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CHAPITRE III

LE MOYEN AGE

§ 1. — Après Charlemagne.

L’Empire d’Occident renouvelé par Charlemagne répondait au vieil idéal romain, dont les invasions barbares n’avaient pu détourner les pensées.

Se disputant cet Empire, les représentants de la puissance matérielle et de la puissance spirituelle, vont pendant longtemps lutter pour la suprématie.

Une grande supériorité d’esprit, que seule peut donner un affinement séculaire, permet de comprendre la nécessité de limitation dans l’autorité. Papes et empereurs de l’époque trouvaient abusive toute contrainte à leur volonté; les uns comme les autres ne manquaient pas de courtisans sincères prêts à soutenir leurs prétentions.

Tous les hommes d’ailleurs, même les hommes d’élite, subissent l’influence de leur milieu. Les rares exceptions expient généralement par la mort

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OU le dédain Timpardonnable tort d’avoir raison trop tôt. Et nous ne saurions à distance juger avec exactitude une époque aussi lointaine sans essayer précisément de reconstituer cet esprit ambiant.

Les papes n’avaient peut être alors d’autres moyens de défendre leur indépendance que de se constituer une domination temporelle, et les empereurs, de leur côté, étaient parfois excusables d’intervenir dans les démêlés ecclésiastiques quand une Marozia et une Théodora , pour ne citer qu’elles, élevaient à la dignité pontificale leurs fils ou leurs amants.

De plus, cette confusion des deux pouvoirs apparaît inévitable parce qu’il est humain de tendre à augmenter la puissance dont on dispose et que le souvenir de l’ancienne Rome, où le pontife était César et le César pontife, agissait comme un stimulant.

On ne se doutait pas de l’inéluctable loi de spécialisation, imposant à ceux qui veulent être les maîtres, l’obligation de se consacrer exclusivement à perfectionner en eux-mêmes les vertus ou les connaissances inhérent à leur spécialité.

L’Italie fut donc, pendant le Moyen Age, le théâtre principal de la lutte entre la Papauté et l’Empire. Lutte qui constitua pour l’Italie la condition favorable à l’éclosion des forces vives et nouvelles que le mélange des races et les épreuves

des invasions faisaient fermenter en elle et qui allaient prendre forme dans Tessor glorieux des Communes, à la première Renaissance.

§ 2. — Les croisades.

Nous disions, au commencement de cette étude, que toute époque , alors même qu’elle semble dominée exclusivement par une des trois aspirations fondamentales, contient des germes des deux autres tendances.

Les croisades vont nous fournir un exemple évident de cette théorie.

Tandis que l’élite est absorbée principalement par l’élan religieux qui est le trait caractéristique de cette seconde période du développement de l’Italie, il est facile de relever nettement chez les multitudes, des traces fort sensibles de préoccupations matérielles.

Les croisades furent entreprises sous l’influence d’une impulsion mystique. Leurs résultats durables furent surtout mercantiles.

Cette contradiction n’est pas rare entre les prévisions et les résultats. Nous l’avons déjà remarqué à propos de l’abaissement des Carthaginois par la République romaine, nous le verrons de nouveau par la répercussion que devait avoir le triomphe

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de Canossa. Les croisades devaient avoir sous des apparences contraires et à côté d’indiscutables avantages pour la foi, des conséquences fatales à l’idéal chrétien.

Par compensation, elles vaudront à l’Italie la glorieuse histoire de ses Communes et une explosion d’art que nul peuple n’a pu surpasser jusqu’aujourd’hui.

Pour indiquer les causes de ce phénomène, variées comme tout ce qui est de la vie, nous résumerons sommairement les faits et leur enchaînement inévitable.

Après l’an 1000, un événement se produisit dont les conséquences devaient bouleverser tout le monde occidental. Les Turcs, venus de la Mongolie, envahirent l’Asie mineure, s’imposèrent aux Arabes avec l’énergie des races nouvelles, supérieure à celle des peuples civilisés. Ils introduisirent une intolérance haineuse à l’égard des chrétiens, s’attaquèrent aux pèlerins qui visitaient les Lieux-Saints, profanèrent même le temple du Saint-Sépulcre.

Quand ces nouvelles furent connues en Europe, l’indignation réveilla le sentiment religieux et, aidé par le goût de l’époque pour les aventures, provoqua le grand mouvement des croisades.

La Papauté, le clergé régulier et séculier, les princes et les républiques s’élancèrent avec un

élan qui paraissait d'ensemble, à la conquête de la Terre Sainte.

Tous avaient bien ce but en s’acheminant vers l’Orient, mais chacun l’interprétait avec les habitudes mentales de son hérédité ou d’un entraînement préalable.

Les saints et les papes, animés par une foi ardente, aspiraient à rendre les Lieux-Saints à la piété des fidèles. Les princes, assoiffés d’aventures et de gloire, entrevoyaient la possibilité de hauts faits et de conquêtes. Les républiques, à côté du triomphe de la foi, flairaient des bénéfices plus tangibles. Un plein succès répondit à ces dernières aspirations. Quand, après saint Louis, la chrétienté dut se restreindre à défendre l’Europe contre l’invasion musulmane, il ne survécut comme résultat matériel de l’immense effort accompli en deux siècles de luttes que les riches comptoirs des républiques italiennes, échelonnés sur les côtes de la Méditerranée.

Les avantages des croisades ne furent donc pas limités au salut de l’ilalie et de l’Europe, ces luttes furent un propulseur d’énergie, de richesses et d’idées.

Du contact avec la merveilleuse civilisation orientale, le vieux monde allait recevoir des révélations qui lui procurèrent un renouveau artistique et littéraire. Ainsi se reproduisit le phénomène qui

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avait jadis enrichi Rome des traditions de la Grèce

vaincue.

§ 3. — Luttes pour la suprématie.

Nous avons indiqué brièvement, au commencement de ce chapitre, les luttes intérieures dont ritalie fut le théâtre durant le Moyen Age et les diverses puissances qui entrèrent alors en compétition pour obtenir la suprématie.

Le christianisme, en prenant sa forme sociale à Rome, avait nécessairement adopté la mentalité romaine. Le rêve de Tempire universel, quoique transformé en apparence, hantait tous les esprits romains. Les papes, forts de leur autorité spirituelle, devaient presque fatalement subir cette influence. Le contact avec les contingences historiques avait modifié le pur idéal de TÉvangile en y introduisant des préoccupations matérielles.

D’un autre côté, les grands souverains de l’époque, se rendant compte du prestige qu’exerçait le christianisme, ambitionnaient d’en accaparer la puissance à leur profit.

Charlemagne, le Franc victorieux, ne s’était cru vraiment empereur qu’après s’être fait couronner à Rome. Les empereurs allemands allaient longtemps disputer à la Papauté l’influence prépondérante qu’elle avait peu à peu acquise.

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S'opposant des forces presque égales, ni la Papauté avec ses évêques, ni l’Empire avec ses seigneurs, ne réussirent à établir durablement en Italie le régime de la féodalité. Les cités profitèrent habilement de ces dissensions; tandis que l’on se disputait leur gouvernement, elles surent, à force d’adresse, conquérir leur indépendance. Contre l’autorité ecclésiastique, elles en appelaient aux armées impériales. Contre les excès des seigneurs, elles invoquaient les foudres de l’Église et, sentant qu’on avait besoin d’elles ne se donnaient qu’au plus offrant. Les barons de l’Empire, vaincus par la bourgeoisie, furent obligés d’abandonner leurs forteresses, symboles de la tyrannie. Les autorités civiles et religieuses étant presque toujours en désaccord, on tenta de réunir dans les mains d’une même personne les pouvoirs politiques et religieux. Le pape accordait l’autorité spirituelle, l’empereur les bénéfices matériels ; mais bientôt les papes voulurent que, du fait de nomination, l’évêque devînt prince temporel ; les empereurs prétendirent que leurs délégués fussent revêtus de l’autorité spirituelle. Ainsi s’établit la longue rivalité connue sous le nom de Querelle des investitures.

Pour la comprendre, il faut se rappeler la mentalité qui s’imposait alors à tous les théologiens et dont la simplicité déroute aujourd’hui la nôtre :

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Tautorité né peut procéder que de Dieu. Le pape étant son représentant sur la terre, c’est de lui seul que les princes tiennent leur pouvoir.

Cette conception curieuse, était, comme on le voit, due au mélange hybride de l’idéal matériel romain avec l’idéal du christianisme.

Pareille conviction se trouvait partagée par l’immense majorité des hommes du xi® siècle. L’infortuné Henri IV d’Allemagne l’ayant oublié, en fut réduit, pour conserver sa couronne, à implorer pieds nus, dans la neige des enceintes du château de Ganossa, le pardon pontifical.

La parole évangélique : « Rendez à César ce qui appartient à César » était peut-être alors un peu négligée.

Cette affirmation d’autorité fut universellement célébrée comme un éclatant triomphe pour l’Église. Ainsi qu’il arrive toujours, les contemporains étant mêlés aux événements ne pouvaient les apprécier distinctement. Ce qu’ils considéraient comme un succès allait amener l’affaiblissement de l’influence .du Saint-Siège, car l’affront de l’empereur allemand ne fut pas oublié par ses héritiers. A partir de ce moment, une lutte ouverte ou sourde ne cessa plus d’exister entre ces deux puissances rivales.

Grégoire VII, vertueux et éclairé, avait porté ^rès haut la gloire du pontificat. Ses successeurs,

désormais réduits à se défendre contre TAllemagne, seront contraints de rechercher Tappui des rois de France. Leur indépendance s’en trouvera diminuée : ceux dont on a besoin deviennent facilement les maîtres.

Le transfert du Saint-Siège à Avignon, qui fut un coup terrible pour le prestige des Papes dans l’Europe entière et particulièrement en Italie, l’ambition des souverains et leur désir de constituer des Églises nationales, l’émancipation définitive des communes, enfin la Réforme apparaissent comme les conséquences inévitables du drame de Canossa, point culminant de cette vaine tentative d’établir une oligarchie religieuse sur le monde.

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