CHAPITRE I GALILÉE
§ 1. — L’œuvre de Galilée.
La science, à la fin du xvi® siècle, malgré \es grands airs qu’elle essayait de se donner, était une bien petite chose.
Quelques hommes de génie avaient, pour leur propre compte, entrevu que Texpérience est la condition nécessaire de la certitude scientifique. Léonard avait appliqué cette méthode à toutes les questions étudiées par son étonnant esprit; Machiavel s’en était inspiré dans ses œuvres politiques. Mais ni l’un ni l’autre n’en déduisaient une méthode générale pouvant servir d’exemple et de guide aux studieux.
Cet instrument de la certitude scientifique fut établi par Galilée.
La méthode expérimentale clairement formulée par le grand savant allait permettre de procéder systématiquement dans la recherche des lois naturelles et fixer ainsi des bornes précises au dogmatisme.
L’époque moderne date bien du jour où la méthode expérimentale fut affirmée en face des procédés de conception a priori imposés par l’autorité des maîtres, qui jusqu’alors avaient régi le domaine intellectuel.
C’est là une révolution fondamentale. La civilisation lui devra les magnifiques découvertes qui, dans tous les ordres de connaissances, ont modifié les mentalités, comme elles ont transformé les conditions matérielles de fexistence.
Mais, nous tenons à le marquer dès maintenant, ayant à y revenir dans l’étude de la science moderne, ce ne fut là qu’une partie de l’œuvre grandiose accomplie par Galilée.
L’humanisme avait déjà ébranlé l’esprit dogmatique, mais sans rien indiquer pour le remplacer comme principe conducteur.
De son œuvre pouvaient seules résulter les ténèbres et la confusion. La méthode expérimentale vint heureusement apporter lumière et certitude en restreignant à un domaine nette-
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ment limité les investigations possibles de la science.
C’est donc une ère nouvelle qui commence, non seulement pour l’Itaiie où elle s’affirme d’abord, mais pouî l’humanité tout entière.
Galilée fut le libérateur de la science.
De même, en effet, que Dante avait proclamé la nécessite de séparer l’autorité matérielle de l’autorité religieuse, de même Galilée comprend et affirme que le monde scientifique doit être distinct et indépendant de la foi religieuse.
Le geï>te et la parole de protestation qu’on lui prête sont légendaires; mais le : eppur si miiove! était certainement dans la pensée de Galilée. La vaine formule qu’on lui arrachait n’empêchait pas la terre de se mouvoir.
Du reste, Galilée n’a pas hésité à affirmer sa doctrine. Il l’a exposée dans ses Dialogues sur la Science et soutenue toute sa vie, dans des réponses à ses contradicteurs, ou dans des lettres qui avaient le plus grand retentissement.
Parmi ces dernières, figure celle à dom Benedetto Castelli. Ce religieux, de ses amis, l’avait informé que, à la table de la grande-duchesse de Toscane, il avait été question de ses idées. Le péripatéticien Boscaglia, lecteur de physique à l’école de Pise, avait dit à l’oreille de Madame qu’il tenait pour vraie toute la nouvelle théorie
céleste de Galilée, sauf toutefois le mouvement de la terre qui lui semblait incroyable, parce que rÉcriture Sainte était manifestement contraire à cette opinion.
Galilée répond à Castelli par une lettre fameuse, datée du 21 décembre 1613. Après avoir exposé de nouveau ses théories, il affirme qu’elles ne sont nullement contraires à la religion et il écrit cette phrase caractéristique : « Loin de dire que l’Écriture Sainte peut mentir ou se tromper, j’aurais dit que ses paroles sont de vérité absolue et inviolable, mais j’aurais ajouté que si l’Écriture ne peut se tromper, certains de ses interprètes ou de ses commentateurs peuvent se tromper de bien des façons. »
C’est surtout dans sa célèbre lettre à Christine de Lorraine qu’il défend à la fois la vérité et l’orthodoxie de sa doctrine scientifique. Dans ce document, il réfute diverses objections formulées à son endroit par le cardinal Baronio, et en termes qui ne sont pas exempts d’ironie :
« Je dirai à cette personnalité ecclésiastique d’un grade éminent que le Saint-Esprit a l’intention de nous enseigner comment on va au ciel et non pas comment va le ciel » — corne si vadia al cielo e non corne vadia in cielo,
11 invoque l’autorité même de saint Augustin, en citant un passage dans lequel le Père de l’Église
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déclare qu’il ne faut pas se faire imprudemment, d’après de simples paroles, une conviction trop résolue sur les choses obscures. Et notamment à propos de certaines conclusions naturelles sur les corps célestes, il écrit : « Gardant toujours une pieuse et grave modération, nous ne devons rien croire imprudemment des sujets obscurs, de peur que lorsque plus tard la vérité éclate, bien qu’elle ne puisse en aucune façon être en opposition avec les livres saints, soit de l’Ancien, soit du Nouveau Testament, nous la repoussions par amour de notre erreur. »
Ces idées sont bien celles qui découlent des principes scientifiques exposés par Galilée en ses ouvrages. Si elles avaient toujours été présentes à l’esprit des savants modernes, le conflit entre la religion et la science n’aurait pas existé.
Dans le Saggiatore^ chapitre X, réfutant le deuxième syllogisme de Sarsi, il reproche à celuici de se contredire et de tomber dans l’obscurité, parce qu’il s’obstine à raisonner par syllogismes au lieu d’invoquer des faits reconnus.
Au chapitre XI, Galilée lui fait encore grief de s’appuyer sur la seule apparence visible, en dehors de la confrontation des faits mis en valeur par l’examen raisonné. Il fait observer que les sens, quand ils ne sont pas guidés par la raison, peuvent nous induire en erreur et ajoute que ce n’est
qu'avec beaucoup d'hésitation qu'il se borne à proposer ce qui ne lui apparaît pas certain, n'affirmant que ce que les sens, contrôlés par la raison, lui démontrent hors de doute.
Pareils sentiments sont encore manifestes au chapitre suivant, lorsqu'il expose que le savoir rend les hommes prudents, tandis que les ignorants tranchent avec assurance.
Cependant, il sait marquer la distinction entre les faits pour lesquels l'autorité des bons historiens garde sa valeur et les raisons philosophiques des faits qui échappent à leur compétence.
Dans la bibliothèque du séminaire de Padoue, on conserve un volume annoté par Galilée. On y lit, écrit de sa main :
(( Qui doute que la nouvelle prétention de vouoir que des intelligences, créées libres par Dieu, se fassent les esclaves de la volonté d'autrui, ne soit pour enfanter les plus grands scandales?
« De même, vouloir que les uns nient leurs propres sens et se soumettent à l’arbitre d’autrûi.
« Comment admettre qu'une personne ne sachant rien d'une science ou d'un art devienne juge audessus de ceux qui les comprennent et par une autorité concédée puisse décider à leur place?
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« Ce sont là nouveautés capables de renverser les États et de ruiner les républiques. »
Ainsi Galilée ne cesse d’affirmer, avec le plus grand respect pour la religion, que science et religion sont deux choses différentes n'ayant entre elles ni opposition, ni subordination. Il estime que rÉglise, souveraine en matière de religion, n'a aucune autorité en matière de science et doit se garder de prononcer sur des questions qui lui sont complètement étrangères.
§ 2. — Dante et Galilée.
Tous aujourd'hui sont d'accord sur ce point; mais la lutte fut âpre pour obtenir cette indépendance. ^
Rien n'en donne une impression plus saisissante que ces quelques mots de Milton dans Areopagitica :
« Je pourrai raconter ce que j'ai vu et entendu dans d'autres pays, où l'Inquisition exerce sa tyrannie. En causant avec les hommes instruits de ces pays (car j'ai eu cet honneur), ils m'estimaient heureux d'être né là où la liberté philosophique est respectée; ils pensaient qu'il en était ainsi en Angleterre. Quant à eux-mêmes, ils ne faisaient que se plaindre de l'état servile auquel l'érudition était réduite parmi eux, disant que c'était cela qui
l’italie moderne
avait terni la gloire des savants italiens, qui depuis des années ne pouvaient écrire que flatteries ou galimatias (fustian).
« C’est dans ce pays que j’ai visité le fameux Galilée, devenu vieux, prisonnier de l’Inquisition pour avoir pensé en astronomie d’une manière différente des censeurs franciscains et dominicains. »
§3. — La terre des morts.
L’ironie de ces derniers mots de Milton ne fut pas plus comprise que les avertissements de Dante ou de Galilée.
L’autorité religieuse qui avait cru, après Dante, pouvoir conserver par la force son hégémonie politique, voulut défendre, après Galilée, son hégémonie scientifique par l’éducation.
Elle fut portée à se servir de cette arme de défense en voyant les merveilleux résultats qu’obtenait la Compagnie de Jésus constituée par saint Ignace de Loyola. On sait que cet homme à l’es^ prit militaire éminent, peut-être influencé par les corporations islamiques alors très connues en Espagne, avait basé la discipline de l’Ordre nouveau sur une obéissance sans boraes. Il était arrivé à former ainsi une armée tenue dans la dépendance absolue de ses chefs et, grâce à la parfaite cohésion de l’effort, assurée de la victoire.
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L’Église, d’accord avec les princes, tenta de réduire les individus à la passivité, de supprimer ainsi toute velléité de révolte religieuse ou politique.
Cette méthode, avantageuse pour la paix sociale qui subsista pendant deux siècles, n’est pas sans inconvénients. Après la Réforme, les peuples restés catholiques commencèrent à donner des signes de décadence. Quoique différents d’origines de climats, de conditions sociales et politiques, ils tombaient dans une sorte d’enlisement.
A l’origine, le mal engendré par cette perte des caractères n’apparaît pas. Nul ne le distingue, car tous en sont atteints.
Le signaler eût été, du reste, une audace vite réprimée. Toute influence étrangère jugée dangereuse était combattue; l’instruction, aussi limitée dans son programme que dans le nombre de ses bénéficiaires; la justice mêlée d’arbitraire et de faiblesse; l’obéissance et la résignation sans cesse prêchées : tel fut le système qui parvint à réprimer toute tentative novatrice, toute discussion de l’autorité traditionnelle.
D’ailleurs, un minimum de bien-être matériel, assuré par d’innombrables œuvres de charité, permettait à presque toute la populatien d’Italie de végéter doucement sous le soleil.
§ 4. — Exode de ridée de Galilée.
Sous pareil régime, la mentalité s’abaisse à tous les points de vue. Les arts, les lettres, les sciences ne se développent qu’avec peine. Dans les arts, n’ayant plus rien à dire, on couvre la pauvreté de l’inspiration sous les boursouflures du baroque. La poésie enfermée dans les bergeries de l’Arcadie, bêle de fades chansons. Guidi, mort en 1712, un des poètes les plus estimés de ce siècle appauvri, vante la gloire de son temps en l’opposant aux rudesses farouches des cohortes de l’ancienne Rome qui ne savaient rêver que la conquête du monde.
Heureusement, de loin en loin une voix s’élève, un geste héroïque s’accomplit comme pour rappeler que cette terre n’est pas la « terre des morts ». Pietro Micca se fait sauter en une contre-mine pour la défense de Turin. Filicaia essaie par ses chants guerriers de réveiller la Péninsule engourdie; le prince Eugène de Savoie porte au loin la gloire des armes et de la politique; Beccaria proteste contre les cruautés des tribunaux; les Jésuites conquièrent au catholicisme la Chine et le Japon; Spallanzani devine les germes de la reproduction ; Volta et Galvani soulèvent un coin du voile qui cache les mystères de l’électricité.
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Tous ces nobles efforts éveillaient peu d'échos sur la terre endormie. La caste guerrière transformée en noblesse d'antichambre, la caste sacerdotale, sortant un peu du caractère exclusivement religieux de sa mission, s’entendaient pour prolonger ce sommeil rassurant. La famille des Bourbons s’y constituait des trônes appropriés aux croissantes exigences de sa race prolifique.
On conçoit que, dans ces conditions, les idées de Galilée, qui fixaient des bornes à l’autorité religieuse et proclamaient des droits pour la raison humaine, aient dû s’éloigner de leur pays d’origine.
Elles pouvaient se développer plus à l’aise chez les nations ayant secoué cette rigide tutelle.
Bacon (1560 à 1626), l’illustre contemporain de notre philosophe, allait assurer à l’Angleterre la gloire de continuer l’œuvre qu’on essayait d’étouffer en Italie.
Paolo Sarpi et Fulgenztio Micampio avaient mis en rapport les deux grands hommes. Galilée adressait à Bacon son Sidereus Nuntius (1610) et deux traités, l’un sur « les taches du soleil », l’autre sur « les corps flottants »,
Le grand seigneur anglais eut bientôt fait de formuler en une synthèse de génie les prodigieuses découvertes de son correspondant. Il publia celte synthèse dans le Novum Organum (1620).
LÏTALIE MODERNE
Un souffle nouveau anime. cet ouvrage, et révèle déjà la tendance à exagérer la mission de la science.
La France n’eût pas toléré alors une semblable publication, car, sous ce rapport, elle était politiquement et religieusement au même niveau que ritalie. Descartes lui-même n’aurait pas osé adhérer publiquement aux théories nouvelles.