‹ L'Italie moderneChapitre 9 sur 60 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LES INVASIONS

§ 1. — Le Christianisme devant les Barbares.

La période que nous abordons maintenant est fort propice à illustrer le point de vue général de révolution humaine, telle que nous la comprenons.

Les trois aspirations fondamentales de l’homme ont toujours tendu à se réaliser. Cependant, aux débuts, le plus grand nombre s’arrêtait aux seules exigences de la vie matérielle. Aussitôt ces nécessités de bien-être assurées, ils s’affaiblissaient dans la mollesse et devenaient la proie du plus fort. Les élites dirigées vers des idéalités sentimentales ou scientifiques se trouvaient étouffées par le matérialisme.

Nous allons voir le conflit se renouveler maintenant entre les restes de l’intellectualisme romain, le sublime idéal du christianisme et les lourds appétits des hordes barbares.

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La lutte s’engagea d’abord entre la philosophie gréco-romaine et les disciples de l’Évangile.

Dès l’époque du transfert de l’Empire à Constantinople, les places de fonctionnaires devenues vacantes avaient été occupées par les chefs de la religion nouvelle. L’enthousiasme qu’éveillait l’idée chrétienne avait rapidement accru leur autorité et la confiance des peuples en faisait, non seulement les arbitres de la vie morale, mais encore ceux de la vie politique.

Leur influence chaque jour grandissante, la correspondance intime de la doctrine chrétienne aux aspirations du cœur humain eurent vite raison des esprits adverses, même quand ils prenaient la forme spirituelle et charmante de l’empereur Julien.

Le christianisme régna bientôt en maître incontesté jusqu’aux confins de l’Empire, tout en s’adaptant à la mentalité des peuples chez lesquels il pénétrait.

Cependant, par delà les frontières, s’aggloméraient des troupeaux de Barbares toujours plus nombreux, stimulés par les instincts matériels et souvent par le plus actif d’entre eux : la faim.

Aucune résistance n’avait été jusqu’alors capable de les arrêter. Ainsi qu’une vague immense et en apparence funeste, ils couvraient le monde civilisé.

Toutefois les séductions du christianisme, ren-

contré au cours de leurs invasions, les enveloppaient à leur tour et bientôt, convertis, ils se transformaient en apôtres. Mais ces apôtres étaient parfois d’infidèles interprètes de la doctrine qu’ils propageaient, car la multitude, pour être susceptible d’atteindre une certaine élévation morale, doit avoir subi un affinement préalable. Sinon, au lieu de s’élever, elle abaisse à son propre niveau le trésor qu’on lui a confié.

C’est ce qui arriva au christianisme quand il fut interprété par les Barbares. Incapables de saisir la beauté de ses symboles, ils les transformaient en superstitions; nç sachant pratiquer sa divine morale, ils la souillaient de tous les crimes. Ces hommes étaient encore trop penchés vers la terre pour élever leurs regards au cieH.

L’idéal nouveau fut rapetissé à leurs conceptions sommaires. L’art du vi® siècle traduit bien les rudes images qui s’étaient établies dans leur esprit. Le paganisme avait fait de Jésus un Apollon annonciateur de lumière et de renouveau. Après les invasions, il devint un prince barbare, couvert

1. Cette déformation de l’idéal chrétien devient saisissante quand on considère la chronologie des Papes. Jusqu’alors tous avaient ébloui les fidèles par l’éclat de leurs vertus et mérité ainsi d’être canonisés. Vers la fin du v® siècle, les Barbares s’établissent définitivement en Italie. Depuis celte époque on ne trouve plus de pontife canonisé que de loin en loin.

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d’or et de pierreries, l’œil fixe et dur, soutenant le globe terrestre d’une main dénuée de mansuétude.

L’une des causes d’un pareil changement doit être recherchée dans le désordre de l’époque. Nul ne se trouvait en sûreté s’il n’était capable de se défendre. La masse d’armes et l’épée remplaçaient souvent le crucifix dans la main des prêtres.

Dans ces conditions, les papes, établis à Rome, durent relever les murailles de la ville et ajouter aux arguments théologiques des hommes de guerre.

C’était un commencement de pouvoir temporel, inévitable en ces temps troublés. C’était aussi créer de grandes convoitises autour de la possession de la tiare. Des compétitions, souvent bien terrestres, amenaient parfois les moins dignes au trône pontifical.

L’élite et la multitude collaboraient ainsi à l’obscurcissement de l’idéal chrétien.

Charlemagne et Léon III augmentèrent le désordre des esprits lorsqu’ils tentèrent de fusionner l’autorité politique avec l’autorité religieuse.

Nous verrons plus loin la répercussion qu’aura dans l’histoire de l’Italie ce mélange du pouvoir politique avec l’autorité religieuse.

Pour le moment, qu’il nous suffise de noter le

rôle utile qu’exercèrent les invasions sur le monde.

Rome tombée, tout semblait devoir sombrer. De ce chaos, au contraire, allait surgir une civilisation plus haute et plus répandue. Tandis que Rome avait borné la sienne au bassin de la Méditerranée, les invasions, tout en abaissant Tidéal nouveau, le propagèrent à travers le monde.

§ 2. — Les hérésies et la suprématie de Rome.

Avec les invasions des Barbares et leur conversion au christianisme, nous allons voir se multiplier les hérésies et s’affirmer en même temps l’autorité de l’Église de Rome.

Ce double résultat était facile à prévoir.

Les idées, quelle qu’en soit l’origine, se modifient fatalement, en passant à travers des cerveaux différents. Rome, étant à la tête du mouvement romano-chrétien, devait rencontrer des difficultés à inculquer aux autres races les idées que son passé lui rendait familières.

Aussi les hérésies, qui avaient d’ailleurs commencé durant les siècles de persécution, pullulèrent après Constantin et changèrent de nature.

Au début, la cause des erreurs avait résidé surtout dans le grand désir des fidèles de reconstituer plus exactement les détails de leur foi. On ajoutait ou retranchait à la tradition orale ou écrite d’après

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gon appréciation, pour mieux faire comprendre aux autres ou à soi-même la beauté et la vérité de la foi nouvelle.

Mais déjà, au ii® siècle, sous Adrien (117-138), se mêle à cette angoisse mystique la vanité philosophique ou la sensualité païenne ; Simon et Ménandre sont peut-être les premiers représentants de ces nouvelles tendances. Le gnostique Valentin s’exerce en des séries d’édifications intellectuelles aboutissant à la formation de l’homme et de l’Église; son collègue Carpocrate, plus hellénique, réalise ses fécondations en des orgies que président des images du Christ, de Pythagore, de Platon, d’Aristote, couronnées de fleurs joyeuses.

Puis vinrent Marcien, du Pont-Euxin, Basilide et toute l’école des gnostiques d’Alexandrie. Leur clientèle se recrutait surtout parmi les beaux esprits et les viveurs. Les uns croyaient trouver dans le gnosticisme des révélations ignorées de la foule, les autres y goûtaient une morale indulgente et facile.

Les Ariens et les Manichéens (iii® siècle), originaires des rudes contrées de la Cyrénaïque et de l’Arabie, sont plus sérieux et plus simplistes. Ne pouvant se résigner à accepter les mystères de Pinconnaissable, ils les réduisent autant que possible au minimum. Avec eux, plus de Trinité divine, plus de consubstantiabilité. Ces modifica-

tiens convenaient au tempérament des Barbares qui adhérèrent presque tous à cette hérésie jusqu’à la fin du VII® siècle.

Au y® siècle se pressent les Eutychéens de Constantinople, les Nestoriens et les Iconoclastes de Syrie, les Pélagiens de la Bretagne; au vu®, les Monothélites qui se confondent avec les Eutychéens.

Toutes ces hérésies sont l’inévitable résultat de l’adaptation à la foi nouvelle de races que l’hérédité • n’avait pas encore assouplies.

Nous en avons la preuve dans le fait remarquable que pas une de ces déformations ne prit naissance à Rome, qui les a toutes impitoyablement combattues et condamnées.

Non qu’il ait manqué dans les provinces de vaillants défenseurs de la tradition apostolique; mais leur dernier appel est toujours à Rome.

Quand, sous le règne de Domitien, l’église de Corinthe semble vouloir se désagréger, c’est une mission romaine qui la rappelle à Pobéissance. Vingt ans après, saint Ignace d’Antioche supplie les chrétiens de l’Église de Rome, présidente des autres Églises, de ne rien faire pour lui éviter le martyre : « Laissez-moi être la proie des bêtes ; par elles, j’atteindrai Dieu. »

Le Pasteur^ du poète romain Hermas, laisse entrevoir cette même suprématie religieuse sous Trajan.

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Nous avons voulu indiquer ces données historiques, pour fixer la prépondérance de l’Église romaine dès les débuts du christianisme.

Mais, aux yeux du psychologue, point n’est besoin de documents. Le seul fait que Rome se soit constamment tenue éloignée de toute hérésie, suffit à prouver son autorité incontestée pendant les premiers siècles.

Et il ne pouvait y avoir d’hérésies à Rome parce que le christianisme, dans sa réalisation sociale, était devenu romain et répondait exactement à la mentalité et aux traditions romaines.

Cependant, celles-ci étaient complètement transformées à certains égards. Tandis que tout l’effort de la grande cité avait été jadis tendu vers la puissance matérielle et les biens de la terre, ses préoccupations étaient maintenant orientées vers un plus noble idéal, vers la réalisation d’une plus haute et plus universelle justice.

C’était un élan mystérieux tendant à un état supérieur, bien nouveau encore et dont pourtant les dogmes enflammaient à tel point les masses ignorantes qu’elles se battaient dans les rues de Constantinople pour ou contre la Trinité !

Le souffle de la foi soulevait les hommes pardessus la matière et l’habitude égoïste, vers des idéalités jusqu’alors inconnues.

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