CHAPITRE V
§ 1. — Évolution artistique.
Avant d’étudier la seconde Renaissance de Tltalie, — la Renaissance païenne, — nous devons rechercher par quelle évolution Part chrétien qui venait de s’élever à une telle hauteur s’éloigne peu à peu de la tradition chrétienne pour s’orienter vers des sources plus profanes.
En constatant que cette transformation s’accomplit à la même heure où surgit le paganisme dans les lettres, on pourrait être tenté d’attribuer un tel changement à une cause identique. Ce serait une erreur. Sans doute. Part étant une synthèse de Pépoque, Pair tout imprégné de scepticisme que respiraient les artistes ne les stimulait plus vers les suaves visions de la croyance sincère. Mais là ne réside pas le motif direct et immédiat de la transformation de leur génie.
Obéissant presque exclusivement au sentîméiit ^ qui en est la condition, ils ne pouvaient être influencés que par un nouveau sentiment plus vive^ ment ressenti que leurs anciennes inspirations*
Ce sentiment fut Tamour même de Tart.
Le peintre de la première Renaissance était' üii croyant se servant de son pinceau comme d’un moyen de propagande en faveur d’un idéal religieux. Soucieux avant tout d’émouvoir, il y par-^ venait parce qu’il était ému.
Les artistes se groupaient en escouades fraternelles, unies par un même besoin de communiquer une même foi. Quand les chapelles ou les salles, couvertes de leurs fresques éloquentes^ s’ouvraient pour la première fois, sans douté devaient-ils épier les remarques de la foule et se réjouir en commun s’ils la sentaient vibrer de leur propre enthousiasme. Vite, ils s’aperçurent que^ la condition pour provoquer l’émotion artistique est de serrer de près le sujet, tant pour la vérité des personnages représentés que pour le naturel des groupements. Ils s’acharnèrent alors à ce travail de perfectionnement qui exigeait un effort trop individuel pour comporter des œuvres collectives.
Désormais chacun achevait sa peinture sans requérir d’autre aide que celle de ses élèves, non encore émancipés.
L’effort ininterrompu des artistes vers la per-
fection technique les absorbait si fortement qu71s en oubliaient parfois le but primitif et se prenaient à aimer Fart, non plus comme un moyen, mais comme une fin.
S'ils continuaient à peindre des sujets sacrés, leur manière était radicalement changée. Ce qu'ils voulaient à présent, c'étaient la grâce, la force, l'harmonie des couleurs et des lignes; l'émotion devait être esthétique, non morale.
Ils se donnèrent à leur art avec la passion qu'on apportait alors dans toutes les manifestations de la vie. C'était un amour magnifique, mais, comme tout amour puissant, prêt à la jalousie, à la haine contre quiconque atteignait plus parfaitement le but poursuivi. De là des rivalités, aussi nuisibles à l'essor général que lui avait été favorable, jadis, le groupement des artistes animés d'une pensée commune.
En dehors de la passion pour l'art, ces hommes étaient poussés par la soif de la gloire, des honneurs et de la richesse dont les maîtres se voyaient comblés par les Mécènes : Raphaël, dit-on, refusa le chapeau de cardinal !
Ce siècle merveilleux a pris le nom de Léon X. Le grand pontife n'était pas seul enflammé par le culte de l'art; tous rivalisaient avec lui. Peutêtre fut-il seulement le plus généreux et le plus éclairé.
§ 2. — Les Humanistes.
Le siècle de Léon X rappelle celui d’Auguste. Le beau dans toutes ses manifestations passionne l’élite et cet enthousiasme se propage dans les masses. Avec les artistes, les littérateurs dominent le monde.' La joie de vivre déborde. L'épanouissement de la vie fait oublier les anciennes préoccupations de l’au delà. L’humanité se laisse emporter par une foi enivrante en ses propres forces. Cette réaction était fatale.
Instincts, sentiments, raison étant les trois degrés que doit franchir successivement la pensée humaine, la raison allait, après la Rome payenne et après le christianisme, affirmer ses droits.
La discipline romaine avait assuré le bien-être matériel et créé une civilisation dont l’excès de richesse et de quiétude amena la ruine.
Le christianisme vint ensuite combler, grâce à sa morale supérieure, le vide laissé dans les âmes.
Mais l’oligarchie religieuse, pas plus que Toîigarchie politique, ne saurait suffire à toutes les exigences humaines. En politique, elle ne pouvait s’imposer par la force, et, sur le terrain scientifique, elle ne voulait pas autoriser l’indépendance des recherches.
Or Tesprit, prenant conscience de sar force, aspirait à trouver la certitude dans sa propre raison, en se libérant de la tutelle qui Pavait dirigé par le passé. Bien plus, dépassant ses droits, il allait exiger les preuves rationnelles de toutes les croyances, et vouloir régir même les domaines qui échappent à son ressort. Un conflit devait nécessairement éclater entre TÉglise, ne se rendant pas compte que le monopole des études et de la science lui échappait, et les esprits cultivés d’alors.
Les Humanistes furent les représentants de la mentalité nouvelle.
Dans leurs œuvres, sous des voiles plus ou moins transparents, ils se réclamaient de la raison seule pour connaître et déterminer les bases de la justice et discuter les principes de toute croyance.
Peu nombreux encore, l’imprimerie allait leur fournir le moyen de propager au loin ce nouveau rêve et de recruter des adeptes.
Exagéré comme Test toujours une réaction, il n’en a pas moins inspiré le grand mouvement d’où est sorti le monde contemporain, auquel il préparait les voies.
Les masses, facilement convaincues quand on leur fait de larges promesses, accueillaient avec joie l’œuvre des Humanistes; les littérateurs étaient recherchés et honorés plus que des princes. Le
Pogge, Philelphe, l’Arétin régentèrent en arbitres la pensée de leur temps.
§ 3. — Lorenzo Valla.
Parmi ces révolutionnaires, un des plus audacieux, bien que son nom n’ait pas gardé une assez grande notoriété pour l’immortaliser, fut Lorenzo Valla.
Dès 1431, à peine âgé de vingt-six ans, Lorenzo Valla professait à Pavie devant un auditoire enthousiasmé par la parole novatrice du jeune maître.
Une mordante critique qu’il publia contre les juristes le mit dans la nécessité d’abandonner sa chaire et de quitter la ville. Il passa à Milan, à Gênes, à Rome, mais trouva seulement à Naples, asile et protection auprès du roi Alphonse qui le retint à sa cour.
Dans l’ardente et joyeuse ville méridionale, Valla coula les plus belles années de sa vie et publia plusieurs de ses œuvres.
Un moment, il eut à craindre les machinations inquisitoriales. La redoutable Congrégation l’invita à regagner Rome, pour se justifier de certaine? opinions qui paraissaient suspectes. L’événement tourna bien pour lui. Il fut reçu par le pontife Calixte III qui l’admit parmi les écrivains apostoliques et le nomma bientôt son secrétaire.
l’iTALIÉ MODERNE
L’œuvre de Lorenzo Valla est immense et des plus variées : grammaire, jurisprudence, philosophie, théologie, histoire, religion, il a disserté de tout.
Son principal ouvrage littéraire porte le titre de: Elegantia latinæ linguæ. Il s’y efforce d’analyser le style des grands écrivains latins, de déterminer la valeur qu’ils donnaient aux mots, la signification des termes employés dans leurs écrits et les synonymes dont ils usaient. La nouveauté de sa doctrine lui valut des attaques, qu’envenima l’àpre polémique par laquelle il la soutint contre ses contradicteurs. Le Pogge fut un des plus violents. Les invectives qu’ils échangeaient surprennent par leur grossièreté.
Citons seulement pour mémoire ses travaux historiques et littéraires, tels que l’histoire de Ferdinand d’Aragon, ses traductions de Thucydide et d’Hérodote, ses recherches du texte de Tite-Live, sa correction du latin des évangiles et des épîtres de saint Paul. C’est comme philosophe que Valla nous intéresse, par les doctrines qu’il émit dans sa longue suite de dialogues intitulée : De veritæie et de vero Bono,
Il y apparait, en effet, comme le précurseur de cette philosophie souriante dans son nihilisme, que Voltaire, deux siècles plus tard, devait revêtir d’un prestige magistral.
LA RENAISSAIVCE PAÏENNE 79
Dans les dialogues de Valla, le personnage qui développe visiblement les idées de Técrivain fait l’éloge de la nature dans laquelle il confond la divinité et démontre l’excellence du plaisir comme loi suprême de la vie. En conséquence, les doctrines de renoncement sont absurdes, aussi bien l’ascétisme que le stoïcisme ; le sacrifice est anormal, presque ridicule; la simple honnêteté est illogique.
Pour étayer de telles idées, quelque peu surprenantes chez un secrélaire du Pape, l’auteur ne craint pas de citer saint Paul lui-même, quand, à propos des privations qu’il accepte, l’apôtre s’écrie: Vivere mihi viors est, mori lucrum; pugnare cum vita turmentum et mors est,
Valla faisait signifier à ces paroles que les privations troublent la tranquillité et la sérénité de l’esprit.
Un autre trait de l’œuvre de cet humaniste peu connu par le gros public, c’est la critique par laquelle il sut et osa, le premier, démontrer l’inexactitude du document attribué à Constantin et accordant aux pontifes de Rome l’autorité impériale.
L’allocution qu’il met dans la bouche du pape^ Sylvestre, pour lui faire renoncer à cette donatioUy est à la fois plaisante et audacieuse, en raison de l’époque où elle fut écrite. Valla fait dire au Sou-
verain Pontife qu’il renonce au pouvoir temporel, parce que les richesses et les honneurs corrompent les principes de l’Évangile. Gomme conclusion, l’auteur ne craint pas d’émettre en son propre nom le vœu de pouvoir contempler le Pape vicaire du Christ et non de César. Ce jour-là, écrit-il, on ne dira plus que l’Église combat les Pérugiens et les Bolonais qui sont chrétiens. Alors le Pontife, père de tous et père de l’Église, au lieu de susciter des guerres entre chrétiens, les maintiendra par sa majesté dans une concorde universelle.
Valla fut aussi un adversaire acharné des ordres religieux. C’est d’une plume démunie de toute aménité qu’il analyse leur action dans le monde.
Enfin, dans son œuvre assez abondante, on trouverait même des doutes frisant de bien près la •négation, au sujet de l’authenticité des évangiles. C’est dire jusqu’où va la témérité de ce penseur qui, cependant, sut allier à ses audaces tant d’adresse qu’il mourut tranquille et comblé d’honneurs à la cour pontificale.
11 est vrai que les papes eux-mêmes subissaient la fascination de l’humanisme. Pendant cette seconde Renaissance ils ne surent rien refuser à ceux qui, dans la littérature, les sciences ou les arts, en étaient les représentants officiels. Malgré cette bienveillance, la réaction devait venir bientôt contre leurs successeurs.
Ce qui caractérise Lorenzo Valla est d’avoir été, dans Tordre philosophique, le champion le plus radical des revendications du rationalisme, et Tadversaire catégorique du pouvoir temporel des papes.
§ 4. — Giordano Bruno.
Parmi les novateurs, et nous devrions dire parmi les révoltés de Tépoque, se distingue aussi Giordano Bruno, auquel on a de nos jours refait une notoriété assez tapageuse. En réalité, c’est un peu du bûcher sur lequel il expira que vient la lueur qui l’auréole. De son temps, il fut plus connu par ses mœurs dissolues que par sa valeur d’écrivain, de savant ou de philosophe.
Le théâtre de cet auteur n’est pas sans verve. Certaines situations, certaines reparties seraient presque dignes de Molière.
Écrit en dialecte napolitain, à une époque où l’Italie avait déjà donné une forme définitive à sa langue harmonieuse, il n’échappe pas à la trivialité.
Dans Tordre scientifique, Bruno reste encore étranger à la méthode expérimentale. Il se complaît à des hypothèses fantaisistes sur la pluralité des mondes habités, qui n’ont même pas un réel mérite d’originalité.
Enfin, s’il est en hostilité violente avec l’Église, sa rébellion s’inspire moins de la discussion des principes que de sa lutte individuelle contre les autorités ecclésiastiques qui poursuivaient ses scandales aussi vivement qu’elles censuraient ses doctrines.
Il est juste de reconnaître que le jugement que nous venons de formuler est en complet désaccord avec l’opinion reçue en ces cinquante dernières années, tant en Italie qu’à l’étranger.
Pour ne pas sortir de notre impartialité d’historien, traduisons l’analyse de sa philosophie résumée par le dernier auteur qui ait traité ce sujet, M. Guido de Ruggiero :
(( Dans cette philosophie, dit-il, l’homme qui a <( atteint à sa propre conscience la révélation du « sens et de la valeur de la réalité qui l’entoure <( et dont il fait partie, finit en dernière instance « par se confondre avec le tout, et perdre l’auto- <( nomie que pouvait lui donner la révélation de « la conscience. L’esprit conçoit sa propre unité (( avec la réalité naturelle, mais non encore sa « propre valeur supraordonnée relativement à elle, <( et Dieu vit indifféremment en lui comme dans « les autres créatures et même dans la matière « brute. L’humanité, de telle façon, se possède, « mais en même temps est possédée, elle s’affirme « et se neutralise, se retrouve et se disperse. »
Cette interprétation de la pensée de Giordano Bruno par M. de Ruggiero est tellement profonde que nous avouons ne pas arriver à en saisir distinctement le sens et nous persistons à croire que c’est surtout l’héroïsme de son geste final qui a rendu célèbre le dominicain de Nola.
Pendant les années d’emprisonnement qu’il subit à Venise, Bruno se montra disposé à toutes les rétractations pour recouvrer sa liberté. Ce n’est qu’à Rome, lorsque sa condamnation lui apparut inévitable, qu’il retrouva une énergie digne d’admiration. Il entendit sans trouble la sentence qui le condamnait à la strangulation et au bûcher. S’adressant alors fièrement à ses juges : »< Vous tremblez plus, leur cria-t-il, en prononçant cette condamnation, que moi en l’écoutant. »