruyante, étonne plutôt l'amateur qui la voit écrite et qui en apprécie l'habileté qu'elle ne produit le plaisir et l'émotion chez l'auditeur. » On voit par là que la simplicité est la qualité distinctive de Marcello, et chacun sait comment elle arrive à exprimer les eflets les plus saisissants de la passion. Cependant, conmie il y a encore des gens qui se mettent peu en peine que l'expression musicale réponde à la pensée poétique, je ne suis pas fâché de rapporter ici le jugement de Francesco Caffi, sur les Psaumes :

« Le mérite principal de ces psaumes est de s'adapter merveilleusement aux paroles. Avec ses très-rares parties de chant et l'emploi continu de la contre-basse, Marcello arrive à figurer autant de scènes différentes et admirablement représentées que le texte biblique offre d'images. Ce contre-point double , représenté par les dessins dans le tutti du troisième psaume, ne fait-il pas sentir les dents du pécheur qui

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se brisent? Le rdgissement et les bonds du lion dans \e presto du même; et dans le dixième, l'oiseau qui fuit rapide et vole à la montagne ; et ce calice où sont mêlés et la flamme et le soufre , et les tonnerres , et les foudres, et les éclairs, rendu avec un contraste grandiose de parties et de magnifiques modulations prolongées; et cette confusion persistante et embarrassée avec laquelle il se prend, dans le treizième psaume , à répéter les négations obstinées de l'insensé : Non, il n'y a pas de Dieu; et ce sombre adagio : le venin des asjrics séjourne sous leur detit, où les deux parties se croisent , l'une faisant un saut d'octave à séjourîie, tandis que l'autre arrête sous sur une corde profonde; et ce ierribil trcmilo du grave, dans le psaume dix-septième, où Marcello, pour obtenir l'effet qu'il cherche , fait battre jusqu'aux parties de chant deux fois sur la même corde les syllabes tre-mi dans le mot tremito; et dans l'autre largo, les coups de contre-temps sur les paroles : ils tremblèrent jusque dans leurs fondements et s'écroulèrent; et dans l'autre presto les trilles descendants des trois parties l'une après l'autre sur les paroles : et il s'envolait sur les ailes des vents; et dans le largo qui vient après toute cette harmonie grave pour dépeindre les ténèbres qui voilent la face de Dieu irrité; et dans V adagio l'étonnante apparition des assises de la terre , rendue avec une longue pédale soutenue à la basse qui asseoit et lie la mâle harmonie des parties; et dans Vallegro suivant les doubles triolets pour peindre la rapidité de la course du cerf; et dans le presto les notes brisées dans la basse, qui donnent du sentiment au chant :j'ai déjà réduit en poussière; et la magnifique chute du : Vive Dieu, et de la révolution des siècles , avec une nmltitude de croches liées quatre par quatre et repétées plusieurs fois par toutes les parties en parcourant tous les tons; et dans le dix-huitiènie psaume, ces combinaisons en proposta et en riposta sur les cordes basses pour rendre l'arrêt du soleil à son couchant, « lesquelles, après plusieurs évolutions, font une cadence finale en si mineur : tout cela rend visibles et sensibles les gigantesques images du roi prophète. Et je ne pense pas qu'il existe une âme assez insensible pour n'être point profondément remuée par ces merveilles de l'Art. »

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'est à présent que nous sommes à même de reconnaître la justesse de cette pensée de Voltaire, que l'Italie est la terre classique des Arts. Sans entrer ici dans une discussion sur l'influence des climats, la- IsiÇj, quelle nous mènerait trop loin, je dois mentionner une circonstance particulièreau royaume de Napics, qui produit plus de musiciens ct'lèbres qu'aucune autre partie de l'Italie. Un des plus illustres fut le fondateur même de l'école napolitaine, qui le premier perfectionna le contre-point, créa la symphonie, introduisit les dissonances, à l'exemple de Monteverde, joignit au récitatif l'accompaiïnement des instruments, et fut le compositeur le plus fécond de cantates de chambre. Ce législateur de l'harmonie connue on l'a appelé, adapta ensuite le lyrique à l'expression des passions, et compléta la révolution musicale.

Ce fut à Naples, en 1650, que naquit Alessandro Scarlatti. Après avoir fait ses premières études dans un conservatoire, il vint à Rome, où il eut le bonheur d'avoir pour maître le célèbre Carissimi, qui, frappé de son talent sur la harpe, cultiva avec soin ses dispositions. Il séjourna quelque temps à la cour de Bavière, puis à celle d'Autriche, où il composa des opéras italiens, et revint à Rome, où il per-

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