CHAPITRE IV
§ 1. — Sources d’inspirations.
Les deux Renaissances italiennes se suivent de façon si continue qu’il est parfois impossible à l’observateur superficiel de fixer leurs limites.
Pourtant l’essence en est profondément distincte. Il faut donc les étudier séparément pour les comprendre, tout en se souvenant que les mouvements dé la vie ne se laissent jamais renfermer exactement dans les catégories, pourtant indispensables à l’entendement. On ne s’étonnera donc pas de trouver dans une classe ou dans l’autre des retardataires ou des précurseurs.
L’Italie, à peine sortie du Moyen Age, où toutes ses forces avaient été employées à coordonner les doubles tendances de son glorieux héritage : romanisme et christianisme, eut à repousser, de concert avec toute l’Europe, l’envahissement musul-
man qui menaçait, comme autrefois les Barbares, d’écraser sa civilisation.
Les croisades et le réveil de la foi, provoqué par cette crise religieuse, les richesses qu’elle procura et la remise en contact avec l’art antique, byzantin et mauresque, tout cela doit être compté parmi les causes déterminantes de la première Renaissance. Il faut y ajouter l’émancipation définitive des communes. Ces dernières, profitant de la lutte jamais interrompue entre les aspirations de l’ancienne mentalité romaine et celles de la papauté, représentées par les Guelfes et les Gibelins, qui bouleversaient à cette époque l’Italie tout entière, réussirent à la faveur du désordre général, à obtenir leur liberté et, devenues puissantes et riches, contribuèrent fortement à l’essor artistique par la rivalité qui s’établit entre elles.
Toutes voulurent posséder la tour la plus élevée, l’église la plus riche, l’orateur le plus fameux, l’artiste le plus en renom. Toutes cherchèrent l’homme de génie capable de chanter leur gloire dans ses vers, de les exalter par les chefs-d’œuvre de la peinture ou de la sculpture.
Grâce à cette émulation, villes et villages s’enrichirent de merveilleux monuments. Partout les cathédrales s’élançaient vers le ciel, les palais surgissaient de terre. Une vraie soif de beauté se répandit dans la péninsule entière, produisant
radmirable éclosion d’art qui nous éblouit encore aujourd’hui. Ce fut une époque favorable à la formation de fortes personnalités, les seules qui puissent produire des œuvres originales et durables.
Mais le trait qui les unissait tous, nobles ou roturiers, vertueux ou plein de vices, était leur foi religieuse, parfois superstitieuse et ingénue, mais toujours profonde.
§ 2. — Les grands saints.
C’est ce qui explique l’ascendant exercé sur les masses par les grands saints du xiii® et du XIV® siècle.
Nous ne rappellerons ici que sainte Catherine le Sienne, saint Thomas d’Aquin et saint François d’Assise, parce qu’ils représentent l’idée religieuse de ces temps-là en elle-même, puis dans la politique et dans la science.
Sainte Catherine, jeune fille du bas peuple, illettrée, devient l’arbitre dans les différends entre les républiques de Sienne et de Florence, ramène d’Avignon à Rome le pape Grégoire XI, fait triompher Urbain VI contre l’antipape Clément VII et, morte à trente-deux ans, laisse après elle une œuvre littéraire qui compte parmi les plus pures et les plus classiques de cette incomparable époque de la littérature italienne au xiv® siècle.
Saint Thomas, de race illustre, docteur de TUni- ^ versité de Paris, renonce aux grandeurs, se consacre à la vertu et à la science. Il résume toutes les connaissances et toute la mentalité du catholicisme à son époque, en cet ouvrage immense qu’est la Somme théologique^ œuvre tellement parfaite dans son genre que le pape Léon XIII l’a de nouveau proclamée la base la plus sûre de l’enseignement catholique.
Laissant de côté ce qui appartient à la théologie proprement dite, sujet dont nous nous tenons respectueusement à l’écart, on ne saurait trouver une source plus sûre pour connaître la pensée et les mœurs italiennes au xiii*“ siècle.
Quant à saint François d’Assise, que dire de lui après l’exquis ouvrage de M. Sabatier, sinon qu’il réalisa et vécut en sa divine simplicité renseignement évangélique.
Ce doux amant de la nature, qu’il aime en Dieu, brise avec toutes les ambitions, toutes les prudences terrestres; sa légende est encore si vivante de nos jours qu’elle réussit à apaiser les dissentiments les plus âpres et qu’on a pu voir dernièrement en Angleterre, ministres protestants et prêtres catholiques, ralliés au nom de saint François, quêter en harmonie pour une mission franciscaine au Putumaïo.
Une autre influence, plus immédiate celle-ci, se
réalisa dans Fart, grâce au « Pauvre d’Assise. » On peut affirmer qu’il fut l’inspirateur de Giotto, et par lui de toute la peinture de la première Renaissance italienne.
C’était surtout pour exalter ses vertus, pour faire connaître ses miracles, que le grand peintre parcourait Tltalie, de Naples à Padoue. C’étaient son admiration et sa foi que Giotto voulait communiquer par ses fresques émouvantes-
Tel est l’essentiel de cette période de l’art italien : la peinture pratiquée par des apôtres uniquement préoccupés de faire passer leur croyance dans le cœur d’un peuple d’illettrés.
Cette première Renaissance de l’Italie, tout imprégnée de J’idée chrétienne, contenait déjà, cependant, les germes d’où, un peu plus tard, allait éclore la seconde Renaissance, évocation triomphante du paganisme.
Insensiblement, un abîme se creusait entre les masses et les personnalités dirigeantes. Les premières, pauvres et simples, restaient sous le charme du grand idéal religieux; les autres, ayant oublié le secret de la discipline romaine et la pratique des vertus, se corrompaient au contact de la rhétorique et de la richesse. La richesse donnait le moyen de satisfaire ses passions ; la rhétorique apprenait à les justifier.
Sainte Catherine, saint Thomas et saint François
d'Assise, dans leur grand désir de faire refleurir la foi chrétienne en toute sa splendeur originelle, se heurtèrent surtout à l’influence contraire des hautes classes.
Le peuple tend à adopter, peu à peu, les goûts et les mœurs de ceux qu’il considère comme plus élevés que. lui. En voyant les riches, les puissants s’éloigner de la pure morale, il se sentait troublé en sa foi naïve.
Les grands saints que nous venons de citer s’ef^ forçaient de faire revivre cette pureté de la morale évangélique, compromise par les luttes pour la suprématie spirituelle et politique que nous avons étudiées.
Mais, soumis à la hiérarchie, leurs critiques restaient maintenues dans les limites d’une respectueuse obéissance.
§ 3. — Le Dante.
Tel n’était pas le cas pour les laïcs et particulièrement pour le Dante dont le génie conscient et combatif ne savait pas atténuer la vérité.
Dans la Divine Comédie^ ce merveilleux poème religieux et politique, une idée le préoccupe sans cesse : c’est la séparation qui doit exister entre le gouvernement matériel et la direction morale des hommes. La papauté s’obstinait à vouloir exercer
Tun et Tautre. L'Empire y prétendait aussi. La grande voix du Dante dénonçait cette double ambition comme la cause des troubles dont souffrait le monde chrétien.
« Rome, dit le poète, avait habitué les hommes à la belle ordonnance de deux soleils montrant, l’un le chemin du monde, l’autre le chemin de Dieu. Cet ordre s’est détruit : l’épée s’est jointe à la crosse; réunies par la force, elles ne peuvent que mal faire parce que l’une ne craint plus l’autre. »
Au chapitre XVI du Purgatoire^ la même idée se retrouve sous une autre expression :
(( Tu peux dire qu’aujourd’hui l’Église de Rome, pour avoir voulu confondre ces deux régimes, tombe dans la fange où elle se pollue, en y oubliant sa mission. »
Dans le passage fameux du chapitre XXII décrivant la vision apocalyptique du char sur lequel s’avance l’Église, compromise avec l’étranger qu’est pour elle le roi de France, l’image est encore plus hardie et le verbe plus énergique :
« Sur le char, trône une fille publique envoyant ses sourires à l’entour. A côté d’elle est assis un homme géant, et ils s’embrassent.
« Soudain la ribaude me regarda d’un œil complaisant. Son amant surprit ce regard et la flagella cruellement. »
Il dit encore, au chant IX du Paradis :
« Vous faites entrer en religion cet homme fait pour tenir une épée ; vous mettez sur un trône de roi celui qui devait se tenir à la chaire du prédicateur. »
Dans sa description au chant XIX de VEnfer^ considérant les souverains pontifes qui se sont perdus avant lui par le souci des biens matériels, il montre Boniface VIII, attendant ses successeurs qui persisteront dans les mêmes errements, et dit :
« Je ne sais pas si je ne fus pas trop osé, mais je lui répliquai ainsi : dis, combien d’argent Notre- Seigneur demanda-t-il à Pierre pour lui remettre les clefs? Il ne lui demanda que de le suivre. Ni Pierre ni les autres apôtres ne demandèrent à Mathieu de Por ou de l’argent quand il prit la place vide de Judas. »
Son opinion semble condensée dans ce passage du même livre : « Votre soif des richesses attriste le monde, elle effraye les bons, elle encourage les mauvais. Vous vous êtes fait un Dieu d’or et d’argent. Quelle différence y a-t-il entre vous et l’idolâtre, sinon qu’il adore une idole et que vous en adorez cent? Ah! Constantin, combien de maux a engendrés non ta conversion, mais ta donation ».
Les travaux de la critique n’avaient pas encore établi l’inauthenticité de l’acte de donation de Constantin.
En parlant ainsi, Dante résumait Popinion de tout
ce qui pensait à son époque et qui, comme lui, estimait impossible la confusion du gouvernement politique avec la mission évangélique. Ces deux puissances apparaissaient aux esprits éclairés d’ordres tout différents ; le pouvoir religieux, souverain dans le domaine moral, ne pouvait à leur avis, se réclamer de la force et prétendre à la puissance politique.
La papauté continua cependant d’affirmer ses aroits de suprématie universelle en s’appuyant sur les rapports étroits de tout acte humain avec la morale.
D’autre part, religion et morale avaient beaucoup perdu de leur prestige sur les âmes. Des esprits novateurs et sans foi allaient reprendre la lutte et s’attaquer aux principes mêmes qui sont l’essence du christianisme.